L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793

Part 11

Chapter 113,631 wordsPublic domain

Non-seulement quatre malades, mais six dans le même lit; les morts mêlés aux vivants, les maladies contagieuses ou non soignées pêle-mêle et se compliquant les unes les autres; la gale et la petite vérole sévissant avec fureur, et les malades emportant de l’hôpital au lieu de guérison le nouveau mal qu’ils ont contracté; les fous proférant leurs cris jusqu’à la porte de la salle des opérés; des lits de paille pour ceux qui gâtaient leurs matelas, et là chaque matin exposés pendant plusieurs heures au contact des malades les plus dégoûtants, les nouveaux arrivants que l’on ne sait où placer: telle est une faible partie des misères qui, dans le rapport de Bailly dont la minutieuse précision ne diminue ni l’éclat ni la force, tiennent d’un bout à l’autre le lecteur dans une longue et pénible angoisse. Bailly se piquait fort de littérature, mais la douloureuse éloquence des faits le dispensait cette fois de tout artifice de style. On l’a loué souvent de l’avoir compris en montrant la vérité à découvert sans l’exagérer ni l’apprêter; il se laisse aller cependant à développer des preuves évidemment superflues. Lorsqu’il a dit par exemple que douze cents lits reçoivent trois mille malades, chacun imagine ce que peuvent espérer de sommeil et de repos les infortunés qu’on y entasse; que sert-il d’ajouter froidement: «Qu’est-ce qu’un lit en général, et surtout un lit de malade? C’est un lieu de repos pour la nature souffrante et un moyen de sommeil pour la nature que les souffrances ont fatiguée; l’homme n’a qu’une manière de reposer son corps, c’est de mettre tous les muscles destinés au mouvement volontaire dans un état de relâchement; un homme debout ne se repose pas, parce que... etc., etc.» Après avoir dit dans un autre passage l’effrayante mortalité des blessés et des femmes en couche, il ajoute avec bien peu de délicatesse de goût et de sentiment: «L’État a le plus grand intérêt à conserver les blessés et les mères dans la fleur de l’âge, qui renouvellent la population.»

Quoi qu’il en soit le rapport de Bailly, écho fidèle du cri des plus extrêmes misères, eut un immense retentissement; le roi, profondément ému par les révélations de l’Académie, ne se pardonnait pas de les avoir si longtemps ignorées. Une souscription, ouverte sous ses auspices, produisit aussitôt plus de deux millions de livres; mais il n’était plus question d’améliorer, il fallait détruire et refaire ailleurs. «On avait déjà, disait Tenon, apporté à l’Hôtel-Dieu toutes les améliorations possibles, sauf la seule efficace qui eût été de le jeter à bas.» Deux millions ne suffisaient pas à une telle œuvre, et le gouvernement, réduit bientôt aux derniers expédients, porta la main sur le dépôt sacré qu’il avait imploré lui-même. Parmi toutes les fautes qui préparaient de si cruelles catastrophes celle-là sans contredit fut une des plus honteuses.

La ville de Bordeaux, instruite des études faites par l’Académie des sciences, lui soumit à son tour les projets d’un nouvel Hôtel-Dieu pour ses malades. «C’est une preuve, disaient avec raison les commissaires, de l’opinion avantageuse que l’on a des lumières de l’Académie, et elle les doit à tous ceux qui les réclament.»

L’Académie, en effet, ne refusait à personne ses jugements et ses conseils; près de dix mille rapports, composés de 1699 à 1790, se trouvent encore dans ses archives, et c’est une grande preuve de discernement, de savoir et d’activité, que d’avoir pu ainsi, pendant près d’un siècle, accroître sans cesse la confiance de tous en la méritant de mieux en mieux.

LES PRIX.

Les prix, régulièrement décernés à partir de l’année 1721, devaient accroître l’autorité de l’Académie et lui donner en quelque sorte une vie nouvelle en lui demandant des jugements plus solennels sur des travaux souvent considérables. Rouillé de Meslay, conseiller au Parlement, avait légué à l’Académie une rente de quatre mille livres, au principal de cent mille livres, constituée à son profit par les prévôts des marchands et échevins de la ville de Paris, à condition que Messieurs de l’Académie des sciences proposeraient tous les ans un prix de la moitié de ladite somme pour être donné par eux à qui aurait le mieux réussi par raison et non par éloquence, mais en quelque langue et style que ce soit, au jugement de Messieurs de l’Académie, partie d’icelle, ou des commissaires par elle nommés, sur un traité philosophique ou dissertation touchant ce qui contient, soutient et fait mouvoir en son ordre les planètes et autres substances contenues dans l’univers, le fond premier et principal de leurs productions et formations, le principe de la lumière et du mouvement. «Mes méditations, ajoutait-il, m’ont ce me semble, conduit à cette importante découverte et approché les yeux de mon entendement de la connaissance de l’éternel et premier être. Mais n’ayant les talents de mettre au jour mes conséquences, je m’en remets aux savants, et j’espère qu’en suivant ces recherches, ils dévoileront des vérités autant essentielles que manifestes et qui augmenteront l’admiration qu’on doit à Dieu. Et sur l’autre moitié de ladite rente, il en sera employé le quart pour les rétributions ou épices de MM. les juges, l’autre quart à M. le secrétaire de l’Académie, pour les frais des annonces et publications et copies des traités qui seront faits, et d’en fournir deux exemplaires du plus prisé avec extrait des principaux: un pour le château de Meslay-le-Vidame, aux seigneurs, comtes et leurs successeurs; l’autre pour les propriétaires de ma maison rue du Temple et de Meslay, à Paris, y adresse. En cas de remboursement de ladite rente, l’emploi sera fait en fonds sujet aux mêmes charges; et si cela manquait d’être exécuté pendant quelques années, le revenu accumulé grossirait autant le prix et rétribution jusqu’au double et triple; mais si quatre années se passaient sans effet desdites conditions, le contrat de cent mille livres, ou le fonds qui lui aurait servi de remploi, retournerait à mes héritiers en ligne directe.

* * * * *

«_Item_, je donne et lègue à l’Académie des sciences de Paris la rente de mille livres, au principal de vingt-cinq mille livres, constituée à mon profit par messieurs les marchands et échevins de la ville de Paris, à condition que Messieurs de l’Académie proposeront tous les ans un prix de la moitié de ladite rente, pour être par eux donné tous les ans à celui qui aura le mieux réussi en une méthode courte et facile pour prendre plus exactement les hauteurs et degrés de longitude en mer et en les découvertes utiles à la navigation et grands voyages.

«Et en cas que ces matières se trouvassent épuisées ou poussées à leur perfection, il sera proposé de faire par cantons commencés au choix de Messieurs de l’Académie, des cartes topographiques marquant le niveau des terrains et cours des eaux par rapport à la mer à mi-marée et lit ordinaire, en sorte que ces cartes rassemblées dans la suite des temps, on puisse s’en servir pour les desseins de canaux et communications de navigation, ménage et utilité de torrents perdus ou nuisibles, et autres avantages que le bien public fait tenter, dont les succès ou projets peuvent avoir besoin de ce principe des niveaux qui peuvent diriger le choix des entreprises. Le niveau des puits ou sources vives n’étant pas suffisant, je substitue dans ce legs plusieurs sujets: celui des longitudes m’a occupé en vain, par rapport à la sphère céleste; les constellations, les hauteurs et les phénomènes paraissent les mêmes à pareilles heures, sur toute la longitude, quand on ne change pas de latitude. Les savants peuvent aller plus loin; mais je me trompe fort si le hasard mis à profit, ne fournit plus pour cette découverte que l’astronomie ou règles de mathématiques. Peut-être que ce globe donnera quelque aimant avec cette propriété. J’avais cru qu’il se pourrait qu’un coq par exemple de Portugal, accoutumé de chanter à minuit, ne chanterait en France qu’à une heure du matin et quelques épreuves de recherche me persuadaient de la diversité que je n’ai pu approfondir avec les expériences requises.»

Le fils de Meslay, plus soucieux de sa richesse que de l’honneur de sa famille, osa résister aux dernières volontés de son père et disputer avec acharnement la part trop généreusement faite par son testament à des œuvres bonnes et utiles. L’exagération, la singularité ou l’extravagance de certaines clauses furent injurieusement invoquées comme preuves péremptoires de l’insanité de son esprit.

Le procès dura plusieurs années.

«Je supplie la divine Providence, avait dit M. de Meslay, qu’il me soit accordé d’ordonner ou de disposer que d’une manière qui soit agréable à sa divine sagesse et que je meure plutôt que de faire aucune chose qui lui déplaise, et je désire ne respirer à l’avenir que pour faire le bien et mon devoir. Plaise à Dieu que les douleurs longues et aiguës dont je suis affligé depuis tant d’années me soient utiles pour implorer l’effet de sa miséricorde.» A ces lignes, qui montrent tant d’ardeur pour le bien, le fils de Meslay ne trouvait rien à redire, mais la suite était livrée à l’ironie de son avocat: «Je veux, avait écrit Meslay, être inhumé sans bière ni cérémonie, ordonnant que tous les frais mortuaires et services seront faits à l’instar des pauvres sauf le salaire dû aux porteurs qu’on payera au quadruple de la taxe ordinaire.» Une telle parcimonie était-elle d’un homme sain d’esprit? On alléguait encore un grand nombre de libéralités et legs peu considérables à des domestiques, fermiers ou pauvres du voisinage, sous la condition qu’ils promettraient de s’abstenir de viande et de poisson pendant le reste de leur vie. «Je regrette, disait-il, de n’avoir pas gardé cette abstinence toute ma vie.»

Une condition aussi insensée devait suffire, disait-on, pour invalider tout le testament.

Mais l’avocat de M. Meslay fils insistait surtout sur le choix des questions indiquées à l’Académie. N’est-il pas absurde de demander une dissertation sur ce qui contient les planètes? «Ce sont, disait-il, les espaces imaginaires sur lesquels ni l’Académie ni personne ne sauraient rien nous apprendre.» La recherche des principes de la lumière et du mouvement lui semblait non moins ridicule, «c’est Dieu,» disait-il, et il défiait l’Académie d’en proposer une autre.

M^e Chevalier plaidant pour l’Académie ne le contestait pas: «Dieu, disait-il, est la cause universelle de tout ce qui est; c’est lui qui a fait la lumière, mais est-il interdit pour cela de chercher à s’en faire une idée plus claire et plus distincte?» L’espoir enfin d’estimer les longitudes à l’aide du chant d’un coq attirait les sarcasmes et y prêtait un peu; mais M^e Chevalier, que rien ne déconcerte, triomphe au contraire sur ce point en invoquant l’autorité imposante de Descartes.

«Tout le monde sait, disait-il, que suivant les principes de la nouvelle philosophie tous les animaux sont des automates ou des machines dont la structure est d’autant plus parfaite que leur auteur surpasse infiniment tous les hommes dans la connaissance des véritables principes de la mécanique. Cela supposé, si la structure de ce coq est telle qu’il doit chanter à la même heure qu’il chante dans le lieu où il est né, dans quelque partie du monde qu’il soit transporté, on aurait dans ce cas, cette montre ou pendule que l’on cherche avec tant de soin pour reconnaître en mer l’heure qu’il est au lieu de départ.»

Le Parlement, plein de courtoisie pour l’Académie, la pria de s’expliquer sur les assertions de son adversaire pour en convenir ou en disconvenir. L’Académie se déclara, avec beaucoup de raison, prête à proposer chaque année les deux sujets demandés par M. Meslay qui pouvaient tous deux donner lieu à des dissertations utiles et intéressantes. Le célèbre axiome, _ab actu ad posse valet consequentia_, était d’ailleurs une preuve convaincante. Les travaux de Descartes, de Malebranche et de Newton ne pouvaient être le dernier effort de la philosophie; pourquoi les découvertes de ces grands hommes ne seraient-elles pas imitées ou accrues? Et quant au second legs relatif aux longitudes, il suffisait de faire remarquer que depuis longtemps déjà l’Angleterre proposait 500,000 fr., la Hollande presque autant, et le régent de France 100,000 livres pour cette précieuse découverte; il faudrait donc, si elle est impossible, associer ces noms respectables aux visions et à la bizarrerie que l’on osait imputer au testateur.

Le procès dura quatre ans; l’Académie le gagna sur tous les points. Le Parlement, par une sentence immédiatement exécutoire, lui accorda le capital et les arrérages qui portèrent le revenu total à 6,000 livres. M^e Chevalier n’accepta pour honoraires qu’un exemplaire des ouvrages publiés par l’Académie et le droit d’assister à ses séances.

Le Parlement avait bien jugé. Utile à l’Académie comme à la science, l’inspiration de M. de Meslay fut des plus heureuses; le champ de recherches que les héritiers présentaient comme étroit et stérile se trouva au contraire aussi vaste que fécond; et quoique les paroles du fondateur ne portent pas toujours jusqu’où tend son esprit, l’Académie, fidèle sans explication forcée à ses volontés évidentes, eut, grâce à lui pendant plus d’un demi-siècle, l’honneur de diriger les géomètres vers les plus grandes voies de la science en récompensant d’admirables découvertes qu’elle avait souvent provoquées.

Le choix judicieux des questions proposées, l’excellence des mémoires couronnés et la juste célébrité des concurrents, devaient accroître, avec l’étendue de son influence, le renom de l’Académie des sciences de Paris. Entrant en commerce continu avec les savants les plus illustres de l’Europe, et montrant le sentier qu’ils consentaient à suivre, elle semblait marcher en quelque sorte devant eux, et partager leur gloire en la proclamant.

Ses décisions un peu timides d’abord mais presque toujours reçues dans la suite avec applaudissement, devaient au début donner prise à de sévères critiques et causer bien des murmures. Nulle autorité en matière de science ne prévaut contre la vérité, et les concurrents étaient en droit de juger leurs juges. On peut croire qu’ils n’y manquèrent pas. Le début, il faut en convenir, ne fut pas heureux. Les concurrents devaient traiter du principe, de la nature et de la communication du mouvement. Jean Bernoulli concourut; l’Académie, sans comprendre la portée de son excellent mémoire, couronna le discours superficiel et insignifiant d’un M. de Crousas. L’injustice était flagrante, ou plutôt la méprise. L’Académie, en effet, ne possédait alors aucun géomètre de marque; les mécaniciens, plus habiles dans la pratique que dans la science spéculative, croyaient s’assurer sur les théories de Descartes. Leur esprit, préoccupé de ses assertions tranchantes et obscurci par ses erreurs respectées, aurait eu beaucoup à désapprendre pour prononcer avec exactitude sur des principes qu’ils entendaient fort mal. Bernoulli, irrité et blessé, protesta de toutes ses forces contre une décision qu’il ne devait oublier ni pardonner. «Il faut, écrivait-il à Mairan, en parlant de son concurrent, que son système erroné et contre la raison tombe de lui-même. Cela étant, dites-moi avec quelle justice peut-on avoir couronné son mémoire en le préférant à un autre, où je défie qui qu’il soit de montrer le moindre faux raisonnement. N’est-ce pas favoriser l’erreur au préjudice de la vérité? Quelle honte! Qui est-ce qui voudra travailler désormais sur vos questions, s’il ne peut plus compter ni sur la clairvoyance ni sur l’équité de la plupart des commissaires?» Sa colère, vingt ans après, dans une lettre à Euler, s’exhale avec la même énergie, et sans se soucier du principe de la chose jugée, il se croirait fondé à revendiquer ses droits devant les successeurs des juges qui les ont méconnus.

Après avoir décerné quatre prix, l’Académie rencontra un embarras imprévu: une mesure financière, qu’il est permis de nommer une banqueroute, réduisit à 3,700 livres la rente de 6,000 livres constituée par-devant notaire sur les revenus de la ville de Paris, et il s’éleva une question difficile à résoudre; l’Académie ne pouvait plus satisfaire aux obligations formellement imposées par le testament de M. de Meslay. Quel usage devait-elle faire du revenu qui lui était laissé? Le Parlement consulté, sans décliner sa compétence, déclara s’en rapporter à la sagesse de MM. les académiciens, dont les avis furent fort partagés. Fallait-il réduire proportionnellement la somme allouée pour chaque prix ou diminuer le nombre des récompenses? L’abandon des épices attribués aux juges aurait tout arrangé, mais l’idée n’en vint alors à l’esprit de personne. Il fut décidé, après longues discussions, que l’Académie décernerait chaque année, et alternativement, un prix de 2,500 livres sur une question relative au système général du monde, et l’autre de 2,000 sur un sujet touchant à la navigation.

Les savants les plus illustres trouvaient alors ces récompenses fort considérables et les disputaient avec ardeur. Les familles d’Euler et de Bernoulli se partagèrent près de la moitié des prix décernés par l’ancienne Académie. Lagrange, qui leur succéda, fut couronné pour trois de ses plus beaux mémoires de mécanique céleste. L’orgueilleux Jean Bernoulli lui-même rentra souvent dans la lice; il était fort sensible à la gloire; «mais vous savez, écrivait-il à Mairan, qu’il faut quelque chose de plus solide pour faire bouillir la marmite.» Aussi, lorsqu’il recevait le prix, ne négligeait-il aucun soin pour recevoir la somme due par la voie la plus avantageuse.

«Depuis ma dernière lettre, écrit-il à Mairan (27 mai 1734), nous attendions toujours, moi et mon fils, d’apprendre la proclamation de nos pièces victorieuses, avant que de disposer de la somme du prix. Nous voyons présentement par l’honneur de la vôtre, du 19 mai, que la proclamation se fit à la rentrée publique, suivant la coutume, quoique nous ne sachions pas encore si elle a été annoncée au public dans la _Gazette de Paris_, comme cela se pratiquait les autres fois, ce qui m’apprenait d’abord le nom de celui qui avait remporté le prix par l’extrait que l’on faisait toujours de votre _Gazette_ à mettre dans la nôtre. Quoi qu’il en soit, il n’y a rien de perdu, la somme qui nous a été adjugée étant en bonne sûreté, soit chez vous, soit encore chez le trésorier. Nous croyons aussi que mon seul récépissé que je vous ai envoyé suffira pour toute la somme, mais il en faudra parler à M. de Maupertuis, à qui mon fils écrivit la semaine passée pour lui donner plein pouvoir de retirer sa part afin que M. de Maupertuis puisse se rembourser d’une petite dette que mon fils lui doit. Le reste et ma portion ensemble pourraient nous être remis par une lettre de change qui serait tirée sur un banquier d’Amsterdam et que nous pourrions négocier ici avec plus d’avantage que si elle s’adressait immédiatement à quelque marchand ou banquier d’ici.»

Tout en veillant de son mieux à ses intérêts, Bernoulli mettait l’honneur du succès à un plus haut prix encore. «Je vous avoue, dit-il, que l’événement du prix échu à moi et à mon fils nous est infiniment glorieux, aussi est-ce l’honneur que nous estimons beaucoup plus que l’intérêt pécuniaire, quelque considérable qu’il soit. C’est pour cette raison que nous désirons savoir si cet événement a été rendu public dans votre _Gazette_, suivant la coutume.»

L’Académie dut à l’institution de ses prix l’honneur de jouer un grand rôle dans l’histoire du célèbre problème des longitudes.

Presque tous les gouvernements de l’Europe avaient depuis longtemps, par des promesses considérables, dirigé les recherches des inventeurs vers ce difficile et important problème. Philippe III d’Espagne avait promis 100,000 écus; les États de Hollande 100,000 florins, et l’Angleterre 20,000 livres sterling à qui pourrait déterminer la longitude en mer avec l’exactitude nécessaire aux marins; une somme de 2,000 livres (50,000 fr.) était mise en même temps à la disposition de la Commission permanente chargée de juger les inventions de toute sorte que l’espoir d’une telle récompense faisait naître presque chaque jour.

L’emploi du loch et de la boussole élude la question et ne la résout pas; il consiste à déterminer d’heure en heure la position du navire par la grandeur et la direction du chemin parcouru. Un flotteur nommé loch est dans ce but jeté à la mer, et l’on suppose qu’il y reste immobile; l’écart du navire pendant trente secondes étant alors multiplié par 120 est considéré comme le chemin parcouru pendant une heure dans la direction indiquée par la boussole. Les erreurs d’une telle méthode peuvent dans une courte traversée s’élever à plusieurs degrés.

L’heure étant la même sur tous les points d’un même méridien, il suffirait pour connaître la longitude d’obtenir, directement ou indirectement, l’heure exacte du lieu d’où l’on est parti; mais si l’on songe que quatre minutes d’erreur correspondent à un degré, c’est là en pratique une très-grande difficulté; construire une horloge qui, après plusieurs mois de traversée, ne laisse pas craindre d’erreur de cet ordre, semblait au XVII^e siècle une entreprise impossible, et Jean-Baptiste Morin, qui le premier proposa une solution raisonnable du problème, doutait qu’une créature mécanique, fût-elle l’œuvre du diable, pût atteindre une telle précision _idvero_, dit-il, _an ipsi dæmonio possibile sit, nescio_.

Professeur d’astronomie au Collége de France, Morin, quoique inventif et hardi, repoussait le système de Copernic, contre lequel, en 1643, l’année même de la mort de Galilée, il publiait sous ce titre triomphant: _Alæ telluris fractæ_, une dissertation devenue fort rare. Morin de plus était astrologue, et, s’il faut en croire ses disciples, souvent heureux dans ses prédictions. Quoi qu’il en soit, on lui doit une idée excellente et pleine d’avenir. Les horloges ne pouvant donner l’heure exacte et certaine, c’est aux astres qu’il la demande, et sans recourir, comme Galilée, aux mouvements mal connus des satellites invisibles de Jupiter, il résout le problème en observant la distance de la lune aux étoiles voisines. Malgré le rapport défavorable de la commission nommée qui déclarait avec raison la méthode impraticable dans l’état actuel de la science, une pension plus que triple de ses appointements au collége royal, récompensa justement l’excellente idée de Morin. Le célèbre géologue et théologien Whiston proposa au contraire un projet absolument ridicule dont on fit grand bruit cependant; il fut l’occasion de la récompense si considérable promise par le Parlement britannique, et que plusieurs commissions examinèrent très-minutieusement.

Whiston proposait simplement de placer sur les routes que peuvent tenir les vaisseaux une série de navires attachés par leurs ancres, sorte d’îles flottantes de position fixe et connue, sur chacune desquelles, à minuit précis, heure de Londres, on lancerait chaque jour une fusée qui, en éclatant à 6,000 pieds de hauteur, montrerait l’heure exacte ou la ferait entendre à plusieurs centaines de milles à la ronde.