L'absence

Part 11

Chapter 113,790 wordsPublic domain

«Si, comme je l’espère, ma laborieuse mission, ici, s’achève à mon honneur, si j’obtiens le poste du Japon, alors, mon aimée, j’irai vous chercher vers l’époque où, l’année dernière, j’ai connu l’horreur de vous quitter. Nous nous marierons bien vite, dès mon retour, n’est-ce pas?... Puis, aux premiers beaux jours, vous voudrez bien que je vous conduise dans mon pays de Bretagne... Je vous y montrerai notre humble maison de granit, enserrée dans le jardin, qui paraissait un monde au garçonnet que j’étais...

«Ma pauvre vieille maison!... D’autres, aujourd’hui, la possèdent puisque la mort a pris les parents et dispersé les enfants en tous les coins du monde. Mais, pour moi, malgré tout, elle demeure _la maison_! Les arbres y ont, à mes yeux, un visage mystérieux et familier qui m’évoque un monde de souvenirs... Dans ces pièces, dans ces allées, sur ces pelouses où passent maintenant des inconnus, je vois errer les ombres chères de mes disparus et j’entends leurs voix... J’aperçois le petit être silencieux, tendre et volontaire que j’ai été... O ma maison, peuplée de fantômes!... J’ai soif de vous y sentir mienne, ma bien-aimée...

«Et aussi, je rêve de vous conduire par ces sentiers de falaise que mon enfance rêveuse a tant aimés; où, en contemplant la mer, des heures et encore des heures, j’ai peut-être créé en moi l’âme aventureuse qui m’a déjà entraîné en tant de pays lointains...

«Ah! vous voir dans nos landes balayées par le grand souffle du large qui mouille les lèvres de sa vapeur fraîche!... Regarder, vous tenant serrée contre moi, les eaux bondissantes sur nos roches déchiquetées... Vous amener dans la pauvre église où, même aujourd’hui que ma foi est morte, je n’entre pas sans un respect attendri, parce que les heures les plus pures de ma jeunesse y reposent en paix, comme des mortes bienheureuses... Et puis, respirer avec vous le printemps breton... Voir fleurir les chemins creux... Sentir l’odeur de la première verdure, de la terre réchauffée... Entendre les sonneries de cloche dans l’air plus tiède, sous le ciel éclairci... Ah! Jacqueline, dites, vous l’aimerez un peu, ma sauvage et mystique Bretagne dont je suis si profondément le fils!...

«Mais que toutes ces minutes bénies sont encore loin! Et que de jours à éprouver la torture de la séparation!

«Vous confesserai-je, tout bas, ma Jacqueline adorée, très bas... que la nuit surtout, quand je suis dévoré du regret de vous, à crier d’angoisse dans mon vieux palais solitaire, j’ose _tout_ pour me rapprocher de vous... J’ai la vision décevante de vous, mon trésor, enfermé dans mes bras, sous le frôlement de mes baisers... Je respire l’inoubliable parfum de vos cheveux, de votre peau... Ce parfum qui semble émané de votre jeunesse, parfum d’œillet ou de verveine qui est votre secret, que je respirais comme la plus grisante des fleurs quand je vous avais près de moi, le soir, vous ramenant du théâtre dans quelque fiacre cahotant; et encore, lorsque je me penchais vers vous, assise au piano, ou allongée dans votre bergère avec un air de lire le journal comme une personne raisonnable. Est-ce que vous lisiez pour de bon? Jacqueline chérie... La politique, je crois, vous laisse dédaigneusement indifférente, et vous avez peur des atrocités quotidiennes que racontent, en abondance, les _faits divers_... Alors, qu’est-ce que vous lisiez? madame... Je pense que, en toute vérité, vous vous montriez une malicieuse petite femme qui voulait un peu taquiner son ami en ne s’occupant pas un brin de lui, alors qu’elle le savait avide de toutes les minutes qui lui étaient accordées près d’elle...

«Ah! ces minutes, déjà si lointaines, je les revis l’une après l’autre dans mon exil, comme j’essaie de vous suivre, dans votre vie, grâce à l’écho que m’en apportent vos brèves causeries. Line, cette fois-ci, elle sera longue, n’est-ce pas, votre lettre, car vous aurez pris en pitié ma prière... La dernière était si courte!... Vous aurez été bonne et vous aurez voulu dédommager votre ami...

«Quelques lignes de cette dernière causerie m’ont bien amusé. Se pourrait-il vraiment que vous me fissiez l’immense honneur d’être jalouse?

«Vous ririez vous-même de votre supposition, ma chère aimée, si vous aperceviez les dames et demoiselles qui constituent ici l’élément féminin... Afin de vous convaincre que je n’ai pas ombre de mérite à demeurer sage comme un moine, je vous envoie quelques photos, dont les originaux sont les plus jolies femmes du pays, et je devine que vous vous demanderez aussitôt: «Comment peuvent être les laides?»

«Jacqueline vous le savez bien qu’il n’y a plus au monde qu’une seule femme pour moi...»

XIII

Trois jours après l’excursion à Chioggia, Jacqueline arrivait à Paris, toute lasse du retour rapide fait d’une seule traite, l’esprit comme le corps, courbaturé.

La première chose qu’elle aperçut sur la cheminée, en reprenant possession de sa chambre, fut le courrier de Chine qui l’attendait. Alors gamine, elle marmotta, franche de tout remords:

--Ah! mon pauvre Pierre!... Vous l’avez échappé belle, l’autre soir!...

Elle ne se pressa pas de lire la lettre... Elle avait tout le temps de le faire! A l’avance, elle savait ce qu’enfermait l’enveloppe close: des détails sur une vie qui lui était étrangère, des mots de tendresse dont elle connaissait maintenant la saveur, et qui avaient toujours été impuissants à éveiller en elle le grand frisson qu’à Venise, elle avait senti naître en elle et l’affoler délicieusement.

Revenue à Paris, retrouvant son habituelle atmosphère, elle se rappelait, un peu effarée, le tourbillon de volupté et de passion où elle avait failli être emportée et auquel, seule, la force des circonstances l’avait arrachée.

--Tout de même, Venise m’avait fait perdre la raison! pensa-t-elle avec un petit rire moqueur à l’adresse de la défaillante créature qu’elle avait été là-bas, dans la ville ensorcelante. Si Anne ne s’était pas mise à la traverse, je crois bien que j’aurais fait la grande sottise!

Ah! oui, Mme de Croissy s’était mise carrément à la traverse, comme disait Jacqueline, ce dernier jour où, la tête perdue, n’entendant plus que la supplication passionnée de Gérard qui se refusait à la voir partir ainsi, elle était descendue de sa chambre pour sortir avec lui, comme la veille au soir, il lui en avait murmuré la prière. Elle devait le rejoindre devant Saint-Marc et en gondole, il l’emmènerait alors où il voudrait, revoir encore une fois, lui avait-il dit, les horizons de Venise qu’elle avait le plus aimés.

Mais, dans le vestibule, elle avait rencontré Anne qui, très calme, lui avait demandé:

--Vous sortez?... Oh! bien, je vais avec vous pour une dernière petite promenade.

Et Jacqueline sentait encore le sursaut de révolte qui l’avait alors secouée toute. Elle avait balbutié un prétexte, jeté au hasard, pour n’être pas accompagnée. Mais elle devinait bien qu’elle n’échapperait pas à la volonté d’Anne, qui savait parfaitement où elle allait et prétendait la retenir. Alors, dédaignant toute feinte, elle avait articulé, les dents serrées, parlant bas pour n’être pas entendue de ceux qui allaient et venaient autour d’elle:

--Anne, comprenez-vous bien que je ne veux pas être surveillée et que j’irai seule où il me plaît, et comme il me plaît!

--Et moi, je ne veux pas, qu’étant à Venise avec moi, sous la protection de mon père et sous la mienne, vous y deveniez la maîtresse de quelqu’un...

De quel accent, Anne avait parlé, si ferme et si méprisant!... Anne, qu’elle avait toujours crue un esprit très large, jamais scandalisé...

Aussi, elle avait eu un cri de colère:

--Anne!

Mais Mme de Croissy avait continué, tout comme si elle se fût adressée à une enfant rebelle qu’il fallait dompter:

--A Paris, vous agirez comme bon vous semblera! Ainsi que vous le dites, vous êtes libre de faire ce qui vous convient, sans que j’aie rien à y voir. Mais ici, autant qu’il dépend de moi, j’essaierai de vous garder d’une vilaine action. Même involontairement, je ne veux pas être complice d’une trahison!

--D’une trahison?...

Et, sans pitié, Anne avait précisé:

--Oui, d’une trahison envers votre fiancé. Vous n’êtes pas libre de disposer de vous. Il a emporté votre parole. Vous n’avez pas le droit de l’oublier...

Sa parole! Comme Jacqueline s’en souciait peu... Chartrans l’avait suppliée de se laisser aimer. Elle avait cédé par raison, par faiblesse, par désir de lui être agréable... Mais s’il lui plaisait de faire un autre emploi de sa vie, elle n’hésiterait pas une seconde à se reprendre; car elle estimait qu’avant d’être à nul autre, sa vie était à elle, précieux trésor dont, jalousement, elle voulait jouir à sa guise...

Tout de même, bien que, par orgueil, elle n’eût pas voulu renoncer à sortir, elle n’avait pas osé aller retrouver Gérard; et elle avait marché avec Anne qui allait faire des achats, sans lui dire un seul mot, frémissante de colère et de regret.

Après le déjeuner, Gérard était venu, énervé par l’inutile attente, par la conscience qu’elle lui échappait. Mais elle n’était pas seule. Des visiteurs amis lui adressaient leurs adieux. Puis les d’Entraigues étaient arrivés pour une dernière flânerie, à travers la ville, organisée la veille; et, tout juste, elle avait pu lui dire, en quelques mots, la scène du matin, n’osant se dérober à la promenade décidée.

Juste, une minute, lui et elle s’étaient trouvés seuls, au retour à l’hôtel, tandis que Anne était appelée pour donner un renseignement à son père. Aussitôt, comme à Torcello, il l’avait enlacée étroitement sur sa poitrine, leurs lèvres rapprochées dans un baiser où elle s’abandonnait...

Instant fugitif, car ils étaient, hélas! dans un salon d’hôtel et M. de Balme, à son tour, entrait, pour entendre Gérard demander avec courtoisie:

--Me permettez-vous, madame, d’aller vous offrir, à Paris, mes hommages?

Et elle, répondre, d’un ton poli de femme du monde:

--Vous serez très aimable de le faire...

Elle était certaine qu’il viendrait. Mais, chose bizarre, de retour à Paris elle ne souhaitait plus qu’il vînt; comme si, se retrouvant dans son milieu, elle avait été soudain dégrisée et avait repris l’entière possession d’elle-même. Si elle avait été femme à démêler ce qui se passait en elle, sans trop de peine, elle se fût aperçue que, secrètement, elle avait peur de lui, près de qui elle s’était sentie faible comme jamais elle ne l’avait été près d’un homme... Maintenant qu’il était loin, elle redoutait qu’il l’entraînât... où elle jugeait prudent de ne pas s’aventurer, très clairvoyante sur les suites des promenades dans les chemins de traverse. Or, elle savait, à n’en pouvoir douter, que, loin de lui résister, elle céderait, enivrée, à son ardente volonté qui la dominait délicieusement. Donc c’était pour le mieux qu’il demeurât encore en Italie...

D’ailleurs, pour la ramener sur terre, se présentait, dès les premiers jours de son retour à Paris, la prosaïque question financière qui se montrait de nouveau très difficile à résoudre pour son budget. En effet, à Venise, elle avait, à son ordinaire, dépensé sans compter, tout comme si elle eût eu la fortune de Mme de Croissy. Aussi, une fois de plus, se trouvait-elle jetée dans les embarras d’argent qui lui étaient, en somme, assez familiers pour qu’elle en fût venue à les traiter avec désinvolture.

Elle emprunta, vendit, mit en gages et, finalement, recourut à son père qui, sans lui adresser la moindre observation, l’aida dans toute la mesure de ses propres ressources, fort limitées par de personnelles dépenses, très largement faites.

Mais ses soucis d’argent ne l’empêchaient pas, toutefois, de se commander d’exquises toilettes printanières et des chapeaux à l’avenant, qui seraient payés... dans l’avenir. Et toute à son choix de coquets chiffons, à la reprise d’une vie mondaine ultra-remplie, son temps partagé entre le soin de sa séduisante personne, des visites, des courses, les promenades aux deux Salons qui s’ouvraient, elle échappait vraiment à l’espèce d’envoûtement qu’avait exercé sur elle la passion de Gérard. Son séjour à Venise lui apparaissait, peu à peu, comme un chapitre de roman où elle avait joué le rôle de l’héroïne. Mais elle conservait, de Gérard, un souvenir frémissant, ravie de l’avoir vu si follement épris, mais troublée d’avoir failli se compromettre pour lui de façon irréparable.

Dans quel abîme de difficultés, elle se fût alors trouvée jetée!... Qu’aurait-elle dit à Chartrans?

Anne avait joliment bien fait de la protéger malgré elle! Aussi se montrait-elle, pour Mme de Croissy, prévenante et câline; et si charmante aussi pour M. de Balme, que l’excellent homme ne voyait plus que par elle, la comblait de fleurs précieuses et la célébrait avec candeur.

Un jour qu’elle sortait de chez son amie--trois semaines après son retour--par un joli crépuscule rose, au seuil de la grand’porte, elle se trouva face à face avec un visiteur qui arrivait. Et, tout entière, un choc l’ébranla, Gérard était devant elle.

Lui aussi la reconnaissait et s’arrêtait court.

--Vous! madame. Vous!...

Une joie éperdue bondissait dans sa voix, dans le regard dont il la contemplait, adorablement fine sous le foulard soyeux de la robe qui la dévêtait à ravir, toute rosée par la surprise, son tricorne de paille lui donnant une petite tête à la Watteau.

En elle, une allégresse s’était mise à chanter. Elle lui tendait la main, pensant qu’elle ne se rappelait pas qu’il fût si bien, le visage effilé par la barbe dorée, svelte et robuste, avec un grand air d’homme de race... Et, contente, elle interrogea alertement:

--Alors vous voilà donc à Paris?

--Depuis avant-hier soir. Tantôt, j’ai passé chez vous... Mais vous étiez déjà sortie!

--Eh bien, il faudra revenir...

--Bientôt, n’est-ce pas? Vous permettez?

Elle eut un rire léger qui cachait son indéfinissable trouble. Est-ce que le charme allait encore opérer?... En un jet brusque, remontèrent à sa pensée les souvenirs de Torcello et de Chioggia... Ah! ces minutes de rêve... Elle répéta:

--Bientôt... Demain, si vous voulez... Je serai rentrée à six heures.

Elle s’arrêta un peu; puis, elle finit, malicieuse:

--Mais vous savez qu’à Paris, je suis très austère. Je vous engage à venir, seulement si vous vous sentez capable de l’être aussi...

--Je serai... comme vous souhaitez que je sois...

Autant qu’elle, il se souvenait... Et surtout du baiser fou volé à la dernière heure, dans le cadre d’une fenêtre. Tant de fois, la vision l’avait hanté de la tête parfumée, abattue sur sa poitrine, dont les cils battaient sur un regard d’amoureuse, alors qu’il sentait l’abandon du corps svelte, que son baiser cherchait éperdument les cheveux, les paupières, les lèvres entr’ouvertes... Devant eux, s’épandait un ciel d’or, dont la lueur errait magnifiquement sur le mouvant miroir du Grand Canal.

Aujourd’hui, c’était Paris, le décor vert du Parc Monceau et, devant lui, une exquise femme du monde, très correcte,--mais combien séduisante toujours,--qui ne semblait plus se souvenir qu’il l’avait tenue frémissante dans ses bras, sous ses lèvres...

Lui, il ne pouvait l’oublier; et, tandis que, non moins correct qu’elle-même, il prenait congé, sa fièvre, déjà rallumée, il pensait, avec une hardiesse résolue, comme à Venise:

--Je la veux!... Et je l’aurai!...

* * * * *

Le lendemain, elle rentra plus tôt que de coutume, souhaitant avoir tout le temps de revêtir une robe de maison bien seyante, rouge, faite d’une de ces étoffes molles qui s’enroulaient si bien autour de sa forme harmonieuse. Elle était très occupée à considérer son image d’un œil approbateur, quand elle entendit résonner le timbre, assourdi par l’épaisseur des tentures. Sans se presser, elle finit de se vaporiser de son parfum, de velouter la peau d’un soupçon de poudre et mordit un peu ses lèvres pour en aviver l’éclat; puis, satisfaite de la charmante œuvre d’art qu’elle venait d’élaborer, elle se dirigea, de son pas glissant, vers le salon où Gérard l’attendait, impatient.

La voix rieuse, elle s’exclama:

--Bonjour!... C’est très bien de n’avoir pas oublié la visite annoncée!

Elle lui donnait à l’anglaise sa main où flambait l’éclair des bagues. Il la baisa et la garda entre les siennes, frémissante et tiède. Comme la veille au Parc Monceau, il l’enveloppait d’un regard qui la voulait toute...

Oh! quelle vraie femme elle était, insaisissable, enjôleuse, et tellement désirable!... D’autant plus que, si libre d’allures, si provocante fût-elle, en somme, elle se gardait bien des suprêmes abandons...

Pourtant, à Venise, il l’avait vue faiblir, prête à descendre de son piédestal de divinité, pour devenir une simple femme, altérée d’amour... Si Anne de Croissy ne l’avait emmenée, il en avait la certitude, elle se fût donnée, sans scrupule ni remords, parce qu’elle était la créature de la minute présente, tout à fait désintéressée des lois austères qui emprisonnent d’autres femmes dans la vertu.

Et cette amoralité de petite faunesse très moderne lui donnait une saveur de candide perversité qui exaspérait le goût violent que Gérard avait pour elle.

Emprisonnant dans les siennes, la main qu’elle lui avait laissée, il dit, debout devant elle qui s’était assise dans sa bergère:

--Croyez-vous donc, sincèrement, que j’aurais pu oublier un instant dont je rêve, depuis la minute où je vous ai revue?

--Seulement, depuis cette minute?

Enfoncée dans les coussins de la bergère, elle le regardait, gamine, mais aussi avec une tendresse inconsciente dans les yeux, car elle le devinait repris tout entier par son charme. Elle sentait que, impérieusement, il la voulait toujours, et elle en éprouvait un plaisir intense.

--Moi qui espérais que vous aviez cruellement regretté mon départ d’Italie!

Repoussant le fauteuil qu’il s’était résigné à occuper devant elle, il revint vers elle et ses yeux sur les prunelles de velours il interrogea:

--Savez-vous pourquoi j’ai attendu trois semaines pour revenir à Paris?

--Parce que vous vous plaisiez beaucoup à Venise, j’imagine, fit-elle, paisible, tourmentant la broderie d’un coussin.

--Parce que je voulais me guérir de vous... et vous oublier!... puisque je n’ai pas su m’ouvrir votre cœur!...

--Oh! je vous trouve charmant!

--Merci bien! fit-il avec une impatience rageuse.

--Ça ne vous suffit pas, glissa-t-elle, les yeux rieurs et innocents.

Audacieusement, il jeta:

--Non, il faudrait, pour me rendre heureux... me montrer que vous me trouvez «charmant», comme vous dites...

--Et je ne vous le montre pas? Il me semblait que j’étais si gentille avec vous. Je vous ai tout de suite adopté pour mon ami... Nous avons flirté ensemble, et je pense bien que nous continuerons un agréable jeu, n’est-ce pas?... quoique vous ayez désiré oublier ma chétive existence. Mais vous ne m’avez pas confié le motif de cette aimable résolution?

--Je vous l’ai dit déjà à Chioggia, que c’était pour moi un supplice d’être près de vous un pauvre qui implore passionnément une aumône qu’on ne lui fait pas...

--Je comprends... et même je compatis... quoique...--rendez-moi cette justice,--je vous aie, à l’avance, prévenu de ce qui vous attendait... Mais, en effet, ce doit être très agaçant, pour un homme, de flamber en pure perte et de faire la cour à une femme, seulement pour l’amour de l’art... Pourtant...

Et elle eut un sourire délicieux:

--... Pourtant, aussitôt débarqué, vous êtes venu chez moi... par politesse!

--Dites, par faiblesse... Mais j’ai reconnu que je devais m’estimer très heureux de vous trouver sortie et ne pas recommencer l’épreuve... Et puis je vous ai rencontrée, et me voici...

--Furieux d’avoir capitulé avec votre sagesse, n’est-il pas vrai?

--Jacqueline, ne raillez pas... Vous savez bien que je vous aime... misérablement!...

--Encore?... Vraiment?... Oh! tant mieux! Je vous l’ai déjà avoué... J’adore qu’on m’aime!... Vous m’aimez?... C’est charmant!... Je vous en remercie beaucoup!

Elle le contemplait entre les cils; et ses yeux avaient une expression de malice tendre, d’ironie, de joie aussi...

Il saisit violemment, ses deux poignets, comme jadis à Chioggia, et attira vers lui la moqueuse créature. Mais elle se déroba avant qu’il eût effleuré son visage. Maintenant qu’elle avait mesuré sa faiblesse près de lui, elle se tenait sur la défensive, résolue à s’offrir seulement le régal d’un flirt pimenté et très chaud... Mais ce lui était une jouissance incomparable de le voir ainsi altéré d’elle, prêt à toutes les folies pour la posséder. Et elle lui en savait un gré extrême. Afin qu’il demeurât en cette parfaite disposition, elle devait ne point se montrer trop généreuse à son égard, sans lui enlever tout espoir de triomphe. Et, se rejetant en arrière, elle déclara, toute rose du reflet pourpre de sa robe:

--Je vous ai dit que vous aviez la permission de venir seulement si vous vous sentiez de taille à vous comporter comme le plus vertueux des hommes. Autrement, il serait plus sage de ne plus nous voir.

Il eut un mouvement de colère, exaspéré de son accent de badinage. Il allait parler. Elle l’arrêta, le visage espiègle:

--Oh! je vous devine!... Parce que là-bas, à Venise, je ne me suis pas montrée rigoureusement farouche, vous vous êtes imaginé... un tas de sottises sur mon compte... Mais ce n’étaient là que de petits épisodes de voyage!... A Paris... un point... c’est tout...

Aprement, il la contempla. Était-elle sincère ou jouait-elle une comédie provocante?... De toute évidence, elle était très maîtresse d’elle-même, s’amusant en gamine un peu perverse qui sait sa puissance. Il comprit qu’elle s’était ressaisie et qu’il fallait la conquérir en l’enveloppant d’adorations ferventes qui l’amèneraient à lui. Soit. C’était une question de temps. Il était à Paris pour plusieurs mois. Il pouvait faire le sacrifice d’attendre un peu l’heure où cette fuyante et adorable créature se laisserait capturer, certain qu’elle ne prendrait pas sa défaite au tragique, peut-être parce qu’elle s’était déjà brûlée à d’autres flammes.

Et, doucement, il promit, car il la considérait comme la proie exquise que lui donneraient son adresse et sa volonté.

--Je serai aussi sage qu’il me sera possible. Mais il me faut vous voir beaucoup... tous les jours!

--Rien que cela!... Vous me compromettrez...

--Non, je serai prudent, je vous en donne ma parole... Mais je veux vous voir... Je veux...

--Le roi dit: «Nous voulons...», rappelez-vous...

--Jacqueline, promettez-moi que vous serez bonne...

--Ça dépend de ce que vous entendez par là... Enfin, nous avons des chances pour nous retrouver souvent dans le monde. Et puis, si cela vous tente, il y aura bien, de-ci de-là, des expositions où je vous demanderai de m’accompagner, car cela ne m’amuse pas de regarder seule... Vous êtes pour quelque temps à Paris?

--Oui, j’ai même la forte tentation de m’y faire rappeler...

Sans savoir pourquoi, elle eut envie de lui crier, comme une enfant qui, soudain, entrevoit un danger:

--Non, ne restez pas à Paris...

Mais ce ne fut qu’un éclair d’instinctive prudence; elle interrogea, seulement, d’un ton détaché:

--Pourquoi donc désirez-vous ne pas repartir?

--Pourquoi?... Parce que je ne puis plus me passer de vous... Parce qu’il me faut votre présence... Jacqueline...

--Vrai? c’est pour moi?

--Pour vous seule, mon amour...

D’un geste souverain, il l’attirait, et ses lèvres, cette fois, s’appesantirent follement sur les lèvres qui ne se refusaient plus.

--Jacqueline, comment peut-on mériter d’être aimé de vous!

Il lui murmurait ces mots très bas, de cet accent d’une impérieuse douceur qui brisait en elle toute volonté. Le même trouble qui la faisait défaillante à Chioggia l’envahissait, si délicieux que, d’instinct, elle redoutait de laisser échapper un mouvement qui romprait le charme.

Confusément, elle se demandait pourquoi ne pas s’abandonner à cet amour qui voulait l’entraîner dans un torrent où elle s’enivrerait comme les autres femmes... Être aimée par lui... Et l’aimer... Ce serait doux... si doux...