Chapter 8
--Bien joué, Monsieur Vendale! Vous savez allier la vivacité étrangère avec la gravité Anglaise. Recevez mes compliments. Voulez-vous aussi accepter ma parole écrite?...
Il se leva, s'assit devant un pupitre placé sur une table, écrivit quelques lignes, et présenta le papier à Vendale avec un profond salut. L'engagement qu'il venait de prendre était parfaitement explicite, signé, daté avec soin.
--Êtes-vous satisfait de cette garantie?--demanda-t-il.
--Très satisfait.
--Je suis charmé de vous entendre me le dire. Ah! nous venons d'avoir notre petit assaut. En vérité, nous avons développé prodigieusement d'adresse des deux côtés. Mais voilà nos affaires arrangées pour le moment. Je n'ai pas de rancune, vous n'en avez pas davantage. Allons, Monsieur Vendale, une bonne poignée de mains à l'Anglaise.
Vendale tendit la main, bien qu'un peu étourdi de ce passage subit chez Obenreizer d'une humeur à une autre.
--Quand puis-je espérer de revoir Mademoiselle Obenreizer?--demanda-t-il en se levant pour se retirer.
--Faites-moi l'honneur de me rendre visite demain même,--dit Obenreizer,--et nous réglerons cela ensemble. Et prenez donc un grog avant de partir. Non?... bien... bien... nous réserverons le grog pour le jour où vous aurez vos trois mille livres de revenu et serez près d'être marié.... Ah! quand cela sera-t-il?
--J'ai fait il y a quelques mois un inventaire de ma maison. Si les espérances que cet inventaire me donne se réalisent, j'aurai doublé mon revenu....
--Et vous serez, marié?--interrompit Obenreizer....
--Et je serai marié dans un an. Bonsoir!
Vendale se décide.
Lorsque Vendale entra dans son bureau le lendemain matin, il était dans des dispositions toutes nouvelles. Le jeune homme ne trouvait plus insipide sa routine commerciale du Carrefour des Écloppés:
Marguerite, désormais, était intéressée dans la maison. Tout le mouvement qu'y avait produit la mort de Wilding,--son associé ayant alors dû procéder à une estimation exacte de la valeur de l'association,--la balance des registres, le compte des dettes, l'inventaire de l'année, tout cela se transformait à présent aux yeux de Vendale en une sorte de machine, une roulette indiquant les chances favorables ou défavorables à son mariage. Après avoir examiné les résultats que lui présentait son teneur de livres et vérifié les additions et les soustractions faites par ses commis, Vendale tourna son attention vers le département du prochain inventaire, et il envoya aux caves un messager qui demandait un rapport.
Joey Laddle apparut bientôt. Il passa la tête par la porte entrebâillée du cabinet; cet empressement donnait à penser que cette matinée avait dû voir quelque événement extraordinaire. Il y avait un commencement de vivacité dans les mouvements du garçon de cave; et quelque chose même, qui ressemblait à de la gaieté, se lisait sur son visage.
--Qu'y a-t-il?--demanda Vendale surpris,--quelque mauvaise nouvelle?
--Je désirerais vous faire observer, mon jeune Monsieur Vendale, que je ne me suis jamais érigé en prophète....
--Qui prétend cela?--fit Vendale.
--Aucun prophète, si j'ai bien compris ce que j'ai entendu dire de cette profession, n'a jamais vécu sous terre,--continua Joey.--Aucun prophète n'a jamais pris le vin du matin au soir par les pores, pendant vingt ans. Lorsque j'ai dit à Monsieur Wilding, mon pauvre jeune défunt maître, qu'en changeant le nom de la maison, il en avait changé la chance, me suis-je alors posé en prophète?... Non.... Et pourtant tout ce que j'ai dit est-il arrivé?... Oui.... Du temps de Pebbleson Neveu, Monsieur Vendale, on ne sut jamais ce que c'était qu'une erreur commise dans une lettre de consignation.... Eh bien, maintenant, en voici une. Je vous prie seulement de remarquer qu'elle est antérieure à la venue de Mademoiselle Marguerite dans cette maison; donc, il n'en faut point conclure que j'ai eu tort d'annoncer que les chansons de la jolie demoiselle devaient nous ramener la chance...--Lisez ceci, monsieur.... Lisez,--reprit-il en indiquant du doigt un passage du rapport.--C'est une chose étrangère à mon tempérament que de décrier la maison que je sers. Mais, en vérité, Monsieur George, un devoir impérieux me commande de vous éclairer en ce moment. Lisez.
Vendale lut ce qui suit:
_Note concernant le Champagne Suisse._
_Une irrégularité a été découverte dans la dernière consignation reçue delà maison Defresnier et Cie._
Vendale s'arrêta et consulta son mémorandum.
--Cette affaire date du temps de Wilding,--dit-il.--La récolte avait été bonne; il l'avait prise tout entière Le Champagne Suisse a été une bonne opération, n'est-ce pas, Joey?
--Je ne dis pas qu'elle ait été mauvaise. Le vin aurait pu devenir malade dans les celliers de nos clients; il aurait pu se gâter entre leurs mains. Mais je ne dis pas que dans les nôtres l'affaire ait été mauvaise. Lisez, monsieur.
Vendale reprit sa lecture.
_Nous trouvons que le nombre des caisses est conforme à la mention qui est faite sur nos livres. Mais six de ces caisses, qui présentent, d'ailleurs, une légère différence dans la marque ont été ouvertes et contiennent du vin rouge au lieu de Champagne. Nous supposons que la similitude des marques (malgré les légères différences dont il est question plus haut) auront causé l'erreur commise à Neufchâtel. Cette erreur ne s'étend pas à plus de six caisses._
--Est-ce tout?--demanda Vendale en jetant la note loin de lui.
Les yeux de Joey Laddle suivirent tristement le papier qui roulait sur le parquet.
--Je suis bien aise de vous voir prendre cela si peu à coeur, monsieur,--dit-il.--Quoi qu'il arrive, ce sera toujours un soulagement pour vous de penser que vous n'en avez pas été attristé. Souvent une erreur mène à une autre. Un homme laisse tomber par mégarde un petit morceau d'écorce d'orange sur le pavé; un autre homme marche dessus; voilà de la besogne pour l'hôpital et un estropié pour la vie. Je suis aise de voir que vous preniez si légèrement ce que je viens de vous apprendre. Au temps de Pebblesson et Co., nous n'eussions pas eu de trêve jusqu'à la découverte de la chose. Loin de moi la pensée de décrier la maison, jeune Monsieur Vendale. Je vous souhaite de vous trouver toujours bien de cette manière d'agir. Et je vous dis cela sans offense, monsieur, sans offense....
En même temps, Joey ouvrit la porte tout en jetant autour de lui un regard de mauvais augure avant de franchir le seuil.
--Eh!--fit-il,--je suis mélancolique et stupide, c'est vrai; mais je suis un vieux serviteur de Pebblesson Neveu, et je désire que vous vous trouviez bien de ces six caisses de vin rouge qui vous ont été données pour d'autre vin... je le désire....
Demeuré seul, Vendale se prit à rire.
--Je ferai aussi bien d'écrire de suite, de peur de l'oublier.
Il écrivit en ces termes:
_Chers Messieurs,_
_Nous sommes en devoir de faire notre inventaire. Nous avons remarqué une erreur dans la dernière consignation de Champagne expédiée par votre maison à la nôtre. Six de nos caisses contenaient du vin rouge, que nous vous renvoyons. La chose peut aisément se réparer par l'envoi que vous nous ferez de six caisses de Champagne que vous nous renverrez,--si vous le pouvez,--sinon vous nous créditerez de la valeur de ces caisses sur la somme de cinq cents livres, récemment payées à vous par notre maison._
_Vos dévoués serviteurs,_
_Wilding et Co._
Cette lettre expédiée, ce sujet s'effaça rapidement de l'esprit de Vendale. Il avait à penser à d'autres choses plus intéressantes sans doute. Le même jour, il fit à Obenreizer la visite que celui-ci attendait. Il fut entendu que plusieurs soirées seraient réservées chaque semaine à ses entrevues avec Marguerite, toujours en présence d'un tiers. Sur ce point Obenreizer insista poliment, mais avec un entêtement inflexible. La seule concession qu'il fit à Vendale fut de lui laisser le choix de cette tierce personne, et, confiant dans l'expérience acquise, le jeune homme choisit sans hésitation l'excellente femme qui raccommodait les bas d'Obenreizer en dormant. En apprenant la responsabilité qui allait peser sur elle, Madame Dor se montra fort agitée. Elle attendit que les gens d'Obenreizer l'eussent quittée et regarda Vendale avec un clignement sournois de ses grosses paupières, et puis on se sépara.
Le temps passait. Les heureuses soirées auprès de Marguerite s'écoulaient trop rapidement. Dix jours après qu'il avait écrit à la maison de Suisse, Vendale, un matin, trouva la réponse sur son pupitre avec les autres lettres apportées par le courrier.
_Chers Messieurs,_
_Nous vous présentons nos excuses pour la petite erreur dont vous vous plaignez. En même temps nous regrettons d'ajouter que les recherches dont cette erreur a été la cause nous ont amenés à une découverte inattendue, car c'est une affaire des plus graves pour vous et pour nous._
_N'ayant plus de Champagne de la dernière récolte, nous prîmes des arrangements pour créditer votre maison de la valeur des dix caisses que vous savez. Alors, et pour obéir à certaines formes que nous avons l'habitude d'observer, nous nous sommes renseignés, aussi bien sur les livres de notre banquier que sur les nôtres, et nous avons été surpris d'acquérir la certitude qu'aucun payement en argent de la nature de celui dont vous nous parlez ne peut être arrivé en notre maison. Nous sommes également persuadés qu'aucun versement à notre compte n'a été fait à la Banque._
_Il n'est pas nécessaire, au point où en sont les choses, de vous fatiguer par des détails inutiles. Cet argent aura sans doute été volé dans le trajet qu'il a dû parcourir pour arriver de vos mains dans les nôtres. Certaines particularités relatives à la façon dont la fraude a été commise, nous amènent à penser que le voleur peut avoir espéré se mettre en mesure de payer à nos banquiers la somme soustraite avant qu'on ne découvrit la soustraction en relevant les comptes de fin d'année. Ce relevé ne doit être fait que dans trois mois. Sans la circonstance actuelle, nous eussions pu ignorer jusqu'au bout le vol dont vous êtes les victimes._
_Nous vous faisons part de ce dernier détail, qui vous démontrera que nous n'avons pas affaire à un voleur ordinaire, et nous espérons que vous voudrez bien nous aider dans les recherches que nous allons commencer, en examinant tout d'abord le reçu qui doit vous être arrivé comme émanant de notre maison et qui ne peut être qu'un faux. Ayez la bonté de vous assurer, en premier lieu, si la facture est entièrement manuscrite ou si elle est imprimée et numérotée. Dans ce dernier cas, on n'aurait eu à inscrire que le montant de la somme. Ce détail, futile en apparence, est, croyez-le, très important._
_Nous attendons votre réponse avec la plus grande impatience, et demeurons avec estime et considération vos serviteurs._
_Defresnier et Cie._
Vendale posa la lettre sur le bureau et attendit quelques instants pour donner à son esprit le temps de se remettre du coup qui venait de le frapper. Au moment où il était pour lui d'une si précieuse importance de voir augmenter le produit de sa maison, il perdait cinq cents livres. Ce fut à Marguerite qu'il pensa, tout en prenant une clef qui ouvrait une chambre de fer pratiquée dans la muraille, où les livres et les papiers de l'association étaient conservés. Il était encore là, cherchant ce reçu maudit, lorsqu'il tressaillit au son d'une voix qui lui parlait.
--Je vous demande pardon.... J'ai peur de vous avoir dérangé.
C'était la voix d'Obenreizer.
--Je suis passé chez vous,--reprit le Suisse,--pour savoir si je ne peux vous être utile à quelque chose. Des affaires personnelles m'obligent à me rendre pour quelques jours à Manchester et à Liverpool. Voulez-vous qu'en même temps je m'y occupe des vôtres? Je suis entièrement à votre disposition, et, je puis être le voyageur de la maison Wilding et Co....
--Excusez-moi pour quelques minutes,--dit Vendale,--nous causerons tout à l'heure.
En disant cela, il continuait à fouiller les papiers et à examiner les registres.
--Vous êtes arrivé à propos,--dit-il,--les offres de l'amitié me sont plus précieuses en ce moment que jamais, car j'ai reçu ce matin de mauvaises nouvelles de Neufchâtel.
--De mauvaises nouvelles!--s'écria Obenreizer.
--De Defresnier et Cie.
--De Defresnier?...
--Oui, une somme d'argent que nous leur avons envoyée a été volée. Je suis menacé d'une perte de cinq cents livres.
--Qu'est-ce que cela?--dit Obenreizer.
Mais en rentrant dans le bureau, Vendale aperçut son buvard qui venait de tomber par terre, et Obenreizer à genoux qui en ramassait le contenu.
--Combien je suis maladroit,--s'écria le Suisse.--Cette nouvelle que vous m'avez annoncée m'a tellement surpris qu'en reculant....
Il s'intéressait si vivement à la réunion des différents papiers tombés du buvard qu'il n'acheva point sa phrase.
--Ne prenez pas tant de peine,--dit Vendale,--un commis fera cette besogne.
--Mauvaise nouvelle!--répéta Obenreizer, qui continuait à ramasser les enveloppes et les lettres,--mauvaise nouvelle!
--Si vous lisiez la missive que je viens de recevoir,--continua Vendale,--vous verriez que j'ai bien raison de m'alarmer. Tenez! elle est là, ouverte sur mon pupitre.
Quant à lui, il continua ses recherches; une minute après, il trouvait le faux reçu. C'était bien le modèle imprimé et numéroté qu'indiquait la maison Suisse. Vendale prit note du numéro et de la date. Après avoir classé le reçu et fermé la chambre de fer, il eut le loisir de remarquer Obenreizer qui lisait la lettre de Defresnier, à l'autre bout de la chambre, dans l'enfoncement de la croisée.
--Venez donc auprès du feu. Vous grelottez de froid là-bas, je vais sonner pour qu'on apporte du charbon.
Obenreizer revint lentement au pupitre.
--Marguerite sera aussi désolée de cette nouvelle que moi-même,--dit-il d'un ton amical;--qu'avez-vous l'intention de faire?
--Je suis à la discrétion de Defresnier et Cie,--répondit Vendale.--Dans l'ignorance absolue des circonstances qui ont accompagné le vol, je ne puis que faire ce qu'ils me recommandent. Le reçu que je tenais à l'instant est numéroté et imprimé. Ils paraissent attacher à ce détail une importance particulière. Pourquoi?... Vous qui avez dû acquérir une certaine connaissance de leurs affaires, tandis que vous étiez dans leur maison, pouvez-vous me le dire?
Obenreizer réfléchit.
--Si j'examinais le reçu!--dit-il.
--Bon!--s'écria Vendale, frappé par le changement qui venait de s'opérer sur sa physionomie.--Vous sentez-vous incommodé? Encore une fois, approchez-vous donc du feu. Vous avez l'air d'être transi.... Oh! j'espère que vous n'allez, pas tomber malade.
--Je ne sais,--dit Obenreizer.--Peut-être ai-je pris froid. Votre climat Anglais aurait bien fait d'épargner l'un de ses admirateurs.... Mais, faites-moi voir le reçu.
Tandis que Vendale rouvrait la chambre de fer, Obenreizer prit une chaise et s'assit; il étendit ses deux mains au-dessus de la flamme.
--Ce reçu!--s'écria-t-il encore avec une vivacité extraordinaire, lorsque Vendale reparut, tenant un papier à la main.
Le portier, au même instant, entrait avec une provision de charbon de terre; son maître lui recommanda de faire un bon feu. L'homme obéit avec un empressement funeste; il fit quelques pas en avant, et tandis qu'il enlevait le seau plein de charbon, il se prit un pied dans un pli de tapis. Il trébucha, tout le contenu du seau tomba dans la grille, la flamme en fut étouffée tout net et un énorme flot de fumée jaunâtre remplit la chambre.
--Imbécile!--murmura Obenreizer en lançant sur le malheureux portier un regard, dont, après tant d'années, celui-ci se souvient encore.
--Voulez-vous venir dans le bureau des commis?--demanda Vendale.--Il y a un poêle.
--Ce n'est pas la peine.
Et il tendait la main. Et sa main tremblait.
Vendale lui donna le reçu. L'intérêt qu'Obenreizer paraissait prendre à cette affaire sembla s'éteindre aussi subitement que le feu même, dès qu'il fut le maître de ce papier. Il ne fit qu'y jeter un coup d'oeil.
--Non,--dit-il,--je n'y comprends rien. Désolé de ne pouvoir vous éclairer.
--J'écrirai donc à Neufchâtel par le courrier de ce soir,--dit Vendale, en mettant le reçu de côté pour la seconde fois,--il nous faut attendre et voir ce qui arrivera.
--Par le courrier de ce soir,--répéta Obenreizer.--Voyons! vous aurez la réponse dans huit ou neuf jours. Je serai de retour auparavant. Si je puis vous être utile comme voyageur de commerce, vous me le ferez savoir. En ce cas, vous m'enverriez des instructions écrites. Mes meilleurs remerciements.... Je suis très curieux de connaître la réponse de Defresnier. Qui sait? Ce n'est peut-être qu'une erreur. Courage, mon cher ami, courage.
Il n'avait point du tout l'air pressé quand il était arrivé dans la maison, et maintenant il saisissait son chapeau en toute hâte, il prit congé de l'air d'un homme qui n'a pas un instant à perdre.
Vendale se mit à marcher en réfléchissant dans les chambres.
Sa première impression sur Obenreizer s'était bien modifiée durant ce nouvel entretien, et il se demandait s'il n'avait point commis la faute de le juger trop sévèrement et trop vite. C'est qu'en vérité la surprise et les regrets du Suisse, en apprenant la fâcheuse nouvelle que la maison Wilding et Co. venait de recevoir, avaient un grand caractère de franchise. On voyait bien que ces regrets étaient honnêtement sentis, et l'expression qu'Obenreizer leur avait donnée était bien loin de la simple et banale politesse d'usage. Ayant lui-même à lutter contre des soucis personnels, souffrant peut-être des premières atteintes d'un mal grave, il n'en avait pas moins eu dans cette circonstance l'air et le ton d'un homme qui déplore du fond du coeur ce qui arrive de mal à son ami. Jusque-là, Vendale avait en vain essayé souvent de concevoir une opinion plus favorable du tuteur de Marguerite, et cela pour l'amour de Marguerite même. Mais après les témoignages d'intérêt qu'Obenreizer venait de lui donner, il n'hésitait plus à penser qu'il avait été injuste envers lui; tous les généreux instincts de sa nature lui disaient qu'il s'était arrêté trop vite à de certains indices fâcheux.
--Qui sait?--se disait-il,--je peux très bien avoir mal lu sur la physionomie de cet homme.
Le temps s'écoula de nouveau. Les heureuses soirées passées avec Marguerite s'enfuyaient plus promptes. Le dixième jour était encore une fois arrivé depuis l'envoi de la seconde lettre de Vendale à Neufchâtel. La réponse vint.
_Cher Monsieur,_
_Notre principal associé, M. Defresnier, a été forcé de se rendre à Milan pour des affaires très urgentes. En son absence et avec son entière participation et son aveu, je vous écris de nouveau relativement à ces cinq cents livres disparues._
_Votre déclaration que le faux reçu a été fait sur un modèle imprimé et numéroté nous a causé une surprise et un chagrin inexprimables. À l'époque où cette fraude a été commise, il n'existait que trois clefs ouvrant le coffre-fort où nos modèles sont renfermés. Mon associé avait une de ces clefs, j'en avais une autre, la troisième était aux mains d'une personne qui occupait alors chez nous un poste de confiance; nous aurions plutôt songé à nous accuser nous-mêmes qu'à élever aucun soupçon contre cette personne. Et cependant..._
_Je ne puis aller jusqu'à vous dire pour le moment qui est cette personne; je ne vous le dirai point tant que je verrai l'ombre d'une chance pour elle de se tirer avec honneur de l'enquête que nous allons commencer. Pardonnez-moi cette réserve, car le motif en est louable._
_Le genre d'investigations que nous allons poursuivre est fort simple. Nous ferons comparer notre reçu par des experts avec quelques spécimens d'écriture que nous avons en notre possession. Je ne puis vous adresser ces spécimens pour de certaines raisons que vous approuverez certainement lorsqu'elles vous seront connues. Je vous prie donc de m'envoyer le reçu à Neufchâtel; et je fais suivre cette prière de quelques mots indispensables pour vous mettre sur vos gardes._
_Si la personne sur laquelle, nous faisons à regret placer nos soupçons est réellement celle qui a commis le faux, nous avons quelque motif de craindre que de certaines circonstances ne lui aient déjà donné l'éveil. La seule preuve contre cette personne est le reçu qui est dans vos mains; elle remuera ciel et terre pour l'obtenir de vous et la détruire. Je vous prie donc instamment de ne pas confier cette pièce à la poste. Envoyez-la-moi sans perdre de temps par un messager particulier et ne choisissez ce messager que parmi les gens qui sont depuis longtemps à votre service. Il faut aussi que ce soit un homme accoutumé aux voyages, parlant bien le Français, un homme courageux, et un honnête homme. Vous devez le connaître assez bien pour ne pas craindre qu'il se laisse aller en route à aucun étranger cherchant à lier connaissance avec lui. Ne dîtes qu'à lui, à lui seul la nature de cette affaire et la tournure qu'elle va prendre. Je vous engage à suivre l'interprétation littérale de tous ces avis que je vous donne, convaincu que l'arrivée à bon port du faux reçu en dépend._
_Je n'ai plus à ajouter qu'une chose. C'est que votre promptitude à agir est de la plus haute importance. Il nous manque plusieurs de nos modèles de reçus et nous ne pouvons prévoir quelles fraudes seront commises, si nous ne mettons la main sur le voleur!_
_Votre dévoué serviteur,_
_Pour Defresnier et Cie,_
_Rolland_
Quel était donc celui qu'on soupçonnait?
Vendale pensa qu'il chercherait inutilement à le deviner. Mais qui pouvait-il bien envoyer à Neufchâtel avec le reçu? Certes il n'était pas difficile de trouver au Carrefour des Écloppés un homme courageux et honnête. Mais où était l'homme accoutumé aux voyages, parlant le Français, et sur qui l'on pourrait réellement compter pour tenir à distance tout étranger qui voudrait lier connaissance avec lui pendant la route? Vendale n'avait réellement qu'un seul compagnon sous la main, qui réunit toutes les conditions dans sa personne. C'était lui-même.
Un grand sacrifice sans doute que de quitter sa maison, un plus grand sacrifice encore que de quitter Marguerite. Mais après tout, il s'agissait de cinq cents livres et Rolland insistait si positivement sur l'interprétation _littérale_ des démarches par lui conseillées, qu'il ne fallait point hésiter à lui obéir. Plus Vendale réfléchissait, plus la nécessité de son départ lui apparaissait clairement.
--Partons!...--soupira-t-il.
Comme il remettait le reçu et la nouvelle lettre sous clef, certaine association d'idée lui vint qui lui rappela Obenreizer. Il pensa qu'avec l'aide de celui-ci, il lui deviendrait bien plus facile de deviner quel pouvait être le voleur; Obenreizer pouvait le lui faire connaître.
Cette pensée avait à peine traversé son esprit que la porte s'ouvrit et qu'Obenreizer entra.
--On m'a dit dans Soho Square qu'on attendait votre retour dans la soirée d'hier,--lui dit Vendale en lui souhaitant la bienvenue.--Avez-vous fait de bonnes affaires en province?... Êtes-vous mieux portant?
--Mille grâces,--répondit Obenreizer,--j'ai fait admirablement mes affaires.--Je suis bien!... très bien!... Et maintenant, quelles nouvelles? Avez-vous des lettres de Suisse?
--Une lettre bien extraordinaire,--dit Vendale,--L'affaire a pris une tournure nouvelle, et l'on me recommande de Neufchâtel le plus profond secret sur les mesures que nous allons adopter. Ce secret doit être gardé vis-à-vis de tout le monde.
--Sans en excepter personne?--demanda Obenreizer.
Et tout en répétant: «Personne,» il se retira d'un air pensif du côté de la croisée, à l'autre bout de la chambre, regarda pendant un moment dans la rue; puis tout à coup, revenant à Vendale.
--Sûrement, ils ont perdu la mémoire,--dit-il,--puisqu'ils ne font pas même une exception en ma faveur.