Chapter 7
Plus silencieuse et plus contrainte qu'à l'ordinaire, Marguerite était émue. Ses belles couleurs s'effacèrent de ses joues; une énergie fiévreuse courut dans ses doigts; la jeune fille se pencha sur sa broderie, travaillant avec autant d'activité que si elle travaillait pour vivre. Vendale n'était guère moins agité; il sentait combien de ménagements il fallait prendre pour amener doucement Marguerite à écouter son aveu, et à lui en faire un autre en échange. L'amour d'une jeune fille est chose délicate, qu'il ne faut point traiter brusquement; aussi Vendale essaya-t-il d'abord d'un système d'approches graduelles; il prit des détours et écouta d'un air soumis la voix qui, tout bas, l'avertissait d'être plus circonspect. Adroitement, il ramena la mémoire de Marguerite vers le passé, vers l'époque de leur première rencontre lorsqu'ils voyageaient en Suisse. Ils firent ainsi revivre entre eux les sensations d'autrefois, et les souvenirs de cet heureux temps qui n'était plus. Peu à peu la contrainte de Marguerite se dissipa; elle sourit, elle écouta Vendale; elle lui souriait et son aiguille devenait paresseuse. Elle fit plus d'un faux point dans son ouvrage. Cependant les deux jeunes gens se parlaient de plus en plus ouvertement à voix basse, leurs deux visages se penchaient l'un vers l'autre.
Madame Dor se conduisit comme un ange. Pas une seule fois elle ne se retourna, ni ne souffla mot. Elle continuait à se débattre avec les bas d'Obenreizer, les tenant serrés sous son bras gauche et levant le bras droit vers le ciel. Il y eut pour les amoureux de délicieux et indescriptibles moments, où Madame Dor paraissait vraiment être assise sens dessus dessous et ne plus contempler que ses jambes, ses propres et respectables jambes qui s'agitaient en l'air. Ces mouvements ascensionnels se succédaient, mais plus lentement, à mesure que les minutes s'écoulaient. En même temps, sur la tête de Madame Dor, la gaze noire se balançait, tombait en avant, revenait en arrière. Un paquet de bas s'échappa des genoux de la bonne dame et demeura sur le parquet; un énorme peloton de laine suivit les bas et s'en alla rouler sur la table. La coiffure de gaze entra de nouveau en danse. Un son étrange, qui ressemblait un peu au miaulement d'un gros chat, un peu au cri d'une planche de bois tendre qu'on rabote, s'éleva au-dessus des chuchotements de nos deux amoureux. C'est que la nature et Madame Dor s'étaient entendues ensemble pour le plus grand bonheur de Vendale; la vieille Suissesse, la meilleure des femmes, dormait.
Marguerite se leva pour l'arracher aux douceurs de ce repos d'occasion. Vendale retint la jeune fille par le bras et la repoussa doucement vers sa chaise.
--Ne la dérangez pas,--murmura-t-il.--J'ai longtemps attendu le moment de vous dire un secret. Laissez-moi parler enfin.
Marguerite reprit sa place, elle essaya de reprendre son aiguille, mais ses yeux étaient couverts d'un voile et sa main tremblait.
--Nous rappelions, tout à l'heure,--dit Vendale,--cet heureux temps où nous nous sommes rencontrés et où, pour la première fois, nous avons voyagé ensemble. Oh! j'ai un aveu à vous faire, Marguerite, je vous ai caché quelque chose. Lorsque plus tard je vous parlai de ce premier voyage, je vous fis part de toutes les impressions que j'avais rapportées en Angleterre, une seule exceptée. Pouvez-vous deviner quelle était cette impression qui effaçait toutes les autres?
Les yeux de Marguerite demeurèrent fixés sur sa broderie, elle détourna son visage. De grands signes de trouble commencèrent à se manifester sur son chaste corsage de velours noir, non loin des blanches régions dont la broche de filigrane fermait le passage. Elle ne répondit pas un mot. Et cependant Vendale insistait sans pitié pour obtenir une réponse.
--Cette impression, que je rapportais de Suisse,--dit-il,--quelle était-elle?... Ne pouvez-vous la deviner?
Cette fois, elle tourna les yeux vers lui. Un faible sourire effleurait ses lèvres.
--L'impression de la beauté des montagnes, je pense,--dit-elle.
--Non... non... une émotion bien plus précieuse que celle-là!...
--De la beauté des lacs, alors?...
--Non, les lacs me sont devenus plus chers parce qu'ils me rappellent cette émotion qu'aucun mot ne peut rendre. J'aime les lacs, mais leur beauté n'est pas si étroitement liée à mon bonheur dans le présent et à mes espérances d'avenir. C'est de vous que ce bonheur dépend. Vous seule pouvez me rendre la vie aimable et belle, Marguerite, par un mot tombé de vos lèvres. Je vous aime!...
Le front de Marguerite se pencha lorsque Vendale lui prit la main. Il attira la jeune fille vers lui et la regarda. Des larmes s'échappaient de ses beaux yeux célestes et roulaient doucement sur ses joues polies.
--Oh! Monsieur Vendale,--dit-elle tristement,--il eût été bien mieux de garder votre secret. Avez-vous oublié la distance qui est entre nous? Ce que vous dites ne peut jamais... jamais être....
--Il ne peut y avoir de distance entre nous, que celle que vous creuserez vous-même, Marguerite, en ne m'aimant point lorsque je vous aime. Il n'y a pas de plus haut rang que le vôtre dans le royaume de la bonté et de la beauté. Dites-moi, Marguerite, dites-moi tout bas ce seul petit mot que je vous demande et qui m'apprendra si vous voulez être ma femme.
Elle soupira.
--Pensez à votre famille,--murmura-t-elle,--et pensez à la mienne!
Vendale l'attira de plus près sur son coeur.
--Si vous vous laissez arrêter par un obstacle comme celui-là,--dit-il,--savez-vous ce que je croirai, Marguerite?... C'est que je vous ai offensée.
Marguerite tressaillit.
--Oh! ne croyez pas cela!--s'écria-t-elle.
Ces mots n'étaient pas encore sortis de ses lèvres qu'elle comprit le sens que Vendale ne pouvait manquer de leur donner. Son aveu lui avait échappé malgré elle; une rougeur charmante couvrit son visage; elle fit un effort pour se dégager de l'embrassement du jeune homme; elle le regardait d'un air suppliant; elle essaya de parler, mais sa voix expira sur ses lèvres dans un baiser qu'il venait d'y imprimer.
--Laissez-moi,--dit-elle,--laissez-moi me retirer, Monsieur Vendale.
--Appelez-moi George.
Marguerite laissa la tête du jeune homme se reposer sur son sein. Son coeur enfin s'élançait vers lui.
--George!--murmura-t-elle.
--Dites-moi que vous m'aimez.
Ses bras enlacèrent le cou de George, sa bouche toucha la joue brûlante du jeune homme, et elle murmura ces mots délicieux:
--Je vous aime!
Il y eut un moment de silence, bientôt troublé par le bruit de la porte de la maison qui s'ouvrait et se refermait. Ce bruit arriva par bonheur aux oreilles distraites des deux amants, dans le silence de cette soirée d'hiver, et Marguerite se leva en sursaut.
--Laissez-moi partir,--dit-elle,--c'est lui! Elle sortit précipitamment de la chambre et toucha, en passant, l'épaule de Madame Dor. La bonne dame s'éveilla avec un ronflement terrible, regarda par-dessus son épaule gauche, par-dessus son épaule droite, puis sur ses genoux. Elle n'y découvrit ni bas, ni laine, ni aiguille. Cependant les pas d'Obenreizer retentissaient dans l'escalier.
--Mon Dieu!--dit Madame Dor, s'adressant au poêle.
Vendale ramassa les bas et le peloton, et jeta le tout à Madame Dor.
--Mon Dieu!--répéta-t-elle,--tandis que cette avalanche s'engloutissait dans son vaste giron.
La porte s'ouvrit. Obenreizer entra. Du premier coup d'oeil, il vit que Marguerite était absente.
--Eh! quoi!--s'écria-t-il,--ma nièce s'est retirée! Ma nièce n'est point restée pour vous faire compagnie, Monsieur Vendale. C'est impardonnable, je vais la ramener.
Vendale l'arrêta.
--Ne dérangez pas Mademoiselle Obenreizer,--dit-il.--Je vois que vous êtes revenu sans votre ami.
--Il est resté auprès de notre compatriote pour le consoler. Une scène à déchirer le coeur, Monsieur Vendale. Les pénates au Mont de Piété! Toute une famille plongée dans les larmes! Nous nous sommes tous embrassés en silence. Mon ami était le seul qui fût resté maître de lui!
Là-dessus, il envoya chercher du vin.
--Puis-je vous dire un mot en particulier, Monsieur Obenreizer?--lui demanda Vendale.
--Assurément.
Obenreizer se tourna vers Madame Dor.
--Bonne et chère créature, vous succombez au besoin de repos,--lui dit-il,--Monsieur Vendale vous excusera.
Madame Dor se mit en route et n'accomplit pas, sans peine, le grand voyage du poêle à son lit. Chemin faisant, elle laissa tomber un bas; Vendale le ramassa et ouvrit la porte à la bonne dame. Elle fit un pas en avant. Voilà encore un bas par terre! Vendale se baissa de nouveau et Obenreizer intervint avec force excuses, tout en lançant à la vieille Suissesse certain regard qui acheva de la mettre en désordre. Cette fois, tous les bas roulèrent ensemble sur le parquet, et, frappée d'épouvante, Madame Dor s'enfuit, tandis qu'Obenreizer balayait des deux mains tout le parquet avec fureur.
--Madame Dor!--s'écria-t-il.
--Mon Dieu!
On entendit un sifflement dans l'air et Madame Dor disparut sous une grêle de bas. Obenreizer ne se possédait plus.
--Que devez-vous penser, Monsieur Vendale,--s'écria-t-il,--de ce déplorable empiétement des détails domestiques dans ma maison? Quant à moi, j'en rougis vraiment. Ah! nous commençons mal la nouvelle année: tout a été de travers ce soir. Asseyez-vous, je vous prie, et dites-moi ce que je puis vous offrir. Ne prouverons-nous point ensemble notre respect à une de vos grandes institutions Anglaises? Ma foi, mon étude, à moi, toute mon étude, c'est d'être un joyeux compagnon. Je vous propose un grog.
Vendale déclina le grog, avec tout le respect voulu pour cette grande institution ironiquement célébrée par Obenreizer.
--Je désire vous parler d'une chose qui m'intéresse, plus qu'aucune autre au monde,--reprit-il.--Vous avez pu remarquer, dès les premiers moments où nous nous sommes rencontrés, l'admiration que m'a inspirée votre charmante nièce.
--Vous êtes bon, Monsieur Vendale. Au nom de ma nièce, je vous remercie.
--Peut-être avez-vous aussi observé dans ces derniers temps que mon admiration pour Mademoiselle Obenreizer s'était changée en un sentiment plus profond... plus tendre?
--L'appellerons-nous le sentiment de l'amitié, Monsieur Vendale?
--Donnez-lui le nom d'amour... et vous serez plus près de la vérité.
Obenreizer fit un bond hors de son fauteuil. Le battement étrange, à peine perceptible, qui était chez lui le plus sûr indice d'une prochaine colère, se fit voir sur ses joues.
--Vous êtes le tuteur de Mademoiselle Marguerite,--continua Vendale,--je vous demande de m'accorder la plus grande des faveurs, la main de votre nièce....
Obenreizer retomba sur sa chaise.
--Monsieur Vendale,--dit-il,--vous me pétrifiez.
--J'attendrai,--fit Vendale,--j'attendrai que vous soyez remis.
--Bon!--murmura Obenreizer,--un mot avant que je revienne à moi! Vous n'avez rien dit de tout ceci à ma nièce.
--J'ai ouvert mon coeur tout entier à Mademoiselle Marguerite, et j'ai lieu d'espérer....
--Quoi!--s'écria Obenreizer,--vous avez fait une pareille demande à ma nièce sans avoir pris mon consentement.... Vous avez fait cela?
Il frappa violemment sur la table et, pour la première fois, perdit toute puissance sur lui-même.
--Quelle conduite est la vôtre!--s'écria-t-il,--et comment, d'homme d'honneur à homme d'honneur, pourriez-vous la justifier?
--Ma justification est bien simple,--repartit Vendale sans se troubler;--c'est là une de nos coutumes Anglaises. Or, vous professez une grande admiration pour les institutions et les habitudes de l'Angleterre. Je ne puis honnêtement vous dire que je regrette ce que j'ai fait. Je me dois seulement à moi-même de vous assurer que dans cette affaire je n'ai pas agi avec l'intention de vous manquer de respect. Ceci établi, puis-je vous prier de me dire franchement quelle objection vous élevez contre ma demande?
--Quelle objection?--dit Obenreizer, c'est que ma nièce et vous n'êtes pas de la même classe. Il y a inégalité sociale. Ma nièce est la fille d'un paysan, vous êtes le fils d'un gentleman. Vous me faites beaucoup d'honneur... beaucoup d'honneur,--reprit-il en revenant peu à peu à la politesse obséquieuse dont il ne s'était jamais départi avant ce jour,--un honneur qui ne mérite pas moins que toute ma reconnaissance; Mais je vous le dis, l'inégalité est trop manifeste, et, de votre part, le sacrifice serait trop grand. Vous autres Anglais, vous êtes une nation orgueilleuse. J'ai assez vécu dans ce pays pour savoir qu'un mariage comme celui que vous me proposez serait un scandale. Pas une main ne s'ouvrirait devant votre paysanne de femme, et tous vos amis vous abandonneraient....
--Un instant,--dit Vendale,--l'interrompant à son tour,--je puis bien prétendre en savoir autant sur mes compatriotes en général, et sur mes amis en particulier, que vous-même. Aux yeux de tous ceux dont l'opinion a quelque prix pour moi, ma femme même serait la meilleure explication de mon mariage. Si je ne me sentais pas bien sûr... remarquez que je dis bien sûr... d'offrir à Mademoiselle Marguerite une situation qu'elle puisse accepter sans s'exposer à aucune humiliation, entendez-vous bien, aucune!... je ne demanderais pas sa main.... Y a-t-il un autre obstacle que celui-là?... Avez-vous à me faire une autre objection qui me soit personnelle?
Obenreizer lui tendit ses deux mains en forme de protestation courtoise.
--Une objection qui vous soit personnelle!--dit-il,--cher monsieur, cette seule question est bien pénible pour moi.
--Bon!--dit Vendale,--nous sommes tous deux des gens d'affaires. Vous vous attendez naturellement à me voir justifier devant vos yeux de mes moyens d'existence, je puis vous expliquer l'état de ma fortune en trois mots: j'ai hérité de mes parents vingt mille livres. Pour la moitié de cette somme, je n'ai qu'un intérêt viager qui, si je meurs, sera réversible sur ma veuve. Si je laisse des enfants le capital en sera partagé entre eux quand ils seront majeurs. L'autre moitié de mon bien est à ma libre disposition. Je l'ai placée dans notre maison de commerce, que je vois prospérer chaque jour; cependant je ne puis en évaluer aujourd'hui les bénéfices à plus de douze cents livres par an. Joignez à cela ma rente viagère, c'est un total de quinze cents livres. Avez-vous quelque chose à dire à ce sujet contre moi?
Obenreizer se leva, fit un tour dans la chambre. Il ne savait absolument plus que dire ni que faire.
--Avant que je réponde à votre dernière question,--dit-il,--après un petit examen discret de lui-même,--je vous demande la permission de retourner pour un moment auprès de Mademoiselle Obenreizer. J'ai conclu d'un mot que vous m'avez dit tout à l'heure qu'elle répondait à vos sentiments.
--C'est vrai,--fit Vendale,--j'ai l'inexprimable bonheur de savoir qu'elle m'aime.
Obenreizer demeura d'abord silencieux. Le nuage couvrit ses prunelles, le battement imperceptible agita ses joues.
--Excusez-moi quelques minutes,--dit-il avec sa politesse cérémonieuse,--je voudrais parler à ma nièce.
Puis il salua Vendale et quitta la chambre.
Vendale, demeuré seul, se mit à rechercher la cause de ce refus inattendu qu'il rencontrait. Obenreizer l'avait constamment empêché depuis quelques mois de faire sa cour à Marguerite. Maintenant il s'opposait à un mariage si avantageux pour sa nièce, que son esprit ingénieux même ne pouvait trouver à l'encontre aucune raison sérieuse. Incompréhensible conduite que celle d'Obenreizer! Qu'est-ce que cela voulait dire?
Pour se l'expliquer à lui-même, Vendale descendit au fond des choses; il se souvint qu'Obenreizer était un homme de son âge, et que Marguerite n'était sa nièce qu'à demi. Avec la prompte jalousie des amants, il se demanda s'il n'avait pas en même temps devant lui un rival à redouter et un tuteur à conquérir. Cette pensée ne fit que traverser son esprit; ce fut tout. La sensation du baiser de Marguerite qui brûlait encore sa joue lui rappela qu'un mouvement de jalousie même passagère, était maintenant un outrage envers la jeune fille.
En y réfléchissant bien, on pouvait croire qu'un motif personnel et d'un tout autre genre dictait à Obenreizer une conduite si surprenante. La grâce et la beauté de Marguerite étaient de précieux ornements pour ce petit ménage. Elles donnaient du charme et de l'importance à la maison, des armes à Obenreizer pour subjuguer ceux dont il avait besoin, une certaine influence sur laquelle il pouvait toujours compter pour donner de l'attrait au logis et dont il pouvait user pour son intérieur. Était-il homme à renoncer à tout cela sans compensation? Une alliance avec Vendale lui offrait, sans doute, certains avantages très sérieux. Mais il y avait à Londres des centaines d'hommes plus puissants, plus accrédités que George, et peut-être avait-il placé son ambition et ses espérances plus haut!
À ce moment même où cette dernière question traversait l'esprit de Vendale, Obenreizer reparut pour y répondre ou pour n'y point répondre, ainsi que la suite de ce récit va le démontrer.
Il s'était fait un grand changement dans l'attitude et dans toute la personne d'Obenreizer; ses manières étaient bien moins assurées; il y avait autour de ses lèvres tremblantes des signes manifestes d'un trouble profond et violent. Venait-il de dire quelque chose qui avait fait entrer le coeur de Marguerite en révolte? Venait-il de se heurter contre la volonté bien déterminée de la jeune fille? Peut-être oui, peut-être que non. Sûrement, il avait l'air d'un homme rebuté et désespéré de l'être.
--J'ai parlé à ma nièce,--dit-il,--Monsieur Vendale; l'empire que vous exercez sur sont esprit ne l'a pas entièrement aveuglée sur les inconvénients sociaux de ce mariage?...
--Puis-je vous demander,--s'écria Vendale,--si c'est là le seul résultat de votre entrevue avec Mademoiselle Marguerite?
Un éclair jaillit des yeux d'Obenreizer à travers le nuage.
--Oh! vous êtes le maître de la situation,--répondit-il d'un ton de soumission ironique,--la volonté de ma nièce et la mienne avaient coutume de n'en faire qu'une. Vous êtes venu vous placer entre Mademoiselle Marguerite et moi; sa volonté, à présent, est la vôtre. Dans mon pays, nous savons quand nous sommes battus et nous nous rendons alors avec grâce... à de certaines conditions. Revenons à l'exposé de votre fortune.... Ce que je trouve à objecter contre vous, c'est une chose renversante et bien audacieuse pour un homme de ma condition parlant à on homme de la vôtre!
--Quelle est cette chose renversante?
--Vous m'avez fait l'honneur de me demander la main de ma nièce. Pour le moment... avec l'expression la plus vive de ma reconnaissance et de mes plus profonds respects... je décline cet honneur.
--Pourquoi?
--Parce que vous n'êtes pas assez riche.
Ainsi qu'Obenreizer l'avait prévu, Vendale demeura frappé de surprise. Il était muet.
--Votre revenu est de quinze cents livres,--poursuivit Obenreizer.--Dans ma misérable patrie, je tomberais à genoux devant ces quinze cents livres, et je m'écrierais que c'est une fortune princière. Mais, dans l'opulente Angleterre, je dis que c'est une modeste indépendance, rien de plus. Peut-être serait-elle suffisante pour une femme de votre rang, qui n'aurait point de préjugés à vaincre; ce n'est pas assez de moitié pour une femme obscurément née, pour une étrangère qui verrait toute la société en armes contre elle. Si ma nièce doit jamais vous épouser, il lui faudra vraiment accomplir les travaux d'Hercule pour arriver à conquérir son rang dans le monde. Ce n'est peut-être pas là votre manière de voir, mais c'est la mienne. Je demande que ces travaux d'Hercule soient rendus aussi doux que possible à Mademoiselle Marguerite. Dites-moi, Monsieur Vendale, avec vos quinze cents livres, votre femme pourrait-elle avoir une maison dans un quartier à la mode? Un valet de pied pour ouvrir sa porte? Un sommelier pour verser le vin à sa table? Une voiture, des chevaux, et le reste?... Je vois la réponse sur votre figure, elle me dit: Non.... Très bien. Un mot encore et j'ai fini. Prenez la généralité des Anglaises, vos compatriotes, d'une éducation soignée et d'une grâce accomplie. N'est-il pas vrai qu'à leurs yeux, la dame qui a maison dans un quartier à la mode, valet de pied pour ouvrir sa porte, sommelier pour servir à sa table, voiture à la remise, chevaux à l'écurie, n'est-il pas vrai que cette dame a déjà gagné quatre échelons dans l'estime de ses semblables. Cela n'est-il pas vrai, oui ou non?
--Arrivez au but,--dit Vendale;--vous envisagez tout ceci comme une question d'argent. Quel est votre prix?
--Le plus bas prix auquel vous puissiez pourvoir votre femme de tous les avantages que je viens d'énumérer et lui faire monter les quatre échelons dont il s'agit. Doublez votre revenu, Monsieur Vendale; on ne peut vivre à moins en Angleterre avec la plus stricte économie. Vous disiez tout à l'heure que vous espériez beaucoup augmenter la valeur de votre maison. À l'oeuvre! Augmentez-la, cette valeur. Je suis bon diable, après tout! Le jour où vous me prouverez que votre revenu est arrivé au chiffre de trois mille livres, demandez-moi là main de ma nièce: elle est à vous.
--Avez-vous fait part de cet arrangement à Mademoiselle Obenreizer?--fit Vendale.
--Certainement, elle a encore un petit reste d'égards pour moi, Monsieur Vendale. Elle accepte mes conditions. En d'autres termes, elle se soumet aux vues de son tuteur, qui la gardera sur le chemin du bonheur avec la supériorité d'expérience qu'il a acquise dans la vie.
Puis il se jeta dans un fauteuil; il était rentré en pleine possession de sa joyeuse humeur. Envisageant la situation, cette fois il s'en croyait bien le maître!
Une franche revendication de ses intérêts, une protestation vive et nette parut à Vendale inutile, au moins, en cet instant. Il n'en pouvait espérer rien de bon alors. Aussi se trouva-t-il muet, sans raison aucune pour s'y appuyer et pour se défendre. Ou les objections d'Obenreizer étaient le simple résultat de sa manière de voir en cette occasion, ou bien il différait le mariage dans l'espoir de le rompre avec le temps. Dans cette alternative, Vendale jugea que toute résistance serait vaine. Il n'y avait pas d'autre remède à ce grand malheur que de se rendre en mettant les meilleurs procédés de son côté.
--Je proteste contre les conditions que vous m'imposez, dit-il.
--Naturellement,--fit Obenreizer;--j'ose dire qu'à votre place je protesterais tout comme vous.
--Et pourtant,--reprit Vendale,--j'accepte votre prix. Va pour trois mille livres. Dans ce cas, me sera t-il permis de faire deux conditions à mon tour: d'abord j'espère qu'il me sera permis de voir votre nièce.
--Oh! oh! voir ma nièce, c'est-à-dire lui inspirer autant d'impatience de se marier que vous en ressentez vous-même.... En supposant que je vous dise: Non, cela ne vous sera point permis; vous chercheriez peut-être à voir Mademoiselle Marguerite sans ma permission.
--Très résolument.
--Admirable franchise! voilà encore qui est délicieusement Anglais! Vous verrez donc Mademoiselle Marguerite... à de certains jours, quand nous aurons pris rendez-vous ensemble. Votre seconde condition?
--Votre manière de penser relativement à l'insuffisance de mon revenu m'a causé un grand étonnement,--continua Vendale,--je désire d'être assuré contre le retour de cet étonnement et... de sa cause. Vos idées actuelles sur les qualités désirables chez le mari de votre nièce peuvent encore se modifier. Vous exigez de moi aujourd'hui un revenu de trois mille livres. Puis-je être assuré que dans l'avenir, à mesure que votre expérience de l'Angleterre s'agrandira, vos désirs ne se monteront pas plus haut?
--En bon Anglais, vous doutez de ma parole.
--Êtes-vous résolu à vous en lier à la mienne, quand je viendrai vous dire: J'ai doublé mon revenu? Si je ne me trompe, vous m'avez averti tout à l'heure que je devrais vous en fournir des preuves authentiques.