Chapter 6
La classe fut promptement instituée, avec l'aide de deux ou trois personnes ayant quelques connaissances musicales et chantant d'une façon supportable. Le choeur fut formé, instruit, et conduit par Wilding. Le nom des Obenreizer vint de lui-même en cette affaire. C'étaient d'habiles musiciens; il était donc tout naturel qu'on leur demandât de se joindre à ces réunions musicales. Le tuteur et le pupille y ayant consenti (ou le tuteur pour tous les deux), l'existence de Vendale ne fut plus qu'un mélange de ravissement et d'esclavage.
Dans la petite et vieille église, bâtie par Christophe Wreen, sombre et sentant le moisi comme une cave, lorsque, le Dimanche, le choeur était rassemblé et que vingt-cinq voix chantaient ensemble, n'était-ce pas la voix de Marguerite qui effaçait toutes les autres, qui faisait frémir les vitraux et les murailles, qui frappait les voûtes et perçait les ténèbres des bas-côtés comme un rayon sonore? Quel moment! Madame Dor, assise dans un coin du temple, tournait le dos à tout le monde. Obenreizer aussi chantait.
Mais ces concerts séraphiques du Dimanche étaient encore surpassés par les concerts profanes du Mercredi, établis dans le Carrefour des Écloppés, pour l'amusement de la famille patriarcale. Le Mercredi, Marguerite tenait le piano et faisait entendre dans la langue de son pays les chants des montagnes. Ces chants naïfs et sublimes semblaient dire à Vendale: «Élève-toi au-dessus du niveau de la commerciale et rampante Angleterre.... Viens au loin... bien au loin de la foule et du monde; suis-moi... plus haut, plus haut encore. Allons-nous mêler à la cime des pics, aux cieux azurés. Aimons-nous auprès du ciel!»
En même temps le joli corsage, les bas à coins rouges, les souliers à boucles d'argent semblaient s'animer et courir; le large front blanc et les beaux yeux de Marguerite s'allumaient d'une flamme inspirée.... Vendale en perdait la raison.
Heureux concerts! Il faut avouer, par exemple, qu'ils avaient eu d'abord plus de charme pour le jeune homme que pour Joey Laddle, son serviteur. Joey avait refusé avec fermeté de troubler ces flots d'harmonie en y mêlant sa voix trop rude. Il manifestait un suprême dédain pour ces distractions frivoles, et il avait envoyé promener «toute l'affaire.»
Un jour pourtant, Joey Laddle, le grognon, s'avisa de découvrir une source de véritable plaisir dans un choeur qu'il n'avait pas encore entendu. Ce jour-là il s'adoucit jusqu'à prédire que les garçons de cave, ses subordonnés, feraient peut-être à la longue quelque progrès dans un art pour lequel ils n'étaient point nés. Une antienne d'Haendel, le Dimanche suivant, acheva de le vaincre. Enfin, à quelque temps de là, l'apparition inattendue de Jarvis, armé d'une flûte, et d'un homme de journée, tenant un violon, et l'exécution par ces «deux artistes» d'un morceau fort bien enlevé, l'étonna jusqu'à le rendre stupide. Mais ce ne fut pas tout: à ce duo instrumental, un chant de Marguerite Obenreizer ayant succédé, il demeura bouche béante; puis, quittant son siège d'un air solennel, faisant précéder ce qu'il allait dire d'un salut qui s'adressait particulièrement à Wilding, il s'écria:
--Après cela, vous pouvez tous tant que vous êtes, aller vous coucher.
Ce fut ainsi que commencèrent la connaissance personnelle et les relations de société entre Marguerite Obenreizer et Joey Laddle. La jeune fille trouva le compliment si original et en rit de si bon coeur, que Joey s'approcha d'elle après le concert pour lui dire qu'il espérait n'avoir pas eu la maladresse de dire une maladresse. Marguerite l'assura qu'il avait eu beaucoup d'esprit. Joey inclina la tête d'un air satisfait.
--Vous ferez renaître ici les temps heureux, mademoiselle,--dit-il.--C'est une personne comme vous... et pas une autre... qui pourrait ramener la chance dans la maison.
--Ramener la chance!...--fit-elle dans son charmant Anglais un peu gauche.--J'ai peur de ne pas vous comprendre.
--Mademoiselle,--dit Joey d'un air confidentiel,--Monsieur Wilding a changé ici la chance. Ne le savez-vous pas? C'était avant qu'il prit pour associé le jeune George Vendale. Je les ai avertis. Allez, allez, ils s'en apercevront. Pourtant, si vous veniez quelquefois dans cette maison, et si vous chantiez pour conjurer le sort, vous sauriez peut-être bien l'apaiser.
Le Mercredi suivant, on remarqua autour de la table que l'appétit de Joey n'était plus digne de lui-même. On chuchota, on sourit. Chacun disait que ce miracle de Joey Laddle ne mangeant plus que comme un homme ordinaire, était produit par l'attente du plaisir qu'il se promettait à entendre chanter Mademoiselle Obenreizer, et par la crainte de ne pouvoir se procurer une bonne place pour ne rien perdre de ce plaisir. On sait que Joey Laddle avait l'oreille un peu dure. Ces malins propos arrivèrent jusqu'à Wilding, qui, dans sa bonté accoutumée, appela Joey auprès de lui. Et Joey Laddle, ayant écouté avec ravissement, se mit à répéter tout bas la fameuse phrase qui avait eu, la semaine précédente, un si grand succès de gaieté dans l'auditoire: «Après cela vous pouvez tous, tant que vous êtes, aller vous coucher.»
Mais les plaisirs simples et la douce joie qui animaient depuis quelque temps le Carrefour des Écloppés ne devaient pas avoir une longue durée. Il y avait une chose, une triste chose, dont chacun ne s'apercevait que trop bien depuis longtemps, et dont on évitait de parler comme d'un sujet pénible. La santé de Wilding était mauvaise.
Peut-être Walter Wilding aurait-il supporté le coup qui l'avait frappé dans la plus grande affection de sa vie; peut-être aurait-il triomphé du sentiment qui l'obsédait; peut-être aurait il fermé l'oeil, à cette voix qui lui criait sans cesse: «Tu tiens dans le monde la place d'un autre et tu jouis de son bien;» peut-être aurait-il défié et vaincu l'une de ces douleurs, l'un de ces deux tourments; mais, réunis ensemble, ils étaient trop forts. Un homme, hanté par deux fantômes, est promptement terrassé. Ces deux spectres,--l'idée de celle qui n'était point sa mère et de celui qui était Wilding, le vrai Walter Wilding;--ces deux spectres s'asseyaient à sa table avec lui, buvaient dans son verre, et s'installaient la nuit à son chevet. S'il songeait à l'attachement de sa mère supposée, il se sentait mourir. Quand, pour se reprendre à la vie, il se retraçait l'affection dont l'entouraient dans sa maison ses subordonnés et ses serviteurs, il se disait que cette affection aussi, il l'avait volée; il se disait qu'il avait frauduleusement acquis le droit de les rendre heureux, car ce droit était celui d'un autre; le plaisir que cet autre y trouverait, il le lui dérobait encore comme le reste.
Peu à peu, sous cette impression terrible qui lui déchirait le coeur, son corps s'affaissa. Son pas s'alourdit, ses yeux cherchaient la terre. Il s'avouait bien qu'il n'était point coupable de l'erreur dont il recueillait injustement le profit, mais il reconnaissait en même temps son impuissance à réparer cette erreur. Les jours, les semaines, les mois s'écoulaient, et personne ne venait. Sur l'invitation des journaux, personne ne venait chez Bintrey réclamer son nom et son bien. La tête de Wilding s'égarait, et il en avait conscience. Il lui arrivait parfois que toute une heure, tout un jour s'effaçait de son esprit, comme si ce jour n'avait pas brillé à l'égal des autres. Il se disait: «Qu'ai-je fait hier?» et ne s'en souvenait plus. Sa mémoire se perdait. Une fois elle lui échappa justement tandis qu'il dirigeait les choeurs et battait la mesure. Il ne la retrouva que longtemps après au milieu de la nuit, et il se promenait alors dans la cour de sa maison à la clarté de la lune.
--Qu'est-il donc arrivé?--demanda-t-il à Vendale.
--Vous n'avez pas été très bien,--lui répondit celui-ci.--Voilà tout.
Wilding chercha une explication sur le visage de ses employés qui l'entourèrent.
--Nous sommes contents de voir que vous allez mieux,--lui dirent-ils.
Et il n'en put tirer autre chose.
Un jour, enfin,--et son association avec Vendale ne durait encore que depuis cinq mois,--il fut forcé de prendre le lit. Madame Goldstraw, sa femme de charge, devint sa garde-malade.
--Puisque je suis couché et que vous me soignez, Madame Goldstraw,--lui dit-il,--peut-être ne trouverez-vous pas mauvais que je vous appelle Sally?
--Ce nom résonne plus naturellement à mon oreille que tout autre,--fit-elle.--Et c'est celui que je préfère.
--Je vous remercie. Je crois que dans ces derniers temps j'ai dû éprouver certaines crises.... Est-ce vrai, Sally?... Oh! vous n'avez plus à craindre de me le dire maintenant....
--Cela vous est arrivé, monsieur.
--Voilà l'explication que je cherchais,--murmura-t-il.--Sally, Monsieur Obenreizer dit que la terre est si petite, qu'il n'est pas étonnant que les mêmes gens se heurtent sans cesse et se retrouvent partout.... Voyez! Puisque vous êtes près de moi, me voilà presque revenu aux Enfants Trouvés pour y mourir.
Il étendit la main vers les siennes. Elle la prit avec douceur.
--Vous ne mourrez point, cher Monsieur Wilding.
--C'est ce que Monsieur Bintrey m'assure; mais depuis que je suis couché, j'éprouve le même calme, le même repos que jadis, quand j'étais heureux, au moment où j'allais dormir. En vérité, je m'endors aussi doucement que dans mon enfance, lorsque vous me berciez, Sally, vous en souvenez-vous?
Après un instant de silence, il se mit à sourire.
--Je vous en prie, nourrice, embrassez-moi,--dit-il.
Sa raison l'abandonnait tout à fait, il se croyait dans le dortoir de l'Hospice.
Sally, accoutumée naguère à se pencher sur les pauvres petits orphelins, se pencha vers ce pauvre homme, orphelin aussi, et le baisant au front:
--Que Dieu vous protège!--murmura-t-elle.
Il rouvrit les yeux.
--Sally,--dit-il,--ne me remuez pas. Je suis très bien couché, je vous assure.... Ah! je crois que mon heure est venue. Je ne sais quel effet ma mort va produire sur vous, Sally, mais sur moi-même....
Il perdit connaissance... et il mourut....
DEUXIÈME ACTE.
Vendale se déclare.
L'été et l'automne s'étaient écoulés. On arrivait à la Noël et à l'année nouvelle.
Comme deux loyaux exécuteurs testamentaires, déterminés à remplir leur devoir envers le mort, Vendale et Bintrey avaient tenu plus d'un conseil. L'homme de loi avait fait tout d'abord ressortir l'impossibilité matérielle de suivre aucune marche régulière. Tout ce qui pouvait être fait d'utile et de sensé pour découvrir le propriétaire légitime du bien qu'ils avaient entre les mains n'avait-il pas été fait par Wilding lui-même? Il résultait clairement de l'insuccès de ces différentes tentatives que le temps ou la mort n'avaient laissé aucune trace de l'enfant adopté. À quoi bon continuer à faire des annonces, si l'on ne voulait point entrer dans certaines particularités explicatives; et si l'on y entrait, n'était-on pas sûr de voir arriver la moitié des imposteurs de l'Angleterre?
--Si nous trouvons quelque jour une chance, une occasion,--disait Bintrey,--nous la saisirons aux cheveux... sinon.... Eh bien, réunissons-nous pour une autre consultation au premier anniversaire de la mort de Wilding.
Tel fut l'avis de l'homme d'affaires. C'est ainsi que Vendale, bien qu'animé du plus sérieux désir de remplir le voeu de l'ami qu'il avait perdu, fut contraint de laisser, pour le moment, dormir cette affaire.
Abandonnant donc les intérêts du passé pour songer à ceux de l'avenir, le jeune homme voyait devant ses yeux cet avenir de plus en plus incertain. Des mois s'étaient écoulés depuis sa première visite à Soho Square, et jusqu'alors le seul langage dont il eût pu se servir pour faire comprendre à Marguerite qu'il l'aimait, avait été celui des yeux, fortifié quelquefois d'un rapide serrement de mains. Quel était donc l'obstacle qui s'opposait à l'avancement de ses espérances? Toujours le même. Les occasions se présentaient en vain, et Vendale avait beau redoubler d'efforts pour arriver à causer seul à seul un moment avec Marguerite, toutes ses tentatives se terminaient par le même déboire et le même accident. À l'instant favorable Obenreizer trouvait le moyen d'être là.
Que faire? On était aux derniers jours de l'année. Vendale crut avoir, enfin, rencontré un hasard propice, et il se jura, cette fois, d'en profiter pour entretenir la jeune Suissesse. Il venait de recevoir un billet tout cordial d'Obenreizer qui le conviait, à l'occasion du nouvel an, à un petit dîner de famille dans Soho Square.
«Nous ne serons que quatre convives,» disait la lettre.
--Nous ne serons que deux!--se dit Vendale avec résolution.
La solennité du jour de l'an chez les Anglais consiste à donner à dîner ou à se rendre aux dîners d'autrui, rien de plus. Au delà du détroit, c'est la coutume, en pareil jour, que de donner et de recevoir des présents. Or, il est toujours possible d'acclimater une coutume étrangère, et Vendale n'hésita pas un instant à en faire l'essai. La seule difficulté pour lui fut de décider quel cadeau il allait faire à Marguerite. Si ce cadeau était trop riche, l'orgueil de cette jolie fille de paysan, qui sentait avec impatience l'inégalité de leur condition sociale à tous deux, en serait blessé. Un présent qu'un homme pauvre eût aussi bien pu faire que lui, parut à Vendale le seul qui fût capable de trouver le chemin du coeur de la Suissesse. Il résista donc fortement à la tentation que les diamants et les rubis faisaient naître devant ses yeux et il fit l'emplette d'une broche en filigrane de Gênes, l'ornement le plus simple qu'il eût pu découvrir dans la boutique du joaillier.
Le jour du dîner, comme il entrait dans la maison de Soho Square, Marguerite vint au-devant de lui. Il glissa doucement son cadeau dans la main de la jeune fille.
--C'est le premier jour de l'an que vous passez en Angleterre,--lui dit-il,--voulez-vous me permettre d'imiter ce qui se fait à pareil jour dans votre pays?
Elle le remercia, non sans un peu de contrainte, regardant l'écrin et ne sachant ce qu'il pouvait contenir. Lorsqu'elle l'eut ouvert et qu'elle vit la simplicité de cette offrande, elle devina sans peine l'intention du jeune homme, et se tournant vers lui toute radieuse, son regard lui disait: «Pourquoi vous cacherais-je que vous avez su me plaire et me flatter?»
Vendale ne l'avait jamais trouvée si charmante qu'en ce moment dans son costume d'hiver: une jupe en soie de couleur sombre, un corsage de velours noir montant jusqu'au cou et garni d'un duvet de cygne. Jamais il n'avait admiré si fort le contraste de ses cheveux noirs et de son teint éblouissant. Ce ne fut que lorsqu'elle le quitta pour s'approcher d'un miroir et substituer sa broche de filigrane à celle qu'elle portait auparavant, que Vendale s'aperçut de la présence des autres personnes assises dans la chambre. Les mains d'Obenreizer prirent alors possession de ses coudes, et son hôte le remercia de l'attention qu'il avait eue pour Marguerite.
--Un présent d'une si grande simplicité témoigne chez celui qui l'a fait d'un tact bien délicat!--dit-il d'un air presque imperceptible de raillerie.
Vendale, en ce moment, s'aperçut qu'il y avait un autre invité que lui-même à ce repas de famille.
Un seul invité. Obenreizer le lui présenta comme un compatriote et un ami. La figure de ce compatriote était insignifiante et morne; le corps de cet ami était gros; son âge: c'était l'automne de la vie. Dans le courant de la soirée il eut occasion de développer deux talents ou deux capacités peu ordinaires. Personne ne savait mieux être muet, personne ne vidait plus lestement les bouteilles que l'ami et le compatriote d'Obenreizer.
Madame Dor n'était point dans l'appartement; on ne manqua pas d'expliquer son absence. Il parait que les habitudes de la bonne dame étaient si simples qu'elle ne dînait jamais qu'au milieu du jour.
--Elle viendra s'excuser dans la soirée,--dit Obenreizer.
Vendale se demanda si l'absence de Madame Dor n'avait pas une autre raison que la simplicité de son goût. Il pensa qu'elle avait pour une fois interrompu ses occupations domestiques ordinaires, qui consistaient à nettoyer des gants et qu'elle daignait faire la cuisine. La vérité de cette supposition se manifesta dès les premiers plats qu'on servit et qui témoignaient d'un art culinaire bien supérieur à la cuisine Anglaise élémentaire et brutale. Le dîner fut parfait. Quant aux vins, les gros yeux toujours roulants du convive muet les célébraient avec éloquence, et les convoitaient, ravis, en extase. Il disait un: Bon! quand la bouteille arrivait pleine; il soupirait un: Ah! quand on la remportait vide. Ce fut là toute la somme d'esprit et de gaieté qu'il dépensa durant le repas.
Le silence est parfois contagieux; accablés par leurs soucis personnels, Marguerite et Vendale cédaient à ce bel exemple de mutisme. Tout le poids de la conversation retomba sur Obenreizer qui l'accepta bravement.
Il ouvrit et répandit son coeur.
--Je suis un étranger éclairé,--dit-il.
Et le voilà chantant les louanges de l'Angleterre!
Et quand tous les autres sujets furent épuisés, il revint à cette source inépuisable, faisant toujours courir ce petit ruisseau avec la main.
--Examinez cette nation Anglaise. Quels hommes grands, et robustes, et propres! Considérez les villes. Quelle magnificence dans les édifices! Quel ordre et quelle régularité dans les rues! Admirez leurs lois qui combinent l'éternel principe de la justice avec cet autre éternel principe du respect et de l'amour des livres, des shillings, et des pence? Est-ce qu'en Angleterre, on n'applique point ce produit monnayé à toutes les injures civiles, depuis l'injure faite à l'honneur d'un homme jusqu'à l'injure faite à son nez? Vous avez séduit ma fille, allons! des pence, des shillings, et des livres! Vous m'avez renversé et donné des horions sur la face! des livres, des pence, et des shillings. Après cela, je vous le demande, où la prospérité matérielle d'un tel pays pourrait-elle s'arrêter?
Obenreizer plongeant du regard dans l'avenir, chercha vainement à entrevoir la fin de cette prospérité sans bornes! Son enthousiasme demanda la permission, suivant la mode Anglaise, de s'exhaler dans un toast.
--Voilà notre modeste dîner terminé!--s'écria-t-il.--Voilà notre frugal dessert sur la table! Voici l'admirateur de l'Angleterre qui se conforme aux habitudes Anglaises, et qui fait un speach. Un toast à ces blanches falaises d'Albion, Monsieur Vendale? Un toast à vos vertus patriotiques, à votre heureux climat, à vos charmantes femmes, à vos foyers, à votre _Habeas corpus_, à toutes vos institutions, à l'Angleterre! Heep!... heep!... heep!... hooray!...
À peine Obenreizer avait-il poussé cette dernière note du vivat Britannique, à peine l'ami muet avait-il savouré la dernière goutte contenue dans son verre, que le festin fut interrompu par un coup frappé à la porte. Une servante entra, apportant un billet à son maître. Obenreizer l'ouvrit, le lut, le tendit tout ouvert à son compatriote, avec une expression de contrariété visible. L'esprit engourdi de Vendale se réveilla tout à coup. Le jeune homme se mit à surveiller son hôte. Avait-il enfin trouvé un allié sous la forme de ce billet si mal accueilli par le Suisse? Le hasard si longtemps attendu se présentait-il enfin?
--J'ai bien peur qu'il n'y ait pas de remède,--dit Obenreizer à son compatriote,--et que nous soyons forcés de sortir.
L'ami muet lui rendit la lettre en levant les épaules et se versa une demi-rasade. Ses gros doigts s'enroulèrent avec tendresse autour du goulot de la bouteille, comme s'il voulait la presser amoureusement encore une fois avant que de lui dire adieu. Ses gros yeux considéraient Marguerite et Vendale comme à travers un brouillard. Il fit un terrible effort et une phrase entière sortit tout d'un trait de sa bouche.
--Je crois,--dit-il,--que j'aurais désiré un peu plus de vin.
Après quoi le souffle lui manqua. Il respira convulsivement et se dirigea vers la porte.
--Je suis blessé, confus, et au désespoir de ce qui arrive,--dit Obenreizer à Vendale.--Un malheur est arrivé à l'un de mes compatriotes. Il est seul; mon ami que voilà et moi, nous n'avons pas d'autre alternative que de nous rendre auprès de lui et de le secourir. Que puis-je vous dire pour m'excuser? Comment vous dépeindre mon désappointement de me voir ainsi privé de l'honneur de votre compagnie?...
Il s'arrêta avec l'espérance visible que Vendale allait prendre son chapeau et se retirer. Mais celui-ci croyait enfin avoir saisi l'occasion d'un tête-à-tête avec Marguerite.
--Je vous en prie,--dit-il,--ne vous désolez pas si fort. J'attendrai ici votre retour avec le plus grand plaisir.
Marguerite rougit vivement et alla s'asseoir devant son métier à tapisserie dans l'embrasure de la croisée. Les yeux d'Obenreizer se couvrirent de leur nuage, un sourire quelque peu amer passa sur ses lèvres. Dire à Vendale qu'il n'espérait point rentrer de bonne heure, c'eût été risquer d'offenser un homme dont la bienveillance lui était d'une importance commerciale sérieuse. Il accepta donc sa défaite avec la meilleure grâce possible.
--À la bonne heure!--s'écria-t-il,--que de franchise!... que d'amitié!... Comme c'est bien Anglais, cela!
Il s'agitait fort, ayant l'air de chercher autour de lui un objet dont il avait apparemment besoin. Il disparut un moment par la porte qui s'ouvrait sur la pièce voisine, revint avec son chapeau et son paletot, annonça qu'il rentrerait aussitôt qu'il le pourrait, pressa les coudes de Vendale, et sortit avec l'ami muet.
Vendale se retourna vers la fenêtra où Marguerite s'était assise.
Là, comme s'il était tombé du plafond ou sorti du parquet, là dans son attitude sempiternelle, le visage tourné vers le poêle, se trouvait un obstacle inattendu, sous la forme de Madame Dor. Elle se souleva, regarda par-dessus sa large et plantureuse épaule, et retomba comme une masse sur sa chaise. Travaillait-elle? Oui. À nettoyer les gants d'Obenreizer? Non. À repriser ses bas.
La situation devenait trop cruelle. Deux moyens se présentèrent à l'esprit de Vendale. Était-il possible de se défaire de Madame Dor, et de la fourrer dans son poêle? Le poêle ne pourrait la contenir. Était-il possible de traiter la bonne dame non plus comme une personne vivante, mais comme un objet mobilier? Pouvait-on, avec un effort d'intelligence, arriver à la considérer, par exemple, comme une commode, et sa coiffure de gaze noire comme un objet qu'on aurait laissé traîner dessus par accident! Oui, l'on pouvait faire cet effort, et l'intelligence de Vendale le fit. Il alla prendre place dans l'enfoncement de la croisée à l'ancienne mode, tout près de Marguerite et de son métier. La commode fit un léger mouvement, mais ne le fit suivre d'aucune observation. Rappelez-vous ici qu'un gros meuble est difficile à remuer.