L'abîme

Chapter 13

Chapter 133,037 wordsPublic domain

--Voulez-vous rendre la liberté à votre nièce?--reprit-il.--Vous avez commis une tentative d'homicide, un faux, et un vol. Nous en avons les preuves irrécusables. Si vous subissez une condamnation infamante, vous savez aussi bien que moi ce qu'il adviendra de votre autorité de tuteur. Personnellement, j'aurais mieux aimé le parti le plus violent pour nous débarrasser de vous; mais on a fait valoir à mes yeux mille considérations auxquelles je ne saurais point résister. Donc, j'avais bien raison de vous dire que cette entrevue devait se terminer par un compromis. Signez cet acte par lequel vous vous engagez à ne plus prétendre à aucun pouvoir sur Mademoiselle Marguerite, à ne vous jamais montrer ni en Angleterre ni en Suisse, et je vous signerai à mon tour un engagement, qui vous garantira contre toute poursuite judiciaire. Signez!

Obenreizer prit la plume et signa.

Il reçut à son tour l'engagement dont lui avait parlé Bintrey. Après quoi, il se leva, mais sans faire aucun mouvement pour quitter la chambre. Il demeurait debout regardant Maître Voigt avec un sourire étrange; une lueur sombre jaillissait de son ciel nuageux.

--Qu'attendez-vous?--fit Bintrey.

Obenreizer montra du doigt la porte brune.

--Rappelez-les,--dit-il.--J'ai quelque chose à dire en leur présence avant de me retirer.

--Ma présence, à moi, ne suffit-elle pas à vous satisfaire?--riposta l'Anglais,--je refuse de les rappeler.

Obenreizer se tourna vers Maître Voigt.

--Vous souvenez-vous d'avoir eu jadis un client Anglais du nom de Vendale?--lui demanda-t-il.

--Eh bien,--répondit le notaire,--qu'est-ce que ce souvenir a de commun avec les choses qui nous occupent?

--Maître Voigt, votre horloge de sûreté vous a trahi.

--Que voulez-vous dire?

--J'ai lu les lettres et certificats contenus dans la boîte de votre client, et j'en ai pris des copies. Ces copies, je les ai sur moi. Monsieur Bintrey, cela vous paraîtra-t-il enfin une raison suffisante de rappeler vos amis?

Durant quelques instants, le notaire regarda de tous côtés. Placé entra Obenreizer et Bintrey, il ne savait auquel entendre, car il était plongé dans un étonnement qui lui enlevait l'exercice de la raison. Enfin il se remit, il attira son confrère dans un coin de la chambre et lui dit quelques mots.

Le visage de Bintrey, après avoir réfléchi, pendant un moment; comme un miroir, la surprise peinte sur celui de Maître Voigt, changea subitement d'expression. Avec l'ardeur d'un jeune homme, il s'élança vers la porte brune, disparut, et revint aussitôt suivi de Vendale et de Marguerite.

--Les voici!--cria-t-il à Obenreizer.--à vous la dernière manche de la partie. Jouez serré.

--Avant d'abdiquer, comme tuteur, mon autorité sur cette jeune fille,--dit Obenreizer,--mon devoir me commande de lui révéler un secret auquel elle est intéressée. Je ne réclame point son attention à la légère, et je ne lui demande point, ni aux autres personnes présentes, d'en croire mon récit sur parole. J'ai en main des preuves écrites. Ce sont des copies d'originaux dont l'authenticité pourra être attestée par Maître Voigt lui-même. Faites bien entrer cela dans son esprit, et reportons-nous ensemble à une époque déjà bien vieille... au mois de Février de l'année 1836.

--Remarquez cette date, Vendale,--s'écria Bintrey.

--Ma première preuve,--continua Obenreizer, tirant un papier de son portefeuille,--est la copie d'une lettre écrite par une dame Anglaise, une femme mariée... à sa soeur qui est veuve. Je tairai le nom de cette dame pour le moment. Celui de la personne à laquelle cette lettre est adressée est Madame Jane Anna Miller, à Groombridge Wells, Angleterre.

Vendale tressaillit, il allait parler,--Bintrey l'arrêta comme il avait tant de fois arrêté Maître Voigt depuis une heure.

--Non,--fit l'opiniâtre Anglais.--Rapportez-vous-en à moi.

--Il est inutile,--reprit Obenreizer,--de vous fatiguer de la première moitié de cette lettre et je vais vous en donner la substance en deux mots. Voici donc quelle était la situation de la personne qui a écrit ces lignes. Elle avait longtemps habité la Suisse, avec son mari, que sa santé obligeait d'y vivre. Ils étaient alors sur le point de se rendre à une nouvelle résidence qu'ils avaient choisie; ils devaient y être installés sous huit jours et annonçaient à Madame Miller qu'ils pourraient l'y recevoir dans deux semaines. Ceci dit, l'auteur de la lettre entre alors dans un détail domestique très important. Privés de la joie d'avoir des enfants, et, n'ayant plus, après tant d'années, aucune espérance à ce sujet, ils sont seuls, ils sentent le besoin de mettre un intérêt dans leur vie et ils ont résolu d'adopter un jeune garçon. Je commence ici à lire mot pour mot:

_«Voulez-vous nous aider, chère soeur, dans la réalisation de notre projet? En notre qualité d'Anglais, nous désirons adopter un enfant Anglais. Cet enfant, on peut l'aller chercher, je crois, à l'Hospice des Enfants Trouvés; l'homme d'affaires de mon mari, à Londres, vous indiquera les moyens à prendre. Je vous laisse la liberté du choix aux seules conditions que je vais vous dire. L'enfant sera âgé d'un an au moins et ce sera un garçon. Pardonnez-moi la peine que je vais vous donner, et amenez-nous l'enfant avec les vôtres, quand vous viendrez nous joindre à Neufchâtel._

_Encore un mot, qui vous fera connaître les intentions de mon mari en cette circonstance délicate. Il veut épargner à l'enfant, qui deviendra le nôtre, toute humiliation dans l'avenir et surtout ne jamais l'exposer à la perte du respect de soi-même, qui pourrait résulter pour lui de la connaissance de sa véritable origine. Il portera le nom de mon mari et sera élevé dans la croyance qu'il est réellement son fils. L'héritage que nous laisserons lui sera assuré, non seulement d'après les lois Anglaises, mais aussi d'après les lois de la Suisse. Nous avons vécu si longtemps dans ce dernier pays que nous pouvons presque le considérer comme le nôtre. Il y a donc à prendre des précautions pour prévenir toute révélation postérieure qui pourrait être faite à l'Hospice des Enfants Trouvés. Or, notre nom est assez rare en Angleterre, et si nous intervenons et sommes inscrits comme adoptants sur les registres de l'Hospice, il y aura certainement bien des choses à craindre. Votre nom à vous, chère, est porté en Angleterre par des milliers de personnes de toute classe et de tout rang, et si vous vouliez consentir à paraître seule sur ces registres, le secret serait assuré._

_Nous changeons de séjour et nous nous rendons dans une partie de la Suisse où notre situation et notre manière de vivre sont inconnues; vous ferez bien, je crois, de prendre une gouvernante nouvelle, lorsque vous viendrez nous voir. Avec toutes ces précautions l'enfant passera pour être le mien, que j'aurai laissé en Angleterre et qui me sera ramené par les soins de ma soeur. La seule servante que nous gardions avec nous en changeant de demeure, est ma femme de chambre, en qui je peux avoir une confiance sans réserve. Quant aux hommes d'affaires, tant d'Angleterre que de Suisse, ils savent par état garder un secret et nous pouvons être tranquilles de ce côté-là. Ainsi voilà toute notre petite conspiration dévoilée devant vos yeux. Répondez-moi par le retour du courrier.--Mille amitiés, et dites-moi que vous suivrez de près votre lettre.»_

--Persistez-vous à cacher le nom de la personne qui a écrit ces lignes?--demanda Vendale.

--Je le garde pour le bouquet,--répondit insolemment Obenreizer,--et je passe à ma seconde preuve. Un simple chiffon de papier, cette fois, comme vous voyez. C'est une note remise à l'avoué Suisse qui a rédigé les documents relatifs à cette affaire. Je viens de le lire. En voici les termes:

_«Adopté à l'Hospice des Enfants Trouvés de Londres, le 3 Mars 1836, un enfant mâle du nom de Walter Wilding.--Nom et situation de l'adoptant: Madame Jane Anna Miller, veuve, agissant en cela pour sa soeur, mariée, domiciliée en Suisse.»_

--Patience!--fit Obenreizer en voyant Vendale qui, malgré les efforts de Bintrey, se préparait encore à prendre la parole,--je ne cacherai plus bien longtemps le nom que vous désirez connaître. Mais, voici encore deux autres petits chiffons de papier. Voici ma troisième preuve:

_«Certificat du Docteur Ganz, à Neufchâtel, daté de Juillet 1838.»_

--Le docteur certifie--vous lirez tout à l'heure--d'abord qu'il a soigné l'enfant adopté dans toutes les maladies du jeune âge--ensuite que, trois mois avant la date de ce certificat même, le gentleman adoptant était mort; qu'à cette date juste, la veuve de ce gentleman, accompagnée de sa femme de chambre, quittait Neufchâtel pour s'en retourner en Angleterre.... Un anneau encore à ajouter à toutes ces chaînes,--reprit Obenreizer, après une courte pause,--et mon devoir sera rempli.... La femme de chambre en question demeura au service de cette dame jusqu'à la mort de celle-ci, il n'y a que peu d'années. Elle pourrait donc affirmer l'identité de l'adopté qu'elle a suivi depuis son enfance jusqu'à l'âge viril. Voilà son adresse en Angleterre... et ceci. Monsieur Vendale, est ma quatrième et dernière preuve.

--Pourquoi vous adressez vous à moi?--dit Vendale, tandis qu'Obenreizer jetait l'adresse écrite sur la table.

--Parce que vous êtes cet homme! Parce que si ma nièce vous épouse, elle épousera un bâtard, élevé par la charité publique; elle épousera un imposteur, sans nom, sans famille, qui fait le personnage d'un gentleman et qui n'est qu'un masque.

--Bravo!--s'écria Bintrey,--admirablement engagé, Monsieur Obenreizer; je n'ajouterai qu'un mot à ce que vous venez de dire!... Votre nièce épouse, grâce à vos efforts et à votre heureuse intervention, un homme qui hérite d'une belle fortune!... George Vendale, comme co-exécuteur testamentaire, souffrez que je me félicite en même temps que vous. Le dernier voeu terrestre de notre pauvre ami est accompli. Nous avons trouvé le véritable Walter Wilding... ah! ah! c'est Monsieur Obenreizer lui-même qui le dit: Vous êtes cet homme!

Ces derniers mots arrivèrent sans qu'il les entendit à l'oreille de Vendale. En ce moment il n'avait conscience que d'une sensation unique et délicieuse, il n'écoutait qu'une voix, celle de Marguerite qui lui disait:

--George, je ne vous ai jamais tant aimé que je vous aime.

Le rideau tombe.

C'est le premier jour de Mai. On se prépare à des réjouissances sans exemple au Carrefour des Écloppés. Les cheminées fument, la salle à manger patriarcale est tapissée de guirlandes de fleurs; Madame Goldstraw, la respectable femme de charge, est dans le feu du combat. C'est aujourd'hui que le jeune maître du logis épouse au loin sa belle fiancée,--au loin, bien au loin, en Suisse, dans la petite ville de Brietz, au pied du Simplon, tout près de ce gouffre terrible d'où l'ont retiré vivant son courage et son amour.

Les cloches, à Brietz, sonnent à toute volée. Les rues sont pavoisées de drapeaux et retentissent du bruit de la musique et des carabines. Des tonneaux de vin ornés de banderoles laissent couler la précieuse liqueur sous une tente qu'on a dressée devant l'auberge, et l'on y prépare un banquet où tout le monde viendra s'asseoir.

Pourquoi ces cloches? Pourquoi ces bannières? Ces draperies aux fenêtres, ces coups de feu, et cet orchestre? Pourquoi la petite ville est-elle en liesse? Pourquoi le coeur de ces rustiques habitants est-il en joie?

La nuit dernière, la tempête a mugi; les montagnes sont de nouveau couvertes de neige; mais le soleil brille, l'air est frais et embaumé; les clochers de zinc des villages dans la vallée ressemblent à de l'argent bruni; la chaîne des Alpes, aussi loin qu'on peut l'embrasser du regard, est un long nuage blanc, dans le ciel bleu.

Par les soins des bonnes gens de Brietz, un arc de triomphe en feuillage s'élève en travers de la rue que les nouveaux mariés vont suivre en revenant de l'église.

On y lit d'un côté cette inscription:

_Honneur et Amour._

De l'autre:

_À Marguerite Vendale._

C'est qu'ils sont fiers de leur jeune et belle compatriote, c'est qu'ils en sont enthousiastes. Ils veulent la saluer par le nom de son mari, au sortir de l'église. C'est une surprise qu'ils lui ont ménagée. Aussi vont-ils la conduire au temple par des rues tortueuses qui passent derrière les maisons.

Voilà sans doute un projet qui n'était pas difficile à accomplir dans cette tortueuse ville de Brietz.

Ainsi tout est prêt. C'est à pied qu'on se rendra à l'église, et l'on en reviendra de même. Dans la plus belle chambre de l'auberge ornée pour la fête, les fiancés, le notaire de Neufchâtel, Monsieur Bintrey, Madame Dor, et un certain compagnon gros et grand populaire sons le nom de Monsieur _Zhoé-Lad-elle_ étaient réunis.

En vérité Madame Dor était gantée d'une paire de gants qui étaient à elle. Elle ne levait plus les bras au ciel, mais elle les avait jetés tous les deux autour du cou de la mariée; le reste de l'assistance devait se contenter de la vue de son large dos jusqu'à la fin.

--Mon amour, ma beauté,--soupirait la bonne dame,--pardonnez-moi d'avoir jamais pu être sa chatte.

--Sa chatte, Madame Dor?--répéta Marguerite au comble de l'étonnement.

--Eh! oui, sa chatte, ma mignonne, car j'étais chargée de surveiller la charmante petite souris....

Et cette explication originale de son ancienne soumission à Obenreizer ne sortit de la bouche de Madame Dor qu'avec un cruel sanglot.

--Madame Dor, vous avez été toujours notre meilleure amie.... George, dites-le-lui donc, que nous la regardons comme notre amie!

--Sûrement, ma chérie, que serions-nous devenus sans elle?

--Vous êtes tous les deux si généreux et si bons;--s'écria la vieille Suissesse repentante.

Puis revenant à son idée:

--C'est égal,--dit-elle,--j'ai été sa chatte!...

--Oui, mais comme la chatte des contes de fées, ma bonne Madame Dor,--dit Vendale en l'embrassant sur les deux joues.--Vous êtes une femme loyale et franche, et la sympathie que vous aviez pour les deux pauvres amoureux au supplice a été aussi franche que votre coeur.

--Je ne veux en aucune façon priver Madame Dor de sa part d'embrassades,--fit Bintrey en tirant sa montre,--et je ne trouve pas mauvais de vous voir réunis tous trois dans un coin comme les Trois Grâces. Je fais simplement la remarque que l'heure est venue et que nous pourrions nous mettre en marche. Quel est votre sentiment à ce sujet, Monsieur Laddle?

--Limpide, Monsieur,--répliqua Joey avec une grimace tout aimable.--C'est étonnant, Monsieur, comme je me sens limpide dans tout mon être, depuis que j'ai vécu quelques semaines sur la terre. Jamais je n'y avais passé si longtemps et cela m'a fait beaucoup de bien. Par exemple, je conviens que si, au Carrefour des Écloppés, je me trouve quelquefois un peu trop au-dessous de la terre, au sommet du Simplon, je me trouvais un peu trop au-dessus. J'ai rencontré le milieu ici, Monsieur.... Là, si j'ai jamais pris la vie gaiement depuis que je suis au monde, c'est bien aujourd'hui. Et je compte le montrer en portant certain toast à table. Voilà mon toast: «Que Dieu les bénisse tous les deux!»

--J'appuierai le toast,--fit Bintrey.--Et maintenant, Monsieur Voigt, à nous deux, comme de vieux amis. Bras dessus, bras dessous, marchons ensemble.

La foule attendait aux portes, on prit gaiement le chemin de l'église, et cet heureux mariage fut accompli.

La cérémonie n'était point encore terminée quand on vint du dehors quérir le notaire.

Il sort, et bientôt de retour, il se tient debout, derrière Vendale, qu'il touche à l'épaule.

--Allez à la porte de côté,--dit-il,--et seul. Confiez-moi votre femme pour un moment.

Sur le seuil de cette porte se tenaient les deux guides de l'Hospice, couverts de neige, exténués par une longue route. Ils souhaitèrent toutes sortes de bonheur à Vendale, puis....

Puis chacun d'eux mit sa forte main sur l'épaule du jeune homme, et le premier lui dit:

--La litière est ici, la même dans laquelle on vous a transporté à l'Hospice, la même!...

--La litière, ici!--fit Vendale.--Pourquoi?

--Silence.... Pour l'amour de votre femme.... Votre compagnon de ce jour-là....

--Que lui est-il arrivé?

Le guide regarda son camarade comme pour le sommer de lui donner du courage.

--Il est là,--dit-il.

--Pendant quelques jours,--reprit le guide,--il a vécu au premier Refuge. Le temps était alternativement beau et mauvais....

--Eh bien?--fit Vendale.

--Il est arrivé à notre Hospice avant-hier, et s'étant réconforté par un bon sommeil, par terre, devant le feu, enveloppé dans son manteau, il se détermina à partir avant le jour, pour continuer sa route jusqu'à l'Hospice voisin. Cette partie du chemin lui inspirait de grandes craintes, il pensait qu'elle serait plus mauvaise le lendemain.

--Achevez....

--Il partit seul. Il avait déjà dépassé la galerie, lorsqu'une avalanche, semblable à celle qui tomba derrière vous près du pont de Ganther....

--Cette avalanche l'a tué?

--Nous l'avons trouvé broyé, brisé en morceaux... mais, monsieur, pour l'amour de votre femme... nous l'avons apporté ici sur la litière pour qu'on l'ensevelisse. Il faut que nous montions la rue et pourtant elle ne doit pas le voir, elle... ce serait une malédiction que de faire passer la litière sous I'arcade de verdure, avant qu'elle n'y ait passé... nous allons la déposer sur une pierre au coin de la seconde rue à droite, et lorsque vous descendrez de l'église, nous nous placerons devant. Mais tâchez que votre femme ne la voie point et qu'elle ne tourne pas la tête quand elle sera passée.... Allez! ne perdez point de temps. Elle pourrait s'inquiéter de votre absence.... Allez!

Vendale retourna vers sa femme. Ce joyeux cortége les attendait à la grande porte de l'église. Ils descendirent la rue au milieu du carillon des cloches, des décharges de mousqueterie, des drapeaux qui s'agitaient, des instruments de cuivre qui faisaient rage, des acclamations, des cris, des rires, et des pleurs de toute la ville, enivrée du plaisir de les voir heureux. Toutes les têtes se découvraient sur leur passage, les enfants leur envoyaient des baisers.

--Que la bénédiction du Ciel descende sur la jeune fille courageuse!--s'écriait-on de toutes parts.--Voyez! comme elle s'avance noblement dans sa jeunesse et dans sa beauté, au bras de celui à qui elle a sauvé la vie!

Lorsqu'on arriva au coin de la seconde rue à droite Vendale se pencha à son oreille et lui parla longuement tout bas. Lorsqu'ils eurent franchi le coin sinistre, Vendale, pressant le bras de Marguerite sous le sien, lui dit:

--Pour des raisons que je vous ferai connaître plus tard, ne vous retournez pas, ma chérie.

Mais lui, il tourna la tête.

Il vit la litière et ses porteurs qui passaient sous l'arc triomphal.

Et il continua de marcher avec Marguerite et tout le cortège de la noce,--descendant vers la riante vallée.

FIN.

End of Project Gutenberg's L'abîme, by Charles Dickens and Wilkie Collins