Chapter 12
--Je prétends donc la garder. Je l'obligerai bien à s'y soumettre!... Mais,--reprit Obenreizer, passant de cet emportement à un grand air de douceur et de soumission,--je vous devrai encore cette satisfaction, Monsieur, à vous qui, avec tant de confiance, avez pris sous votre protection et à votre service un homme si cruellement outragé.
--Tenez-vous l'esprit tranquille,--interrompit Maître Voigt.--Pas un mot de plus sur ce sujet, et pas de remerciements. Soyez ici demain matin, avant l'arrivée de l'autre clerc, entre sept et huit heures; vous me trouverez dans cette chambre. Je veux vous initier moi-même à votre besogne.... Maintenant, allez-vous-en, allez-vous-en. J'ai des lettres à écrire; je ne veux pas entendre un mot de plus.
Congédié avec cette brusquerie amicale, et satisfait de l'impression favorable qu'il avait produite sur l'esprit du vieillard, Obenreizer put réfléchir à son aise. Alors la mémoire lui revint de certaine note qu'il avait prise mentalement durant cet entretien. Ainsi donc, Maître Voigt avait eu jadis un client dont le nom était Vendale.
--Je connais assez bien l'Angleterre à présent,--se disait-il tout en faisant courir ses pensées devant lui, assis sur un banc devant le parterre.--Ce nom de Vendale y est bien rare. Jamais je n'avais rencontré personne qui le portât avant....
Il regarda involontairement derrière lui par-dessus son épaule.
--Le monde est-il en effet si petit, que je ne puisse m'éloigner de lui, même après sa mort?... Il m'a confessé à ses derniers moments qu'il avait trahi la confiance d'un homme qui est mort comme lui... qu'il jouissait d'une fortune qui n'était pas la sienne... que je devais y songer! Et il me demandait de m'éloigner d'un pas, afin qu'il me vît mieux et que ma figure lui appelât ce souvenir!... Pourquoi ma figure?... C'est donc moi que cette confession étrange intéresse!... Oh! je suis sûr de ses paroles; elles n'ont point quitté mon oreille.... Et si je les rapproche de ce que me disait tout à l'heure ce vieil idiot de notaire.... Eh! quoi que ce soit, tant mieux, si j'y trouve de quoi réparer ma fortune et ternir sa mémoire!... Pourquoi, dans la nuit que nous avons passée ensemble à Bâle, s'est-il appesanti avec tant d'insistance sur mes premiers souvenirs. Sûrement il avait un motif alors!...
Il ne put achever, car les deux plus gros béliers de Maître Voigt vinrent l'assaillir à coups de tête, comme s'ils voulaient venger la réflexion irrévérencieuse qu'Obenreizer s'était permise sur le compte de leur maître. Il céda devant l'ennemi et se retira. Mais ce fut pour se promener longtemps, seul, sur les bords du lac, la tête penchée sur sa poitrine, en proie à des réflexions profondes.
Le lendemain matin, entre sept et huit heures, il se présentait à l'étude. Il y trouva le notaire qui l'attendait en compulsant des titres et des papiers arrivés de la veille. En quelques mots bien simples, Maître Voigt le mit au courant de la routine de l'étude et des devoirs qu'il aurait à remplir. Il était huit heures moins cinq minutes lorsque le digne homme se leva, en déclarant à son nouveau clerc que cette instruction préliminaire était terminée.
--Je vais vous montrer la maison et les communs,--dit-il.--mais il faut auparavant que je serre ces papiers. Ils me viennent des autorités municipales, je dois en prendre un grand soin.
Obenreizer devint attentif, car il voyait la une occasion de s'instruire. Il allait savoir où son patron serrait ses papiers particuliers.
--Ne pourrais-je pas vous épargner cette peine Monsieur?--dit-il.--Ne pourrais-je ranger et serrer ces papiers pour vous, avec vos indications?
Maître Voigt se mit à rire sous cape. Il referma le portefeuille qui contenait ces documents précieux, et le passa à Obenreizer.
--Essayez!--dit-il.--Tous mes papiers importants sont la!...
Et il lui montrait du doigt, au bout de là chambre, une lourde porte de chêne parsemée de clous. Obenreizer s'approcha, le portefeuille à la main, et regardant la porte, s'aperçut avec surprise que, de l'extérieur au moins, il n'y avait aucun moyen de l'ouvrir. Ni poignée, ni verrou, ni clef, pas même de serrure.
--C'est qu'il y a une seconde porte à cette chambre,--dit-il.
--Non,--fit Maître Voigt.--Cherchez encore.
--Il y a certainement une fenêtre.
--Murée, mon ami, murée avec des briques. La seule entrée est bien par cette porte; est-ce que vous y renoncez?--s'écria le notaire triomphant.--Écoutez maintenant, mon brave garçon, et dites-moi si vous n'entendez rien à l'intérieur.
Obenreizer écouta et recula, tout effrayé.
--Oh!--dit-il,--je sais de quoi il s'agit. J'ai entendu parler de cela quand j'étais apprenti chez un horloger. Perrin frères ont donc enfin terminé leur fameuse horloge de sûreté. Et c'est vous qui l'avez achetée?
--Moi-même. C'est bien l'horloge de sûreté. Voilà, mon fils, voilà une preuve de plus de ce que les braves gens de ce pays appellent les enfantillages du Père Voigt. Eh bien! laissons rire. Il n'en est pas moins vrai qu'aucun voleur au monde ne méprendra jamais mes clefs. Aucun pouvoir ici-bas, un bélier même, un tonneau de poudre ne fera jamais bouger cette porte. Ma petite sentinelle à l'intérieur, ma petite amie qui fait: Tic, Tic, m'obéit quand je lui dis: «ouvre.» La porte massive n'obéira jamais qu'à ce: Tic, Tic; et ce petit Tic, Tic, n'obéira jamais qu'à moi... et voilà ce qu'a imaginé ce vieil enfant de Voigt, à la plus grande confusion de tous les voleurs de la Chrétienté.
--Puis-je voir l'horloge en mouvement?--dit Obenreizer.--Pardonnez ma curiosité, Monsieur. Vous savez que j'ai passé autrefois pour un assez bon ouvrier horloger.
--Oui, vous la verrez en mouvement,--dit Maître Voigt.--Quelle heure est-il?... Huit heures moins une minute. Attention! dans une minute vous verrez la porte s'ouvrir d'elle-même.
Une minute après, doucement, lentement, sans bruit, et comme poussée par des mains invisibles, la porte s'ouvrit et laissa voir une chambre obscure.
Sur trois des côtés, des planches garnissaient les murs du haut en bas. Sur ces planches étaient rangées, en bon ordre et par étage, des boîtes de bois, ornées de marqueteries Suisses et portant toutes, en lettres de couleur, des lettres fantastiques, le nom des clients de l'étude. Maître Voigt alluma un flambeau.
--Vous allez voir l'horloge,--dit-il avec orgueil,--je peux dire que je possède la première curiosité de l'Europe... et ce ne sont que des yeux privilégiés à qui je permets de la voir. Or, ce privilège je l'accorde au fils de votre excellent père. Oui, oui, vous serez l'un des rares favorisés qui entrent dans cette chambre avec moi. Voyez là, sur le mur de droite du côté de la porte.
--Mais c'est une horloge ordinaire!--s'écria Obenreizer.--Non, elle n'a qu'une seule aiguille.
--Non,--dit Maître Voigt,--ce n'est pas une horloge ordinaire: Non... non... cette seule aiguille tourne autour du cadran, et le point où je la mets moi-même règle l'heure à laquelle la porte doit s'ouvrir. Tenez! L'aiguille marque huit heures: la porte ne s'est-elle pas ouverte à huit heures sonnant?
--Est-ce qu'elle s'ouvre plus d'une fois par jour?--demanda le jeune homme.
--Plus d'une fois?--répéta le notaire avec un air de parfait mépris pour la simplicité de son nouveau clerc--Vous ne connaissez pas mon ami: Tic, Tic. Il ouvrira bien autant de fois que je le lui dirai. Tout ce qu'il demande, ce sont des instructions, et voilà que je les lui donne.... Regardez au-dessous du cadran: il y a ici un demi-cercle en acier qui pénètre dans la muraille; là est une aiguille appelée le régulateur, qui voyage tout autour du cadran, suivant le caprice de mes mains. Remarquez, je vous prie, ces chiffres qui doivent me guider sur ce demi-cercle. Le chiffre 1 signifie qu'il faut ouvrir une fois dans les vingt-quatre heures; le chiffre 2 veut dire: ouvrez deux fois, et ainsi de suite jusqu'à la fin. Tous les matins je place le régulateur après avoir lu mon courrier, et quand je sais quelle sera ma besogne du jour. Aimeriez-vous à me le voir placer? Quel jour aujourd'hui?... Mercredi. Bon. C'est la réunion des tireurs à la carabine, je n'aurai pas grand'chose à faire, je suis sûr d'une demi-journée de congé. On pourra bien quitter l'étude après trois heures. Serrons d'abord le portefeuille avec les papiers de la Municipalité. Voilà qui est fait! Je crois qu'il n'est pas nécessaire d'ennuyer Tic Tic, et de lui demander d'ouvrir avant demain matin, à huit heures. Je fais reculer le régulateur jusqu'au numéro 1. Je referme la porte; et bien fin qui l'ouvrira avant huit heures demain matin.
Obenreizer sourit. Il avait déjà vu le côté faible de l'invention préconisée par le notaire; il savait comment l'horloge à secret pouvait trahir la confiance de Maître Voigt et laisser ses papiers à la merci de son clerc.
--Arrêtez! Monsieur,--cria-t-il, au moment où le notaire allait fermer la porte.--Quelque chose a remué parmi les boîtes.
Maître Voigt se retourna.
Une seconde suffît à la main agile d'Obenreizer pour faire avancer le régulateur du chiffre 1 au chiffre 2. À moins que le notaire, regardant de nouveau le cercle d'acier, ne s'aperçût de ce changement, la porte allait s'ouvrir à huit heures du soir, et personne, Obenreizer excepté, n'en saurait rien.
--Je n'ai point vu remuer ces boîtes,--dit Maître Voigt,--Vos chagrins, mon fils, vous ont ébranlé les nerfs. Vous avez vu l'ombre projetée par le vacillement de ma bougie. Ou bien encore quelque pauvre petit coléoptère qui se promène au milieu des secrets du vieil homme de loi... Écoutez! J'entends votre camarade, l'autre clerc dans l'étude. À l'ouvrage! Posez aujourd'hui la première pierre de votre nouvelle fortune!
Il poussa gaiement Obenreizer hors de la chambre noire; avant d'éteindre sa lumière, il jeta un dernier regard de tendresse sur son horloge,--un regard qui ne s'arrêta pas sur le régulateur,--et referma la porte de chêne derrière lui.
À trois heures, l'étude était fermée. Le notaire, ses employés, et ses serviteurs se rendirent au tir à la carabine. Obenreizer, pour s'excuser de les accompagner, avait fait entendre qu'il n'était point d'humeur à assister à une fête publique. Il sortit, on ne le vit plus; on pensa qu'il faisait au loin quelque promenade solitaire.
À peine la maison était-elle close et déserte, qu'une garde-robe s'ouvrit, une garde-robe reluisante, qui donnait dans le cabinet reluisant du notaire. Obenreizer en sortit. Il s'approcha d'une croisée, ouvrit les volets, s'assura qu'il pourrait s'évader, sans être aperçu par le jardin, rentra dans sa chambre, et s'assit dans le fauteuil de Maître Voigt. Il avait cinq heures à attendre.
Il tua le temps comme il put, lisant les livres et journaux épars sur la table, tantôt réfléchissant, tantôt marchant de long en large, suivant sa chère coutume. Le soleil enfin se coucha.
Obenreizer referma les volets avec soin avant d'allumer la bougie. Le moment approchait; il s'assit, montre en main, guettant la porte de chêne.
À huit heures, doucement, lentement, sans bruit, comme poussée par une main invisible, la porte s'ouvrit.
Il lut, l'un après l'autre, tous les noms inscrits sur les bottes de bois. Nulle part ce qu'il cherchait!... Il écarta la rangée extérieure et continua son examen.
Là, les boites étaient plus vieilles, quelques-unes même fort endommagées. Les quatre premières portaient leur nom écrit en Français et en Allemand; le nom de la cinquième était illisible. Obenreizer la prit, l'emporta dans l'étude pour l'examiner plus à l'aise.... Miracle! Sous une couche épaisse de taches produites par la poussière et par le temps, il lut:
_VENDALE_
La clef tenait par une ficelle à une boite. Il ouvrit, tira quatre papiers détachés, les posa sur la table et commença de les parcourir.
Tout à coup, ses yeux animés par une expression d'avidité sauvage se troublèrent. Un cruel désenchantement, une surprise mortelle se peignit en même temps sur son visage blêmi. Il mit sa tête dans ses mains pour réfléchir, puis il se décida, prit copie de ces papiers qu'il venait de lire, les remit dans la boîte, la boite à sa place, dans la chambre noire, referma la porte de chêne, éteignit la bougie, et s'esquiva par la croisée.
Tandis que le voleur, le meurtrier, franchissait le mur du jardin, le notaire, accompagné d'un étranger, s'arrêtait devant sa maison, tenant sa clef dans la main.
--De grâce, Monsieur Bintrey,--disait-il,--ne passez pas devant chez moi sans me faire l'honneur d'y entrer. C'est presque un jour de fête dans la ville... le jour de notre tir... mais tout le monde sera de retour avant une heure.... N'est-il pas plaisant que vous vous soyez justement adressé à moi pour demander le chemin de l'hôtel.... Eh bien, buvons et mangeons ensemble, avant que vous vous y rendiez.
--Non, pas ce soir,--répliqua Bintrey,--je vous remercie. Puis-je espérer de vous rencontrer demain matin vers dix heures?
--Je serai ravi de saisir l'occasion la plus prompte de réparer, avec votre permission, le mal que vous faites à mon client offensé,--repartit le bon notaire.
--Oui, oui,--fit Bintrey,--votre client offensé! C'est bon! Mais un mot à l'oreille, Monsieur Voigt.
Il parla pendant une seconde à voix basse et continua sa route. Lorsque la femme de charge du notaire revint à la maison, elle le trouva debout devant la porte, immobile, tenant toujours sa clef à la main et la porte toujours fermée.
Victoire d'Obenreizer.
La scène change encore une fois. Nous sommes au pied du Simplon, du côté de la Suisse.
Dans l'une des tristes chambres de cette triste auberge de Brietz étaient assis Bintrey et Maître Voigt.
Ils étaient un conseil,--suivant les habitudes de leur profession,--un conseil composé de deux membres. Bintrey fouillait sa boîte à dépêches; Maître Voigt regardait sans cesse une porte fermée, peinte en une certaine couleur brune qui se proposait d'imiter l'acajou.
Cette porte s'ouvrait sur la chambre voisine.
--L'heure n'est-elle pas arrivée?... Ne devait-il pas être ici?...--fit le notaire,--qui changea la direction de son regard pour examiner une seconde porte à l'autre bout de la chambre.
Celle-là était peinte en jaune et se proposait d'imiter le bois de sapin.
--Il est ici!--répliqua Bintrey, après avoir écouté un moment.
La porte jaune fut ouverte par un valet qui introduisit Obenreizer.
Il salua Maître Voigt en entrant, avec une familiarité qui ne causa pas peu d'embarras au notaire; il salua Bintrey avec une politesse grave et réservée.
--Pour quelle raison m'a-t-on fait venir de Neufchâtel au pied de cette montagne?--demanda-t-il en prenant le siège que l'homme de loi Anglais lui indiquait.
--Votre curiosité sera complètement satisfaite avant la fin de notre entrevue,--répliqua Bintrey.--Pour le moment, voulez-vous me permettre un conseil?... Oui. Eh bien! allons tout droit aux affaires. Je suis ici pour représenter votre nièce.
--En d'autres termes, vous, homme de loi, vous êtes ici pour représenter une infraction à la loi.
--Admirablement engagé,--s'écria l'Anglais,--si tous ceux à qui j'ai affaire étaient aussi nets que vous, que ma profession deviendrait aisée! Je suis donc ici pour représenter une infraction à la loi. Voilà votre façon à vous d'envisager les choses; mais j'ai aussi la mienne et je vous dis que je suis ici pour essayer d'un compromis entre votre nièce et vous....
--Pour discuter un compromis,--interrompit Obenreizer,--la présence des deux parties est indispensable.... Je ne suis pas l'une de ces deux parties. La loi me donne le droit de contrôler les actions de ma nièce jusqu'à sa majorité. Or, elle n'est pas majeure. C'est mon autorité que je veux.
En ce moment, Maître Voigt essaya de parler. Bintrey, de l'air de compatissante indulgence qu'on emploie envers les enfants gâtés, lui imposa silence.
--Non, mon digne ami, non, pas un mot. Ne vous agitez pas vainement. Laissez-moi faire.
Et se retournant vers Obenreizer, il s'adressa de nouveau à lui.
--Je ne puis rien trouver qui vous soit comparable, Monsieur,--dit-il,--rien que le granit. Encore le granit même s'use-t-il par l'effet du temps. De grâce, dans l'intérêt de la paix et du repos, au nom de votre dignité laissez-vous amollir un peu.... Ah! si vous vouliez seulement déléguer votre autorité à une personne que je connais, vous pourriez être bien sûr que cette personne ne perdrait jamais, ni jour, ni nuit, votre nièce de vue....
--Vous perdez votre temps et le mien,--interrompit Obenreizer.--Si ma nièce n'est pas rendue à mon autorité sous huit jours, j'invoquerai la loi. Si vous résistez à la loi, je saurai bien là prendre de force.
En même temps, il se dressait de toute sa taille. Maître Voigt regarda encore une fois autour de lui, vers la porte brune.
--Ayez pitié de cette pauvre jeune fille,--reprit Bintrey avec insistance.--Rappelez-vous qu'elle a tout récemment perdu son fiancé. Il est mort d'une mort affreuse.... Rien ne pourra donc vous toucher?
--Rien.
Bintrey se leva à son tour et regarda Maître Voigt.
La main du notaire qui s'appuyait sur la table commença de trembler; ses yeux demeurèrent fixés comme par une sorte de fascination irrésistible sur la porte brune.
Obenreizer, qui observait tout avec méfiance, suivit la direction de ce regard.
--Il y a là une personne qui nous écoute, s'écria-t-il.
--Il y en a deux,--fit Bintrey.
--Qui sont-elles?
--Vous allez les voir.
Il éleva la voix et ne dit qu'un mot, un mot bien commun, qui se trouve journellement sur les lèvres de tout le monde.
--Entrez.
La porte brune s'ouvrit.
Soutenu par Marguerite, pâle, le bras droit en écharpe, Vendale se trouva debout devant son meurtrier.
Un fantôme sortant de la tombe!
Durant le silence qui suivit, le chant d'un oiseau en cage qui gazouillait en bas dans la cour, fut le seul bruit qu'on entendit dans cette chambre.
Maître Voigt toucha le bras de Bintrey, et lui montrant Obenreizer:
--Regardez-le,--dit-il tout bas.
Cette émotion terrible avait paralysé le misérable; son visage était celui d'un cadavre, et sur sa joue pâle un seul point gardait la couleur de la vie: c'était cette raie pourpre et sanguinolente, la cicatrice de la blessure que sa victime lui avait faite au bord du gouffre en se débattant contre lui. Sans voix, sans haleine, immobile, stupide, on eût dit que, à l'aspect de Vendale, la mort à laquelle il avait condamné son ennemi venait de le frapper lui-même.
--Quelqu'un devrait lui parler,--dit Maître Voigt.--Dois-je le faire?
Même en ce moment, Bintrey s'opiniâtra à faire taire l'heureux possesseur de l'horloge à secret, l'homme de loi Anglais entendant se réserver entièrement la direction de cette affaire. Il fit signe à Marguerite et à Vendale de sortir.
--Le but de votre apparition soudaine est rempli,--dit-il à ce dernier.--Éloignez-vous, quant à présent. Votre absence aidera sans doute Monsieur Obenreizer à recouvrer le sens et la voix qu'il a perdus.
Bintrey avait deviné juste.
À peine les deux fiancés eurent-ils disparu, à peine la porte brune se fut-elle refermée derrière eux qu'Obenreizer fit entendre un profond soupir. Il chercha une chaise autour de lui et s'y laissa tomber lourdement.
--Donnez-lui le temps de se remettre,--fit Maître Voigt.
--Point du tout,--dit Bintrey,--je ne sais l'usage qu'il ferait de ce temps, si je le lui accordais.
--Monsieur,--reprit-il, en se retournant vers Obenreizer.--Je me dois à moi-même... remarquez bien que je n'admets pas que je vous doive quelque chose à vous... d'expliquer mon intervention dans tout ceci, et de vous apprendre ce qui a été fait d'après mes avis, sous ma responsabilité entière. Êtes-vous en état de m'écouter?
--Je vous écoute.
--Rappelez-vous l'époque à laquelle vous vous êtes mis en route pour la Suisse avec Vendale,--commença Bintrey.--À peine vingt-quatre heures s'étaient-elles écoulées depuis votre départ que votre nièce commettait une imprudence.... Avec toute votre pénétration même, vous n'auriez pu la prévoir! Elle suivait son fiancé dans ce voyage, sans demander avis ni permission à qui que ce fût au monde, et sans autre compagnon pour la protéger en route qu'un garçon de cave au service de Vendale.
--Pourquoi?--s'écria Obenreizer.--D'où lui était venu cette pensée de nous suivre, et comment avait-elle pris cet homme pour guide?
--Je vais vous le dire,--répliqua froidement Bintrey.--Parce qu'elle soupçonnait qu'une querelle très sérieuse avait dû avoir lieu entre vous et Vendale et qu'on la lui avait cachée; parce qu'elle vous croyait--et avec raison--capable de servir vos intérêts et de satisfaire vos ressentiments par un crime. Aussitôt après votre départ, elle s'adressa à ce Joey Laddle que vous connaissez afin de savoir ce qui s'était passé entre vous et son maître. Un accident fort ordinaire arrivé à Vendale dans ses caves avait éveillé chez cet homme une superstition ridicule; il était frappé de l'idée que Monsieur Vendale mourrait de mort violente. Votre nièce lui arracha cette prédiction insensée qui porta ses propres craintes à leur comble. Aussitôt Joey Laddle eut conscience du mal qu'il venait de faire, il se condamna lui-même à la seule expiation qu'il pouvait offrir: «Si mon maître est en danger,» dit-il à Mademoiselle Marguerite, «il est de mon devoir d'aller à son secours, et encore plus de veiller sur vous.» Ils se mirent donc en route tons les deux.... C'est la première fois, Monsieur Obenreizer, qu'une superstition a servi à quelque chose. Cette terreur qui paraissait sans fondement, a décidé votre nièce à entreprendre ce voyage et l'a conduite à sauver la vie de celui qu'elle aimait. Jusqu'ici me comprenez-vous?
--Jusqu'ici, je vous comprends.
--La première connaissance de votre crime,--poursuivit l'Anglais,--me parvint par une lettre de Mademoiselle Marguerite, et tout ce qu'il me reste à vous faire savoir, c'est que son amour et son courage surent retrouver votre victime. Elle mit toute son énergie à rappeler Monsieur Vendale à la vie. Tandis qu'il était mourant, soigné par elle à Brietz, elle m'écrivait pour me prier de me rendre auprès de lui. Avant mon départ, j'avertis Madame Dor de ce que je venais d'apprendre; je lui dis que Mademoiselle Obenreizer était en sûreté et que je connaissais le lieu de sa retraite. La bonne dame, à son tour, m'informa qu'une lettre était arrivée pour votre nièce, et qu'elle avait reconnu votre écriture. Je m'en emparai et pris des arrangements pour que toutes celles qui suivraient me fussent remises. Arrivé à Brietz, je trouvai Monsieur Vendale hors de danger, et je m'employai tout de suite à hâter le jour où je pourrais régler enfin mes comptes avec vous.... Je savais que Defresnier et Compagnie s'étaient séparés de vous sur de certains soupçons; je le savais mieux que personne, car ils n'ont agi que sur des renseignements particuliers que je leur avais fait passer. Vous ayant donc dépouillé tout d'abord de votre honorabilité menteuse, il me restait à vous arracher votre autorité sur Mademoiselle Marguerite. Pour atteindre ce but, je n'ai pas connu de scrupules. C'est en parfaite sûreté de conscience que j'ai creusé le piège sous vos pas et dans l'ombre, et, faut-il vous l'avouer, j'ai même éprouvé une certaine satisfaction professionnelle à vous battre avec vos propres armes. Par mon ordre, on vous a soigneusement caché jusqu'à ce jour tout ce qui s'était passé depuis deux mois. C'est ma main, invisible mais toujours active, qui vous a amené ici par degrés. Je ne voyais qu'un seul moyen de faire tomber d'un seul coup cette assurance diabolique qui, jusqu'à présent, a fait de vous un homme redoutable. Ce moyen, je l'ai employé.... Maintenant, il ne nous reste plus qu'une chose à faire ensemble, une seule, Monsieur Obenreizer.
Ce disant, Bintrey tirait de son sac à dépêches deux feuilles de papier couvertes de caractères pressés où l'on reconnaissait le grimoire légal.