Chapter 11
--J'ai promis de vous conduire au but de votre voyage,--dit Obenreizer,--j'ai tenu ma promesse. C'est ici que va finir le voyage de votre vie. Rien ne peut la prolonger. Prenez garde, vous allez glisser si vous essayez de vous lever.
--Vous êtes un misérable!... Que vous ai-je fait?
--Vous êtes un être stupide. J'ai versé un narcotique dans ce que vous venez de boire.... Stupide, vous l'êtes deux fois. Je vous avais déjà versé de ce narcotique pendant le voyage pour en faire l'essai. Trois fois stupide, car je suis le voleur, le faussaire que vous cherchez, et dans quelques instants, je m'emparerai sur votre cadavre de ces preuves avec lesquelles vous aviez promis de me perdre.
Vendale essaya de secouer sa torpeur, mais le funeste effet n'en était que trop sûr. Tandis que son meurtrier lui parlait, il se demandait s'il était vrai qu'il fût blessé, si c'était à lui qu'était ce sang coulant sur la neige.
--Que vous ai-je fait?--murmura-t-il.--Pourquoi êtes-vous devenu ce vil assassin?
--Ce que vous m'avez fait?... Vous m'auriez perdu si je ne vous avais empêché d'arriver au terme de votre voyage. Votre activité maudite est venue me ravir le temps sur lequel j'avais compté pour pouvoir restituer l'argent volé. Ce que vous m'avez fait?... Vous êtes venu vous placer sur ma route, non une fois, non en passant, mais toujours, mais sans trêve. N'ai-je point essayé de me débarrasser de vous autrefois?... Ah! ah! se débarrasser de vous, ce n'est pas aisé. C'est pourquoi vous allez mourir ici.
Vendale essaya de rappeler ses pensées qui le fuyaient; il voulut parler, mais en vain. Instinctivement il cherchait le bâton ferré qui s'était échappé de ses mains, il ne put le saisir. Alors, il essaya de se relever sans ce secours.... En vain, en vain! Il trébucha et tomba lourdement au bord d'un abîme....
Défaillant, engourdi, un voile devant les yeux n'entendant plus rien, il fit pourtant un si terrible effort qu'il se souleva sur ses mains. Il vit son ennemi, là, debout, au-dessus de lui, calme, sinistre, implacable.
--Vous m'appelez assassin,--dit Obenreizer,--ce nom ne me touche guère. Au moins, vous ne pouvez dire que je n'ai pas joué ma vie contre la vôtre, car je suis environné de périls et peut-être ne réussirai-je pas à me frayer un chemin à travers les précipices. La tourmente va de nouveau éclater tout à l'heure, voyez! la neige tourbillonne! Il me faut ce reçu, il me faut ces papiers tout de suite. Chaque moment qui s'écoule emporte ma vie.
--Arrêtez!--s'écria Vendale, d'une voix menaçante, et essayant encore une fois de se lever.
Le dernier éclair du feu qui s'échappait de son être se ranimait, il réussit à saisir les mains de son ennemi.
--Arrêtez!--cria-t-il.--Loin de moi, assassin!... Que Dieu vienne en aide à Marguerite!... Jamais heureusement elle ne saura comment je suis mort.... Loin de moi!... Meurtrier! je veux encore une fois te regarder au visage.... Ce visage infâme me fait ressouvenir d'une chose que je devais t'apprendre....
Obenreizer, épouvanté de le voir déployer tout à coup cette énergie suprême, et songeant qu'il pouvait encore retrouver en ce moment assez de force pour le vaincre, lui obéit et demeura immobile. Vendale le regardait d'un oeil éteint.
--Non, ce ne sera pas,--dit-il.--Non, même en mourant, je ne trahirai point la confiance du mort... Écoute!... des parents supposés.... Est-ce que cela ne te rappelle rien?... L'Hospice des Enfants Trouvés.... La fortune qui est à toi et dont tu n'as pas hérité.... Souviens-toi.... Souviens-toi....
Sa tête s'affaissa sur sa poitrine, il retomba sur le bord du gouffre.
Le voleur s'élança; ses mains actives et enfiévrées coururent à la poitrine de sa victime. Vendale fit un effort convulsif pour jeter un dernier cri:
--Non!
Et, se laissant glisser lui-même, il roula dans l'abîme, roula, roula, disparut comme un fantôme dans un rêve de mort.
L'orage mugit de nouveau, puis s'apaisa.
Les voix infernales de la montagne s'éteignirent, la lune brilla, la neige tombait mollement, en silence.
Deux hommes, escortés de deux chiens énormes, sortirent de l'Hospice. Ils regardaient attentivement autour d'eux, puis levaient les mains au ciel; les chiens se jouaient dans la neige.
--Allons,--dit le premier de ces deux hommes,--nous pouvons avancer maintenant. Peut-être trouverons-nous les voyageurs dans l'un des Refuges.
Chacun d'eux attacha un panier sur son dos, prit dans sa main un bâton ferré, s'enroula autour du bras une corde terminée par un noeud coulant afin de pouvoir s'attacher ensemble, et l'on se mit en marche.
Tout à coup les chiens cessèrent leurs gambades, mirent le nez en l'air, s'agitèrent un moment, et se mirent à aboyer de toute leur voix.
Leurs maîtres s'arrêtèrent aussi; les chiens tournaient autour d'eux. Hommes et bêtes se regardèrent avec une égale intelligence.
--Au secours, alors! Au secours! À la délivrance!...
Mais les deux chiens, au même instant, leur échappèrent, et bondirent avec d'autres aboiements plus profonds et plus joyeux.... N'annonçaient-ils point quelque nouveau venu?...
Les deux hommes demeurèrent frappés de stupeur, et sondant au loin la neige du regard à la clarté de la lune:
--Quoi!...--firent-ils,--deux créatures insensées de plus! Par ce temps qui porte la mort avec lui... deux étrangers... il y a une femme!
Les chiens tenaient chacun les plis d'une robe dans leur gueule et ils traînaient ainsi la voyageuse, qui leur caressait doucement la tête à tous deux. Elle montait à travers la neige du pas et de l'air d'une personne accoutumée aux montagnes; mais il n'en était pas de même du gros homme qui l'accompagnait. Il était moulu et marchait en gémissant.
--Chers guides,--dit la jeune femme,--chers amis des voyageurs, je suis de votre pays. Nous cherchons deux jeunes hommes qui ont, ce matin, traversé la passe et qui auraient dû arriver le soir à l'Hospice.
--Ils y sont venus, Mademoiselle.
--Que le ciel soit loué!--s'écria-t-elle.--Oh! que le ciel soit béni!
--Malheureusement ils sont repartis aussitôt. Et justement nous nous mettions à leur recherche; mais nous avons été forcés d'attendre que la tourmente soit apaisée.
--Chers guides!--dit la jeune fille,--je vous accompagnerai. Pour l'amour de Dieu, laissez-moi vous suivre. L'un de ces deux hommes est mon mari, je l'aime tendrement!... oh! oui tendrement.... Vous le voyez! je ne suis point abattue, je ne suis pas lasse. Oh! je suis née paysanne et je vous montrerai que je sais m'attacher à vos cordes. Je vous fais le serment d'avoir du courage. Laissez-moi vous suivre. Si quelque malheur est arrivé à celui que je cherche, mon amour le découvrira. C'est à genoux que je vous en prie, chers amis des voyageurs. Pour l'amour que vos chères mères portaient à ceux dont vous êtes les fils, je vous supplie.
Ces bons et simples compagnons se sentirent émus.
--Après tout,--se dirent-ils à voix basse,--elle ne ment point, elle connaît les chemins de la montagne, puisqu'elle est si miraculeusement arrivée jusqu'ici.... Mais,--ajoutèrent-ils, en lui montrant son compagnon,--quant à ce monsieur-là, Mademoiselle....
--Cher Joey,--dit Marguerite en Anglais,--vous resterez dans cette maison, et vous nous attendrez.
--Si je savais lequel de vous deux a ouvert cet avis--dit Joey en regardant les deux guides de travers,--je vous battrais bien pour six pence et je vous donnerais encore une demi-couronne pour payer le médecin. Non, Mademoiselle, je m'attacherai à vos pas, aussi longtemps que j'aurai la force de vous suivre, et je mourrai pour vous si je ne peux pas faire mieux....
Le prochain déclin de la lune commandait impérieusement qu'on ne perdit point de temps. Les chiens donnaient des signes d'inquiétude. Les deux guides prirent vivement un parti. Ils échangèrent pour une plus longue la corde qui les attachait ensemble et l'on forma ainsi une longue chaîne. Ils marchaient devant, puis venaient Marguerite et Joey Laddle à l'arrière-garde. On se mit en route pour les Refuges.
La distance à parcourir était courte. Entre les cinq Refuges et l'Hospice, on ne comptait guère qu'une demi-lieue. Mais les sentiers étaient couverts de neige comme d'un gigantesque linceul. La troupe, cependant, ne fit point fausse route, et l'on arriva promptement à la galerie où Vendale et Obenreizer s'étaient abrités durant l'orage. Leurs traces avaient disparu, emportées par le tourbillon et la tempête; mais les chiens, courant en tous sens, semblaient confiants dans leur admirable instinct. On s'arrêta sous la voûte que la tourmente avait frappée avec le plus de fureur, et où l'amas de neige paraissait le plus profond. Là, les chiens s'agitèrent et se mirent à tournoyer pour indiquer que l'on allait manquer le but.
Les guides, sachant que le grand abîme se trouvait à droite, inclinèrent vers la gauche; on perdit le chemin. Celui qui marchait en tête fit halte, cherchant à consulter de loin le poteau indicateur. Tout à coup l'un des chiens se mit à gratter la neige. Le guide s'avança; la pensée lui vint qu'un malheureux voyageur pouvait bien être enseveli dans ce champ de neige.... Mais il vit cette neige souillée... et jeta un cri en découvrant une tache rouge.
L'autre chien regardait attentivement au bord du gouffre, raidissant ses pattes, tremblant de tous ses membres. Le premier revint sur la trace sanglante, et tous deux se mirent à courir en hurlant; puis d'un commun accord, ils s'arrêtèrent tous les deux sur la margelle du précipice en poussant des gémissements prolongés.
--Quelqu'un est couché au fond de ce gouffre,--dit Marguerite.
--Je le crois,--dit le premier guide,--tenez-vous en arrière, vous autres, et laissez-moi regarder.
L'autre guide alluma deux torches qu'il portait dans son panier. Le premier en prit une, Marguerite l'autre; ils regardaient de tous leurs yeux, abritant la torche dans leurs mains, ils la dirigeaient de tous côtés, l'élevant en l'air, puis l'abaissant brusquement. La lune, malheureusement, projetait autour d'eux une clarté qui contrariait celle des torches....
Un long cri perçant, jeté par Marguerite, interrompit le silence.
--Mon Dieu!... Voyez-vous là-bas, où se dresse cette muraille de glace... là au bord du torrent. Voyez-vous?... il y a une forme humaine.
--Oui, Mademoiselle, oui....
--Là, sur cette glace... là au-dessous des chiens.
Le conducteur, avec une vive expression d'effroi, se rejeta en arrière; tous se turent.... Marguerite, sans dire un mot, s'était détachée de la corde.
--Voyons les paniers,--s'écria-t-elle.--N'avez-vous que ces deux cordes seulement?
--Pas d'autres,--répondit le guide;--mais à l'Hospice....
--S'il est encore vivant?... Oh! je vous ai dit que c'était mon fiancé!... Il serait mort avant votre retour.... Chers guides, amis bénis des voyageurs, regardez-moi! Voyez mes mains; si elles tremblent, retenez-moi par la force... si elles sont fermes, aidez-moi à sauver celui qui est là.
Elle noua l'une des cordes autour de sa taille et de ses bras, et s'en fit une sorte de ceinture assujettie par des noeuds. Elle souda le bout de cette première corde à la seconde, plaça les noeuds sous son pied et tira; puis elle présenta son ouvrage aux guides, pour qu'ils pussent tirer à leur tour.
--Elle est inspirée?--se disaient-ils l'un à l'autre.
--Par le Dieu tout-puissant, ayez pitié du blessé!--s'écria-t-elle,--vous savez que je suis bien plus légère que vous. Donnez-moi l'eau-de-vie et le vin, et faites-moi descendre vers lui. Quand je serai descendue, vous irez chercher du secours et une corde plus forte. Lorsque vous me la jetterez d'en haut... voyez celle que j'ai attachée autour de moi... vous êtes sûrs que je pourrai la lier solidement à son corps. Vivant ou mort, je le ramènerai ou je mourrai avec lui. Je l'aime.... Que puis-je vous dire après cela?
Les deux hommes se retournèrent vers le compagnon de cette fille étrange. Joey s'était évanoui dans la neige.
--Descendez-moi vers lui,--s'écria Marguerite, en prenant deux petits bidons, qu'elle avait apportés et en les assujettissant autour d'elle,--ou j'irai seule, dussé-je me briser en pièces sur les roches. Je suis une paysanne, je ne connais ni le vertige ni la crainte, et le péril n'est rien à mes yeux, car je l'aime.... Descendez-moi, par pitié!
--Mademoiselle, il doit être mort ou si près de l'être....
--Expirant ou mort, je veux le voir. La tête de mon époux vivante ou inanimée reposera sur mon sein. Descendez moi, ou je descendrai seule.
Ils obéirent enfin. Avec toutes les précautions que leur suggérèrent leur adresse et leur compassion, ils firent glisser la jeune fille du bord du gouffre.... Elle dirigeait la descente elle-même le long de la muraille de glace. Ils lâchèrent la corde plus bas, encore plus bas, jusqu'à ce que ce cri arrivât à leurs oreilles.
--Assez!...
--Est-ce réellement lui?... Est-il mort?...--crièrent-ils à leur tour, penchés sur l'abîme.
--C'est lui. Il ne m'entend point, il est insensible; mais son coeur bat encore; son coeur bat contre le mien!
--Où est-il tombé?
--Sur une pointe de glace.... Hâtez-vous!... Ah! si je meurs ici, je serai satisfaite.
L'un des deux hommes s'élança suivi des chiens; l'autre planta les torches dans la neige, et s'efforça de ranimer le pauvre Joey. Quelques frictions de neige et un peu d'eau-de-vie le firent revenir à lui; mais il avait le délire et ne savait plus où il était.
Le guide, alors, revint au bord du gouffre.
--Courage!--criait-il.--On vient.... Comment êtes-vous?... Comment est-il?
--Son coeur bat toujours contre le mien.... Je le réchauffe dans mes bras... je n'ai pas peur....
La lune descendit derrière les hautes cimes, et le désert et l'abîme ne furent plus que ténèbres, et le guide jeta encore son cri d'espérance au fond du gouffre.
--Comment êtes-vous?... comment est-il?... On vient....
Et le même cri passionné monta des profondeurs du glacier où Marguerite était ensevelie avec son époux.
--Son coeur bat toujours contre le mien.
Enfin les aboiements des chiens, une lueur lointaine répandue sur la neige annoncèrent que les secours arrivaient. Vingt hommes, des lanternes, des torches, une litière, des cordes, des draps, du bois pour faire un grand feu, tout cela venait à la fois. Les chiens couraient aux hommes, s'élançaient vers le gouffre, puis revenaient priant, dans leur langage muet, qu'on fît diligence. Le cri sauveur descendit encore.
--Dieu merci tout est prêt!... Comment vous trouvez-vous?... Est-il mort?...
Le cri désespéré répondit.
--Nous enfonçons dans la glace et nous avons un froid mortel. Son coeur ne bat plus contre le mien. Ne laissez descendre personne, car le poids de nos deux corps est assez lourd. Faites seulement glisser la corde.
On alluma le feu. La clarté des torches illumina le bord de l'abîme, on y fixa les lanternes, et la corde descendit.
D'en haut on la voyait, la vaillante jeune fille, attacher la corde, de ses doigts engourdis, au corps de son fiancé.
Le cri monta au milieu d'un silence mortel.
--Tirez doucement.
Elle, on la voyait toujours au fond du gouffre tandis que, lui, il flottait déjà dans l'air.
Aucun vivat ne se fit entendre lorsqu'on le déposa dans la litière. Quelques-uns des hommes prirent soin de lui tandis que l'on faisait redescendre la corde.
Le cri monta une dernière fois au milieu du même silence de mort.
--Tirez.
Mais lorsqu'ils la saisirent, _elle_, au bord du précipice, alors ils firent retentir l'air de leurs cris de joie; ils pleuraient, ils remerciaient le ciel, ils baisaient ses pieds et sa robe; les chiens la caressaient, léchaient ses doigts glacés.
Elle s'échappa, courut vers la litière, et, se jetant sur le corps de son fiancé, posa ses deux belles mains sur ce cher coeur qui ne battait plus.
QUATRIÈME ACTE.
L'horloge de sûreté.
L'action se passe maintenant à Neufchâtel. C'est l'agréable mois d'Avril; l'agréable lieu où nous transportons nos lecteurs est l'étude d'un notaire; l'agréable personne que nous y trouvons, c'est le notaire lui-même, beau vieillard au teint vermeil, le premier notaire de Neufchâtel, universellement connu dans le canton, Maître Voigt. Par sa profession et ses qualités personnelles, Maître Voigt est un citoyen populaire. Les nombreux services qu'il a rendus, et ses originalités aussi nombreuses que ses services, ont fait de lui l'un des personnages les plus fameux de cette jolie ville de Suisse. Sa longue redingote brune et son bonnet noir ont pris rang parmi les institutions du pays; sa tabatière n'est pas moins renommée, et bien des gens pensent que dans l'Europe entière il n'y en a pas de plus grande.
Une autre personne est là, dans l'élude, une personne moins agréable que Maître Voigt. C'est Obenreizer.
Cette étude, quelque peu champêtre, ne rappelait en rien le solennel logis du notaire Anglais. Elle était située dans le fond d'une cour, riante et proprette, et s'ouvrait sur un joli parterre tout rempli de fleurs. Des chèvres broutaient non loin de la porte; la vache paissait si près de la maison que l'excellente bête, en avançant seulement d'une dizaine de pieds, aurait pu venir faire compagnie au clerc. Le cabinet de Maître Voigt était petit, clair, et tout verni; les murs étaient recouverts de panneaux de bois; il ressemblait à ces chambres rustiques qu'on voit dans les boites de jouets d'enfants; la fenêtre, suivant la saison, était ornée de roses, d'hélianthes, de roses trémières. Les abeilles de Maître Voigt bourdonnaient à travers l'étude pendant tout l'été, entrant par une fenêtre et sortant par l'autre, comme si elles eussent été tentées de faire leur miel avec le doux caractère de Maître Voigt. De temps en temps, une grande boîte à musique, placée sur la cheminée, partait en cadence sur l'ouverture de _Fra Diavolo_, ou bien chantait des morceaux de _Guillaume Tell_ avec gazouillements joyeux. Survenait-il quelque client, il fallait bien arrêter le ressort; mais l'harmonieux instrument se remettait à chanter de plus belle, dès que le client était parti.
--Courage, courage, mon brave garçon,--dit Maître Voigt, en caressant les genoux d'Obenreizer d'un air paternel:--vous allez commencer une nouvelle vie, auprès de moi dans mon étude, et cela demain matin.
Obenreizer, en habit de deuil, l'air humble et soumis, mit sur son coeur une de ses mains qui tenait un mouchoir.
--Ma reconnaissance est là, Monsieur,--dit-il,--mais je ne trouve point de mots pour vous l'exprimer.
--Ta, ta, ta, ne me parlez pas de reconnaissance,--dit Maître Voigt.--Je déteste de voir un homme persécuté. Je vous ai vu souffrir: je vous ai naturellement tendu la main. Oh! je ne suis pas encore assez vieux pour ne pas me rappeler mes jeunes années. Savez-vous bien que c'est votre père qui m'a amené mon premier client. Il s'agissait de la moitié d'un acre de terre qui ne donnait jamais de raisin. Ne dois-je rien à son fils? J'ai envers lui une dette d'amitié, je m'en acquitte envers vous.... Voilà qui est assez bien dit, je pense,--ajouta Maître Voigt, enchanté de lui-même.--Permettez-moi de récompenser mes propres mérites par une prise de tabac.
Obenreizer laissa tomber son regard sur le plancher comme s'il ne se sentait pas même digne de contempler cet honnête vieillard savourant sa prise.
--Accordez-moi une dernière grâce, Monsieur,--dit-il.--N'agissez pas envers moi par impulsion généreuse. Jusqu'ici, vous n'avez connu que vaguement la situation où je me trouve. Eh bien! Écoutez les raisons qui s'élèvent pour et contre moi, avant de me prendre avec vous dans votre étude. Je veux que mon droit à votre bienveillance soit reconnu par votre bon jugement en même temps que par votre excellent coeur. Ah! je peux lever la tête devant mes ennemis, je peux me refaire une réputation sur les ruines de celle que j'avais autrefois et qu'on m'a ravie!...
--Comme il vous plaira,--dit Maître Voigt.--Vous parlez bien, mon fils. Vous ferez quelque jour un bon avocat.
--Les détails de ma triste affaire ne sont pas bien nombreux,--poursuivit Obenreizer,--mes chagrins ont commencé après la mort par accident de mon dernier compagnon de voyage, mon pauvre et cher ami Monsieur Vendale.
--Monsieur Vendale,--répéta le notaire.--C'est bien cela. J'ai souvent entendu ce nom depuis deux mois. C'est cet infortuné Anglais qui a été tué dans le Simplon, alors que vous-même vous avez été blessé, ainsi que le témoignent les deux cicatrices que vous portez au col et à la joue.
--Blessé par mon propre couteau,--dit Obenreizer, en touchant ces marques sinistres, témoins parlants de l'horrible lutte.
--Par votre propre couteau, en essayant de sauver votre ami,--affirma le notaire.--Bien, très bien.... C'est singulier. J'ai trouvé plaisant de penser que j'ai eu autrefois un client de ce nom de Vendale.
--Le monde est si petit!--fit Obenreizer.
Toutefois, il prit note intérieurement que Maître Voigt avait eu jadis un client de ce nom.
--Je vous disais donc,--reprit-il,--qu'après la mort de mon cher compagnon de voyage, mes chagrins avaient commencé. Je me rendis à Milan. Je suis reçu avec froideur par Defresnier et Compagnie. Peu de temps après ils me chassent. Pourquoi? On ne m'en donne aucune raison. Je demande à ces Messieurs s'ils prétendent attaquer mon honneur? Point de réponse. Où sont leurs preuves contre moi? Point de réponse encore. Ce que j'en dois penser? Cette fois on me répond! «M. Obenreizer est libre de penser ce que bon lui semble et ce qu'il pensera n'importe guères à Defresnier et Compagnie.» Et voilà tout.
--Voilà tout,--dit le notaire.
Et il prit une forte prise de tabac.
--Cela suffit-il, Monsieur?
--Non, vraiment,--fit Maître Voigt.--La maison Defresnier et Compagnie est de cette ville, très estimée, très respectée. Mais la maison Defresnier et Compagnie n'a point le droit de détruire sans raison la réputation d'un homme. Vous pourriez répondre à une accusation. Mais que répondrez-vous à des gens qui ne disent rien?
--Justement, mon cher maître. Votre équité naturelle vient de définir en un mot la cruelle situation où l'on m'a placé. Et si encore ce malheur était le seul!... Mais vous savez quelles en ont été les suites?
--Je le sais, mon pauvre garçon,--fit le notaire en remuant la tête d'un air compatissant,--votre pupille se révolte contre vous.
--Se révolte!... c'est un mot bien doux,--reprit Obenreizer.--Ma pupille s'est élevée avec horreur contre moi; elle s'est soustraite à mon autorité, et s'est réfugiée avec Madame Dor chez cet homme de loi Anglais, Monsieur Bintrey, qui répond à nos sommations de revenir et de se soumettre que jamais elle n'en fera rien.
--Et qui écrit ensuite,--continua le notaire en soulevant sa large tabatière pour chercher parmi ses papiers,--qui écrit qu'il va venir en conférer avec moi.
--Il écrit cela?--s'écria Obenreizer.--Eh bien Monsieur, n'ai-je pas des droits légaux?
--Eh! mon pauvre garçon, tout le monde, à l'exception des criminels, tout le monde a son droit légal.
--Qui dit que je suis criminel?--dit Obenreizer d'un air farouche.
--Personne ne le dit. Un peu de calme dans vos chagrins, par pitié. Si la maison Defresnier donnait à entendre que vous avez commis quelque action... oh! nous saurions alors comment nous comporter avec elle.
Tout en parlant, il avait passé la lettre fort brève de Bintrey à Obenreizer, qui l'avait lue et qui la lui rendit.
--Lorsque cet homme de loi Anglais vous annonce qu'il va venir conférer avec vous,--s'écria-t-il,--cela veut dire qu'il vient pour repousser mon autorité sur Marguerite....
--Vous le croyez?
--J'en suis sûr, je le connais. Il est opiniâtre et chicanier. Dites-moi, Monsieur, si mon autorité est inattaquable jusqu'à la majorité de cette jeune fille?
--Absolument inattaquable.