L'abbé Sicard célèbre instituteur des sourds-muets, successeur immédiat de l'abbé de l'Épée
Part 7
L'abbé Sicard à été l'objet de plus d'un hommage en vers, indépendamment du quatrain, reproduit plus haut de M. de Fontanes, qui se trouve au bas du portrait du célèbre instituteur, gravé par Gaucher, d'après le dessin de Jauffret. Nous mettons sous les yeux du lecteur trois autres hommages en vers, pris au hasard.
Ce portrait représente un sage, Dont le talent modeste et précieux Sut donner au geste un langage Et prêter une oreille aux yeux.
AUTEUR INCONNU.
Son art enfanta des merveilles; Du sourd il ouvrit les oreilles; Le muet se fit admirer. O méchant! Cesse ton murmure. Vois! tous les torts de la nature, Un homme a su les réparer.
AIMÉ MARTIN.
SURDOS FECIT AUDIRE ET MUTOS LOQUI.
_S. Luc._
Toi, dont le ciel aux malheureux prospère, Pour les consoler a fait choix, Explique-moi, cher abbé, ce mystère: D'où vient, lorsqu'au muet ton talent rend la voix, Je ne puis qu'écouter, admirer et me taire?
L'ABBÉ DOUMEAU.
(_Mercure de France_ du 15 mai 1790).
Parmi les artistes qui, de leur côté, lui ont payé leur tribut, nommons avec orgueil le sourd-muet Aubert, collaborateur, pendant de longues années, du célèbre Desnoyers, qui a gravé son portrait; le sourd-muet Peyson, élève d'Hersent et de Léon Cogniet, à qui M. de Montalivet, intendant général de la maison du roi Louis-Philippe, commanda, à notre prière, le portrait de ce bienfaiteur de l'humanité, qui figure honorablement au musée historique de Versailles.
Dans la suite, le même sourd-muet fit don de son grand et beau tableau, représentant les derniers moments de l'abbé de l'Épée à la chapelle de l'Institution de Paris où on le voit encore.
Ici nous ne pouvons passer sous silence le pélerinage que font, chaque année, les élèves de l'établissement au cimetière du Père la Chaise dans le but de déposer des couronnes d'immortelles sur son tombeau. Il a été réparé avec le produit d'une souscription organisée entre eux et des amis de l'humanité[23].
L'abbé Sicard a laissé une foule d'ouvrages dont voici l'énumération:
1º _Mémoire sur l'art d'instruire les sourds-muets de naissance_, Bordeaux, 1789, in-8º (extrait du recueil du _Musée de Bordeaux_).
2º _Catéchisme ou instruction chrétienne à l'usage des sourds-muets_, 1796, in-8º.
3º _Manuel de l'enfance, contenant des éléments de lecture et des dialogues instructifs et moraux, dédié aux mères et à toutes les personnes chargées de l'éducation de la première enfance_, 1796, in-12.
4º _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance pour servir à l'éducation des sourds-muets, et qui peut être utile à celle des enfants qui entendent et parlent, avec figures et tableaux_, Paris, 1800, in-8º.
5º _De l'homme et de ses facultés physiques et intellectuelles, de ses devoirs et de ses espérances_, par D. Harlley, ouvrage traduit de l'anglais, avec des notes explicatives, 1802, 2 vol. in-8º.
6º _Journée chrétienne d'un sourd-muet_, 1805, in-12.
7º _Éléments de grammaire générale, appliquée à la langue française_, 2 vol. in-8º, 4e édition, 1814.
8º _Théorie des signes, pour servir d'introduction à l'usage des langues, où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en action._ Paris, 2 vol. in-8º, seconde édition, 1823.
Parmi les ouvrages auxquels l'abbé Sicard a collaboré ou a prêté son nom, on mentionne:
1º _Les Annales catholiques_ (1796, 1797, nos 21 à 42), rédigées par M. Jauffret, depuis évêque de Metz, et dans lesquelles l'abbé Sicard signait tantôt son nom, tantôt son anagramme _Dracis_, _Annales catholiques_, sur chacun des numéros desquelles il faisait imprimer les douze caractères de la _Paligraphie_, écriture inventée par M. de Maismieu.
2º _L'Histoire de l'établissement du christianisme dans les Indes orientales_, ouvrage dû à la plume de Serieys, au nom duquel l'abbé Sicard joignit ici le sien, comme dans tous les autres livres de cet écrivain, en reconnaissance d'un service que, selon M. Barbier (_Dictionnaire des Anonymes_) Serieys lui avait rendu pendant les orages de la révolution.
3º _Deux Mémoires sur l'art d'instruire les sourds-muets_, insérés dans le _Magasin encyclopédique_, et traduits en allemand, avec des notes par Adf. F. Petschke, dans le journal intitulé: _Teutsche Monatscher_, pris séparément, Leipsick, 1798, in-8º.
4º _Le Dictionnaire généalogique; historique et critique de l'histoire sainte_, par M. l'abbé ***, composé par Serieys, revu par l'abbé Sicard qui, peut-être, a porté la complaisance trop loin en prenant sur lui la responsabilité de cette oeuvre qui n'est pas exempte d'erreurs, Paris, 1804, in-8º.
5º _L'Epitome de l'histoire des Papes depuis saint Pierre jusqu'à nos jours_, avec un _Précis historique de la vie de N. S. P. le pape Pie VII_, par Serieys, ouvrage élémentaire à l'usage des jeunes gens, revu par l'abbé Sicard, 1805, in-12.
6º _Deux ouvrages de grammaire_, publiés par M. Mourier, instituteur, ancien bibliothécaire du _Prytanée français_ (aujourd'hui collége de Louis-le-Grand) sous le titre de: _L'Alphabet méthodique et la grammaire française exacte et méthodique_, 1815 et 1816, réimprimé en 1823.
7º _La Vie de la Dauphine_, mère de Louis XVIII (Paris, 1817, 1 vol. in-12), ouvrage de Serieys.
8º Une édition des _Tropes de Dumarsais_, dont il entreprit la publication.
9º _Les Sermons inédits de Bourdaloue_, imprimés sur un manuscrit authentique; Paris, 1823, in-8º.
10º _Des Morceaux de grammaire générale_, dans les séances des _Écoles normales_ et la collection des _Mémoires de l'Institut_.
Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un rapport de l'abbé Sicard, l'un des membres de la Commission, chargée de l'examen du _Génie du Christianisme_[24], lu à la séance de la langue et de la littérature françaises de l'Institut, le 23 janvier 1811.
Voici les titres de l'abbé Sicard:
Prêtre de la Congrégation des Prêtres de la Doctrine chrétienne;
Chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris;
Directeur et instituteur en chef de l'École des Sourds-muets; administrateur de l'hospice des Quinze-Vingts et de l'Institution des Aveugles travailleurs;
Membre de l'Institut de France (Académie française); vice-président de la Société royale académique des sciences de Paris;
Membre des académies de Madrid, Luques, Livourne, Lyon, Troyes, Nancy, etc.
Chevalier de la Légion d'honneur après la première Restauration, en 1814, des ordres Saint-Wladimir de Russie, et de Wasa, en Suède, et de Saint-Michel de France.
NOTICES
SUR LES ÉLÈVES DE L'ABBÉ SICARD
MASSIEU ET CLERC.
CHAPITRE XVI.
MASSIEU.
Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions aux exercices publics de l'abbé Sicard!--Quelles étaient ses habitudes et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets de Rodez lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il est réclamé par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir finir ses jours dans cette ville.--Exercices publics des élèves du nouveau professeur.--Un journal de la localité publie des fragments de ses Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa mort et ses obsèques.
Jean Massieu naquit en 1772 au village de Semens près de Cadillac, département de la Gironde, de parents pauvres, qu'une fatalité singulière semblait poursuivre; ils avaient à leur charge cinq autres enfants atteints de la même infirmité. Celui-ci passa ses premières années à garder les moutons, il les comptait sur ses doigts, et quand le nombre dépassait dix, il le marquait sur son bâton et recommençait à compter.
Souvent il témoignait à son père le désir d'aller, comme ses petits camarades, apprendre à lire et à écrire à l'école. Et le père, dans son désespoir, tâchait de lui faire comprendre par signes que sa position exceptionnelle le lui interdisait. Le pauvre enfant avait beau insister pour qu'on lui débouchât les oreilles comme on débouche une bouteille, s'imaginant que c'était un innocent moyen capable de lever un pareil obstacle. Voyant que rien ne lui réussissait, il dérobe un livre, et se rend de lui-même à l'école. Que pouvait le maître pour cet intrus qui ouvrait le volume dont il parcourait les pages en remuant les lèvres par imitation?
Ensuite il essaya de former les lettres au hasard et gémit de se voir frappé d'impuissance.
Une heureuse circonstance devait bientôt tarir la source des larmes de notre pauvre sourd-muet.
Un citoyen charitable de la contrée, M. de Puymaurin, touché de son sort, l'emmène à l'Institution des sourds-muets de Bordeaux, dont Mgr de Cicé, archevêque de ce diocèse, avait confié la direction à l'abbé Sicard.
Agé de treize ans, il est admis.
Là ses progrès ne tardent pas à justifier l'opinion que son bienfaiteur avait conçue de lui.
Aussitôt que la nouvelle de la mort de l'abbé de l'Épée, directeur de l'École de Paris, fut parvenue à Bordeaux, le directeur, transféré à Paris, s'y fit accompagner de son élève favori sur lequel il fondait déjà de grandes espérances. Dans cet établissement, il obtint chaque jour, grâce à lui, de nouveaux triomphes sur l'opinion publique. Il fut nommé premier répétiteur de l'École par Louis XVI, le 4 avril 1790, confirmé par l'Assemblée constituante, le 21 juillet 1791; par la Convention nationale, le 7 janvier 1795 avec un traitement de 1,200 fr. (ce qui était assez beau pour l'époque); et par le ministre de l'intérieur Lucien Bonaparte, le 22 septembre 1800.
Ses succès le remplirent d'une si grande joie que, par ses gestes énergiques, il ne cessait d'exprimer à son entourage ce qui se passait au fond de son âme. _Je pourrai_, disait-il dans son langage, _assurer enfin du pain à la vieillesse de ma mère_.
Il n'oublia jamais, en effet, sa famille, à laquelle il faisait passer exactement une bonne partie de ses épargnes. «Donner à ses parents, c'est leur rendre ce qu'on en a reçu.» Ce fut sa seule réponse aux observations qui lui étaient faites.
Son étrange plaidoyer devant la justice à l'occasion d'un vol dont il avait été victime, fit grand bruit dans le monde. Le voici tel que le donne la traduction littéraire du compte rendu d'un journal anglais, précédé de réflexions du rédacteur:
«Parmi les événements intéressants qui caractérisent ce siècle, la dénonciation de Jean Massieu, âgé de dix-huit ans, sourd-muet de naissance, n'est pas un des moins extraordinaires.
«Ce jeune homme, élève de l'abbé Sicard, successeur de l'abbé de l'Épée, dans le laborieux travail de répandre l'instruction parmi les sourds-muets, a plaidé sa cause en plein tribunal contre un voleur dont il avait failli être la victime et cela sans avoir besoin de l'aide d'aucun défenseur; il a écrit lui-même ce qui s'était passé avec la noble franchise de l'innocence et l'ingénuité d'un sauvage, fortement pénétré de l'idée des droits sacrés de la nature, comme si la nature l'avait elle-même chargé d'en rappeler le souvenir, d'en demander le redressement et d'en poursuivre la punition.
«Nous transcrivons ici ce monument vraiment curieux et original des succès de l'esprit humain, privé des moyens ordinaires d'instruction.
Jean Massieu a dit au juge:
«Je suis sourd-muet de naissance, je regardais le soleil du Saint-Sacrement, dans une grande rue, avec tous les autres sourds-muets. Cet homme m'a aperçu; il a vu un petit portefeuille qui sortait de la poche droite de mon habit: il s'est approché doucement de moi, et m'a pris le portefeuille. Heureusement ma hanche m'avait averti; je m'étais tourné vivement vers lui et il avait eu peur. Il jeta le portefeuille sur la jambe d'un autre homme qui le ramassa et me le rendit. Je saisis mon voleur par sa veste; je le contins avec force: il devint pâle, blême, tremblant. Je fis signe à un soldat de me venir en aide; je lui montrai le portefeuille en tâchant de lui faire comprendre que cet homme me l'avait volé. Le soldat a appréhendé au corps le voleur et l'a amené ici où je l'ai suivi. Je vous demande justice.
«Je jure devant Dieu qu'il m'a dérobé mon portefeuille; lui n'osera pas jurer devant Dieu.
«Je vous prie néanmoins de ne pas ordonner qu'on lui coupe la tête, il n'a pas tué; exigez seulement qu'on le fasse ramer aux galères.»
Le voleur convaincu n'osa pas nier le fait, il fut condamné à trois mois de prison à Bicêtre.
Ici il nous semble intéressant, avant de suivre notre célèbre sourd-muet dans sa modeste existence, de compléter le tableau de ses premières impressions et de ses premiers chagrins, tracé par lui-même, en réponse à une demande qui lui avait été adressée sur ce sujet:
«Je suis né à Semens, canton de Saint-Macaire, département de la Gironde.
«Mon père est mort en janvier 1791; ma mère vit encore.
«Nous étions six sourds-muets dans notre famille, trois garçons et trois filles.
«Jusqu'à l'âge de treize ans et neuf mois, je suis resté dans mon pays sans recevoir aucune espèce d'instruction; _j'étais dans les ténèbres_.
«J'exprimais mes idées par des signes manuels ou des gestes, dont j'usais pour correspondre avec mes parents, avec mes frères ou soeurs, et qui étaient bien différents de ceux des sourds-muets instruits. Les étrangers ne me comprenaient pas, quand je leur exprimais ainsi mes idées, mais les voisins me comprenaient assez.
«Je voyais des boeufs, des chevaux, des ânes, des porcs, des chiens, des chats, des végétaux, des maisons, des champs, des vignes, et, après avoir considéré tous ces objets, je m'en souvenais bien.
«Avant mon éducation, lorsque j'étais enfant, je ne savais ni lire ni écrire, je désirais lire et écrire. Je voyais souvent de jeunes garçons et de jeunes filles qui allaient à l'école; je désirais les y suivre et j'en étais très-jaloux.
«Je demandais à mon père, les larmes aux yeux, la permission d'aller à l'école; je prenais un livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme pour sortir, mais mon père me refusait la permission que je lui demandais, en me faisant signe que je ne pourrais jamais rien apprendre parce que j'étais sourd-muet.
Alors je criais très-fort. Je prenais encore ce volume pour le lire; mais je ne connaissais ni les lettres, ni les mots, ni les phrases, ni les périodes. Désespéré, je me mettais les doigts dans les oreilles, demandant avec impatience à mon père de me les déboucher.
«Il me répondait qu'il n'y avait pas de remède. Alors je me désolais. Un jour, je sortis de la maison paternelle, et j'allai à l'école sans en prévenir mon père: je me présentai au maître et lui demandai par gestes de m'apprendre à lire et à écrire, il me refusa durement et me chassa: ce qui me fit beaucoup pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais souvent à lire et à écrire; j'avais alors douze ans; j'essayais tout seul de former, avec une plume, des signes d'écriture.
«Dans mon enfance, mon père me faisait faire, matin et soir, mes prières par gestes; je me mettais à genoux, je joignais les mains et je remuais les lèvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient Dieu.
«Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est le créateur du ciel et de la terre. Dans mon enfance, j'adorais le ciel, parce que ne voyant pas Dieu, je voyais le ciel.
«Je ne savais ni comment j'avais été fait, ni si je ne m'étais pas fait moi-même. Je grandissais; mais si je n'avais connu mon instituteur, l'abbé Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon corps, car mon esprit était très-pauvre. En grandissant, j'aurais continué à croire que le ciel était Dieu.
«Alors les enfants de mon âge ne jouaient pas avec moi, ils me méprisaient; j'étais repoussé comme un chien.
«Je m'amusais tout seul à jouer au mail, au sabot, ou à courir juché sur des échasses.
«Je connaissais les nombres avant mon instruction; mes doigts me les avaient appris. Je ne connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes doigts, et quand le nombre dépassait _dix_, je faisais des _koches_ sur un morceau de bois.
«Dans mon enfance, mes parents me faisaient quelquefois garder un troupeau, et souvent ceux qui me rencontraient, touchés de ma situation, me donnaient quelque argent.
«Un jour, un monsieur (M. de Puymaurin), qui passait, me prit en affection, me fit venir chez lui et me donna à manger et à boire.
«Ensuite, étant parti pour Bordeaux, il parla de moi à l'abbé Sicard, qui consentit à se charger de mon éducation.
«Le monsieur en question écrivit à mon père, qui me montra sa lettre, mais je ne pus pas la lire.
«Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle contenait; ils m'apprirent que j'irais à Bordeaux. Ils croyaient que c'était pour apprendre à être tonnelier. Mon père me dit que c'était pour apprendre à lire et à écrire.
«Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque nous y arrivâmes, nous allâmes visiter l'abbé Sicard que je trouvai très-maigre.
«Je commençai à former des lettres avec les doigts. Au bout de quelques jours, je pus écrire un certain nombre de mots.
«Dans l'espace de trois mois, je sus écrire plusieurs mots; dans l'espace de six mois, je sus écrire quelques phrases. Dans l'espace d'un an, j'écrivis bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois, j'écrivis mieux et je répondis bien aux questions que l'on me faisait.
«Il y avait trois ans et six mois que j'étais avec l'abbé Sicard, quand je partis avec lui pour Paris.
«Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu comme les _entendants-parlants_.
«Cependant j'aurais fait de plus grands progrès, si un sourd-muet ne m'avait inspiré une grande crainte qui me rendait malheureux.
«Ce sourd-muet, qui a un ami médecin, me dit que ceux qui n'avaient jamais été malades depuis leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et que ceux qui l'avaient été souvent pouvaient vivre très-vieux.
«Me souvenant alors de n'avoir jamais été bien malade depuis mon âge de raison, je crus longtemps que je ne pourrais vivre vieux, et que je n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq, ni cinquante ans.
«Ceux de mes frères et soeurs qui n'avaient jamais été malades depuis leur naissance sont morts depuis qu'ils ont commencé à l'être.
«Mes autres frères et soeurs qui avaient été souvent malades se sont rétablis.
«Sans mon absence de toute maladie et la croyance où j'étais que je ne pourrais pas vivre vieux, j'aurais étudié davantage, et je serais devenu aussi savant qu'un véritable entendant-parlant.
«Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je n'aurais pas craint la mort, et j'aurais été toujours heureux.»
Mme V. C. lui demandait un jour, devant plusieurs personnes: «Mon cher Massieu, avant toute instruction, que croyais-tu que faisaient ceux qui se regardaient et remuaient les lèvres?
«Je croyais, répondit-il, qu'ils _exprimaient des idées_.
«_D._ Pourquoi croyais-tu cela?
«_R._ Parce que je m'étais souvenu qu'on avait parlé de moi à mon père et qu'il m'avait menacé de me punir.
«_D._ Tu croyais donc que le mouvement des lèvres était un moyen de communiquer les idées?
«_R._ Oui.
«_D._ Pourquoi ne remuais-tu pas alors les lèvres pour nous communiquer les tiennes?
«_R._ Parce que je n'avais pas assez regardé les lèvres des parlants, et qu'on m'avait dit que _mes bruits étaient mauvais_. Comme on m'assurait que mon mal était dans les oreilles, je prenais de l'eau-de-vie, j'en versais dans l'une et dans l'autre et je les bouchais avec du coton.
«_D._ Savais-tu ce que c'était qu'entendre?
«_R._ Oui.
«_D._ Comment l'avais-tu appris?
«_R._ Une parente entendante qui demeurait dans notre maison m'avait dit qu'elle voyait avec les oreilles une personne qu'elle ne voyait pas avec les yeux, lorsque cette personne venait visiter mon père.
«Les entendants voient la nuit avec les oreilles les personnes qui marchent près d'eux.
«Le _marcher nocturne_ distingue les personnes et dit leur nom aux entendants.»
On voit, par le style de ces réponses, qu'il a fallu les copier et les conserver exactement pour les transmettre au public.
«A quoi pensiez-vous, lui demanda la même dame, pendant que votre père vous faisait rester à genoux?
--«Au ciel.
--«Dans quelle intention lui adressiez-vous une prière?
--«Pour le faire descendre de nuit sur la terre, afin que les herbes que j'avais plantées crussent, et pour que les malades fussent rendus à la santé.
--«Était-ce des idées, des mots, des sentiments dont vous composiez votre prière?
--«C'était le coeur qui la faisait, je ne connaissais encore ni les mots, ni leur valeur.
--«Qu'éprouviez-vous alors dans le coeur?
--«La joie, quand je voyais que les plantes et les fruits croissaient; la douleur, quand je voyais leur _endommagement_ par la grêle, et que mes parents malades ne guérissaient pas.»
Son père lui avait montré une grande statue dans l'église de son village; elle représentait un vieillard à longue barbe, tenant un globe dans sa main, et il croyait que ce vieillard habitait au-dessus du soleil.
«Saviez-vous, lui demanda-t-on, qui a fait le boeuf, le cheval, etc.?
--«Non, et pourtant j'étais bien curieux de _voir naître_: souvent j'allais me cacher dans les fossés pour attendre que le ciel descendît sur la terre afin d'assister à la naissance des êtres; je voulais bien voir cela.
--«Quelle fut votre pensée lorsque M. Sicard vous fit tracer, pour la première fois, des mots avec des lettres?
--«Je pensais que les mots étaient les images des objets que je voyais autour de moi; je les apprenais de mémoire, avec une vive ardeur. Quand j'avais lu le mot _Dieu_, et que je l'avais écrit à la craie sur l'ardoise, je le regardais très-souvent, car je croyais que Dieu causait la mort et je la craignais beaucoup.
--«Quelle idée aviez-vous donc de la mort?
--«Je pensais que c'était la cessation du mouvement, de la sensation, de la _manducation_, de la tendreté de la peau et de la chair.
--«Pourquoi aviez-vous cette idée?
--«J'avais vu un mort.
--«Pensiez-vous que vous deviez toujours vivre?
--«Je croyais qu'il y avait une terre céleste et que le corps était éternel.»
On se rappelle combien de fois les définitions de Massieu ont électrisé l'assemblée qui se pressait autour de son illustre maître et comment, volant de bouche en bouche, elles ont fait le tour du monde.
_Reconnaissance_ définie, entre autres, _la mémoire du coeur_.
Pourtant, cette définition donnée par Massieu n'est point, selon nous, parfaite, puisqu'on peut dire avec non moins de fondement de la _haine_ qu'elle est également la mémoire du coeur. Ah! si le sourd-muet avait ajouté: _d'un coeur honnête!_ à la bonne heure!
En dépit de la froide logique, cet élan de l'âme de Massieu n'en fut pas moins applaudi à outrance et il a même passé en proverbe.
On remarqua aussi sa définition de _la difficulté_: c'est une _possibilité avec obstacle_.
Interrogé en 1815 sur le meilleur gouvernement, il répondit sans hésiter: c'est le gouvernement paternel.
N'eût-on pas dit que, dans l'état des choses d'alors, la prudence était venue jusqu'à lui se mettre de moitié avec la confiance?
«Quelle différence, lui demanda-t-on un jour, faites-vous entre Dieu et la nature?
--«Dieu, répondit-il, est la tête invisible de l'univers, la main mystérieuse du monde, le moteur de la nature, le créateur du ciel et de la terre, le soleil de l'éternité, le premier être, l'être suprême, l'être par excellence, le seul grand, le seul puissant, le _Très-Haut_.
«Il a été le créateur de toutes choses.
«Les premiers êtres sont sortis de son sein. Il leur a dit: vous ferez les seconds; vous en produirez d'autres, mes volontés sont des lois; l'ensemble de mes lois, c'est la nature.»
Voici les réponses qu'il fit aux trois questions suivantes:
«Qu'est-ce que Dieu et l'éternité?
«Dieu est l'être nécessaire, l'horloger de la nature, le machiniste de l'univers et l'âme du monde.
«L'éternité est un jour sans hier ni lendemain.»