Kourroglou

Chapter 7

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Daly-Mehter se leva, prit le bidon de l'écurie, et s'en fut au cellier de Kourroglou. Ayant rempli le bidon, il le rapporta, le mit devant Hamza et lui dit: «Bois, tête chauve.» Hamza remplit un vase jusqu'au bord, et le tendit à Daly-Mehter. «Seigneur, essaie le premier; que je voie comment tu bois.» Daly-Mehter vida le vase jusqu'à la dernière goutte, et dit: «Voici la manière de boire.» Hamza remplit le vase à son tour, et l'ayant approché de ses lèvres, il donna une secousse si adroite, qu'il répandit tout le breuvage par-dessus son épaule, sans que Daly-Mehter s'en aperçût. De cette manière, il grisa si bien l'écuyer, que ce dernier à la fin tomba comme mort sur le plancher. Hamza dit dans son coeur: «Il n'est pas convenable que je me montre sous ces haillons.» Il ôta donc ses vieux habits, et ayant dépouillé Daly-Mehter, il changea de vêtements avec lui. Il trouva dans la poche de l'ivrogne la clé de la chaîne de Durrat, conduisit le cheval hors de l'écurie, lui mit la selle sur le dos, et s'en fut comme une étoile Filante sur la route qui conduisait au camp de la tribu de Haniss.

Kourroglou vint de bonne heure à l'écurie; il n'avait point de ceinture, car il sortait du harem. Il regarda et vit Kyrat à sa place ordinaire, mais Durrat avait disparu. Il devina, tout de suite que la tête chauve l'avait volé. Il appela l'écuyer. Daly-Mehter se releva, se frotta les yeux, et salua. «Vilain, que signifient ces haillons que je vois sur toi? Quel est ce tour de jongleur?»

Le pauvre écuyer regardait ses habits, et n'en pouvait croire ses yeux. «Où est Durrat?--Seigneur, Hamza doit l'avoir emmené pour le promener ou le faire boire.--Ne le disais-je pas, que c'était un voleur de chevaux? Vite, que l'on selle Kyrat!»

Kourroglou, armé, monta au sommet de la plus proche montagne, sur laquelle ses sentinelles avancées étaient postées; il examina le pays, à l'aide d'un télescope, jusqu'à ce qu'il découvrit enfin le fuyard. Il le vit volant comme une flèche vers ses tentes.

Il fut transporté de rage et rugit sur la montagne: «Misérable voleur, où fuis-tu, où fuis-tu? Tu peux aller aussi loin que Istambul; je t'y suivrai, et je m'emparerai de toi.»

La voix de Kourroglou, quand il était en colère, pouvait s'entendre à un mille de distance. Hamza la reconnut de loin, et dit: «O père céleste, la vie est douce: Malheur, malheur à moi!» Il regarda devant lui, et vit un village à peu de distance. Il dit dans son coeur: «Si je pouvais gagner ce village, mon âme pourrait encore être sauvée.» On voyait un profond ravin à l'entrée du village. «Qui peut dire, pensa Hamza, si, avant que j'aie atteint ce village, Kourroglou n'aura pas _brûlé mon père!_»

Au fond du ravin se trouvait un moulin; le meunier était absent, et les roues restaient oisives. Hamza y courut, attacha la bride de Durrat à la porte, et entra dans le bâtiment désert. Là, il trouva la robe du meunier qu'il mit sur lui, et il se frotta de farine de la tète aux pieds.

On sait que lorsqu'un homme a fait une course rapide, ses yeux sont comme couverts d'un brouillard, et que sa vue n'est pas très-claire pendant quelque temps. Kourroglou ne reconnut pas Hamza, et demanda: «Meunier, où est le cavalier qui monte le cheval attaché à ta porte?

--O mon agha! le cavalier s'est précipité ici, saisi d'une telle crainte, qu'il a couru sa cacher sous la roue.»

Kourroglou, tout tremblant de rage, descendit de cheval: «Tiens mon cheval.» Il tira alors son poignard, et courut à la recherche du voleur. Kyrat avait cette qualité, qu'il obéissait en toute chose à quiconque le recevait en dépôt de la main de Kourroglou. Il se laissa guider comme un enfant. Hamza, qui n'était pas sot, jeta la robe de meunier à bas, et sauta sur Kyrat. Il essaya d'un temps de galop, et revint attendre tranquillement Kourroglou, qui, ayant tourné sens dessus dessous tout ce qu'il y avait dans le moulin, et n'y trouvant pas une âme, sortit et vit Durrat à la porte. Aux pieds de Durrat, la robe du meunier gisait par terre; un peu plus loin on voyait le victorieux Hamza sous sa propre forme, monté sur Kyrat. Il pensa dans son coeur: «J'ai fait là un marché capital! plaise à Dieu que je ne le regrette pas quand il sera trop tard!» Et il s'écria: «Hamza-Beg!--Quel est ton plaisir, noble guerrier?--Nous allons revenir à la maison, mais nous irons au pas, les chevaux sont fatigués.--Où dis-tu que tu veux aller?--A Chamly-Bill. Tu m'as offensé sans raison; et je suis venu le chercher en personne.--Ne plaisante pas davantage, Kourroglou. J'ai cherché le cheval dans le ciel, mais, Dieu soit loué, je l'ai trouvé sur la terre. Tu as daigné me faire présent de Kyrat, de ta propre main. Puisses-tu jouir d'une vie et d'un bonheur sans fin! Seulement ne me demande pas de te suivre.--Je t'en conjure, je l'en prie, Hamza, je deviendrai ton esclave! Dis, sont-ce des richesses, un cheval, une femme, que tu convoites? Guerrier, je te jure que tu auras toute chose en abondance. Tu as le choix; tout ce que je possède t'appartient.--Je ne serai pas la dupe de ta ruse. Ce que je désire ne t'appartient pas: je te ferai connaître la vérité. J'aime la plus jeune des filles de Hassan-Pacha, qui a promis de me la donner pour femme, en échange de Kyrat. Depuis six mois et plus, je languissais de désespoir a Chamly-Bill. Maintenant regarde, j'emmène Kyrat, et tu es toi-même la cause de mon bonheur. Puisses-tu vivre heureux et longtemps! Je m'en vais prendre femme.--Hamza-Beg! rends-moi seulement le cheval, et je t'apporterai sur mon sabre la tête de Hassan-Pacha.--Ce serait une conduite basse de ma part; quelle preuve de courage montrerais-je aux yeux de ma fiancée?»

Les prières et les promesses de Kourroglou ne servirent à rien. Hamza jura par la plus pure essence de Dieu qu'il ne rendrait pas le cheval. Kourroglou poussa un profond soupir du fond de sa poitrine, et dit: «Hamza-Beg! permets-moi de chanter un air qui me vient à la mémoire.»

_Improvisation_.--«Sans Kyrat, la vie et le monde ne sont qu'un fardeau pour moi. Pauvre Kourroglou! maintenant que Kyrat a quitté tes mains, tu dois te frapper la tête de douleur, Kourroglou!»

Hamza regardait Kourroglou pendant que celui-ci continuait de chanter ainsi:

_Improvisation_.--«Tu as dû demander Kyrat à Dieu même. La queue de Kyrat était un bouquet de fleurs. Monter sur lui c'était monter le bonheur en personne. O Kourroglou! que Dieu le le rende! Je me noie dans une mer profonde; le chagrin de la perle de Kyrat se pose comme une pierre sur mon âme, et m'entraîne dans l'abîme. Je suis un paysan, un meunier, loin de moi cette épée, Kourroglou, tu devras maintenant crier «du blé, du blé[27]!»

[Footnote 27: C'est un cri par lequel les meuniers sur la plate-forme de leur moulin font connaître qu'ils n'ont plus rien à moudre.]

Kourroglou avait l'air d'un fou, il disait: «Sans Kyrat je ne mérite pas d'être un guerrier.»

Hamza dit: «O Kourroglou! tes paroles ont brûlé mon foie. Va à Chamly-Bill, et demeure en repos pendant six mois. A la fin de ce temps, tu peux prendre l'habit d'un Aushik[28], et venir au camp de la tribu de Haniss. Je vais y mener Kyrat, et j'épouserai la fille du pacha; mais je te jure que de même que j'ai reçu Kyrat de tes propres mains, de même je te rendrai de mes propres mains les rênes et le cheval.--Comment puis-je savoir, ô Hamza-Beg, si tu es sincère ou non dans tes paroles?--Je jure par le plus pur être de Dieu. J'ai l'âme noble, et je te le répète encore, je conduirai moi-même Kyrat par la bride, et je te le rendrai.»

[Footnote 28: Chanteur improvisateur.]

Cela dit, il tourna la tête de Kyrat, et s'en fut vers le camp de la tribu de Haniss. Kourroglou contempla son bien-aimé cheval jusqu'à ce qu'il eût disparu dans l'éloignement. Triste, et les yeux baissés, il retourna sur ses pas et monta sur Durrat. Tous les bandits étaient sortis de Chamly-Bill afin de voir quelle figure ferait Hamza, ramené par Kourroglou; mais quand ils virent leur chef seul et monté sur Durrat, ils se dirent entre eux: «Kourroglou aura été attrapé par cette adroite tête pelée.» Ils eurent peur de la colère de Kourroglou, et se dispersèrent dans toutes les directions. Chacun d'eux comme un rat, se cacha dans quelque trou. Ayvaz seul fut assez hardi pour parler, et dit: «Agha, tu as fait un bon marché; Durrat pour Kyrat! As-tu pris le voleur?--Va-t'en, sot enfant!» Le jeune homme effrayé s'éloigna.

Kourroglou s'en fut dans le harem, et, pendant les six mois qui suivirent, il ne bougea pus de la chambre de Nighara. Au bout de ce temps, il dit: «Nighara, Hamza m'a fait une promesse: il faut que j'aille là-bas et que j'y meure ou que je revienne avec Kyrat.»

Il se leva, revêtit l'habit d'un Aushik, et, après avoir pris congé de sa femme, il partit.

En s'approchant du camp des Haniss, il se préparait à passer une large rivière, quand il remarqua sur le sable la trace des pieds d'un cheval qui l'avait franchie en un saut, d'une rive à l'autre. Il dit dans son coeur: «Nul cheval au monde, excepté mon Kyrat, ne pourrait accomplir une chose semblable. Hamza a dû venir ici avec lui.»

Étant entré dans le camp, il mit un temps considérable à faire le tour des tentes nombreuses et des cordes tendues qui en marquaient les limites. Fidèle à son rôle, il chantait tout le temps de sa plus belle voix, charmant et égayant tous ceux qu'il rencontrait; et toutes ses chansons étaient à l'éloge du cheval.

Cette nouvelle parvint bientôt aux oreilles du pacha; ce seigneur était de mauvaise humeur, parce que depuis le jour où Kyrat lui avait été amené par Hamza, il n'avait pu encore monter ce cheval, qui était attaché dans l'écurie et ne souffrait que personne s'approchât de lui, si ce n'est Hamza-Beg. Le pacha ordonna que Kourroglou fût amené en sa présence. Il lui fit un accueil gracieux, et lui permit de s'asseoir dans sa tente. «On dit que tu es habile dans l'art de louer les chevaux: tu arrives justement dans un lieu où tu peux voir une écurie qui n'a pas sa pareille dans tout l'univers.» Kourroglou eut peur que Hamza-Beg ne le trahit; il regarda, et, voyant que ce dernier était absent, il chanta l'éloge suivant:

_Improvisation_.--«Laissez-moi chanter l'éloge d'un cheval arabe. Sa crinière doit être comme si elle était de fils de soie; ses pieds ne doivent pas être charnus. Ils sont exactement entourés de peau; ses sabots ont l'air d'avoir été tournés; ses fers ne doivent pas peser plus d'un okha d'argent; il doit être robuste et d'une taille moyenne; son cou doit être long, mince et uni comme un ruban. Quand on le sort de l'écurie, il bondit et se joue de mille manières.»--Bravo, Aushik! cria le pacha, je n'ai jamais entendu louer le cheval avec tant de _méthode_. Le célèbre Kyrat qu'Hamza-Beg m'a amené possède toutes les qualités que tu as énumérées; mais de quel usage est-il pour moi? Il est si méchant et si fou, que je ne puis pas le monter.

Kourroglou dit: «Longue vie au pacha! un cheval fou est le meilleur à monter.--Pour quelle raison?»

Kourroglou chanta ainsi:

_Improvisation_.--«Un noble cheval marche hardiment, comme s'il cherchait à renverser son cavalier. Il secoue ses oreilles et tire si fort les rênes que le cavalier doit le tenir ferme et ne donner aucun repos à ses mains. Le cheval d'un guerrier-bélier doit être fou comme son maître.»

Le pacha appela ses serviteurs: «Faites venir Hamza-Beg devant moi. Je désire qu'il écoute ces belles louanges du cheval.»

Hamza-Beg avait épousé la plus jeune fille du pacha, et il avait été élevé au rang de grand vizir.

Il vint, vêtu d'un riche habit de fourrure; son turban était du plus beau cachemire, et il avait une suite de trois cents hommes.

Il entra, et, saluant à peine de la tête le pacha, il s'assit sans qu'on le lui dit et s'étendit sur son siége.

Kourroglou fut grandement surpris de voir tant de splendeur et de gravité dans un homme qui, six mois auparavant, n'était qu'un marmiton. Il se leva humblement de sa place et fit un profond salut. Un frisson glacial courut sur toute sa peau, et, en saluant, il plaça la main sur son coeur. Ce geste signifiait: Hamza-Beg! sois miséricordieux et ne me trahis pas! Hamza-Beg, en réponse, plaça la main sur ses yeux, ce qui voulait dire: «Ne crains rien et prends patience[29]!»

[Footnote 29: La conversation par signes est portée à une grande perfection en Perse. Je me rappelle qu'une fois, pendant ma visite à un certain beglerberg, on lui amena un coupable qui ne voulait pas avouer sa faute. Le beglerberg ordonna d'apporter les fouets et les felakas. «Je jure que je suis innocent», s'écria l'accusé, croisant sur sa poitrine ses deux poings fermés avec un seul doigt levé en avant. Les exécuteurs étaient prêts, regardant le beglerberg, qui, de son côté, fixait les yeux sur la poitrine de l'accusé: «Tu es coupable, drôle, s'écria-t-il.--Sur ta tête bienheureuse, je suis innocent», répondit l'accusé, croisant ses poings comme auparavant, avec cette différence qu'il y avait deux doigts au lieu d'un projetés en avant. Ils continuèrent ainsi, l'accusé après chaque menace du beglerberg, croisant ses mains sur sa poitrine avec toujours plus de doigts levés. Enfin, quand après une nouvelle protestation, il eut mis ses mains sur sa poitrine avec tous les doigts étendus, le beglerberg dit: «Allons, laissez-le aller. Peut-être est-il réellement innocent. Retourne à ta maison, et fais que je n'entende pas de plaintes contre toi.» Quand je quittai la maison du beglerberg, je remarquai que mes domestiques riaient et chuchotaient entre eux, et j'obtins d'eux l'explication suivante: l'accusé avait fait d'abord entendre au beglerberg qu'il lui donnerait un tuman, s'il voulait le renvoyer; ensuite il lui en avait promis deux, trois et ainsi de suite; mais il n'obtint son pardon que lorsqu'il eut promis de payer dix tumans. (_Note de M. Chodzsko._)]

Le pacha dit: «Nul doute que l'Aushik ne soit lui-même un bon cavalier.» Il se tourna vers Kourroglou et dit: «Aushik, serais-tu dans le cas de monter mon cheval?» Kourroglou se mit à pleurer et à se plaindre de ce qu'on voulait, sans doute, lui donner quelque cheval fou qui le tuerait et rendrait ses enfants orphelins. Le pacha dit: «N'aie pas peur. Tu auras deux cents tumans de moi. Si le cheval te tuait, l'argent serait remis à ta veuve et à tes orphelins, comme le prix de ton sang. Si tu peux descendre vivant de dessus son dos, je te donnerai l'argent comme récompense.» Kourroglou dit: «Puisse le pacha nager dans le bonheur, et puisse son règne être long! Je suis content. Si je meurs, puisses-tu vivre de longs jours, seigneur!» Le pacha donna ordre au vizir d'aller chercher Kyrat.

Le rusé Hamza-Beg pourvut à tout: voyant que Kourroglou n'avait point d'armes avec lui, il réussit, en sellant Kyrat, à cacher une massue sous les housses et suspendit un sabre au pommeau de la selle. Il le brida ensuite et lui noua la queue. Six hommes suffisaient à peine pour conduire Kyrat hors de l'écurie, tant il était devenu gras et sauvage, après six mois de repos. L'écume jaillissait de ses naseaux. Kourroglou vit tout et chanta:

_Improvisation_.--«O toi que j'ai eu pour la première fois entre mes mains dans le Turkestan, viens, Kyrat, viens, bonheur de ma vie! Tu es tombé entre les mains d'un vilain. Viens, Kyrat, toi la plus chère de toutes les choses de ma vie, viens! J'ai pour toi un mors fait avec quinze livres de fer. Quand tu es courroucé, tu ne touches pas à ta nourriture de trois jours; tu ne bronches pas dans une course de quarante milles. O Kyrat, toi, la plus chère des choses de ma vie, viens!»

Le pacha dit: «Aushik, ma patience est épuisée; je t'ordonne de monter ce cheval à l'instant même.»

Kourroglou dit: «Je suis sûr que le cheval me tuera. Béni soit le sel que tu m'as donné; sois le protecteur de mes pauvres orphelins!...--Tu peux te tranquilliser; il ne te tuera pas. Je te recommande à la protection des quatre premiers khalifes.» En disant ces mots, le pacha mit dans le sein de Kourroglou la bourse promise, avec les deux cents tumans. Ce dernier dit: «Longue vie au pacha!» et il alla vers Kyrat. Hamza-Beg lui tendit les rênes de ses propres mains, et lui dit tout bas: «Guerrier, la parole d'un guerrier est une parole. La promesse que je t'ai faite il y a six mois est remplie.» Kourroglou lui dit à l'oreille: «Pour cette conduite généreuse, je te jure, aussi longtemps que j'aurai un morceau de pain, je le partagerai avec toi.» Hamza-Beg dit: «Prends le sabre suspendu à la selle, attache-le à ta ceinture, tu trouveras aussi une massue sous les housses.» Kourroglou monta sur Kyrat, ceignit le sabre, et, tirant la massue, il la fit tourner au-dessus de sa tête. Hamza-Beg recula, comme s'il était effrayé, et se cacha dans la foule. Quand Kourroglou sentit Kyrat sous lui, il devint si joyeux, qu'il perdit toute sa raison et sa présence d'esprit. Il faisait trotter le cheval dans toutes les directions. Le pacha le rappela: «Aushik, donne-moi le cheval; il me paraît très-doux, ce matin: laisse-moi essayer de le monter.» Kourroglou dit dans son coeur: «Je te laisserais plutôt monter sur mon propre cou;» et il ajouta tout haut: «Pacha, permets-moi de te chanter un air, d'abord; ensuite, je descendrai.».

_Improvisation_.--«Ce cheval peut courir, en un jour, d'Ardibil à Kashan. Qu'importe le sultan, qu'importent tous les pachas à celui qui est monté sur ce cheval? Ce cheval ne s'arrête que tous les trente fersakh. O toi, bonheur de ma vie, tu es encore à moi.

«Il a franchi une grande rivière; j'ai reconnu l'empreinte de ses pas. Oh! je baiserai chacun de tes sabots, je baiserai tes deux yeux brûlants. Je remercie Dieu de te revoir, ô mon Kyrat, bonheur de ma vie; tu es encore à moi.»

Le pacha dit: «Aushik, fais-le galoper encore une fois, je te regarde comme un habile cavalier.» Kourroglou passa deux fois au galop près de l'endroit où était le pacha. «Bien, maintenant donne-le-moi, je veux l'essayer moi-même.--Pacha, tu ne le monteras pas.»

Le pacha se tourna vers Hamza-Beg, et dit: «Ce fou ne veut pas me rendre le cheval. Si c'était Kourroglou lui-même?» Hamza-Beg répondit: «Comment puis-je le dire?--N'as-tu donc pas vu le bandit durant ton séjour à Chamly-Bill?--Je ne l'ai pas vu. Mes yeux aussi bien que mon esprit ont été occupés tout le temps à trouver quelque moyen de dérober Kyrat. Ce Kourroglou a plusieurs milliers de braves guerriers comme lui; qui pourrait jamais tous les connaître?» Le pacha, tournant son visage vers Kourroglou, dit: «Allons, amène ici le cheval, je veux le monter maintenant.» Kourroglou dit: «Santé au pacha! un air me vient dans la tête; écoute-moi:

_Improvisation_.--«Une course sur un cheval bai porte toujours bonheur. Le coeur du cavalier met en lui ses délices. Ses genoux sont noirs, son cou vous rappelle le cou du chameau _bagyar_[30]. Le coeur met en lui ses délices. Quand il marche, son pas est comme le pas du chameau _kosahk_[31]; quand il est en bon état, son dos doit être aussi large que sa poitrine, et la distance entre ses jambes de derrière est telle qu'un archer peut s'asseoir entre pour tendre son arc. Le coeur met ses délices en lui.»

[Footnote 30: Espèce de chameau très-estimée en Perse.]

[Footnote 31: Autre espèce de chameau.]

Le pacha dit: «Tu deviens trop familier, Aushik. Je t'ai déjà dit que nous en avions assez; descends. Je désire monter Kyrat moi-même.» Kourroglou sourit avec mépris, et dit:

«Pacha sans cervelle! je couvrirai ton turban de boue! Comment peux-tu penser à monter ce coursier? il a plus d'esprit que toi.» Le pacha dit: «Hamza-Beg, dis-lui de descendre.--Je le lui ai dit, mais il refuse d'obéir. J'ai peur, en vérité, que cet homme ne soit Kourroglou. Pourquoi lui as-tu donné le cheval?» Le pacha dit: «Allons, vite, descends, Aushik, es-tu sourd?» Kourroglou dit: «Pacha, je me rappelle un air; écoute-moi:

_Improvisation_.--«Le cheval est à moi. Je ferai couvrir son précieux dos de housses de soie. Je le ferai baigner dans toute une rivière de vin rouge. C'est l'élu de Kourroglou, l'élu entre cinq cents chevaux. Le coeur met en lui ses délices. Quand le chef des palefreniers, Daly-Mehter, s'approche de lui, il se lève sur ses jambes de derrière, et le palefrenier, pour le panser, est obligé de le frapper sur la bouche avec un bâton.»

«Alors tu es Kourroglou, s'écria le pacha; j'en remercie Dieu! Je t'ai cherché dans le ciel, et je t'ai trouvé sur la terre. Je vais te faire mettre en pièces ici, de telle sorte qu'il ne reste pas de traces de toi sur la terre.»

Hamza-Beg, voyant que la querelle s'échauffait et que les choses, selon toute apparence, deviendraient pires encore, se retira pour voir à quelque distance comment elles finiraient. Le pacha cria: «Hamza-Beg, viens là, voici Kourroglou!» Hamza-Beg répliqua: «Oui, tu l'as dit; mais que puis-je faire contre lui? Ne t'ai-je pas conseillé de ne pas lui mettre le cheval entre les mains?» Le pacha fut épouvanté, mais il continua d'appeler Kourroglou, lui ordonnant de descendre. Kourroglou chanta ainsi:

_Improvisation._--«Hassan-Pacha, ne te fie pas trop à ton pouvoir. J'ai plus d'un serviteur qui te vaut. Que te servira de gravir des montagnes et des rochers? Crois-moi, le pied de ton cheval ne passera jamais sur mes chemins. Aghas, sultans! regardez le vaste désert. J'aurai vos corps enveloppés de la tête aux pieds dans la pourpre du sang. Je vous tuerai tous avant de revoir Ayvaz. Mes serviteurs portent de lourds djezzairs[32] sur leurs épaules. Montrez-moi le héros qui puisse tendre mon arc. Avancez, héroïques béliers! voyons si vous pouvez frapper un bouclier avec vos têtes. Je puis mâcher le fer et le cracher ensuite vers le ciel. Je suis le seigneur de Chamly-Bill et de ses montagnes couvertes sur leurs crêtes de neiges aux mille couleurs. Je compte mille hommes de chaque tribu sous ma bannière. Je puis seul montrer cent mille ingénieuses devises.»

[Footnote 32: Longue arquebuse appelée aussi shamtal; elle porte à une grande distance.]

Le pacha commanda alors à ses hommes de le saisir. Kourroglou, sur cela, s'écria: «O Ali!» Et tirant l'épée du fourreau, il fondit sur les nomades, comme un loup affamé sur un troupeau. Des monceaux de cadavres s'élevèrent autour de lui, et le pacha prit la fuite. Kourroglou dit dans son coeur: «Hamza-Beg m'a rendu de tels services qu'il faut que je lui montre ma gratitude d'une manière sensible. Je tuerai son beau-père, afin qu'il règne désormais sur la tribu de Haniss.» Alors, donnant de l'éperon à Kyrat, il atteignit le pacha, et d'un coup de son sabre il lui aplatit le crâne comme la tête d'un pavot. Hamza-Beg vit le sort de son maître, et, ôtant son turban, il se jeta sous les pieds de Kyrat, ce qui signifiait: Nous nous rendons; nous sommes tes prisonniers. Kourroglou dit: «Hamza-Beg, si j'ai tué le pacha, c'était seulement pour faire de toi son successeur. Si dans ton coeur tu as quelque autre désir, dis-le-moi, que je puisse l'accomplir.»

Kourroglou, ayant établi solidement l'autorité de son ami sur les tribus de Haniss, le quitta pour retourner à Chamly-Bill. En passant à travers les camps les plus éloignés, il jeta un regard dans l'intérieur de quelques tentes. Les eunuques en sortirent aussitôt, et lui reprochèrent la hardiesse avec laquelle il se permettait d'examiner l'intérieur des tentes qui formaient le harem de Hassan-Pacha. Kourroglou demanda si la femme de Hamza-Beg était là. «Elle y est,» fut la réponse. «Combien de filles avait Hassan-Pacha?--Sept; l'une d'elles est mariée à Hamza; les six autres ne sont pas mariées.--Amenez-les ici, et faites-les placer en rang; je désire les voir.» Quand ses ordres eurent été exécutés, il dit: «Celle-là seule peut partir; c'est la femme d'Hamza-Beg, et elle est pour moi une fille, une soeur.»