Chapter 6
Pendant ce temps, Kourroglou avait ôté sa robe et son turban de pèlerin; il avait mis son bonnet sur l'oreille, à la façon des dandys kajjares, rajusté les plis de son bel habit vert-olive, et noué gracieusement le cachemire qui lui servait de ceinture, et qui laissait voir le manche de son poignard couvert de gros diamants. Quand la vertueuse princesse vit le saint homme transformé en un superbe brigand à grandes moustaches, elle commença, non par s'enfuir, mais par faire attacher les pieds de la suivante qui s'était ainsi trompée, et sous prétexte qu'elle avait dû recevoir quelque baiser de cet imposteur, elle lui fit appliquer une vigoureuse bastonnade sur les talons, puis s'approchant de Kourroglou, qui essayait de justifier la suivante en se déclarant un _amoureux sans argent_, incapable de séduire personne par des présents, elle lui donna un grand coup de pied dans la poitrine. «Princesse, dirent les suivantes, c'est une pitié de te voir ainsi profaner ton joli pied contre la poitrine non lavée de ce misérable.--Taisez-vous, sottes filles, dit le bandit sans se déconcerter; vous ne savez pas que mon sein est plus précieux que le talon de votre maîtresse.»
Alors il prit sa guitare et improvisa:
«Je respire de ton jardin le parfum de la jacinthe et de la violette. Comme elles tu fleuris dans la solitude. Tu es une flèche au fond de mon coeur.»
Nighara était indignée. Kourroglou chanta encore:
«Tu es le fruit le plus frais dans les jardins du printemps; tu es le coing embaumé et la grenade vermeille, etc.»
Au lieu de s'adoucir à de tels compliments, la farouche Nighara fait un signe à ses femmes, et aussitôt une grêle de coups tombe sur l'audacieux. «Dieu vous préserve, s'écrie en cet endroit le rapsode, de tomber sous les ongles d'une femme irritée!»
En un instant les vêtements de Kourroglou volèrent en pièces: «Princesse, dit-il, si tu n'as pitié de moi, montre au moins quelque merci envers ces pauvres filles. Leurs mains deviendront calleuses à force de me battre.» La princesse dit à ses suivantes: «Allons prendre un peu de vin pour nous donner des forces, afin que nous puissions battre encore cet imposteur.» Mais en retournant vers son kiosque, elle regarda en arrière, remarqua les traits de Kourroglou, et le trouva beau. Aussitôt il oublia la cuisson des coups d'ongles et des coups de verges, reprit sa guitare et chanta:
«O Nighara aux yeux de gazelle, verrai-je ton sein se changer en pierre? Tu m'as renversé sur le visage. Puissent tes yeux être remplis de larmes!»
Nighara, qui ne pouvait détacher ses yeux de ce mâle visage, se fait apporter du vin.
«Fais remplir ton gobelet de mon sang, et bois-le,» lui chante encore Kourroglou.
En voyant boire du vin, Kourroglou, qui n'en avait pas goûté depuis son départ de Chamly-Bill, oubliait toutefois son désespoir amoureux «pour se lécher les lèvres.» Nighara, émue de pitié, lui fit apporter un bassin de baume _mumiah_, en disant: «Je ne désire pas ta mort; bois et va-t'en.»
Kourroglou goûta le baume, fit la grimace, et demanda du vin. «Ah! saint homme, tu bois la liqueur défendue par le Prophète, dit la princesse irritée de nouveau. Eh bien, nous t'en donnerons; mais tu danseras pour nous divertir; après quoi nous te battrons encore et te jetterons dehors.» Nighara disparaît, et revient avec ses femmes, qui apportent des tapis, des vins et des mets divers. On étend les tapis sur le gazon, on sert le festin au bord de la fontaine. La démarche de la princesse était pleine d'agréments et de grâces, et, malgré sa fureur, elle avait arrangé ou plutôt dérangé sa toilette pour être plus séduisante. Kourroglou chanta:
«O aghas, mes frères! Nighara est venue! Des larmes de joie coulent de mes yeux. L'Arménien aime sa croix, bien que son prophète ait souffert sur la croix! Voyez comme elle a orné ses cheveux noirs, auxquels elle a permis de tomber sur son cou délicat! Elle est venue!»
«Elle est venue pour m'apprendre la beauté. Nighara est venue pour tuer Kourroglou; elle est venue!»
La princesse le regardait toujours; mais, comme les femmes de chez nous, elle se montrait toujours plus cruelle pour se faire aimer davantage; seulement, ses façons d'agir étaient un peu plus énergiques. Elle le fit battre de nouveau, et cette fois si sérieusement, que Kourroglou, vaincu par la souffrance, _se roulait par terre_. Ne faut-il pas s'étonner ici de voir ce héros, dont la force fabuleuse détruisait des légions et se frayait un passage au milieu des armées, pousser la douceur et la soumission envers le beau sexe jusqu'à se laisser mettre en lambeaux, ni plus ni moins que n'eût fait Don Quichotte, le modèle de la chevalerie? Cet ensemble de force et de tendresse caractérise Kourroglou d'un bout à l'autre du poème. Enfin, n'en pouvant plus supporter davantage, mais ne voulant pas lever la main sur des femmes, il se jette dans la pièce d'eau, la traverse à la nage, en élevant sa guitare au-dessus de sa tête, et gagnant le milieu, où l'eau jaillissait d'un pilier de marbre, il s'assit en cet endroit.
Les femmes commencèrent à lui jeter des pierres, «O Belli-Ahmed! tu m'as trompé, pensait Kourroglou. Elle ne m'a jamais aimé.»
Alors il se mit à chanter, et là, vraiment, il lui dit de si belles choses, que son sein commence à palpiter, et qu'elle l'écoute «avec un plaisir toujours croissant.
«Le soleil est levé sur la colline de l'Orient. Elle est le jardin des fleurs. Les roses ouvrent leurs boutons sur ses joues. Que nul ennemi n'ose regarder dans le jardin de l'amant!... O Nighara! celui qui touchera ta ceinture une fois seulement deviendra immortel.»
CINQUIÈME RENCONTRE.
Le soir approchait. La fraîcheur de l'eau calmait les souffrances de Kourroglou. La princesse se dit: «Il répète sans cesse le nom de Kourroglou. Ah! si c'était lui-même! Parle, avoue la vérité, lui dit-elle, es-tu Kourroglou?» Et comme il l'assurait, elle reprit: «Kourroglou est, dit-on, de la même taille que mon père le sultan. Je vais te faire essayer sa robe royale. Si elle est trop longue pour toi, je ferai enfoncer des clous dans tes talons afin que tu deviennes plus grand. Si elle est trop courte, je te ferai couper les pieds. Si elle est trop large, je te ferai ouvrir le ventre, et on le remplira de paille pour te grossir.»
Kourroglou dit: «Tu me punis selon le code d'Abou-Horeyra. N'importe, j'essaierai la robe.»
Il sortit de l'eau, et Nighara, de ses propres mains, lui passa la robe. Elle semblait avoir été faite pour lui. Alors ils jetèrent leur main autour du cou l'un de l'autre, et entrèrent dans le pavillon, où, suivant la coutume turque, ils burent dans la même coupe. Alors la princesse dit: «As-tu amené ici ton fameux cheval Kyrat?--Oui, je l'ai amené.--Il faut donc que tu trouves pour moi un autre cheval aussi bon que Kyrat.»
Kourroglou voyant les progrès qu'il faisait dans le coeur de la princesse se mit à chanter:
«Humide, humide est la neige que l'on voit au sommet des grandes montagnes! Tes yeux brillants soufflent la fraîcheur sur mon coeur embrasé! Mon cher amour est couvert d'habits couleur de rose; elle est tout entière d'une teinte rose. L'eau qu'elle boit est aussi pure que l'azur du ciel. Ses yeux sont enivrés d'amour et de vin.
«Je suis Kourroglou. Ne suis-je pas libre de me promener dans ces bosquets? Je ne puis marcher en liberté dans le monde, car le monde est trop étroit pour moi.»
Kourroglou ayant combiné son plan avec la princesse, reprit ses habits de mollah et sortit du harem comme il y était entré. Il fut arrêté à la porte par les gardes, qui lui dirent: «Saint homme, puisque tu as accès auprès de la princesse, commande-lui, au nom du ciel, de nous faire toucher notre paie; car, depuis le départ du sultan son père, nous n'avons pas reçu une obole.
--Je vous jure que je vous ferai payer, dit Kourroglou, et, en attendant, pour lui marquer votre mécontentement, vous devez abandonner vos postes, et vous refuser à escorter la princesse.»
Ayant donné cet avis charitable, le fourbe retourne chez sa vieille hôtesse, et va ensuite acheter au bazar un beau poulain de trois ans, le ramène à l'étable, prépare lui-même la selle, et, au lever du soleil, en entendant les trompettes sonner pour annoncer une promenade de la princesse hors la ville, il paie magnifiquement sa vieille, lui conseille de se cacher afin de n'être point persécutée à cause de lui, et monté sur Kyrat, suivi par le poulain attaché à son étrier, il s'en va sur la route attendre Nighara, qui bientôt arrive dans son chariot. Il l'enlève des bras de ses femmes, la met en croupe et s'enfuit avec elle dans le désert. Là, tombant de fatigue, il s'étend sur le gazon et cède au sommeil. La princesse lui demande s'il compte dormir longtemps. «Mon sommeil est de deux sortes, lui dit-il. Le plus court est de trois journées, le plus long est de sept journées. Mais écoute, ma bien-aimée. Kyrat a le don de pressentir l'approche de mes ennemis. Quand l'ennemi se met en route pour me poursuivre, Kyrat hennit; quand l'ennemi est à moitié chemin, Kyrat devient inquiet et souffle avec ses narines; quand l'ennemi est tout près de se montrer, Kyrat gratte la terre et l'écume lui vient à la bouche.» La princesse se plaint vainement du long somme dont son amant la menace en plein désert et au milieu des dangers. Il faut que Kourroglou dorme ou qu'il périsse; à cette robuste organisation il faut un repos semblable à celui de la mort. Elle examine Kyrat avec inquiétude, et quand elle a vu signaler le départ et la marche de l'ennemi, quand elle a remarqué ses sabots grattant la terre et sa bouche couverte d'écume, elle éveille Kourroglou, ainsi qu'elle a été avertie par lui de le faire. Aussitôt il se lève, rattache les sangles de son coursier, fait monter Nighara sur l'autre, et attend de pied ferme le jeune sultan Burji, qui accourt à la délivrance de sa soeur Nighara. Kourroglou, par ses terribles chansons, porte l'épouvante dans le coeur des guerriers du prince, et bientôt, s'élançant au milieu d'eux, il les disperse comme un troupeau de gazelles. Mais Burji-Sultan, résolu à reconquérir sa soeur, s'élance seul contre lui. «Que faire? dit Kourroglou dans son coeur; si je tue le frère de ma bien-aimée, elle ne me le pardonnera jamais et remplira ma vie d'amertume.» Nighara se prend à pleurer. «O Kourroglou! je n'ai qu'un frère, ne le tue pas.--Mon amie, ne crains rien,» dit Kourroglou. Et, s'adressant au prince: «Le chef de tes écuries ne gagne pas le pain qu'il mange; il n'a pas seulement serré les sangles de ton cheval. Je t'avertis que tu roules sur ta selle. Descends et raccourcis tes sangles, tu combattras ensuite contre moi.»
Le Turc crédule descend pour arranger sa selle. Pendant ce temps, Kourroglou s'approche avec précaution, le renverse, s'assied sur lui et feint de vouloir le tuer. Burji pleure et se lamente: «Le sultan mon père n'avait qu'une fille et un fils; tu enlèves l'une, tu vas tuer l'autre. Toute la famille va être éteinte.--Je t'accorde la vie à condition que tu me donnes ta soeur en mariage. Je suis aussi savant qu'un mollah; j'ai lu les sept volumes des commentaires arabes sur le Koran; je sais par coeur toutes les formules usitées dans les mariages.» Le prince prononce avec lui la prière nuptiale consacrée par le Koran, et lui accorde sa soeur. Kourroglou le relève, l'embrasse au front, et lui dit: «Désormais, au nom et par l'autorité du sultan Murad ton père, je gouverne et règne à Chamly-Bill. Où aurait-il trouvé un meilleur parti pour sa fille?»
En continuant leur route vers Chamly-Bill, Kourroglou et Nighara traversent encore quelques aventures. Ils pénètrent dans le camp d'un jeune Européen qui tombe amoureux de Nighara, et veut l'enlever à son époux. Kourroglou est forcé de détruire sa suite et de piller ses trésors; il est même au moment de le tuer pour lui apprendre à vivre, lorsque Nighara, touchée de l'amour de ce jeune homme, le fait sauver, et menace Kourroglou d'avaler un poison mortel caché dans l'anneau qu'elle porte au doigt s'il n'abandonne pas sa poursuite. Kourroglou se soumet, et continue son voyage avec elle. Nighara montait à cheval aussi bien que lui-même, et pouvait fournir une course aussi hardie, aussi rapide que la sienne. Ils surprirent une caravane, se firent payer une riche redevance, et là, encore, Nighara obtint grâce de la vie pour le marchand.
Elle blâmait beaucoup son époux de commettre toutes ces violences. Il lui répondit avec la franchise d'un honnête Turcoman: _Je ne laboure ni ne trafique; il faut donc que je vole_. L'argument était sans réplique. Enfin ils atteignent les portes de Chamly-Bill. Les brigands vinrent à leur rencontre avec des acclamations, des chants et des décharges de mousqueterie. «Guerrier, dit la princesse à Kourroglou, lequel d'entre eux est Ayvaz? Montre-le-moi.
Improvisation de Kourroglou:
«Regarde ici, mon cher amour: ce cavalier est Ayvaz. Regarde-le, et préserve mon âme du lit de feu de la jalousie. Regarde, voilà Ayvaz; mais ne tombe point amoureuse de lui. Dans sa main étincelle un bouclier hezzare. Le miel de l'éloquence est sur sa langue; et _la ligne du pinceau de la main du Tout-Puissant_ est sur l'arc de ses sourcils. Regarde; mais n'en tombe pas amoureuse. Ce n'est qu'un garçon de quatorze ans. Une plume de grue est sur sa tête. Ce cavalier est Ayvaz, oui, Ayvaz lui-même.»
Il présenta alors son épouse à ses compagnons en leur disant: «Nous devons tous l'honorer, elle est la fille du sultan de Turquie;» et Nighara s'étant assise sur le seuil de la porte de la forteresse, les sept cent soixante-dix-sept cavaliers de la garde sacrée de Kourroglou se prosternèrent devant elle, «O Dieu! s'écria Kourroglou, sois béni et ton nom glorifié! Je dois à ta seule bonté d'avoir réalisé mes plus chères espérances!» Il frappa les cordes de sa guitare et chanta ainsi:
«Les nuages de l'adversité ont été dissipés par la foi de Kourroglou. Ils se sont évanouis comme la brume du matin. Voici mon Ayvaz.»
Nighara fit son entrée couchée sur les riches coussins d'un palanquin d'honneur. Toutes les femmes et toutes les esclaves de Kourroglou vinrent à sa rencontre, et l'introduisirent respectueusement dans le harem. Belly-Ahmed fut tiré de sa prison et récompensé par un des premiers grades dans la troupe. Ce même jour, on célébra le mariage de Kourroglou et celui d'Ayvaz, auquel le maître donna une femme. Les musiciens, danseurs et jongleurs vinrent en foule. Le vin coula par torrents, et il coule encore à cette heure, dit ordinairement le _khan_ pour clore cette rapsodie.
SIXIÈME RENCONTRE.
Dans un des districts de l'Anatolie vit une grande tribu de nomades connus sous le nom de Haniss. Elle est composée de trente mille familles qui sont toutes riches et qui habitent un pays magnifique. Chacun de ces chefs consacre sa vie à quelque objet favori. L'un aime les beaux vêlements, un autre préfère les femmes, et un troisième est passionné pour les chiens de chasse ou les faucons. Leur chef, Hassan-Pacha, aimait les chevaux par-dessus tout. Quand il entendait parler d'un beau cheval, il n'épargnait ni argent ni peine pour se le procurer.
Un jour, Hassan-Pacha vint dans ses écuries, et, après avoir examiné plusieurs de ses chevaux, il dit à son vizir: «Certainement, aucun roi, dans les cinq parties du monde, ne peut se vanter d'avoir une écurie comme celle-ci.» Le vizir répliqua: «Aucun roi, il est vrai, n'a d'écurie comme celle-ci; mais Kourroglou a un cheval à Chamly-Bill, du nom de Kyrat, et Keyvan lui-même, celui qui gouverne les sept cieux, ne possède pas son pareil.--O mon vizir! je suis prêt à donner tout ce que j'ai pour acquérir ce joyau.--Pacha, ce n'est pas chose facile. Kourroglou ne manque pas d'argent, et il n'y a aucune possibilité de lui prendre son cheval de force.--Vizir, à l'homme qui m'amènera ce cheval je donnerai la moitié de mon pouvoir; s'il dit: «Ce n'est pas assez,» je lui donnerai la moitié de mes richesses; et si cela même ne le contente pas, j'ai sept filles, il aura la liberté de choisir la plus belle pour sa femme. Va, et fais proclamer à son de trompe, dans la direction des quatre vents, à tous les camps de notre tribu, l'ordre suivant: «Qu'il soit bey ou mendiant, vieux ou jeune, il sera mon gendre celui qui m'amènera Kyrat.»
Il y avait dans la tribu de Haniss un certain marmiton nommé Hamza, dont la tête et les sourcils étaient chauves, et qui était marqué de petite vérole. Cet homme, ayant entendu la proclamation, accourut auprès du vizir nu-pieds et à peine vêtu. «Que proclame-t-on ainsi, vizir?--Qu'est-ce que cela te fait, à toi, vilaine tête chauve?--Je demande seulement de quoi il s'agit?» Le vizir le mit au fait, et ajouta: «L'homme qui réussira sera riche.--Qu'ai-je besoin d'argent? dit Hamza; douze livres d'écorce de melon d'eau que l'on me donne à manger chaque jour dans les cuisines suffisent à mon appétit.» Le pacha promet de partager son pouvoir et ses richesses, et de donner l'une de ses sept filles pour femme à celui qui lui amènera Kyrat. Aussitôt Hamza dressa les oreilles. «Vizir, j'ai vu les sept filles du pacha; mais s'il consentait à me donner la plus jeune...--Celui qui amènera le cheval aura le droit de choisir.» Hamza se frappa la poitrine avec ses deux mains, et dit: «Regarde-moi, regarde-moi; je suis l'homme qui choisira.--En vérité? dis-moi comment, par exemple.--Le pacha aura Kyrat; mais il faut que tu me conduises d'abord en sa présence.» Le vizir pensa: depuis tant de jours que nous faisons publier cette proclamation, il ne s'est encore trouvé personne qui voulût en profiter. Voici le premier et le dernier; il faut le faire voir au pacha.
Hamza fut introduit devant le pacha. «Est-ce toi, pauvre tête fêlée, qui as promis de m'amener Kyrat?--Moi-même; mais que me donneras-tu pour cela, pacha?--Je te donnerai la moitié de mes richesses.--Je n'ai pas besoin de richesses,--Je te donnerai la moitié de mon pouvoir.--Je n'ai pas besoin de ton pouvoir; qu'en ferais-je?--Tu choisiras celle de mes filles que tu voudras.--Pacha, je ne puis croire à tes paroles.--Que puis-je faire de plus pour te convaincre?--Jure, en baisant le Koran, que, dans le cas où tu violerais ta parole, tu divorceras d'avec chacune de tes sept femmes.» Le pacha en fit le serment. Hamza lui dit: «Je suis depuis longtemps amoureux de la plus jeune de tes filles; si je perds la vie dans cette expédition, je n'en aurai nul regret; si, au contraire, je ramène le cheval, j'aurai ta fille.» Le pacha dit: «Tu l'auras;» et il baisa le Koran.
Hamza partit en hâte pour Chamly-Bill, où l'arrivée d'un pauvre diable comme lui fut à peine remarquée. Après un mois de séjour dans ce lieu, il pensa dans son coeur: «Tâchons de pêcher Daly-Ahmed avec l'hameçon de l'amitié. Je trouverai peut-être ainsi moyen de m'introduire dans l'écurie.» Il entra alors dans la cour de l'écurie avec circonspection et à pas lents. Après avoir déchiré sa chemise sur sa poitrine, il ramassa un tas de fumier; et, se jetant dessus, il se mit à pleurer et à gémir à haute voix. Les larmes coulaient de ses yeux comme la pluie d'un nuage. Daly-Mehter, écuyer de Kourroglou, passait justement de ce côté; il vit un malheureux, tout nu et en larmes, assis sur ce tas de fumier. Son coeur fut ému de pitié. Tout le monde sait que les fous[26] sont très-portés à la pitié: «Pourquoi cries-tu ainsi, tête chauve?» Hamza répondit: «Puisse-je devenir ton esclave! Je suis orphelin et étranger; grâce à la laideur de mon front chauve, personne ne veut me prendre à son service. Je désirerais pourtant trouver un maître qui put me donner un morceau de pain.» Daly-Mehter pensa: «Tout le monde vit du pain de Kourroglou; je prendrai cet homme à l'écurie, et je le nourrirai.» Pour commencer, il releva ses manches jusqu'au coude; et remplissant un vase d'eau chaude, il lava la tête d'Hamza, et, l'ayant nettoyé entièrement, il lui donna ses vieux habits pour se vêtir. Hamza le chauve montra tant de zèle et d'habileté dans son service, que la raison de Daly-Mehter lui échappait d'étonnement. Un des deux meilleurs chevaux de cette écurie était Kyrat, qui était attaché, par une jambe, à une chaîne dont Kourroglou portait toujours la clef dans sa poche. L'autre, monté habituellement par Ayvaz, se nommait Durrat. Ce cheval était aussi attaché séparément, et la clef de son cadenas était dans la poche de Daly-Mehter.
[Footnote 26: Par allusion à la signification littérale du mot _daly_, fou, tête faible.]
Toutes ces circonstances furent bientôt connues de Hamza, qui commença à désespérer de pouvoir jamais s'emparer de Kyrat. Kourroglou vint un jour à l'écurie, et trouva Daly-Mehter endormi. Il regarda, et vit un misérable en guenilles et à tête pelée, qui étrillait Kyrat avec une brosse et un morceau de drap. Kourroglou et Hamza ne s'étaient jamais vus auparavant. Kyrat était tendu comme un arc, sous la pression de la puissante main de Hamza; et sa robe était toute luisante, par le fait de son excellent pansement. Kourroglou trembla de toutes ses jambes, et pensa dans son coeur: «L'homme sous le bras duquel Kyrat est plié ainsi ne peut pas être un homme ordinaire.» Il cria: «Chien pelé, tu vas emporter la peau du cheval: est-ce là la manière de l'étriller?» Hamza prit un gros marteau de fer dans une niche, et, le levant sur Kourroglou, il cria: «Que viens-tu faire dans cette écurie? Va-t'en, vagabond.» Car, il lui avait été enjoint par Daly-Mehter de ne permettre à personne d'entrer dans l'écurie. Kourroglou dit: «Fou, comment oses-tu lever ta main sur moi?» Daly-Mehter fut tiré de son sommeil par ce bruit. Il se releva, et salua son maître: «Quel est cet homme que tu as engagé à mon service?--Puissé-je devenir ta victime! Des milliers de gens vivent de ton pain. Cette tête chauve est très-habile et très-adroite, et peut, aussi bien que tant d'autres, profiter de tes largesses.--Je ne refuse mon pain à personne; qu'il en mange autant qu'il voudra; mais, à juger de ses jambes et de toute son allure, je n'attends rien de bon de lui; il a l'air d'un voleur de chevaux.--Oh! non, seigneur; s'il était de fer, on ne pourrait faire plus de cinq aiguilles de ce pauvre diable!»
Hamza comprit alors que c'était là Kourroglou, il jeta son marteau à terre, et, dans sa terreur, il courut se cacher sous le bat d'une mule. Kourroglou, avant de quitter l'écurie, dit à Daly-Mehter: «Attache toujours un oeil vigilant sur mon cheval; ne donne ta confiance à personne.» Il ne poussa pas plus loin cette enquête.
Plus Hamza restait attaché à l'écurie, plus il reconnaissait l'impossibilité de voler Kyrat. Il dit donc dans son coeur: «Si ce n'est Kyrat, ce sera au moins Durrat. Le premier est père du second, et sa mère était une jument arabe. Hassan-Pacha ne les a jamais vus ni l'un ni l'autre: il me croira, il me donnera sa fille; et s'il arrive jamais à connaître la vérité, il ne me l'ôtera pas, après que je l'aurai épousée.»
Pendant la nuit il apprêta la selle de Durrat et tous les harnais qui en dépendaient. Daly-Mehter était ivre quand il revint du palais de Kourroglou, et voyant que Hamza pleurait amèrement, le visage appuyé sur ses mains, comme s'il était devenu veuf, il demanda: «Qu'as-tu, Hamza?--Seigneur, comment puis-je m'empêcher de pleurer? Chaque nuit tu vas avec Kourroglou boire du vin rouge, et tu ne t'es jamais dit: Apportons en quelques gouttes au pauvre orphelin. Hélas! qu'est-ce que cela, du vin? je n'en ai jamais vu. Est-ce doux ou acide?»