Chapter 3
Alors, Kourroglou prit la cuiller et ce mit à l'oeuvre; ses énormes et rudes moustaches gênaient le passage; et le pain lui sortait de la bouche tandis que le lait coulait dans sa poitrine. Kourroglou, en colère, jeta la cuiller, et relevant ses moustaches qui allaient par-delà ses oreilles, il ouvrit une bouche semblable à l'entrée d'une caverne, et, prenant l'écuelle de ses deux mains, il avala le contenu jusqu'à la dernière goutte. Le berger le regardait avec stupeur, si disait en lui-même: Par le saint nom d'Allah! ce ne peut être là un homme, car aucun être humain ne pourrait avaler une telle quantité de nourriture. Encore une fois, je le répète, voyons, au nom d'Allah! ce qui va arriver. S'il s'enfuit maintenant, ce sera la vampire du désert[8], ou Satan lui-même; s'il reste, c'est un fils des hommes. On dit que la famine incarnée est arrivée sur la terre; c'est là sûrement la famine, il vient de manger tout le lait de mes brebis; mais au bout d'une heure, il aura faim de nouveau, et alors il me dévorera moi-même.» Kourroglou pensait en lui-même: «Comment vais-je faire pour me rendre à Orfah et voir Ayvaz? Si je me montre sous ce costume, et monté sur ce cheval, mon nom et ma gloire sont trop bien connus en tous pays pour que je ne sois pas découvert. Prenons plutôt les habits du berger, et entrons ainsi dans la ville.» Il dit donc au berger: «Viens là, et faisons l'échange de nos habits» Le berger se mit à rire et lui dit: «Pourquoi me railler ainsi sur ma pauvreté? Le châle seul qui est sur ta tête, ou celui qui entoure tes reins, ou bien encore le poignard qui est passé dedans, seraient chacun suffisant pour racheter mon sang[9] et mon troupeau avec. Pourquoi te moquer ainsi de moi?» Cela dit, il cracha dans la paume de ses mains, saisit sa massue, et, la brandissant d'une façon menaçante, il dit à Kourroglou: «Toi, si confiant dans la largeur de tes épaules, regarde aussi la largeur de mon cou.» Kourroglou sourit et lui dit «Berger, je te jure devant Dieu que je ne me ris pas de toi; il y a dans cette ville un marchand qui me doit quinze cents tumans[10]. Si je parais devant lui sur ce cheval et dans ce costume, il m'échappera. Je suis venu pour une raison importante; faisons vite notre échange. Si je reviens, je te rendrai tes habits et reprendrai les miens; si je ne reviens pas, tu pourras conduire ce cheval au bazar et le vendre. Son prix est de deux mille tumans; profites-en, et ne m'oublie pas dans tes prières. Tu garderas aussi les autres choses qui m'appartiennent.» Le berger dit: «A coup sûr cet homme est fou; je ne puis expliquer autrement tout ce que j'entends. Allons, Beg, déshabille-toi.» Kourroglou détacha sa ceinture et ôta tous ses habits. Le berger en lit autant de son côté, et mit les vêtements de Kourroglou, auquel il donna son manteau de feutre grossier. Kourroglou le jeta sur ses épaules, et ayant mis aussi le bonnet de feutre du berger, il lui dit: «Maintenant donne-moi ta massue;» car il voyait qu'en cas de besoin elle pourrait lui être aussi utile qu'un sabre. La prenant à sa main, il dit: «Berger! ton âme et l'âme de mon cheval.[11]»
[Footnote 8: _Le fantôme du desert_, «Guli-Beiaban,» le vampire bien connu des contes orientaux.]
[Footnote 9: _Racheter mon sang_. Allusion au «jus tallionis» du Coran. Le meurtrier doit payer les parents de la victime avec sa vie ou avec de l'argent.]
[Footnote 10: Le tuman est une monnaie perse qui vaut environ douze francs.]
[Footnote 11: Phrase proverbiale très usitée chez les Persans, elle signifie: Prends soin de mon cheval comme tu voudrais qu'ont prit soin de toi-même.]
Le berger répondit: «Je jure par la foi de Dieu! Que ton coeur soit en paix; tu peux te fier à moi.» Et il disait en lui-même: «Dieu veuille que cet homme ne revienne jamais; alors adieu la pauvreté; le cheval et les vêtements me suffiront aussi longtemps que je vivrai.»
Kourroglou prit congé du berger, et continua son voyage à pied; le manteau du berger était sur ses épaules, la massue dans sa main, Il aperçut bientôt là ville d'Orfah, et marcha jusqu'aux portes. Ayant prononcé le mot Bismillah (au nom de Dieu), il entra, et il passait dans une rue, quand il vit un Turc portant un okha de viande. Il la regardait avec amour, priant et soupirant en même temps. Kourroglou lui demanda en langue turque: «Quelle viande portes-tu là, que tu la convoites ainsi, et sembles soupirer après?» Le Turc répondit: «Es-tu donc étranger, seigneur, ou viens-tu de quelque contrée éloignée?» Kourroglou dit: «Oui, je viens de loin.» Le Turc lui dit alors: «Ne sais-tu pas que dans les autres pays le pain est cher, tandis que dans celui-ci, c'est la viande qui est chère? J'ai une personne malade chez moi, à laquelle le médecin a prescrit la viande; je vais chaque jour au bazar, mais je regarde en vain, je ne puis en trouver; aujourd'hui, enfin, j'ai trouvé de la viande dans la boutique d'Ayvaz, fils d'Ibrahim le boucher; j'ai été obligé de payer un okha deux piastres, et c'est là ce qui me fait soupirer.» Kourroglou demanda: «Se peut-il que la viande soit aussi chère?--Oui, en vérité, dit le Turc, deux piastres pour un okha, c'est énormément cher.» Kourroglou dit en lui-même: «Bonnes nouvelles pour mon berger! Attends seulement un peu, maudit; aujourd'hui même je vendrai tes moutons.» De là Kourroglou s'en fut vers la boutique d'Ayvaz, devant laquelle il aperçut une foule de gens, mêlés ensemble _comme les plis d'un manteau froissé_: les hommes venaient là pour acheter de la viande, les femmes pour admirer la beauté d'Ayvaz. Kourroglou désireux de le voir aussi, regardait par-dessus les épaules de ceux qui étaient devant lui. Les Turcs, le jugeant d'après son costume, le prirent pour un berger et commencèrent à le frapper sur la tête. Alors Kourroglou se baissa dans l'intention de regarder à travers leurs jambes, mais il s'exposa ainsi à de plus graves insultes. «Je ne puis dompter ces Turcs grossiers, dit-il; comment puis-je espérer d'enlever Ayvaz?» Il se mit à coudoyer de droite et de gauche, et, crachant dans ses mains, il leva sa massue en l'air, dans l'intention de se frayer un passage, en poussant et frappant coup sur coup. Celui qui eut la tête frappée eut le crâne brisé; celui qui reçut le coup sur la jambe eut la jambe cassée; celui qui le reçut sur les épaules resta sur la place.
De cette manière il chassa tout le monde de la boutique d'Ayvaz, quand il l'aperçut assis et tenant tristement sa tête dans sa main. Kourroglou dit dans son coeur: «Un vrai looty [l2] possède six tours; cinq d'adresse et un de force. Je ne crois pas pouvoir effrayer cet enfant.» Il s'approcha alors d'Ayvaz, mit la main dans sa poche, et, prenant une piastre, il la jeta devant Ayvaz en lui disant: «Frère, pèse-moi un okha de viande, et rends-moi le reste en monnaie de cuivre. Seulement sois prompt, mes compagnons sont partis, et il faut que je coure les rejoindre.» Ayvaz se dit: «Voilà une bonne pratique pour moi; je vends un okha de viande deux francs, il ne m'en donne qu'un, et me demande son reste en monnaie, et cela promptement, parce que, dit-il, ses amis sont partis.» Ayvaz était orgueilleux à cause de sa beauté, et il dit avec aigreur: «Viens ici, approche-toi plus près, maître niais? Que veux-tu dire?» Kourroglou s'approcha d'Ayvaz, et celui-ci ayant plié un de ses doigts, lui donna un bon coup sur la joue avec les quatre autres. Kourroglou dit: «Jeune espiègle, pourquoi me frappes-tu?» Mais il était joyeux dans son coeur, et il ne ressentait aucune colère de cette preuve de courage. Ayvaz repartit: «Drôle, tu veux déprécier ma marchandise; en présence de tant de pratiques, tu veux acheter un okha de viande pour un sou, et avoir encore du retour, tandis que je vends un okha deux livres.» Kourroglou dit: «Tu es un enfant; ce n'est pas pour acheter de la viande mais pour en vendre, que je suis venu ici.--Que veux-tu dire, demanda Ayvaz?--Sot que tu es, répliqua Kourroglou, j'ai neuf cents moutons à vendre, et je venais ici pour connaître le prix réel de la viande, savoir si elle est chère ou bon marché.» On dit, avec vérité, que la raison abandonne la tête d'un boucher quand il entend le bêlement d'un troupeau. Ayvaz n'eut pas plus tôt entendu parler de neuf cents moutons, qu'il dit: «_Mon oncle_, je ne savais pas que tu étais un maître berger; j'ai été grossier dans mon langage; tu es en droit de me couper la langue. Je t'ai frappé, coupe-moi la main, pardonne seulement ma faute.»
[Footnote 12: _Looty_, nom fameux en Perse. Il tient le milieu entre le brave vénitien et l'aventurier français.]
Kourroglou fit l'improvisation suivante:
_Improvisation_.--«Tu frapperas l'ennemi armé, fût-il enveloppé dans un feuillet du Coran! Mon futur enfant! lumière de mes yeux! je ne me fâche pas de semblables bagatelles.» Ayvaz dit alors:--«Pour l'amour de Dieu! mon cher seigneur, que personne ne sache que tu as amené neuf cents moutons. Notre ville a cinquante bouchers; ils vont tous te persécuter, et tu seras obligé de diviser ton troupeau entre eux tous; de sorte qu'il n'y en aura pas plus de vingt pour ma part. Tu feras bien mieux d'attendre ici et de t'asseoir, tandis que je vais aller chercher mon père. Nous achèterons à nous seuls tout ton troupeau, et nous seuls te donnerons l'argent.» Kourroglou répondit: «Va donc, je t'attendrai ici.--Reste, dit Ayvaz. Tu vois ici douze quartiers de viande; s'il vient quelques pratiques, tu leur vendras un okha deux piastres si elles ne veulent pas attendre que je sois revenu pour fixer le prix moi-même.» Kourroglou répliqua: «Va, et repose-toi sur moi; j'ai été boucher dix-sept ans, et je connais mon état; je vendrai bien à ta place.» Ayvaz laissa la boutique à la garde de Kourroglou, et courut chercher son père. Bientôt après, un Turc, qui venait pour acheter de la viande, vit Kourroglou, et pensa en lui-même: «Comment acheter d'un pareil monstre! Je suis vraiment effrayé de lui.» Ainsi ruminant, il allait de long en large.
Kourroglou le vit et lui dit: «Tu vas et viens comme si tu étais malade; de quoi as-tu besoin?» Le Turc prit une piastre dans sa poche, et demanda un demi-okha de viande. Kourroglou lui dit de mettre l'argent sur l'étal et d'entrer dans la boutique. Ayant choisi une tranche de la meilleure viande: «Prends-la toute!» lui dit-il. Le Turc, pensant qu'il y avait quelque tricherie là-dessous, ou bien qu'on voulait se moquer de lui, répondit: «Tout ce que j'ai à recevoir, c'est un demi-okha de mouton, et je n'en prendrai pas davantage.» Kourroglou leva sa massue sur lui, et s'écria: «Es-tu sourd ou stupide? Je te dis de prendre tout.» Le Turc dit dans son âme: «Il faut toujours profiter de l'occasion; je vais essayer de prendre tout. S'il ne me dit rien, il aura évidemment perdu le sens; si c'est le contraire, je jetterai la viande par terre, et je me sauverai.» Il entra dans la boutique lentement, et avec timidité prit la viande, la mit sur son épaule, ayant, pendant tout ce temps les yeux fixés sur Kourroglou; ensuite il quitta la boutique et commença à courir, et, tout en fuyant, il regardait souvent derrière lui; mais personne ne le suivait. Il avait toujours quelque appréhension, et il courait aussi fort que la vitesse de ses jambes le lui permettait. Il n'était pas loin de sa maison quand il rencontra quelques amis, qui lui demandèrent la raison de cette hâte. «Oh! puisse votre maison ne tomber jamais en ruine! Un fou est assis dans la boutique d'Ayvaz; pour une piastre, il m'a donné toute une épaule de mouton; quel beau trafic! Il y a encore onze quartiers dans la boutique; allez vite, et il vous les donnera sûrement.» Pendant que Kourroglou vendait ainsi toute la viande d'Ayvaz pour douze piastres, ce dernier arrivait à la maison de son père transporté de joie, et il dit: «Il est venu à notre boutique un berger qui a neuf cents moutons; je l'ai retenu, et nous achèterons son troupeau.» Son père, Mir-Ibrahim, le boucher, se rendit promptement à la boutique, et dès qu'il vit Kourroglou, il lui jeta ses bras autour du cou, et l'accueillit avec de grands embrassements, l'appelant beg, et ami, et frère en même temps. Kourroglou pensa en son coeur: «Je t'entends, coquin, tu veux m'attraper.» Mir-Ibrahim dit: «Beg, votre nom a échappé de ma mémoire; tout ce que je sais, c'est que vous aviez coutume de m'honorer de votre présence quand vous nous ameniez des moutons. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus; mes yeux vous cherchaient et vous désiraient.» Kourroglou pensait dans son coeur: «Fripon! tu achètes le pain du boulanger, et puis tu le lui revends ensuite[13].» Et alors il dit: «Mon nom est Roushan.» Il ne disait pas un mensonge, car tel était vraiment son nom. Le boucher sur cela commença à se plaindre: «Comment! nous aviez-vous oublié? et pourquoi être resté si longtemps sans voir votre ami et votre frère?» Kourroglou répondit: «Les moutons que j'avais coutume d'amener ici venaient tous de la Perse; maintenant Kourroglou demeure sur les frontières, à Chamly-Bill. La crainte de ce voleur m'a retenu; mais, grâce à Dieu! Kourroglou étant mort, je te fournirai désormais autant de moutons que tu peux désirer.» Mir-Ibrahim, le boucher, demanda: «Est-il donc vrai que Kourroglou soit mort?--Mort et enterré! J'ai moi-même assisté à ses funérailles.» Le boucher dit: «Dieu soit loué! car vous saurez que notre pacha, ayant entendu parler de ce bandit, a défendu à mon Ayvaz de sortir de la ville, de peur que Kourroglou ne l'enlève et ne le couvre d'infamie. Depuis sept ans, Ayvaz n'est jamais sorti de la forteresse.» Kourroglou disait en lui-même: «Voyez cette sale tête; il m'a enterré vivant, mais je l'aurai bientôt moi-même mis au tombeau; de sorte que chacun se moquera de lui jusqu'à la fin du monde.»
[Footnote 13: expression proverbiale pour dire: tu mens, tu m'as trompé.]
Ayvaz, voyant qu'il ne restait plus de viande dans la boutique, crut d'abord qu'elle avait été vendue; mais quand il regarda dans la bourse, il n'y trouva que douze piastres, et dit: «Berger, puisse ta maison s'écrouler!» et alors il se mit à pleurer. Mir-Ibrahim lui demanda la cause de ses larmes; et lui dit: «Père, j'ai confié à Roushan douze quartiers de viande, et il les a vendus une piastre la pièce.» Kourroglou répondit: «J'avais entendu dire que la corporation des bouchers était renommée pour son avarice sordide, je vois que cela est exact. A chacun des douze amis que j'ai dans la ville, j'ai envoyé un morceau de viande. Quoi qu'il en soit, vous ne perdrez rien. Douze quartiers font six moutons; quand tu viendras acheter mon petit troupeau, tu pourras en prendre douze gratis.» Quand Mir-Ibrahim entendit ces paroles, il frappa Ayvaz au visage. «Retiens ta langue, imbécile, dit-il, et _ne mange plus de bouc_. Ton oncle Roushan[14] sait ce que c'est que d'être un homme; il nous donnera quatorze moutons.» Kourroglou vit qu'il avait perdu deux moutons de plus, et dit en lui-même: «Ta bouche est prête, ton gosier est ouvert, il ne manque que la poire pour jeter dedans; mais la poire?» Mir-Ibrahim dit: «Allons, Roushan Beg, levons-nous, et allons à la maison; nous apprêterons l'argent, et réglerons nos comptes.» Ayvaz ferma la boutique, et ils s'en allèrent tous trois à la maison.
[Footnote 14: Cher oncle, est une expression affectueuse que l'on emploie avec les personnes âgées.]
Mir-Ibrahim pria Kourroglou de rester avec Ayvaz pendant qu'il irait chercher l'argent. Quand ils se trouvèrent seuls, Ayvaz s'assit sur un siège plus élevé que Kourroglou; Ayvaz se leva et prit dans une niche une bouteille et un verre qu'il plaça devant lui, et alors, relevant ses manches jusqu'au coude, il remplit son gobelet de vin et le vida. Kourroglou n'avait pas bu de vin depuis quelque temps; son coeur battait avec violence; il contemplait tendrement l'heureux buveur, et se léchait les lèvres. Ayvaz dit: «Roushan, mon oncle, pourquoi lèches-tu ainsi tes lèvres?» Kourroglou répliqua: «Que je devienne ton esclave! O phénix du paradis! quelle est cette liqueur rouge que tu bois?» Ayvaz dit: «N'en as-tu encore jamais vu, mon oncle? Cela s'appelle du vin.» Kourroglou reprit: «Mon fils, mon petit-fils, remplis-en un verre pour moi, et laisse-moi le boire.» Ayvaz dit alors: «Ce breuvage a cette mauvaise qualité, qu'il rend fous ceux qui en boivent.--Comment cela?» Ayvaz répliqua: «Donnez-en seulement une once à un bouc, et aussitôt il aiguisera ses cornes et se battra contre un loup; donnez-en à un poisson, et il chargera un vaisseau de marchandises, et naviguera le portant sur son dos, pour trafiquer sur la mer Caspienne. Si tu en bois, tu deviendras fou et courras au bazar, proclamant tout haut que tu as amené neuf cents moutons. Les bouchers tomberont alors sur toi, et te les prendront de force.» Kourroglou dit: «Ayvaz, puisse-je devenir la victime de tes yeux! J'avais coutume d'en boire beaucoup; nous en récoltons en grande abondance.» Ayvaz lui dit: «Comment le fait-on dans votre pays?--Dans notre pays, on cueille les grappes et on les presse jusqu'à ce que le jus en soit bien exprimé; alors on en remplit un vase que l'on met sur le feu. Il bout et rebout jusqu'à ce qu'il soit réduit d'un tiers, et que la quatrième partie demeure; alors nous jetons dedans du pain coupé en morceaux, et nous le mangeons avec nos doigts.» Ayvaz dit: «Puisses-tu mourir, oncle, tu m'as compris merveilleusement! la chose dont tu parles s'appelle _Dushab_[15].--Comment? qu'est-ce donc, alors, que tu bois ainsi, mon enfant?--C'est du vin.--Bien, bien, je le vois à présent; nous en avons en abondance dans notre pays.--Comment le faites-vous dans vôtre pays, mon oncle?--Nous prenons de la crème, que nous mettons dans un sac de cuir, et puis nous le secouons jusqu'à ce que le beurre paraisse à la surface. On met le beurre dans le pilon, et l'on boit ce qui reste.--Puisses-tu mourir, oncle! ceci est le abdough (lait de beurre).--S'il en est ainsi, pour l'amour de Dieu! laisse-moi y goûter.--J'ai peur, mon oncle, que tu ne deviennes fou quand tu en auras bu.»
[Footnote 15: _Dushab_, pâte sucrée préparée de la manière ici décrite, dont on fait communément usage dans l'Orient au lieu de confitures ou de sucre.]
Kourroglou réitéra sa demande, jusqu'à ce qu'enfin Ayvaz, touché de pitié, consentit à lui en donner un verre. «O Dieu! s'écria-t-il, maintenant je mourrai heureux, car Ayvaz m'a offert à boire de ses propres mains!» Il vida le verre, et, comme il n'avait mouillé qu'une de ses moustaches, il dit: «Donne-m'en un autre verre, pour l'autre moustache.» Il continua ainsi de boire et eut bientôt vidé la bouteille jusqu'à la dernière goutte. Ayvaz dit alors d'une voix irritée: «N'oublie pas que ce n'est pas du lait de beurre: tu sentiras bientôt ta tête s'appesantir.» Kourroglou dit: «Mon petit oiseau de paradis! tu ne penses à personne qu'à toi! regarde-moi aussi.» Cela dit, il se leva, et, s'apercevant qu'il y avait encore six bouteilles d'eau-de-vie dans la niche, il les prit l'une après l'autre, et les vida jusqu'à la dernière goutte. Ayvaz s'écriait: «Ceci n'est pas du vin, mais de l'eau-de-vie, rustre; pourquoi en as-tu bu plus d'une!» Kourroglou dit: «O perroquet du paradis! elles se mêleront dans mon ventre.» Ayvaz était fâché et se disait: «Il est ivre, il va bientôt tomber endormi; alors, comment achèterons-nous ses moutons?» Kourroglou prit un siége, et, regardant Ayvaz que le vin incommodait un peu, il prit une guitare et commençant à jouer, dit: «Ayvaz, que je sois ton esclave! laisse-moi tirer quelques sons de la guitare!--Quoi! sais-tu donc en jouer, oncle?» Kourroglou dit: «Quand j'étais un enfant, un simple petit berger, mon père fit une petite guitare pour moi, avec un morceau de cèdre; il y mit des cordes faites avec les crins d'une queue de cheval, et j'ai appris dessus à jouer un peu.» Ayvaz lui donna la guitare: Kourroglou l'accorda, et elle résonnait sous ses doigts comme un rossignol. L'enfant émerveillé écoutait avec ravissement. A la fin, reprenant son sang-froid, il demanda: «Oncle, peux-tu chanter aussi bien que tu joues?--Je vais l'essayer et chanter, si tu me le permets. Que pouvons-nous faire de mieux?... Nous sommes tous deux gris; si je ne chante pas ici, où chanterais-je donc?» Cela dit, il chanta l'improvisation suivante:
_Improvisation_.--«Remplissons nos verres, et buvons, buvons, fils du boucher! Mais il ne faut pas répéter mes paroles. La rosée est descendue sur les joues de la rose[16]. Tu as vidé la coupe, tu es gris, même ivre-mort, tu es ivre, ivre-mort, toi, aujourd'hui fils du boucher, mais qui seras bientôt le mien.»
[Footnote 16: La sueur a couvert ta figure.]
Quand Ayvaz eut entendu ces vers, il demanda:
«Oncle, as-tu jamais vu Kourroglou!»
Kourroglou fit l'improvisation suivante:
_Improvisation_.--Les roses du jardin sont en pleine floraison; les rossignols amoureux chantent, les vallées de Chamly-Bill sont obscurcies par de nombreuses tentes[17]. C'est là qu'est ma demeure. O fils du boucher!...»
[Footnote 17: Dans le texte _churdug_, sorte de tente avec quatre piquets et une couverture d'étoffe de laine noire.]
Ici Kourroglou s'arrêta et se dit: «Si je terminais cette chanson par le nom de Kourroglou, le pauvre enfant mourrait de frayeur, restons encore berger un peu de temps.» Il chanta l'improvisation suivante:
_Improvisation_.--«Dois-je le confesser? Non, je suis berger. La vie des êtres créés doit avoir une fin. Quand je tire de l'arc, ma flèche traverse le roc, ô fils du boucher!»
Comme il disait ces mots, le père d'Ayvaz, Mir-Ibrahim, entra dans la chambre avec l'argent destiné à l'achat des moutons et dit: «Lève-toi, Roushan-Beg, et allons où est le troupeau, afin de terminer notre marché.»
Kourroglou, voyant qu'Ayvaz ne bougeait pas, dit: «Mir-Ibrahim, l'enfant ne viendra-t-il pas avec nous?--Il faut qu'il reste à la maison; le pacha lui a défendu de quitter la ville ainsi que je te l'ai dit.--N'as-tu pas honte d'avoir peur du cadavre de Kourroglou? Vous croyez le premier diseur de bonne aventure, pourquoi ne me croiriez-vous pas? Je te répète que Kourroglou est mort depuis plus d'un mois. Maintenant, sois franc! ce n'est pas Kourroglou que tu crains; mais tu as peur que je te force à être reconnaissant, quand j'aurai fait don à Ayvaz de trente moutons.»
Lorsque le boucher eut entendu qu'il s'agissait encore d'un présent de trente moutons, il perdit la tête. Il donna à Ayvaz un vigoureux soufflet sur la face, et s'écria: «Lève-toi, niais, et fais un grand salut à Roushan-Beg! c'est un homme libéral, c'est un grand homme, et sa parole est une parole.» Ayvaz, qui était excité par le vin qu'il avait bu, non moins que tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, sentit un frisson de terreur dans tout son corps, et il pensa dans son coeur: «Cet homme doit être Kourroglou lui-même ou quelqu'un de sa bande.» Il prit sa guitare et dit: «Père, laisse-moi chanter une chanson et je vous accompagnerai ensuite.»
_Improvisation_.--«Père, ne confonds pas mon entendement! un homme comme lui ne peut être un berger. Tu n'as qu'un fils, songes-y! Ne l'emmène pas. Un berger ne doit pas avoir cet air-là. J'ai comparé ses paroles avec ses actions; c'est un fou étrange. Son amitié et sa haine ne durent qu'un moment. Ce doit être Kourroglou lui-même ou Daly-Hassen: _cet homme ne ressemble certainement pas à ton berger_.»
Kourroglou, entendant cela, sortit et pensa: «Cet enfant est pénétrant; c'est le fils qu'il me fallait.» Ayvaz continuait ainsi:
_Improvisation_--Père, ses marchands trafiquent dans les quatre parties du monde. Mille serviteurs des deux sexes vivent à ses dépens. Il n'aime aucun compte, mais distribue libéralement ses dons par cinq et par quinze. Crois-moi, un berger n'a pas cet air-là.»
Mir-Ibrahim dit: «Que faut-il faire, mon fils? Comment aurons-nous les neuf cents moutons?» Ayvaz continua et chanta: