Kourroglou

Chapter 2

Chapter 23,702 wordsPublic domain

_Improvisation_.--«C'est toi-même qui as construit l'édifice de la ruine quand tu as prêté l'oreille à des calomniateurs. Je prendrai ta vie et je renverserai ton trône.»

Ces paroles firent sourire le prince, et il lui demanda ironiquement: «Comment, Roushan, te sens-tu assez fort pour détruire mes villes et pour renverser mon trône?» Roushan improvisa le chant suivant:

«Assez de forfanteries. Que sont à mes yeux trente, soixante, ou même cent de tes guerriers? Que sont vos rochers, vos précipices et vos déserts sous le sabot de mon coursier? Je suis le léopard des montagnes et des vallées[2].»

[Footnote 2: Cette strophe est habituellement chantée par les Turcs avant qu'ils s'élancent sur l'ennemi.]

Le prince reprit: «Viens plus près de moi, ne fuis pas. Je jure par la tête des quatre premiers califes que je te ferai _sirdar_ (général commandant en chef) de mes troupes.» Et pendant qu''il parlait ainsi, il admirait le courage du jeune homme. Roushan répliqua et dit: «Maintenant, mes chants, aussi bien que mes exploits, seront connus au monde sous le nom de Kourroglou, le fils de l'aveugle dont tu as crevé les yeux [3].

[Footnote 3: _Kurr_ signifie aveugle, et _oglou_ fils.]

_Improvisation_.--«Écoute les paroles de Kourroglou. La vie m'est un fardeau. De ce jour j'abandonne ma tête aux hasards de la fortune, comme la feuille d'automne s'abandonne à l'âpre souille des vents. Avec l'assistance de Dieu, j'irai en Perse pour y rétablir la religion d'Ali, qui est vénéré dans ce pays.»

Il finissait à peine ces mots, que, se précipitant au milieu de la suite du prince, il fit un horrible carnage, et le prince, à la fin convaincu que toutes les armées de la terre ne pourraient venir à bout de le vaincre, ordonna à son vizir d'abandonner une poursuite dangereuse et inutile.

Roushan traversa l'Oxus à la nage et se hâta de rejoindre son père sur la rive opposée. «Tu m'as vengé, mon fils, lui dit ce dernier, que Dieu t'en récompense! Quittons maintenant cette contrée: non loin d'Hérat, je connais une oasis où tu vas me conduire.

Roushan obéit, et quand ils eurent atteint l'oasis, Mirza-Serraf tira de dessous son bras un vieux livre d'astrologie qui ne le quittait jamais, et dit: «O mon fils, cherche dans ce livre un passage qui traite de l'apparition de deux étoiles, l'une à l'orient et l'autre à l'occident.--Père, je l'ai trouvé!

--Bien! L'oasis où nous sommes contient une source d'eau; quand la nuit qui précède le vendredi sera arrivée, tu veilleras avec ce livre dans la main, en répétant continuellement la prière qui se trouve a ce passage du livre; tes jeux devront suivre avec la plus grande vigilance les deux étoiles jusqu'au moment où elles se rencontreront. Alors tu verras la surface de l'eau se couvrir d'une écume blanche. Prends ce vase que j'ai apporté tout exprès, tu y recueilleras soigneusement l'écume et me l'apporteras sans délai.»

Quand la nuit désignée fut venue, Roushan remplit toutes les instructions de Mirza-Serraf, et déjà il revenait avec le vase plein de l'écume mystérieuse; mais elle était si blanche, si légère et si fraîche, que le jeune homme inexpérimenté ne put résister à la tentation: il avala l'écume. «J'ai accompli toutes tes prescriptions, dit-il à son père; l'écume cependant ne s'est pas montrée sur l'eau de la source.» Mirza-Serraf répondit: «L'écume a paru sur l'eau de la source; j'en suis certain. Confesse la vérité, qu'en as-tu fait?»

Roushan était sincère; il avoua sa faute. Alors le vieillard, frappant son genou avec ses deux mains: «Qu'as-tu fait, malheureux? s'écria-t-il. Sois maudit, et puisse ta maison tomber sur ta tête! Tu m'as ravi le bonheur de te revoir. Cette écume était un remède précieux et unique, un collyre qui avait la puissance de guérir ma cécité. J'en aurais employé une portion pour moi, et je t'eusse laissé boire le reste. Mais les décrets du sort sont irrévocables; tu deviendras un guerrier invincible et moi je mourrai aveugle. Tout est consommé, maintenant.» Le pauvre vieillard commença alors à dicter ses dernières volontés. «Mes jours sont comptés, dit-il, désormais tu prendras le nom de Kourroglou, le fils de l'aveugle. Tes vers et tes actions seront attachés pour toujours à ce surnom. Maintenant conduis-moi à Mushad, sur le dos de Kyrat[4], car c'est ainsi que tu devras nommer ton cheval.»

[Footnote 4: Un cheval bai brun.]

Kourroglou plaça son vieux père derrière lui, et marcha vers la ville sacrée de Mushad, où ils arrivèrent en peu de temps, grâce à la vigueur surnaturelle de leur cheval. Ce fut dans cette ville qu'ils embrassèrent la foi d'Ali, et, d'impies sunnites qu'ils étaient, devinrent _sheahs_ et vrais croyants. Ce fut là aussi que Mirza-Serraf mourut, et voici quelles furent ses dernières paroles: «Aussitôt que je serai mort, rends-toi dans la province d'Aderbaïdjan, dont le schah de Perse est souverain. Il voudra t'attirer à sa cour, n'y va pas, mon fils; mais ne te révolte pas non plus contre lui.»

Il dit et il expira.

DEUXIÈME RENCONTRE.

Nous avons traduit textuellement la première rencontre pour donner au lecteur une idée juste de la forme de ce récit. M. Chodzko déclare dans sa préface, en qualité d'étranger, qu'il n'a point prétendu faire de sa _transcription_ une oeuvre de style pour la langue anglaise. Nous ne possédons pas assez cette langue pour adresser des critiques à M. Chodzko; mais nous la lisons assez pour espérer n'avoir point fait de contre-sens, et pour nous être assuré que les rapsodies des Kourroglou-Khans ne pouvaient pas nous être transmises avec plus de concision, de franchise et de simplicité. Nous ne savons pas non plus si le style de M. Chodzko a la véritable couleur orientale; mais on a pu voir par ce qui précède (rendu mot à mot autant que possible) que c'est une couleur nette, hardie, sans recherche, sans affectation, sans aucune coquetterie déplacée pour chercher à flatter le goût européen. C'était, je crois, la vraie manière et la seule bonne.

La seconde _rencontre_ est consacrée à faire rencontrer en effet, Kourroglou et le terrible bandit Daly-Hassan. Ce dernier prétend avoir le monopole du pillage et du meurtre. Il rit de pitié en voyant un ennemi si jeune venir tout seul pour le défier, au milieu de quarante de ses meilleurs garnements. «Le monde entier retentit de ma gloire, s'écrie Daly-Hassan, qui ne se pique pas de Modestie.

«Et le pauvre diable ose me barrer le chemin?--Misérable! lui répond Kourroglou; tu ne t'es jamais battu qu'avec des agneaux: tu ne sais pas encore ce que c'est qu'un bélier.»

Le bélier est apparemment chez cette race de pasteurs le type du courage et de la force; car Kourroglou, qui n'est pas modeste non plus, se compare de préférence à cet animal dans ses fréquentes vanteries, et quand il a dit: «Je suis Kourroglou le bélier,» il a tout dit.

Daly-Hassan ne se presse pas d'entamer le combat. Les bravades de son ennemi l'amusent, et il lui permet d'improviser et de chanter les stances qui lui _viennent à l'esprit_, comme dit Kourroglou en semblable occasion. Ces stances sont toujours belles d'énergie sauvage, et le refrain de celles-ci est un cri d'impatience, _«Ne combattrons-nous donc pas aujourd'hui?»_ En voici une qui ne manque pas de caractère:

«Montre-moi un homme qui puisse tendre mon arc! Montre-moi un homme qui, _comme un bélier_, vienne frapper sa tête contre mon bouclier! Je puis broyer l'acier entre mes dents et le cracher contre le ciel. Oh! ne combattrons-nous donc pas aujourd'hui?»

Pendant que Kourroglou chante ses trophées, Daly-Hassan examine Kyrat, l'incomparable Kyrat, le fils de l'étalon-spectre, le coursier fidèle, l'ami, le porte-bonheur de Kourroglou, et _il en devient épris_. «Fais-moi présent de ton cheval, dit-il, et je m'abstiendrai de verser ton sang.» Kourroglou répond par de nouvelles provocations, et le combat s'engage. En un clin d'oeil vingt des compagnons de Daly-Hassan sont _expédiés aux enfers_, les vingt autres prennent la fuite à travers le désert. Daly-Hassan reste seul; dévoré de rage, il se précipite sur son ennemi; mais Kourroglou lui fait mordre la poussière, pousse un cri _comme celui d'un aigle_, descend de cheval, et s'asseyant sur sa poitrine, tire tranquillement son khandjar pour lui couper la tête. Daly-Hassan se prend à pleurer. «Misérable bâtard! lui dit Kourroglou, es-tu donc celui qui depuis sept ans faisait l'effroi de ces contrées? Tu n'es qu'une femme pusillanime. _Lâche! tu verses des larmes pour une cuillerée de sang!»_

«Guerrier invincible, lui répond Daly-Hassan, _j'ai juré à Dieu et à moi-même de servir fidèlement l'homme qui pourrait me renverser sur le dos_. Prends-moi pour ton esclave, et dis-moi le nom de mon maître.»

Kourroglou est ému de pitié. Il se lève, rengaine son poignard, et suit Daly-Hassan dans une caverne où celui-ci le rend maître des richesses immenses qu'il a amassées durant les sept années de son brigandage. A partir de ce jour, il est le serviteur et l'ami de Kourroglou. Ils demeurent ensemble plusieurs mois dans la caverne, et n'en sortent que pour augmenter leur trésor en détroussant les voyageurs, et pour enrôler des bandits sous leurs ordres.

Quand ils ont réussi à se composer une bande de 77 hommes, ils chargent leur butin sur des chameaux et sur des mules, et, poursuivant leur voyage vers la province d'Aberdaïdjan, ils atteignent bientôt les montagnes de Kaflankhou, y laissent leurs hommes et s'en vont tous deux à la découverte pour s'assurer d'une retraite sûre. Ils trouvent dans le district de Karadag une magnifique prairie où ils s'installent avec leurs richesses et leurs compagnons. Leurs exploits répandent bientôt la terreur dans le pays, et tout homme _courageux_ vient s'enrôler sous leur bannière.

«Il traitait ses gens comme un père, et la paie qu'il leur faisait était si libérale, qu'elle pouvait remplir le creux du bouclier de chacun d'eux.»

En peu de temps, Kourroglou se voit à la tête de 777 hommes, nombre sacré qu'il n'eût dépassé vraisemblablement que pour celui de 7777, s'il lui eût été possible dès lors d'y atteindre.

Cependant le gouverneur de la province commence à s'alarmer du voisinage de Kourroglou. Il lui dépêche un envoyé qui, sans fleur de rhétorique, lui parle ainsi:

«Qui es-tu? Pourquoi es-tu venu ici? Si tu désires parler au souverain d'Iran, va le trouver; mais ne demeure pas ici plus longtemps. Si tu as quelque chose à me dire, je t'écouterai afin de savoir ce que c'est.»

Kourroglou trouve le discours de l'ambassadeur un peu familier; mais il se ressouvient de la défense que son père lui a faite, en mourant, de se révolter contre le schah de Perse. Il traite donc l'envoyé fort honnêtement, et lui promet d'évacuer le pays sous peu de jours.

Il rassemble ses hommes et leur chante ceci:

«L'heure du départ est arrivée. Que quiconque veut me suivre dans le Kurdistan se tienne prêt! Qu'il me suive, celui dont les lèvres veulent boire dans la coupe de la valeur!--Qu'il me suive, celui qui veut mettre en pièces le linceul de la mort!»

Les 777 brigands répondirent: «O Kourroglou, nous ne craignons pas la mort; là où tu iras, nous irons.» Ils partent; ils arrivent dans la vallée de Gazly-Gull, située dans le voisinage de Khoï, et débutent par l'extermination et le pillage d'une caravane. Le gouverneur d'Erivan, Hussein-Ali-Khan, se met en route à la tête de quinze cents cavaliers pour aller réprimer ces brigandages. «Ne craignez rien, ô mes âmes! ô mes _fous_ (_Dalcelar_)!» C'est le nom d'amitié que Kourroglou donne à ses compagnons, c'est le titre glorieux que le postérité leur conserve: «Ne craignez rien, je les disperserai en moins d'une heure.» Kourroglou dit, et revêtu de sa cotte de mailles, armé de toutes pièces, il attend, appuyé tranquillement sur sa lance, l'envoyé d'Hussein. Aux interrogations et aux menaces de l'envoyé, Kourroglou répond comme de coutume par une chanson: «Serdar, lui dit-il, j'ai l'habitude de chanter quelques vers avant de combattre.--Chante, si tu y es disposé, répond le serdar, amateur de poésie comme tous les Orientaux.» Kourroglou chante ici une fort belle strophe:

«Voici la vérité des vérités! Écoute-la bien, mon serdar. Je suis l'ange de la mort. Regarde; je suis Azraïl. Mes yeux aiment la couleur du sang. Oui, je suis venu pour arracher les âmes des corps; je suis le véritable Azraïl. Nous verrons bientôt quelles entrailles, quels crânes seront fouillée les premiers par la pointe de mon poignard. Ce jour même, tu quitteras ce mondé; me voici. Comme un véritable Azraïl, je viens arracher les âmes.»

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«Maintenant, j'enseignerai à rire à tes ennemis, et à tes amis à se lamenter. Contemple en moi Azraïl, l'exterminateur des âmes».»

Kourroglou s'élance au plus épais de la mêlée. Il tue tout ce qui est digne d'être tué, il pille tout ce qui vaut la peine d'être pris.

«Kourroglou cependant ne resta pas davantage à Gazly-Gull, il vint se fixer définitivement à Chamly-Bill; sa gloire se répandit bientôt dans les contrées environnantes, et de toutes parts on lui envoyait de l'or et des présents.»

TROISIÈME RENCONTRE.

Kourroglou se prit de goût pour Chamly-Bill, et y bâtit une forteresse[5]. Tous ceux qui entendirent parler de lui, de sa valeur et de sa libéralité, s'empressèrent de se joindre à sa bande. En peu de temps la forteresse devint une ville contenant huit mille familles. Ce fut là que Kourroglou fit connaissance avec le marchand Khoya-Yakub, qu'il adopta, plus tard, pour son frère. Cet homme avait voyagé dans tous les pays du monde, el il amusait souvent Kourroglou par la description de ce qu'il avait vu.

[Footnote 5: Un fort, _Kalka_ en Perse, village entouré de murs, avec des tours et des meurtrières dans les angles. On voit encore aujourd'hui les ruines du fort de Kourroglou à Chamly-Bill.]

Le marchand Khoya-Yakub, allant un jour à la ville d'Orfah, vit une grande foule rassemblée sur la place du marché. Il s'avança et vit un jeune garçon, tel que le dépeint le poète:

«Mon coeur aime un jeune homme dont les sourcils sont bien arqués. Sa ceinture est étroite; ses lèvres ressemblent à un bouton, à une rose souriantes. Jeune homme, sacrifie ton âme à la beauté! contemple en moi son esclave. Parcourez le monde entier: vous ne trouverez pas un enfant de plus belle espérance. Son nom est Ayvaz-Bally. C'est la prairie du huitième ciel! Son père est boucher de son état; le fils est une mine de pierres précieuses.»

Khoya-Yakub demanda: «De quel jardin est cette rose? de quelle prairie est cette plante?» Quelqu'un répondit: «Son père est boucher du pacha de cette ville; Ayvaz-Bally est son nom.» Le marchand pensa lors en lui-même: «Kourroglou n'a pas d'enfants; pourquoi n'adopterait-il pas un si beau garçon pour son fils? Mais que dois-je faire? Si, à mon retour à Chamly-Bill, j'essaie de lui dépeindre ce que j'ai vu, il ne me croira pas.» Il trouva alors un peintre dans Orfah, et lui paya un bon prix pour faire le portrait d'Ayvaz.

Après un voyage de quelques jours, il revint à la forteresse de Chamly-Bill. Il fut dit à Kourroglou que son frère Khoya-Yakub était revenu. Il ordonna aussitôt à ses hommes d'aller à sa rencontre, et de l'amener dans la ville avec les honneurs qui lui étaient dus. Dès qu'il fut descendu de cheval, Kourroglou le baisa sur la joue, et le fit asseoir à ses côtés, tandis que Khoya-Yakub lui baisait les deux mains, comme à son supérieur. «Hourra! mes enfants, du vin! cria Kourroglou; buvons en l'honneur de l'arrivée de notre frère.» Et ils s'assirent, et ils burent au point que Khoya-Yakub commença à devenir gris, et sentit sa tête s'allumer. Kourroglou lui demanda d'où il venait. Il répondit: «D'Orfah!--Tu n'as pas vu, par hasard, a Orfah, un plus beau cheval que mon Kyrat?--Je n'en ai pas vu.--Dis, as-tu vu là, des hommes plus beaux et plus braves que mes compagnons?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu, dis moi, une fête plus joyeuse que la mienne?--Je n'en ai pas vu.--As-tu vu des échansons plus beaux et plus richement vêtus que les miens?--Frère guerrier, j'ai vu là un jeune garçon que les mains de tous vos jeunes gens ne sont pas dignes de laver. Voilà que tu deviens vieux, et que tu n'as pas d'enfants: pourquoi ne le prendrais-tu pas pour ton fils, afin de faire de lui, quand le temps en sera venu, un guerrier digne de te servir et de te succéder lorsque tu seras mort, aussi bien qu'un appui et un fils tant que tu vivras?» Il commença alors à vanter la beauté d'Ayvaz et sa mâle physionomie. Kourroglou dit: «Eh quoi! marchand qui n'es bon à rien! ne pouvais-tu dépenser quelques tumans pour payer un peintre et m'apporter sa ressemblance?» Le marchand sortit une miniature de son habit et la tendit à Kourroglou. Kourroglou la prit; et quand il l'eut examinée, _les rênes de sa volonté échappèrent des mains de sa patience_, et il s'écria: «Daly-Hassan, qu'on apprête une chaîne et des fers.» Le marchand, étonné, demanda ce que signifiait un ordre semblable. «Je vais te faire enchaîner, misérable!» Pour quelle raison, et quel est mon crime? Est-ce donc la récompense que tu me donnes pour t'avoir trouvé un fils?--C'est pour le mensonge que tu as dit. Homme, écoute-moi; je vais partir pour Orfah à l'instant même; et tu attendras mon retour, enchaîné dans un cachot. Si le jeune garçon justifie réellement tes louanges, que mon nom ne soit pas Kourroglou si je ne couvre pas ta tête d'une pluie d'or et ne t'exalte pas au-dessus de la voûte des cieux. Mais malheur à toi, si Ayvaz est indigne de tes éloges; car j'arracherai la racine de ton existence du sol de la vie; et ton châtiment servira d'exemple aux menteurs impudents comme toi. Tu ne dois pas mentir à tes supérieurs.»

Cela dit, il donna ordre d'enchaîner le marchand par le cou et par une jambe, et de le jeter ensuite en prison.

«Daly-Hassan! que l'on selle Kyrat.» Daly-Hassan mit lui-même la selle et le coussin sur le cheval de son maître, et les attacha sept fois avec la sangle. «Je pars pour Orfah, dit Kourroglou. Que personne ne de vous ne se hasarde de boire de façon à s'enivrer jusqu'à ce que je sois de retour. Malheur a celui dont la demeure retentira des sons de la musique ou du tambourin. Souvenez-vous de cette défense, ou je vous arracherai de la terre, et vous jetterai au vent, comme un chardon nuisible. Je pars seul pour chercher mon futur enfant, pour chercher Ayvaz. Je mourrai ou je reviendrai avec lui. Écoutez ma chanson.

_Improvisation._--«J'adopterai pour mon fils le jeune Ayvaz-Bally. Attendez le jour d'adoption jusqu'à mon retour. Demandez-le en Turquie et en Syrie jusqu'à mon retour. Un homme brave monte l'arabe gris ou le bai, et galope tout le long du chemin, sur le cheval de bataille aux pieds légers. Tuez des veaux, égorgez des moutons, et nourrissez-vous de mes troupeaux jusqu'à mon retour. _Kourroglou dit:_ le diable emporte l'ennemi; les braves galopent sur des chevaux arabes: allez et buvez jusqu'à mon retour.»

Ayant dit cela, Kourroglou prit congé de ses frères, monta sur Kyrat et marcha seul, jour et nuit, de bourgade en bourgade, vers la ville d'Orfah. Il n'en était plus qu'à un fersakh de distance, quand il se sentit une faim extrême; et, voyant un berger qui gardait son troupeau sur la pente d'une colline, il se dit: «Le proverbe est bon: si tu as faim, va au berger; si tu es las, au chamelier. Maintenant réfléchissons un peu de quelle façon j'attraperai à déjeuner.» Alors il s'approcha, et s'écria: «Que Dieu te bénisse, berger! ne peux-tu me donner à déjeuner?» Le berger leva la tête; et, voyant un guerrier dont l'armure, à elle seule, aurait pu acheter son troupeau et lui-même par-dessus le marché, il répondit: «Jeune homme, je n'ai point de mets digne de toi; mais si tu peux t'accommoder de lait de brebis, je vais t'en chercher.» Kourroglou dit: «Dans ce désert une goutte de lait vaut le monde entier: vas-en chercher, et me l'apporte.» Le berger était d'une haute stature et taillé carrément; il tenait dans sa main une énorme massue, dont la tête était armée de clous, de vieux fers de lance, de fers de chevaux cassés et de tout ce qu'il avait pu se procurer de tranchant; elle pesait un men et demi[6]; une courroie, passée dans un trou, la suspendait à son poignet. Le berger leva la massue: et, à ce signal, toutes les brebis se réunirent autour de lui. Il avait aussi avec lui une écuelle de bois que les Kurdes appellent _moudah_ et qui pouvait contenir trois mena de lait[7]. L'ayant rempli jusqu'aux bords, il la mit devant Kourroglou, et lui donna une grande cuiller de bois pour qu'il pût manger, Kourroglou en eut à peine bu quelques cuillerées qu'il se sentit très-faible, et dit: «Berger, n'as-tu pas une croûte de pain?--J'en ai, dit le berger; mais il n'est pas un fils d'homme qui puisse le manger.» Kourroglou reprit: «Il porte un nom mangeable; et pour peu qu'il soit moins dur que la pierre, donne-le-moi.» Le berger dit: «C'est du pain fait d'orge et de millet; je l'ai pétri pour mes chiens.» Kourroglou dit: «N'importe, apporte-le tel qu'il est.» Le berger répliqua: «Le soleil l'a séché; il est devenu tout à fait dur et moisi: tu te rompras les dents.» Kourroglou dit: «Ne, crains rien, mon garçon, et donne-le-moi promptement.» Un sac de peau était suspendu au dos du berger; il l'en ôta, et le mit devant Kourroglou. Ce dernier était si prodigieusement affamé, qu'il plongea ses deux mains dans le sac, et, arrachant tout ce qui se trouvait sous sa main, le rompit en morceaux, et le jeta dans le lait. Le berger le regardait faire; et voyant que son hôte, qui avait déjà préparé de la nourriture pour quinze personnes n'interrompait pas sa besogne, il se dit à lui-même: «La faim l'a rendu fou; car assurément nul fils d'Adam ne pourrait avaler tout cela; quand il aura mangé cinq ou six cuillerées, il jettera le reste; avec ce qu'il a apprêté pour lui, je pourrais nourrir une semaine entière, toute la meute de chiens qui gardent mon troupeau.» Pendant ce temps, Kourroglou émiettait le pain, et en remplissait l'écuelle. A la fin, enfonçant la cuiller, qui resta, sans remuer, dans la position verticale, il leva les yeux, et vit le berger qui était debout, en contemplation devant lui. Il lui dit: «Assieds-toi, berger, et mangeons ensemble.» Le berger répliqua: «Beg, tu as préparé toi-même le repas, mange-le tout seul, car je ne puis t'aider.»

[Footnote 6: Environ vingt-deux livres anglaises.]

[Footnote 7: Men, en turc _balma_, poids employé commumnément en Perse.]