Kéraban-Le-Têtu, Volume II

Part 12

Chapter 12 3,770 words Public domain Markdown

--Ah! seigneur Saffar! ... s'écria Kéraban, en levant son poing fermé qu'il laissa retomber sur une tête imaginaire, si je me trouve jamais face à face avec toi!

--Mais ce Scarpante, demanda Ahmet, où est-il?»

Bruno s'était précipité dans la caverne et en ressortait presque aussitôt en disant:

«Disparu ... par quelque autre issue, sans doute.»

C'était, en effet, ce qui était arrivé. Scarpante, sa trahison découverte, venait de s'échapper par le fond de la caverne.

Ainsi, cette criminelle machination était maintenant connue dans tous ses détails! C'était bien l'intendant du seigneur Saffar, qui s'était offert comme guide! C'était bien ce Scarpante, qui avait conduit la petite caravane, d'abord par les routes de la côte, ensuite à travers ces montagneuses régions de l'Anatolie! C'était bien Yarhud dont les signaux avaient été aperçus par Ahmet pendant la nuit précédente, et c'était bien le capitaine de la _Guïdare_, qui venait, en se glissant dans l'ombre, apporter à Scarpante les derniers ordres de Saffar!

Mais la vigilance et surtout la perspicacité d'Ahmet avaient déjoué toute cette manoeuvre. Le traître démasqué, les desseins criminels de son maître étaient connus. Le nom de l'auteur de l'enlèvement d'Amasia, on le connaissait, et il se trouvait que c'était précisément ce Saffar que le seigneur Kéraban menaçait de ses plus terribles représailles.

Mais, si le guet-apens dans lequel avait été attirée la petite caravane était découvert, le péril n'en était pas moins grand puisqu'elle pouvait être attaquée d'un instant à l'autre.

Aussi Ahmet, avec son caractère résolu, prit-il rapidement le seul parti qu'il y eût à prendre.

«Mes amis, dit-il, il faut quitter à l'instant ces gorges de Nérissa. Si l'on nous attaquait dans cet étroit défilé, dominé par de hautes roches, nous n'en sortirions pas vivants!

--Partons! répondit Kéraban.--Bruno, Nizib, et vous, seigneur Yanar, que vos armes soient prêtes à tout événement!

--Comptez sur nous, seigneur Kéraban, répondit Yanar, et vous verrez ce que nous saurons faire, ma soeur et moi!

--Certes! répondit la courageuse Kurde, en brandissant son yatagan dans un mouvement magnifique. Je n'oublierai pas que j'ai maintenant un fiancé à défendre!»

Si jamais Van Mitten subit une profonde humiliation, ce fut d'entendre l'intrépide femme parler ainsi. Mais, à son tour, il saisit un revolver, bien décidé à faire son devoir.

Tous allaient donc remonter le défilé, de manière à gagner les plateaux environnants, lorsque Bruno crut devoir faire cette réflexion, en homme que la question des repas tient toujours en éveil.

«Mais cet âne, on ne peut le laisser ici!

--En effet, répondit Ahmet. Peut-être Scarpante nous a-t-il égarés dans cette portion reculée de l'Anatolie! Peut-être sommes-nous plus éloignés de Scutari que nous ne le pensons! ... Et dans cette charrette sont les seules provisions qui nous restent!»

Toutes ces hypothèses étaient fort plausibles. On devait craindre, maintenant, que cette intervention d'un traître n'eût compromis l'arrivée du seigneur Kéraban et des siens sur les rives du Bosphore, en les éloignant de leur but.

Mais, ce n'était pas l'instant de raisonner sur tout cela: il fallait agir sans perdre un instant.

«Eh bien, dit Kéraban, il nous suivra, cet âne, et pourquoi ne nous suivrait-il pas?»

Et, ce disant, il alla prendre l'animal par sa longe, puis, il essaya de le tirer a lui.

«Allons!» dit-il.

L'âne ne bougea pas.

«Viendras-tu de bon gré?» reprit Kéraban, en lui donnant une forte secousse.

L'âne, qui, sans doute, était fort têtu de sa nature, ne bougea pas davantage.

«Pousse-le, Nizib!» dit Kéraban.

Nizib, aidé de Bruno, essaya de pousser l'âne par derrière ... L'âne recula plutôt qu'il n'avança,

«Ah! tu t'entêtes! s'écria Kéraban, qui commençait à se fâcher sérieusement.

--Bon! murmura Bruno, têtu contre têtu!

--Tu me résistes ... à moi? reprit Kéraban.

--Votre maître a trouvé le sien! dit Bruno à Nizib, en prenant soin de n'être point entendu.

--Cela m'étonnerait.» répondit Nizib sur le même ton.

Cependant, Ahmet répétait avec impatience:

«Mais il faut partir! ... Nous ne pouvons tarder d'une minute ... quitte à abandonner cet âne!

--Moi! ... lui céder! ... jamais!» s'écria Kéraban.

Et, prenant la tête du baudet par les oreilles, puis, les secouant comme s'il eût voulu les arracher:

«Marcheras-tu?» s'écria-t-il. L'âne ne bougea pas.

«Ah! tu ne veux pas m'obéir! ... dit Kéraban. Eh bien, je saurai t'y forcer quand même.»

Et voilà Kéraban courant à l'entrée de la caverne, et y ramassant quelques poignées d'herbe sèche, dont il fit une petite botte qu'il présenta à l'âne. Celui-ci fit un pas en avant.

«Ah! ah! s'écria Kéraban, il faut cela pour te décidera marcher!... Eh bien, par Mahomet, tu marcheras!»

Un instant après, cette petite botte d'herbe était attachée à l'extrémité des brancards de la charrette, mais a une distance suffisante pour que l'âne, même en allongeant la tête, ne put l'atteindre. Il arriva donc ceci: c'est que l'animal, sollicité par cet appât qui allait toujours se déplacer en avant de lui, se décida à marcher dans la direction de la passe.

«Très ingénieux! dit Van Mitten.

--Eh bien, imitez-le!» s'écria la noble Saraboul, en l'entraînant à la suite de la charrette.

Elle aussi, c'était un appât qui se déplaçait, mais un appât que Van Mitten, en cela bien différent de l'âne, redoutait surtout d'atteindre!

Tous, suivant la même direction, en troupe serrée, eurent bientôt abandonné le campement, où la position n'eût pas été tenable.

«Ainsi, Ahmet, dit Kéraban, à ton avis, ce Saffar, c'est bien le même insolent personnage qui, par pur entêtement, a fait écraser ma chaise de poste au railway de Poti?

--Oui, mon oncle, mais c'est, avant tout, le misérable qui a fait enlever Amasia, et c'est à moi qu'il appartient!

--Part à deux, neveu Ahmet, part à deux, répondit Kéraban, et qu'Allah nous vienne en aide!»

A peine le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs compagnons avaient-ils remonté le défilé d'une cinquantaine de pas, que le sommet des roches se couronnait d'assaillants. Des cris étaient jetés dans l'air, des coups de feu éclataient de toutes parts.

«En arrière! En arrière!» cria Ahmet, qui fit reculer tout son monde jusqu'à la lisière du campement.

Il était trop tard pour abandonner les gorges de Nérissa, trop tard pour aller chercher sur les plateaux supérieurs une meilleure position défensive. Les hommes à la solde de Saffar, au nombre d'une douzaine, venaient d'attaquer. Leur chef les excitait à cette criminelle agression, et, dans la situation qu'ils occupaient, tout l'avantage était pour eux.

Le sort du seigneur Kéraban et de ses compagnons était donc absolument à leur merci.

«A nous! à nous! cria Ahmet, dont la voix domina le tumulte.

--Les femmes au milieu.» répondit Kéraban.

Amasia, Saraboul, Nedjeb, formèrent aussitôt un groupe, autour duquel Kéraban, Ahmet, Van Mitten, Yanar, Nizib et Bruno vinrent se ranger. Ils étaient six hommes pour résister à la troupe de Saffar,--un contre deux,--avec le désavantage de la position.

Presque aussitôt, ces bandits, en poussant d'horribles vociférations, firent irruption par la passe et roulèrent, comme une avalanche, au milieu du campement.

«Mes amis, cria Ahmet, défendons-nous jusqu'à la mort!»

Le combat s'engagea aussitôt. Tout d'abord, Nizib et Bruno avaient été touchés légèrement, mais ils ne rompirent pas, ils luttèrent, et non moins vaillamment que la courageuse Kurde, dont le pistolet répondit aux détonations des assaillants.

Il était évident, d'ailleurs, que ceux-ci avaient ordre de s'emparer d'Amasia, de la prendre vivante, et qu'ils cherchèrent à combattre plutôt à l'arme blanche, afin de ne point avoir à regretter quelque maladroit coup de feu qui eût frappé la jeune fille.

Aussi, dans les premiers instants, malgré la supériorité de leur nombre, l'avantage ne fut-il point à eux, et plusieurs tombèrent-ils très grièvement blessés.

Ce fut alors que deux nouveaux combattants, non des moins redoutables, apparurent sur le théâtre de la lutte.

C'étaient Saffar et Scarpante.

«Ah! le misérable! s'écria Kéraban. C'est bien lui! C'est bien l'homme du railway!»

Et plusieurs fois, il voulut le coucher en joue, mais sans y réussir, étant obligé de faire face à ceux qui l'attaquaient.

Ahmet et les siens, cependant, résistaient intrépidement. Tous n'avaient qu'une pensée: à tout prix sauver Amasia, à tout prix l'empêcher de retomber entre les mains de Saffar.

Mais, malgré tant de dévouement et de courage, il leur fallut bientôt céder devant le nombre. Aussi peu à peu, Kéraban et ses compagnons commencèrent-ils à plier, à se désunir, puis à s'acculer aux roches du défilé. Déjà le désarroi se mettait parmi eux.

Saffar s'en aperçut.

«A lui, Scarpante, à toi! cria-t-il en lui montrant la jeune fille.

--Oui! Seigneur Saffar, répondit Scarpante, et cette fois elle ne vous échappera plus.»

Profitant du désordre, Scarpante parvint à se jeter sur Amasia qu'il saisit et il s'efforça d'entraîner hors du campement.

«Amasia! ... Amasia!....» cria Ahmet.

Il voulut se précipiter vers elle, mais un groupe de bandits lui coupa la route; il fut obligé de s'arrêter pour leur faire face.

Yanar essaya alors d'arracher la jeune fille aux étreintes de Scarpante: il ne put y parvenir, et Scarpante, l'enlevant entre ses bras, fit quelques pas vers le défilé.

Mais Kéraban venait d'ajuster Scarpante, et le traître tombait mortellement atteint, après avoir lâché la jeune fille, qui tenta vainement de rejoindre Ahmet.

«Scarpante!... mort!... Vengeons-le! s'écria le chef de ces bandits, vengeons-le!»

Tous se jetèrent alors sur Kéraban et les siens avec un acharnement auquel il n'était plus possible de résister. Pressés de toutes parts, ceux-ci pouvaient à peine faire usage de leurs armes.

«Amasia! ... Amasia! ... décria Ahmet, en essayant de venir au secours de la jeune fille, que Saffar venait enfin de saisir et qu'il entraînait hors du campement.

--Courage! ... Courage!....» ne cessait de crier Kéraban.

Mais il sentait bien que les siens et lui, accablés par le nombre, étaient perdus!

En ce moment, un coup de feu, tiré du haut des roches, fit rouler l'un des assaillants sur le sol. D'autres détonations lui succédèrent aussitôt.

Quelques-uns des bandits tombèrent encore, et leur chute jeta l'épouvante parmi leurs compagnons.

Saffar s'était arrêté un instant, cherchant à se rendre compte de cette diversion. Etait-ce donc un renfort inattendu qui arrivait au seigneur Kéraban?

Mais déjà Amasia avait pu se dégager des bras de Saffar, déconcerté par cette subite attaque.

«Mon père! ... Mon père! ... criait la jeune fille.

C'était Sélim, en effet, Sélim, suivi d'une vingtaine d'hommes, bien armés, qui accourait au secours de la petite caravane, au moment même où elle allait être écrasée.

«Sauve qui peut!» s'écria le chef des bandits, en donnant l'exemple de la fuite.

Et il disparut, avec les survivants de sa troupe, en se jetant dans la caverne, dont une seconde issue, on le sait, s'ouvrait au dehors.

«Lâches! s'écria Saffar en se voyant ainsi abandonné. Eh bien, on ne l'aura pas vivante.»

Et il se précipita sur Amasia, au moment où Ahmet s'élançait sur lui.

Saffar déchargea sur le jeune homme le dernier coup de son revolver: il le manqua. Mais Kéraban, qui n'avait rien perdu de son sang-froid, ne le manqua pas, lui. Il bondit sur Saffar, le saisit à la gorge, et le frappa d'un coup de poignard au coeur.

Un rugissement, ce fut tout. Saffar, dans ses dernières convulsions, ne put même pas entendre son adversaire s'écrier:

«Voilà pour t'apprendre à faire écraser ma voiture!»

Le seigneur Kéraban et ses compagnons étaient sauvés. A peine les uns ou les autres avaient-ils reçu quelques légères blessures. Et cependant, tous s'étaient bien comportés,--tous,--Bruno et Nizib, dont le courage ne s'était point démenti; le seigneur Yanar, qui avait vaillamment lutté; Van Mitten, qui s'était distingué dans la mêlée, et l'énergique Kurde, dont le pistolet avait souvent retenti au plus fort de l'action.

Toutefois, sans l'arrivée inexplicable de Sélim, c'en eût été fait d'Amasia et de ses défenseurs. Tous eussent péri, car ils étaient décidés à se faire tuer pour elle.

«Mon père!... mon père!... s'écria la jeune fille en se jetant dans les bras de Sélim.

--Mon vieil ami, dit Kéraban, vous ... vous ... ici?

--Oui!... Moi! répondit Sélim.

--Comment le hasard vous a-t-il amené?... demanda Ahmet.

--Ce n'est point un hasard! répondit Sélim, et, depuis longtemps déjà, je me serais mis à la recherche de ma fille, si, au moment où ce capitaine l'enlevait de la villa, je n'eusse été blessé....

--Blessé, mon père?

--Oui! ... Un coup de feu parti de cette tartane! Pendant un mois, retenu par cette blessure, je n'ai pu quitter Odessa! Mais, il y a quelques jours, une dépêche d'Ahmet....

--Une dépêche? s'écria Kéraban, que ce mot malsonnant mit soudain en éveil.

--Oui ... une dépêche ... datée de Trébizonde!

--Ah! c'était une....

--Sans doute, mon oncle, répondit Ahmet, qui sauta au cou de Kéraban, et pour la première fois qu'il m'arrive d'envoyer un télégramme à votre insu, avouez que j'ai bien fait!

--Oui ... mal bien fait! répondit Kéraban en hochant la tête, mais que je ne t'y reprenne plus, mon neveu!

--Alors, reprit Sélim, apprenant par cette dépêche que tout péril n'était peut être pas écarté pour votre petite caravane, j'ai réuni ces braves serviteurs, je suis arrivé à Scutari, je me suis lancé sur la route du littoral....

--Et par Allah! ami Sélim, st'écria Kéraban, vous êtes arrivé à temps! ... Sans vous, nous étions perdus! ... Et cependant, on se battait bien dans notre petite troupe!

--Oui! ajouta le seigneur Yanar, et ma soeur a montré qu'elle savait, au besoin, faire le coup de feu!

--Quelle femme!» murmura Van Mitten.

En ce moment, les nouvelles lueurs de l'aube commençaient à blanchir l'horizon. Quelques nuages, immobilisés au zénith, se nuançaient des premiers rayons du jour.

«Mais où sommes-nous, ami Sélim, demanda le seigneur Kéraban, et comment avez-vous pu nous rejoindre dans cette région où un traître avait entraîné notre caravane....

--Et loin de notre route? ajouta Ahmet.

--Mais non mes amis, mais non! répondit Sélim. Vous êtes bien sur le chemin de Scutari, à quelques lieues seulement de la mer!

--Hein? ... fit Kéraban.

--Les rives du Bosphore sont là! ajouta Sélim en tendant sa main vers le nord-ouest.

--Les rives du Bosphore?» s'écria Ahmet.

Et tous de gagner, en remontant les roches, le plateau supérieur qui s'étendait au-dessus des gorges de Nérissa.

« Voyez ... voyez!....» dit Sélim.

En effet, un phénomène se produisait, en ce moment,--phénomène naturel qui, par un simple effet de réfraction, faisait apparaître au loin les parages tant désirés. A mesure que se faisait le jour, un mirage relevait peu à peu les objets situés au-dessous de l'horizon. On eût dit que les collines, qui s'arrondissaient à la lisière de la plaine, s'enfonçaient dans le sol comme une ferme de décor.

«La mer! ... C'est la mer!» s'écria Ahmet!

Et tous de répéter avec lui:

«La mer! ... La mer!»

Et, bien que ce ne fut qu'un effet de mirage, la mer n'en était pas moins là, à quelques lieues à peine.

«La mer! ... La mer! ... ne cessait de répéter le seigneur Kéraban. Mais, si ce n'est pas le Bosphore, si ce n'est pas Scutari, nous sommes au dernier jour du mois, et....

--C'est le Bosphore! ... C'est Scutari! ...» s'écria Ahmet.

Le phénomène venait de s'accentuer, et, maintenant, toute la silhouette d'une ville, bâtie en amphithéâtre, se découpait sur les derniers plans de l'horizon.

«Par Allah! c'est Scutari! répéta Kéraban. Voilà son panorama qui domine le détroit! ... Voilà la mosquée de Buyuk Djami!»

Et, en effet, c'était bien Scutari, que Sélim venait de quitter trois heures auparavant.

«En route, en route!» s'écria Kéraban.

Et, comme un bon Musulman qui, en toutes choses, reconnaît la grandeur de Dieu:

«_Ilah il Allah!_» ajouta-t-il en se tournant vers le soleil levant.

Un instant après, la petite caravane s'élançait vers la route qui longe la rive gauche du détroit. Quatre heures après, à cette date du 30 septembre,--dernier jour fixé pour la célébration du mariage d'Amasia et d'Ahmet,--le seigneur Kéraban, ses compagnons et son âne, après avoir achevé ce tour de la mer Noire, apparaissaient sur les hauteurs de Scutari et saluaient de leurs acclamations les rives du Bosphore.

XIV

DANS LEQUEL VAN MITTEN ESSAIE DE FAIRE COMPRENDRE LA SITUATION A LA NOBLE SARABOUL.

C'était en un des plus heureux sites qui se puisse rêver, à mi-côte de la colline sur laquelle se développe Scutari, que s'élevait la villa du seigneur Kéraban.

Scutari, ce faubourg asiatique de Constantinople, l'ancienne Chrysopolis, ses mosquées aux toits d'or, tout le bariolage de ses quartiers où se presse une population de cinquante mille habitants, son débarcadère flottant sur les eaux du détroit, l'immense rideau des cyprès de son cimetière,--ce champ de repos préféré des riches Musulmans, qui craignent que la capitale suivant une légende, ne soit prise pendant que les fidèles seront à la prière--puis, à une lieue de là, le mont Boulgourlou qui domine cet ensemble et permet à la vue de s'étendre sur la mer de Marmara, le golfe de Nicomédie, le canal de Constantinople, rien ne peut donner une idée de ce splendide panorama, unique au monde, sur lequel s'ouvraient les fenêtres de la villa du riche négociant.

A cet extérieur, à ces jardins en terrasse, aux beaux arbres, platanes, hêtres et cyprès qui les ombragent, répondait dignement l'intérieur de l'habitation. Vraiment, il eût été dommage de s'en défaire pour n'avoir point à payer quotidiennement les quelques paras auxquels étaient maintenant taxés les caïques du Bosphore!

Il était alors midi. Depuis trois heures environ, le maître de céans et ses hôtes étaient installés dans cette splendide villa. Après avoir refait leur toilette, ils s'y reposaient des fatigues et des émotions de ce voyage, Kéraban, tout fier de son succès, se moquant du Muchir et de ses impôts vexatoires; Amasia et Ahmet, heureux comme des fiancés qui vont devenir époux; Nedjeb, un perpétuel éclat de rire; Bruno, satisfait en se disant qu'il rengraissait déjà, mais inquiet pour son maître; Nizib, toujours calme, même dans les grandes circonstances, le seigneur Yanar, plus farouche que jamais, sans qu'on pût savoir pourquoi; la noble Saraboul, aussi impérieuse qu'elle eût pu l'être dans la capitale du Kurdistan; Van Mitten enfin, assez préoccupé de l'issue de cette aventure.

Si Bruno constatait déjà une certaine amélioration dans son embonpoint, ce n'était pas sans raison. Il y avait eu un déjeuner aussi abondant que magnifique. Ce n'était pas le fameux dîner auquel le seigneur Kéraban avait invité son ami Van Mitten, six semaines auparavant; mais, pour être devenu un déjeuner, il n'en avait pas été moins superbe. Et maintenant, tous les convives, réunis dans le plus charmant salon de la villa, dont les larges baies s'ouvraient, sur le Bosphore, achevaient, dans une conversation animée, de se congratuler les uns les autres.

«Mon cher Van Mitten, dit le seigneur Kéraban, qui allait, venait, serrant la main à ses hôtes, c'était un dîner auquel je vous avais invité, mais il ne faut pas m'en vouloir si l'heure nous a obligés à....

--Je ne me plains pas, ami Kéraban, répondit le Hollandais. Votre cuisinier a bien fait les choses!

--Oui, très bonne cuisine, en vérité, très bonne cuisine! ajouta le seigneur Yanar, qui avait mangé plus qu'il ne convient, même à un Kurde de grand appétit.

--On ne ferait pas mieux au Kurdistan, répondit Saraboul, et si jamais, seigneur Kéraban, vous venez à Mossoul nous rendre visite....

--Comment donc? s'écria Kéraban, mais j'irai, belle Saraboul, j'irai vous voir, vous et mon ami Van Mitten!

--Et nous tâcherons de ne pas vous faire regretter votre villa, ... pas plus que vous ne regretterez la Hollande, ajouta l'aimable femme en se retournant vers son fiancé.

--Près de vous, noble Saraboul! ...» crut devoir répondre Van Mitten, qui ne parvint pas à finir sa phrase.

Puis, pendant que l'aimable Kurde se dirigeait du côté des fenêtres du salon, qui s'ouvraient sur le Bosphore:

«Le moment est venu, je crois, dit-il à Kéraban, de lui apprendre que ce mariage est nul!

--Aussi nul, Van Mitten, que s'il n'avait jamais été fait!

--Vous m'aiderez bien un peu, Kéraban, dans cette tâche ... qui ne laisse pas d'être scabreuse!

--Hum!... ami Van Mitten, répondit Kéraban, ce sont là de ces choses intimes ... qu'on ne doit traiter qu'en tête-à-tête!

--Diable!» fit le Hollandais.

Et il alla s'asseoir dans un coin, pour chercher quel pourrait être le meilleur mode d'opérer.

«Digne Van Mitten, dit alors Kéraban à son neveu, quelle scène avec sa Kurdistane!

--Il ne faut pourtant pas oublier, répondit Ahmet, que c'est pour nous qu'il a poussé le dévouement jusqu'à l'épouser!

--Aussi lui viendrons-nous en aide, mon neveu! Bah! il était marié, au moment où, sous peine de prison, on l'a obligé à contracter ce nouveau mariage, et, pour un Occidental, c'est un cas de nullité absolue! Donc, il n'a rien à craindre ... rien!

--Je le sais, mon oncle, mais, quand madame Saraboul recevra ce coup en pleine poitrine, quel bondissement de panthère trompée! ... Et le beau-frère Yanar, quelle explosion de poudrière!

--Par Mahomet! répondit Kéraban, nous leur ferons entendre raison! Après tout, Van Mitten n'était coupable de quoi que ce soit, et, au caravansérail de Rissar, l'honneur de la noble Saraboul n'a jamais, de son fait, couru l'ombre d'un danger!

--Jamais, oncle Kéraban, et il est clair que cette tendre veuve cherchait à se remarier à tout prix!

--Sans doute, Ahmet. Aussi n'a-t-elle pas hésité à mettre la main sur ce bon Van Mitten!

--Une main de fer, oncle Kéraban!

--D'acier! répliqua Kéraban.

--Mais enfin, mon oncle, s'il s'agit tout à l'heure de défaire ce faux mariage....

--Il s'agit aussi d'en faire un vrai, n'est-ce pas? répondit Kéraban, en tournant et retournant ses mains l'une sur l'autre comme s'il les eût savonnées.

--Oui ... le mien! dit Ahmet.

--Le nôtre! ajouta la jeune fille, qui venait des'approcher. Nous l'avons bien mérité?

--Bien mérité, dit Sélim.

--Oui, ma petite Amasia, répondit Kéraban, mérité dix fois, cent fois, mille fois! Ah! chère enfant! quand je songe que, par ma faute, par mon entêtement, tu as failli....

--Bon! Ne parlons plus de cela! dit Ahmet.

--Non, jamais, oncle Kéraban! dit la jeune fille en lui fermant la bouche de sa petite main.

--Aussi, reprit Kéraban, j'ai fait voeu ... Oui!... j'ai fait voeu ... de ne plus m'entêter à quoi que ce soit!

--Je voudrais voir cela pour y croire! s'écria Nedjeb en partant d'un bel éclat de rire.

--Hein? ... Qu'a-t-elle dit, cette moqueuse de Nedjeb?

--Oh! rien, seigneur Kéraban!

--Oui, reprit celui-ci, je ne veux plus jamais m'entêter ... si ce n'est à vous aimer tous les deux!

--Quand le seigneur Kéraban renoncera à être le plus têtu des hommes!... murmura Bruno.

--C'est qu'il n'aura plus de tête! répondit Nizib.

--Et encore!» ajouta le rancunier serviteur de Van Mitten.

Cependant, la noble Kurde s'était rapprochée de son fiancé, qui restait tout pensif en son coin, trouvant sans doute sa tâche d'autant plus difficile qu'à lui seul incombait le soin de l'exécuter.

«Qu'avez-vous donc, seigneur Van Mitten? lui demanda-t-elle. Je vous trouve l'air soucieux!

--En effet, beau-frère! ajouta le seigneur Yanar. Que faites-vous là? Vous ne nous avez pas amenés à Scutari pour n'y rien voir, j'imagine! Montrez-nous donc le Bosphore comme nous vous montrerons dans quelques jours le Kurdistan!»

A ce nom redouté, le Hollandais tressauta comme s'il eût reçu la secousse d'une pile électrique.

«Allons, venez, seigneur Van Mitten! reprit Saraboul en l'obligeant à se lever.

--A vos ordres ... belle Saraboul! ... Je suis entièrement à vos ordres!» répondit Van Mitten.