Kéraban-Le-Têtu, Volume I

Part 8

Chapter 8 3,774 words Public domain Markdown

Évidemment, ils ne connaissaient pas Kéraban! Mais son ami Sélim, son neveu Ahmet, Van Mitten, Amasia, le connaissaient, et ils virent bien, après ce qui s'était passé, qu'il serait impossible de le faire revenir sur sa résolution. Il n'y avait donc pas à discuter,--ce qui aurait compliqué les choses,--mais à accepter la situation.

C'était tellement indiqué que cela se fit d'un commun accord, sans même entente préalable.

«Après tout, mon oncle, vous avez raison! dit Ahmet.

--Absolument raison! ajouta Sélim.

--Toujours raison! répondit Kéraban.

--Il faut résister aux prétentions iniques, reprit Ahmet, résister, quand il devrait vous en coûter la fortune....

--Et la vie! ajouta Kéraban.

--Vous avez donc bien fait de vous refuser au payement de cet impôt, et de montrer que vous saurez aller de Constantinople à Scutari, sans franchir le Bosphore....

--Et sans débourser dix paras, ajouta Kéraban, dût-il m'en coûter cinq cent mille!

--Mais vous n'êtes pas absolument pressé de partir, je suppose?... demanda Ahmet.

--Absolument pressé, mon neveu, répondit Kéraban. Il faut, tu sais pourquoi, que je sois de retour avant six semaines!

--Bon! mon cher oncle, vous pourriez bien nous donner quelque huit jours à Odessa?...

--Pas cinq jours, pas quatre, pas un, répondit Kéraban, pas même une heure!»

Ahmet, voyant que le naturel allait reprendre le dessus, fit signe à Amasia d'intervenir.

«Et notre mariage, monsieur Kéraban? dit la jeune fille, en lui prenant la main.

--Ton mariage, Amasia? répondit Kéraban, il ne sera en aucune façon reculé. Il faut qu'il soit fait avant la fin du mois prochain!... Eh bien, il le sera!... Mon voyage ne le retardera pas d'un jour ... à la condition que je parte, sans perdre un instant!»

Ainsi tombait cet échafaudage d'espérances que tous avaient édifié sur l'arrivée inattendue du seigneur Kéraban. Le mariage ne serait pas hâté, mais il ne serait pas reculé non plus! disait-il. Eh! qui pouvait en répondre? Comment prévoir les éventualités d'un si long et si pénible voyage, fait dans ces conditions?

Ahmet ne put retenir un mouvement de dépit, que son oncle ne vit pas, heureusement,--pas plus qu'il n'aperçut le nuage qui obscurcit le front d'Amasia,--pas plus qu'il n'entendit Nedjeb murmurer:

«Ah! le vilain oncle!

--D'ailleurs, ajouta celui-ci du ton d'un homme qui fait une proposition à laquelle il n'est pas d'objection possible, d'ailleurs, je compte bien qu'Ahmet m'accompagnera!

--Diable! voilà un coup droit, difficile à parer! dit à mi-voix Van Mitten.

--On ne le parera pas!» répondit Bruno.

Ahmet, en effet, avait reçu ce coup en plein coeur. De son côté, Amasia, vivement atteinte par l'annonce du départ de son fiancé, demeurait immobile, près de Nedjeb, qui aurait arraché les yeux au seigneur Kéraban.

Au fond de la galerie, le capitaine de la _Guïdare_ ne perdait pas un mot de cette conversation. Cela prenait évidemment une tournure favorable à ses projets.

Sélim, bien qu'il eût peu d'espoir de modifier la résolution de son ami, crut devoir intervenir, pourtant, et dit:

«Est-il donc nécessaire, Kéraban, que votre neveu fasse avec vous le tour de la mer Noire?

--Nécessaire, non! répondit Kéraban, mais je ne pense pas qu'Ahmet hésite à m'accompagner!

--Cependant!... reprit Sélim.

--Cependant?...» répondit l'oncle, dont les dents se serrèrent, ainsi qu'il lui arrivait au début de toute discussion.

Une minute de silence, qui parut interminable, suivit le dernier mot prononcé par le seigneur Kéraban. Mais Ahmet avait énergiquement pris son parti. Il parlait bas à la jeune fille. Il lui faisait comprendre que, quelque chagrin qu'ils dussent ressentir tous deux de ce départ, mieux valait ne pas résister; que, sans lui, ce voyage pourrait éprouver des retards de toutes sortes; qu'avec lui, au contraire, ce voyage s'accomplirait plus rapidement; qu'avec sa parfaite connaissance de la langue russe, il ne laisserait perdre ni un jour ni une heure; qu'il saurait bien obliger son oncle à faire les pas doubles, comme on dit, cela dût-il lui coûter le triple; qu'enfin, avant la fin du prochain mois, c'est-à-dire avant la date à laquelle Amasia devait être mariée pour sauvegarder un intérêt de fortune considérable, il aurait ramené Kéraban sur la rive gauche du Bosphore.

Amasia n'avait pas eu la force de dire oui, mais elle comprenait que c'était le meilleur parti à prendre.

«Eh bien, c'est convenu, mon oncle! dit Ahmet. Je vous accompagnerai, et je suis prêt à partir, mais....

--Oh! pas de conditions, mon neveu!

--Soit, sans conditions!» répondit Ahmet.

Et, mentalement, il ajouta:

«Je saurai bien te faire courir, quand tu devrais t'y époumonner, oh! le plus têtu des oncles!

--En route donc,» dit Kéraban.

Et se retournant vers Sélim:

«Ces roubles en échange de mes piastres?...

--Je vous les donnerai à Odessa, où je vais vous accompagner, répondit Sélim.

--Vous êtes prêt, Van Mitten? demanda Kéraban.

--Toujours prêt.

--Eh bien, Ahmet, reprit Kéraban, embrasse ta fiancée, embrasse-la bien, et partons!»

Ahmet serrait déjà la jeune fille dans ses bras. Amasia ne pouvait retenir ses larmes.

«Ahmet, mon cher Ahmet!... répétait-elle.

--Ne pleurez pas, chère Amasia! disait Ahmet. Si notre mariage n'est pas avancé, il ne sera pas retardé non plus, je vous le promets!... Ce ne sont que quelques semaines d'absence!...

--Ah! chère maîtresse, dit Nedjeb, si le seigneur Kéraban pouvait seulement se casser une jambe ou deux avant de sortir d'ici! Voulez-vous que je m'occupe de cela?»

Mais Ahmet ordonna à la jeune Zingare de se tenir tranquille, et il fit bien. Certainement, Nedjeb était femme à tout tenter pour arrêter cet oncle intraitable.

Les adieux étaient faits, les derniers baisers étaient échangés. Tous se sentaient émus. Le Hollandais lui-même éprouvait comme un serrement de coeur. Seul, le seigneur Kéraban ne voyait rien ou ne voulait rien voir de l'attendrissement général.

«La chaise est-elle prête? demanda-t-il à Nizib, qui entrait à ce moment dans la galerie.

--La chaise est prête, répondit Nizib.

--En route! dit Kéraban. Ah! messieurs les modernes Ottomans, qui vous habillez à l'européenne! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, qui ne savez plus même être gras!...»

C'était évidemment là une impardonnable décadence aux yeux du seigneur Kéraban.

«... Ah! messieurs les renégats, qui vous soumettez aux prescriptions de Mahmoud, je vous montrerai qu'il y a encore de Vieux Croyants, dont vous n'aurez jamais raison!»

Personne ne le contredisait alors, le seigneur Kéraban, et pourtant il s'animait de plus belle.

«Ah! vous prétendez monopoliser le Bosphore à votre profit! Eh bien, je m'en passerai, de votre Bosphore! Je m'en moque, de votre Bosphore!--Vous dites, Van Mitten?...

--Je ne dis rien, répondit Van Mitten, qui, de fait, n'avait pas même ouvert la bouche et s'en fût bien gardé!

--Votre Bosphore! Leur Bosphore! reprit la seigneur Kéraban, en tendant son poing vers le sud. Heureusement, la mer Noire est là! Elle a un littoral, la mer Noire, et il n'est pas uniquement fait pour les conducteurs de caravanes! Je le suivrai, je le contournerai! Hein! mes amis, voyez-vous d'ici la figure que feront ces employés du gouvernement, quand ils me verront apparaître sur les hauteurs de Scutari, sans avoir jeté même un demi-para dans leur sébille de mendiants administratifs!»

Il faut bien en convenir, le seigneur Kéraban, tout débordant de menaces en cette suprême imprécation, était magnifique.

«Allons, Ahmet! allons, Van Mitten! s'écria-t-il. En route! en route! en route!»

Il était déjà sur la porte, lorsque Sélim l'arrêta d'un mot:

«Ami Kéraban, dit-il, une simple observation.

--Pas d'observations!

--Eh bien, une simple remarque que je désirerais vous faire, reprit le banquier.

--Eh! avons-nous le temps?...

--Écoutez-moi, ami Kéraban. Une fois arrivé à Scutari, après avoir achevé ce tour de la mer Noire, que ferez-vous?

--Moi?... Eh bien, je ... je....

--Vous n'allez pas, je suppose, vous fixer à Scutari, sans jamais revenir à Constantinople, où est le siège de votre maison de commerce?

--Non.... répondit Kéraban, en hésitant un peu.

--Au fait, mon oncle, fit observer Ahmet, pour peu que vous vous obstiniez à ne plus passer le Bosphore, notre mariage....

--Ami Sélim, rien n'est plus simple! répondit Kéraban, en éludant la première question, qui ne laissait pas de l'embarrasser. Qui vous empêche de venir avec Amasia à Scutari? Cela vous coûtera dix paras par tête, il est vrai, pour franchir leur Bosphore, mais votre honneur n'est pas engagé comme le mien dans l'affaire!

--Oui! oui! Venez à Scutari, dans un mois! s'écria Ahmet. Vous nous attendrez là, ma chère Amasia, et nous ferons en sorte de ne pas trop vous faire attendre!

--Soit! Rendez-vous à Scutari! répondit Sélim. C'est là que nous célébrerons le mariage!--Mais enfin, ami Kéraban, le mariage fait, ne reviendrez vous pas à Constantinople?

--J'y reviendrai, s'écria Kéraban, certes, j'y reviendrai!

--Et comment?

--Eh bien, ou cet impôt vexatoire sera aboli, et je passerai le Bosphore ... sans payer....

--Et s'il ne l'est pas?

--S'il ne l'est pas?... répondit le seigneur Kéraban avec un geste superbe. Par Allah! je reprendrai le même chemin, et je referai le tour de la mer Noire!»

XI

DANS LEQUEL IL SE MÊLE UN PEU DE DRAME A CETTE FANTAISISTE HISTOIRE DE VOYAGE.

Ils étaient tous partis! Ils avaient quitté la villa, le seigneur Kéraban pour accomplir ce voyage, Van Mitten pour accompagner son ami, Ahmet pour suivre son oncle, Nizib et Bruno, parce qu'ils ne pouvaient faire autrement! L'habitation était maintenant déserte, à ne point compter cinq ou six serviteurs, qui s'occupaient de leur besogne dans les communs. Le banquier Sélim, lui-même, venait de se rendre à Odessa, afin de remettre aux voyageurs les roubles échangés contre leurs piastres ottomanes.

La villa ne comptait plus parmi ses hôtes que les deux jeunes filles, Amasia et Nedjeb.

Le capitaine maltais le savait bien. Toutes les péripéties de cette scène d'adieux, il les avait suivies avec un intérêt facile à comprendre. Le seigneur Kéraban remettrait-il à son retour le mariage d'Amasia et d'Ahmet? Il l'avait remis: première bonne carte dans son jeu. Ahmet consentirait-il à accompagner son oncle?... Il y avait consenti: seconde bonne carte dans le jeu d'Yarhud.

Eh bien, le Maltais en avait une troisième: Amasia et Nedjeb étaient maintenant seules dans la villa, ou, tout au moins, dans la galerie qui s'ouvrait sur la mer. Sa tartane se trouvait là, à une demi-encâblure.... Son canot l'attendait au bas des degrés.... Ses matelots étaient gens à lui obéir sur un signe.... Il n'avait qu'à vouloir!

Le capitaine fut vivement tenté d'employer la violence pour s'emparer d'Amasia. Mais, au fond, comme c'était un homme prudent, ne voulant rien donner au hasard, décidé à ne laisser aucune trace de l'enlèvement, il se mit à réfléchir.

Or, il faisait grand jour alors. S'il tentait d'agir par force, Amasia appellerait à son aide. Nedjeb joindrait ses cris aux siens. Peut-être seraient-elles entendues de quelque serviteur! Peut-être verrait-on la _Guïdare_ appareillant en toute hâte pour sortir de la baie d'Odessa! Ce serait là un indice, un commencement de preuve.... Non! mieux valait opérer avec plus de circonspection et attendre la nuit pour agir. L'important était qu'Ahmet ne fût plus là..., et il n'y était plus.

Le Maltais resta donc à l'écart, assis à l'arrière de son canot que dissimulait en partie la balustrade, et il observait les deux jeunes filles. Elles ne songeaient guère à la présence de ce dangereux personnage.

Toutefois, si, par suite de la visite convenue, Amasia et Nedjeb consentaient à venir à bord de la tartane, soit pour examiner les articles dont elles devaient faire emplette, soit pour tout autre motif,--et Yarhud avait une idée à cet égard,--il verrait s'il serait opportun de se décider, sans attendre la nuit.

Après le départ d'Ahmet, Amasia, frappée de ce coup subit, était restée silencieuse, pensive, regardant le lointain horizon qui se déroulait vers le nord. Là se dessinait ce littoral, dont les voyageurs allaient obstinément suivre le contour; là, cette route où les retards, les dangers peut-être, mettraient à l'épreuve le soigneur Kéraban et tous ceux qu'il entraînait malgré eux! Si son mariage eût été fait, elle n'aurait pas hésité à accompagner Ahmet! Comment l'oncle s'y serait-il opposé? Il ne l'eût pas voulu. Non! Devenue sa nièce, il lui semblait qu'elle aurait eu quelque influence sur lui, qu'elle l'aurait arrêté sur cette pente dangereuse, où son obstination pouvait le pousser encore! Et maintenant, elle était seule, et il lui fallait attendre bien des semaines avant de se retrouver avec Ahmet dans cette villa de Scutari, où leur union devait s'accomplir!

Mais si Amasia était triste, Nedjeb était furieuse, elle, furieuse contre l'entêté, cause de toutes ces déceptions! Ah! s'il se fût agi de son propre mariage, la jeune Zingare ne se fût point laissé enlever ainsi son fiancé! Elle aurait tenu tête au têtu! Non! cela ne se serait pas passé de la sorte!

Nedjeb s'approcha de la jeune fille. Elle la prit par la main; elle la ramena vers le divan; elle la força de s'y reposer, et, prenant un coussin, s'assit à ses pieds.

«Chère maîtresse, dit-elle, à votre place, au lieu de penser au seigneur Ahmet pour le plaindre, je penserais au seigneur Kéraban pour le maudire à mon aise!

--A quoi bon? répondit Amasia.

--Il me semble que ce serait moins triste! reprit Nedjeb. Si vous le voulez, nous allons accabler cet oncle de toutes nos malédictions! Il les mérite, et je vous assure que je lui ferai bonne mesure!

--Non, Nedjeb, répondit Amasia. Parlons plutôt d'Ahmet! C'est à lui seul que je dois penser! c'est à lui seul que je pense!

--Parlons-en donc, chère maîtresse, dit Nedjeb. En vérité, c'est bien le plus charmant fiancé que puisse rêver une jeune fille, mais quel oncle il a! Ce despote, cet égoïste, ce vilain homme, qui n'avait qu'un mot à dire et qui ne l'a pas dit, qui n'avait qu'à nous donner quelques jours et qui les a refusés! Vraiment! il mériterait....

--Parlons d'Ahmet! reprit Amasia.

--Oui, chère maîtresse! Comme il vous aime! Combien vous serez heureuse avec lui! Ah! il serait parfait s'il n'avait pas un pareil oncle! Mais en quoi est-il bâti, cet homme-là? Savez-vous qu'il a bien fait de ne point prendre de femme, ni une ni plusieurs! Avec ses entêtements, il aurait fait révolter jusqu'aux esclaves de son harem!

--Voilà que tu parles encore de lui, Nedjeb! dit Amasia, dont les pensées suivaient un tout autre cours.

--Non!... non!... je parle du seigneur Ahmet! Comme vous, je ne songe qu'au seigneur Ahmet!

Eh, tenez! à sa place, je ne me serais pas rendue! J'aurais insisté!... Je lui croyais plus d'énergie!

--Qui te dit, Nedjeb, qu'il n'a pas montré plus d'énergie à céder aux ordres de son oncle qu'à lui résister? Ne vois-tu pas, quelque douleur que cela me cause, que mieux valait qu'il fût de ce voyage, pour le hâter par tous les moyens possibles, pour prévenir peut-être des dangers dans lesquels le seigneur Kéraban risque de se jeter avec son entêtement habituel. Non! Nedjeb, non! En partant, Ahmet a fait preuve de courage! En partant, il m'a donné une nouvelle preuve de son amour!

--Il faut que vous ayez raison, ma chère maîtresse! répondit Nedjeb, qui, emportée par la vivacité de son sang de Zingare, ne pouvait se rendre! Oui! le seigneur Ahmet s'est montré énergique en partant! Mais n'eût-il pas été plus énergique encore s'il eût empêché son oncle de partir!

--Était-ce possible, Nedjeb? reprit Amasia. Je te le demande, était-ce possible?

--Oui ... non!... peut-être! répondit Nedjeb. Il n'y a pas de barre de fer qu'on ne puisse faire plier ... ou briser, au besoin! Ah! cet oncle Kéraban! C'est bien à lui seul qu'il faut s'en prendre! Et s'il arrive quelque accident, c'est lui seul qui en sera responsable! Et quand je pense que c'est pour ne pas payer dix paras qu'il fait le malheur du seigneur Ahmet, le vôtre ... et, par conséquent, le mien. Je voudrais, oui!... je voudrais que la mer Noire débordât jusqu'aux dernières limites du monde, pour voir s'il s'obstinerait encore à en faire le tour!

--Il le ferait! répondit Amasia d'un ton de conviction profonde. Mais parlons d'Ahmet, Nedjeb, et ne parlons que de lui!»

En ce moment, Yarhud venait de quitter son canot, et, sans être vu, il s'avançait vers les deux jeunes filles. Au bruit de ses pas, toutes deux se retournèrent. Leur surprise, mêlée d'un peu de crainte, fut grande en l'apercevant près d'elles.

Nedjeb s'était relevée la première.

«Vous, capitaine? dit-elle. Que venez-vous faire ici? Que voulez-vous donc?...

--Je ne veux rien, répondit Yarhud, en feignant quelque étonnement de se voir accueilli de la sorte, je ne veux rien, si ce n'est me mettre à votre disposition pour....

--Pour?... répéta Nedjeb.

--Pour vous conduire à bord de la tartane, répondit le capitaine. N'avez-vous pas décidé de venir visiter sa cargaison et de faire un choix de ce qui pourrait vous convenir?

--C'est vrai, chère maîtresse, s'écria Nedjeb. Nous avions promis au capitaine....

--Nous avions promis, quand Ahmet était encore là, répondit la jeune fille, mais Ahmet est parti, et il n'y a plus lieu de nous rendre à bord de la _Guïdare_!»

Les sourcils du capitaine se froncèrent un instant; puis, du ton le plus calme:

«La _Guïdare_, dit-il, ne peut faire un long séjour dans la baie d'Odessa, et il est possible que j'appareille demain ou après-demain au plus tard. Si donc la fiancée du seigneur Ahmet veut faire acquisition de quelques-unes de ces étoffes dont les échantillons ont paru lui plaire, il faudrait profiter de cette occasion. Mon canot est là, et, en quelques instants, nous pourrons être à bord.

--Nous vous remercions, capitaine, répondit froidement Amasia, mais j'aurais peu de goût à m'occuper de pareilles fantaisies en l'absence du seigneur Ahmet! Il devait nous accompagner dans cette visite à la _Guïdare_, il devait nous aider de ses conseils... Il n'est plus là, et, sans lui, je ne peux et ne veux rien faire!

--Je le regrette, répondit Yarhud, d'autant plus que le seigneur Ahmet, je n'en doute pas, serait agréablement surpris, à son retour, si vous aviez fait ces acquisitions! C'est une occasion qui ne se retrouvera plus, et que vous regretterez!

--Cela est possible, capitaine, répondit Nedjeb, mais, en ce moment, vous ferez mieux, je pense, de ne point insister à ce sujet!

--Soit, reprit Yarhud, en s'inclinant. Toutefois, laissez-moi espérer que si, dans quelques semaines, les hasards de ma navigation ramenaient la _Guïdare_ à Odessa, vous voudriez bien ne point oublier que vous aviez promis de lui rendre visite.

--Nous ne l'oublierons pas, capitaine,» répondit Amasia, en faisant comprendre au Maltais qu'il pouvait se retirer.

Yarhud salua donc les deux jeunes filles; il fit quelques pas vers la terrasse; puis, s'arrêtant, comme si quelque idée lui fût venue soudain, il revint vers Amasia, au moment où la jeune fille allait quitter la galerie.

«Un mot encore, dit-il, ou plutôt une proposition, qui ne peut qu'être agréable à la fiancée du seigneur Ahmet.

--De quoi s'agit-il? demanda Amasia, un peu impatientée de cette obstination du capitaine maltais à lui imposer sa présence et cette conversation dans la villa.

--Le hasard m'a fait assister à toute cette scène, qui a précédé le départ du seigneur Ahmet.

--Le hasard? répondit Amasia, devenue méfiante, comme par un pressentiment.

--Le hasard seul! répondit Yarhud. J'étais la, dans mon canot, qui était resté à votre disposition....

--Quelle proposition avez-vous à nous faire, capitaine? demanda la jeune fille.

--Une proposition très naturelle, répondit Yarhud. J'ai vu combien la fille du banquier Sélim avait été affectée de ce brusque départ, et, s'il lui plaisait de revoir encore une fois le seigneur Ahmet?...

--Revoir encore une fois!... Que voulez-vous dire? répondit Amasia, dont le coeur battit à cette pensée.

--Je veux dire, reprit Yarhud, que, dans une heure, l'équipage du seigneur Kéraban passera nécessairement à la pointe de ce petit cap que vous apercevez là-bas!»

Amasia s'était avancée et regardait, la légère courbure de la côte à l'endroit indiqué par le capitaine.

«Là?... là?... fit-elle.

--Oui.

--Chère maîtresse, s'écria Nedjeb, si nous pouvions nous rendre à cette pointe?

--Rien n'est plus facile, répondit Yarhud. En une demi-heure, avec le vent portant, la _Guïdare_ peut avoir atteint ce cap, et, si vous voulez vous embarquer, nous appareillerons immédiatement.

--Oui!... oui!...» s'écria Nedjeb, qui ne voyait, dans cette promenade en mer, qu'une occasion pour Amasia de revoir encore une fois son fiancé.

Mais Amasia avait réfléchi. Devant cette hésitation, le capitaine n'avait pu retenir un mouvement, qui ne lui avait point échappé. Il lui sembla alors que la physionomie de Yarhud ne prévenait guère en sa faveur. Elle redevint défiante.

Quittant la balustrade, sur laquelle elle s'était accoudée pour mieux apercevoir la prolongation du littoral, Amasia rentra dans la galerie avec Nedjeb, dont elle avait saisi la main.

«J'attends vos ordres? dit le capitaine.

--Non, capitaine, répondit Amasia. En revoyant mon fiancé dans ces conditions, je crois que je lui ferais moins de plaisir que de peine!»

Yarhud, comprenant que rien ne ferait revenir la jeune fille sur son refus, se retira froidement.

Un instant après, l'embarcation débordait, emmenant le capitaine maltais et ses hommes; puis, elle accostait la tartane, et restait élongée sur son flanc de bâbord, tourné au large.

Les deux jeunes filles demeurèrent seules dans la galerie, pendant une heure encore. Amasia revint s'accouder sur la balustrade. Elle regardait obstinément ce point du littoral, indiqué par Yarhud, que devait franchir la chaise du seigneur Kéraban.

Nedjeb observait, comme elle, ce retour de la côte, qui se développait à près d'une lieue dans l'est.

Au bout d'une heure, en effet, la jeune Zingare de s'écrier:

«Ah! chère maîtresse, voyez! voyez! N'apercevez-vous pas une voiture qui suit la route, là-bas, au sommet de la falaise?

--Oui! oui! répondit Amasia! Ce sont eux! C'est lui, lui!

--Il ne peut vous voir!...

--Qu'importe! Je sens qu'il me regarde!

--N'en doutez pas, chère maîtresse! répondit Nedjeb. Ses yeux auront bien su découvrir la villa au milieu des arbres, au fond de la baie, et peut-être nous.

--Au revoir, mon Ahmet! au revoir!» dit une dernière fois la jeune fille, comme si cet adieu eût pu parvenir jusqu'à son fiancé.

Amasia et Nedjeb, lorsque la chaise de poste eut disparu au tournant de la route, sur l'extrême pente de la falaise, quittèrent la galerie et regagnèrent l'intérieur de l'habitation.

Du pont de la tartane, Yarhud les vit se retirer, et il donna l'ordre aux hommes de quart de guetter leur retour, si elles revenaient, lorsque la nuit commencerait à tomber. Alors, il agirait par la force, puisque la ruse n'avait pu lui réussir.

Sans doute, depuis le départ d'Ahmet, avec cette heureuse circonstance que le mariage ne se ferait pas avant six semaines, l'enlèvement de la jeune fille ne demandait plus à être accompli aussi hâtivement. Mais il fallait compter avec les impatiences du seigneur Saffar, dont la rentrée à Trébizonde était peut-être prochaine. Or, étant données les incertitudes d'une navigation sur la mer Noire, un bâtiment à voile peut éprouver des retards de quinze à vingt jours. Il importait donc de partir le plus tôt possible, si Yarhud voulait arriver à l'époque fixée dans son entretien avec l'intendant Scarpante. Sans doute, Yarhud était un coquin, mais c'était un coquin qui tenait à faire honneur à ses engagements. De là, son projet d'opérer sans perdre un seul instant.