# Kéraban-Le-Têtu, Volume I

## Part 4

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Le seigneur Kéraban avait laissé parler son ami sans l'interrompre. Peut-être celui-ci se figurait-il déjà qu'on allait faire bon accueil à sa proposition, très acceptable d'ailleurs, et qui sauvegardait toutes les questions d'amour-propre.

Mais, à l'énoncé de cette proposition, l'oeil du seigneur Kéraban s'anima, ses doigts se replièrent et se déplièrent successivement, et, de ses deux mains tout à l'heure ouvertes, il fit deux poings d'un aspect que Nizib aurait trouvé peu rassurant.

«Ainsi, Van Mitten, dit-il, ce que vous me conseillez, en somme, c'est de m'embarquer sur la mer Noire, pour ne point passer par le Bosphore?

--Ce serait bien joué, à mon avis, répondit Van Mitten.

--Avez-vous entendu parler, quelquefois, reprit Kéraban, d'un certain genre de mal qu'on appelle le mal de mer?

--Sans doute, ami Kéraban.

--Et vous ne l'avez jamais eu sans doute?

--Jamais! D'ailleurs, pour une traversée aussi courte....

--Aussi courte! reprit Kéraban. Vous dites, je crois, une traversée «aussi courte!»

--A peine soixante lieues!

--Mais n'y en eût-il que cinquante, que vingt, que dix, que cinq! s'écria le seigneur Kéraban, que la contradiction commençait, comme toujours, à surexciter, n'y en eût-il que deux, n'y en eût-il qu'une, ce serait encore trop pour moi!

--Veuillez pourtant réfléchir....

--Vous connaissez le Bosphore?

--Oui!

--Il a à peine une demi-lieue de large devant Scutari?...

--En effet.

--Eh bien, Van Mitten, pour peu qu'il fasse une légère brise, j'ai le mal de mer quand je le traverse dans mon caïque!

--Le mal de mer?

--Je l'aurais sur un étang! Je l'aurais sur une baignoire! Osez donc, maintenant, me parler de prendre cette route! Osez me proposer de fréter un chebec, une tartane, une caravelle, ou tout autre machine écoeurante de cette espèce! Osez-le!»

Il va sans dire que le digne Hollandais ne l'osa point, et que la question d'une traversée par mer fut abandonnée.

Alors, comment voyagerait-on? Les communications sont assez difficiles,--au moins dans la Turquie proprement dite,--mais elles ne sont point impossibles. Sur les routes ordinaires, on trouve des relais de poste, et rien n'empêche de voyager à cheval, avec ses provisions, son campement, sa cantine, sous la conduite d'un guide, à moins qu'on ne se mette à la suite du tatar, c'est-à-dire du courrier chargé du service postal; mais, comme ce courrier ne doit employer qu'un temps limité pour aller d'un point à un autre, le suivre est très fatigant, pour ne pas dire impraticable, à qui n'a pas l'habitude de ces longues traites.

Il va de soi que le seigneur Kéraban ne comptait point faire de cette façon le tour de la mer Noire. Il irait vite, soit! mais il irait confortablement. Ce ne serait qu'une question d'argent, et cette question n'était pas pour arrêter le riche négociant du faubourg de Galata.

«Eh bien, dit Van Mitten, tout résigné, d'ailleurs, puisque nous ne voyagerons ni en chemin de fer, ni en bateau, comment voyagerons-nous, ami Kéraban?

--En chaise de poste.

--Avec vos chevaux?

--Avec des chevaux de relais.

--Si vous en trouvez de disponibles tout le long du parcours!...

--On en trouvera.

--Cela vous coûtera cher!

--Cela me coûtera ce que cela me coûtera! répondit le seigneur Kéraban, qui recommençait à s'animer.

--Et bien, vous n'en serez pas quitte pour mille livres turques [note: La livre turque est une monnaie d'or qui vaut 23 fr. 55, soit environ 100 piastres, dont chacune équivaut à 22 centimes.], et peut-être quinze cents!

--Soit! Des milliers, des millions! s'écria Kéraban, oui! des millions, s'il le faut! Avez-vous fini vos objections?

--Oui! répondit le Hollandais.

--Il était temps!»

Ces derniers mots furent dits d'un ton tel que Van Mitten prit le parti de se taire.

Toutefois, il fit observer à son impérieux hôte, qu'un tel voyage nécessiterait des dépenses assez considérables; qu'il attendait de Rotterdam une somme très importante, dont il comptait faire le dépôt à la banque de Constantinople; que, momentanément, il n'avait plus d'argent, et que....

A cela, le seigneur Kéraban lui ferma la bouche, en lui disant que toutes les dépenses de ce voyage le regardaient; que Van Mitten était son invité; que le riche négociant du quartier de Galata n'avait pas l'habitude de faire payer à ses hôtes, et que ... etc.

Sur cet _et caetera_, le Hollandais se tut et fit bien.

Si le seigneur Kéraban n'eût pas été possesseur d'une antique voiture de fabrication anglaise, qu'il avait déjà mise à l'épreuve, il aurait été réduit, pour ce long et difficile parcours, à l'araba turque, attelée le plus souvent avec des boeufs. Mais la vieille chaise de poste, avec laquelle il avait fait le voyage de Rotterdam, était toujours là, sous la remise, et dans un parfait état.

Cette chaise était confortablement disposée pour trois voyageurs. En avant, entre les ressorts en cols de cygne, l'avant-train supportait un énorme coffre à provisions et à bagages; derrière la caisse principale était également établi un second coffre, que surmontait un cabriolet, dans lequel deux domestiques pouvaient être fort à l'aise. Cette voiture devant être conduite en poste, il n'y avait point de siège pour un cocher.

Tout cela eût paru quelque peu vieux de forme et aurait prêté à rire, sans doute, aux connaisseurs en l'art de la carrosserie moderne; mais le véhicule était solide; porté par de bons essieux, des roues à larges jantes et à rayons épais, suspendu sur des ressorts d'acier de premier choix, ni trop doux, ni trop durs, il pouvait défier les cahots de routes à peine tracées à travers champs.

Donc, Van Mitten et son ami Kéraban, occupant le fond du confortable coupé, muni de glaces et de mantelets, Bruno et Nizib, juchés clans le cabriolet, devant lequel pouvait se rabattre un châssis vitré, tous quatre dans cet appareil de locomotion, ils auraient pu aller en Chine. Fort heureusement, la mer Noire ne s'étendait pas jusqu'au littoral du Pacifique, sans quoi Van Mitten aurait bien pu faire connaissance avec le Céleste-Empire.

Les préparatifs commencèrent immédiatement. Si le seigneur Kéraban ne pouvait partir le soir même, ainsi qu'il l'avait dit dans la chaleur de la discussion, au moins voulait-il se mettre en route le lendemain matin, dès l'aube naissante.

Or, ce n'était pas trop d'une nuit pour toutes les mesures à prendre, les affaires à régler. Aussi les employés du comptoir furent-ils réquisitionnés, au moment où ils allaient se remettre en quelque cabaret des abstinences de cette longue journée de jeûne. En outre, Nizib était là, très expéditif en ces occasions.

Quant à Bruno, il dut retourner à l'_Hôtel de Pesth_, Grande rue de Péra, où son maître et lui étaient descendus dans la matinée, afin de faire transporter immédiatement au comptoir tout le bagage de Van Mitten et le sien. L'obéissant Hollandais, que son ami ne perdait pas de vue, n'aurait point osé le quitter un seul instant.

«Ainsi, c'est bien décidé, mon maître? dit Bruno, au moment où il allait quitter le comptoir.

--Comment pourrait-il en être autrement avec ce diable d'homme! répondit Van Mitten.

--Nous allons faire le tour de la mer Noire?

--A moins que mon ami Kéraban ne change d'avis en route, ce qui n'est guère probable!

--De toutes les têtes de Turc sur lesquelles on tape dans les foires, répondit Bruno, je ne crois pas qu'il puisse jamais s'en trouver une aussi dure que celle-là!

--Ta comparaison, si elle n'est pas respectueuse, est très juste, Bruno, répliqua Van Mitten. Aussi, comme je me briserais le poing sur cette tête, je me dispenserai, à l'avenir, de frapper dessus!

--J'espérais pourtant me reposer à Constantinople, mon maître! reprit Bruno! Les voyages et moi....

--Ce n'est point un voyage, Bruno, répondit Van Mitten, c'est tout simplement un autre chemin que prend mon ami Kéraban pour rentrer dîner chez lui!»

Cette façon d'envisager les choses ne rendit pas le calme à Bruno. Il n'aimait pas les déplacements, et il allait se déplacer pendant des semaines, des mois peut-être, à travers quelques pays variés, ce qui l'intéressait assez peu, mais difficiles et même dangereux, ce dont il se préoccupait davantage. De plus, avec les fatigues inhérentes à ces longs parcours, il arriverait à maigrir et, par conséquent, à perdre de ce poids normal,--cent soixante-sept livres!--auquel il tenait tant.

Et alors son éternel et lamentable refrain de revenir à l'oreille de son maître:

«Il vous arrivera malheur, monsieur, je vous le répète, il vous arrivera malheur!

--Nous le verrons bien, répondit le Hollandais; mais va toujours chercher mes bagages, pendant que j'achèterai un guide pour étudier ces divers pays, et un carnet pour noter mes impressions; puis, tu reviendras ici, Bruno, et tu te reposeras....

--Quand?...

--Quand nous aurons fait le tour de la mer Noire, puisqu'il est dans notre destinée de le faire!»

Sur cette réflexion fataliste, qu'un Musulman n'eût pas désavouée, Bruno, hochant la tête, quitta le comptoir et se rendit à l'hôtel. En vérité, ce voyage ne lui disait rien de bon!

Deux heures après, Bruno revenait avec plusieurs portefaix, munis de leurs crochets sans montants, retenus au dos par de fortes bretelles. C'étaient de ces indigènes, vêtus d'une étoffe feutrée, de bas de laine à côtes, coiffés d'un kalah brodé de soies multicolores, et chaussés de chaussures doubles, en un mot de ces hammals, que Théophile Gautier a si justement appelés «chameaux à deux pieds sans bosses».

La gibbosité, cependant, ne manquait point à ceux-ci, grâce aux nombreux colis qu'ils portaient sur leur dos. Tout cela fut déposé dans la cour du comptoir, et on commença à charger la chaise de poste, qui avait été tirée de sa remise.

Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, en négociant soigneux, mettait ordre à ses affaires. Il visitait l'état de sa caisse, il vérifiait son journal, il donnait ses instructions au chef des employés, il écrivait quelques lettres, et prenait une grosse somme en or, le papier-monnaie, démonétisé en 1862, n'ayant plus cours. Kéraban ayant besoin d'une certaine quantité de monnaie russe pour la partie du parcours qui longeait le littoral de l'empire moscovite, son intention était de changer ses livres ottomans chez son ami, le banquier Sélim, puisque cet itinéraire l'obligeait à passer par Odessa.

Les préparatifs furent rapidement achevés. Des provisions s'entassèrent dans les coffres de la chaise. Quelques armes furent déposées à l'intérieur,--on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et il fallait être prêt à tout événement. En outre, le seigneur Kéraban n'eut garde d'oublier deux narghilés, l'un pour Van Mitten, l'autre pour lui, ustensiles indispensables à un Turc, qui est en même temps un négociant en tabacs.

Quant aux chevaux, ils avaient été commandés le soir même et devaient être amenés dès l'aube. De minuit au lever du jour, il restait quelques heures qui furent consacrées d'abord au souper, puis au repos. Le lendemain, lorsque le seigneur Kéraban donna le signal du réveil, tous, sautant hors du lit, endossèrent leurs habits de voyage. La chaise de poste attellée, chargée, le postillon en selle, n'attendait plus que les voyageurs.

Le seigneur Kéraban renouvela ses dernières instructions aux employés du comptoir. Il n'y avait plus qu'à partir.

Van Mitten, Bruno, Nizib, attendaient silencieusement dans la vaste cour du comptoir.

«Ainsi, c'est bien décidé!» dit une dernière fois Van Mitten à son ami Kéraban.

Pour toute réponse, celui-ci montra la voiture, dont la portière était ouverte.

Van Mitten s'inclina, gravit le marchepied et s'installa dans le fond du coupé à gauche. Le seigneur Kéraban prit place auprès de lui. Nizib et Bruno grimpèrent dans le cabriolet.

«Ah! ma lettre!» dit Kéraban, au moment où le bruyant équipage allait quitter le comptoir.

Et, baissant la vitre, il tendit à l'un des employés une lettre qu'il lui ordonna de mettre, ce matin même, à la poste.

Cette lettre était adressée au cuisinier de la villa de Scutari et ne contenait que ces mots;

«Dîner remis à mon retour. Modifiez le menu: soupe au lait caillé, épaule de mouton aux épices. Surtout pas trop cuit.»

Puis, la chaise s'ébranla, descendit les rues du faubourg, traversa la Corne-d'Or sur le pont de la Validèh-Sultane, et sortit de la ville par Ieni-Kapoussi, la «porte nouvelle».

Le seigneur Kéraban est parti! Qu'Allah le protège!

VI

OU LES VOYAGEURS COMMENCENT A ÉPROUVER QUELQUES DIFFICULTÉS, PRINCIPALEMENT DANS LE DELTA DU DANUBE.

Au point de vue administratif, la Turquie d'Europe est divisée en vilayets, gouvernements ou départements, administrés par un vali, gouverneur général, sorte de préfet nommé par le Sultan. Les vilayets se subdivisent en sandjaks ou arrondissements, régis par un moustesarif; en kazas ou cantons, administrés par un caïmacan; en nahiës ou communes, avec un moudir ou maire élu. C'est donc, à peu près, le système administratif tel qu'il est institué en France.

En somme, le seigneur Kéraban ne devait avoir que peu ou point de rapport avec les autorités des vilayets de la Roumélie, que traverse la route de Constantinople à la frontière. Cette route était celle qui s'écartait moins du littoral de la mer Noire et elle abrégeait le parcours autant que possible.

Il faisait un beau temps de voyage, une température rafraîchie par la brise de mer, qui courait sans obstacles à travers ce pays assez plat. C'étaient des champs de maïs, d'orge et de seigle, et de ces vignobles, qui prospèrent dans les parties méridionales de l'empire ottoman; puis, des forêts de chênes, de sapins, de hêtres, de bouleaux; puis, groupés ça et là, des platanes, des arbres de Judée, des lauriers, des figuiers, des caroubiers, et plus particulièrement, dans les portions voisines de la mer, des grenadiers et des oliviers, identiques à ceux des mêmes latitudes de la basse Europe.

En sortant par la porte d'Iéni, la chaise prit la route de Constantinople à Choumla, d'où se détache un embranchement sur Andrinople par Kirk-Kilissé. Cette route suit latéralement et croise même, en plusieurs points, le railway qui met Andrinople, cette seconde capitale de la Turquie européenne, en communication avec la métropole de l'empire ottoman.

Précisément, au moment où la chaise longeait le chemin de fer, le train vint à passer. Un voyageur mit rapidement la tête à la portière de son wagon, et put apercevoir l'équipage du seigneur Kéraban, rapidement enlevé par son vigoureux attelage.

Ce voyageur n'était autre que le capitaine maltais Yarhud, en route pour Odessa, où, grâce à la rapidité des trains, il allait arriver beaucoup plus tôt que l'oncle du jeune Ahmet.

Van Mitten ne put se retenir de montrer à son ami le convoi filant à toute vapeur.

Celui-ci, suivant son habitude, haussa les épaules.

«Eh! ami Kéraban, on arrive vite! dit Van Mitten.

--Quand on arrive!» répondit le seigneur Kéraban.

Pendant cette première journée de voyage, il faut dire que pas une heure ne fut perdue. L'argent aidant, il n'y eut jamais aucune difficulté aux relais de poste. Les chevaux ne se firent pas plus prier pour se laisser atteler que les postillons pour véhiculer un seigneur qui payait si généreusement.

On passa par Tchalaldjé, par Bayuk-Khan, sur la limite des pentes d'écoulement pour les tributaires de la mer de Marmara, par la vallée de Tchorlou, par le village de Yéni-Keui, puis par la vallée de Galata, à travers laquelle, si l'on en croit la légende, sont forés des canaux souterrains, qui amenaient autrefois l'eau à la capitale.

Le soir venu, la chaise s'arrêtait une heure seulement à la bourgade de Seraï. Comme les provisions, emportées dans les coffres, étaient destinées plus spécialement aux régions dans lesquelles il serait difficile de se procurer les éléments d'un repas, même médiocre, il convenait de les réserver. On dîna donc à Seraï, passablement même, et la route fut reprise.

Peut-être Bruno trouva-t-il un peu dur de passer la nuit dans son cabriolet; mais Nizib regarda cette éventualité comme toute naturelle, et il dormit d'un sommeil contagieux, qui gagna son compagnon.

La nuit s'acheva sans incidents, grâce à un long et sinueux lacet que faisait la route aux approches de Viza, pour éviter les rudes pentes et les terrains marécageux de la vallée. A son grand regret, Van Mitten ne vit donc rien de cette petite ville de sept mille habitants, presque entièrement occupée par une population grecque, et qui est la résidence d'un évêque orthodoxe. Il n'était pas venu pour voir, d'ailleurs, mais bien pour accompagner l'impérieux seigneur Kéraban, lequel se souciait médiocrement de recueillir des impressions de voyage.

Le soir, vers cinq heures, après avoir traversé les villages de Bounar-Hissan, d'Iéna, d'Uskup, les voyageurs contournèrent un petit bois semé de tombes, où reposent les restes des victimes égorgées par une bande de brigands qui jadis opéraient en cet endroit; puis elle atteignit une ville assez importante, de seize mille habitants, Kirk-Kilissé. Son nom «Quarante Églises» est justifié par le grand nombre de ses monuments religieux. C'est, à vrai dire, une sorte de petite vallée, dont les maisons occupent le fond et les flancs, que Van Mitten, suivi du fidèle Bruno, explora en quelques heures.

La chaise fut remisée dans la cour d'un hôtel assez bien tenu, où le seigneur Kéraban et ses compagnons passèrent la nuit, et d'où ils repartirent au point du jour.

Pendant la journée du 19 août, les postillons dépassèrent le village de Karabounar, et arrivèrent le soir très tard au village de Bourgaz, bâti sur le golfe de ce nom. Les voyageurs couchèrent, cette nuit-là, dans un «khani», espèce d'auberge fort rudimentaire, qui certainement ne valait pas leur chaise de poste.

Le lendemain au matin, la route, qui s'écarte du littoral de la mer Noire, les ramena vers Aïdos, et, le soir, à Paravadi, une des stations du petit railway de Choumla à Varna. Ils traversaient alors la province de Bulgarie, à l'extrémité sud de la Dobroutcha, au pied des derniers contreforts de la chaîne des Balkans.

Là, les difficultés furent grandes, pendant ce difficile passage, tantôt au milieu de vallées marécageuses, tantôt à travers des forêts de plantes aquatiques, d'un développement extraordinaire, dans lesquelles la chaise avait bien de la peine à se glisser, troublant dans leurs retraites des milliers de pilets, de bécasses, de bécassines, remisés sur le sol de cette région si accidentée.

On sait que les Balkans forment une chaîne importante. En courant entre la Roumélie et la Bulgarie vers la mer Noire, elle détache de son versant septentrional de nombreux contreforts, dont le mouvement se fait sentir presque jusqu'au Danube.

Le seigneur Kéraban eut là l'occasion de voir sa patience mise à une rude épreuve.

Lorsqu'il fallut franchir l'extrémité de la chaîne, afin de redescendre sur la Dobroutcha, des pentes d'une raideur presque inabordable, des tournants dont le coude brusque ne permettait pas à l'attelage de tirer d'ensemble, des chemins étroits, bordés de précipices, plus faits pour le cheval que pour la voiture, tout cela prit du temps et ne se fit pas sans une grande dépense de mauvaise humeur et de récriminations. Plusieurs fois, on dut dételer, et il fallut caler les roues pour se tirer de quelque passe difficile,--et les caler surtout avec un grand nombre de piastres, qui tombaient dans la poche des postillons, menaçant de revenir sur leurs pas.

Ah! le seigneur Kéraban eut beau jeu pour pester contre le gouvernement actuel, qui entretenait si mal les routes de l'empire, et se souciait si peu d'assurer une bonne viabilité à travers les provinces! Le Divan ne se gênait pas, pourtant, quand il s'agissait d'impôts, de taxes, de vexations de toutes sortes, et le seigneur Kéraban le savait de reste! Dix paras pour traverser le Bosphore! Il en revenait toujours là, comme obsédé par une idée fixe! Dix paras! dix paras!

Van Mitten se gardait bien de répondre quoi que ce soit à son compagnon de route. L'apparence d'une contradiction eût amené quelque scène.

Aussi, pour l'apaiser, daubait-il à son tour le gouvernement turc en particulier, et tous les gouvernements en général.

«Mais il n'est pas possible, disait Kéraban, qu'en Hollande, il y ait de pareils abus!

--Il y en a, au contraire, ami Kéraban, répondait Van Mitten, qui voulait, avant tout, calmer son compagnon.

--Je vous dis que non! reprenait celui-ci. Je vous dis qu'il n'y a que Constantinople où de pareilles iniquités soient possibles! Est-ce qu'à Rotterdam on a jamais songé à mettre un impôt sur les caïques?

--Nous n'avons pas de caïques!

--Peu importe!

--Comment, peu importe?

--Eh! vous en auriez, que jamais votre roi n'eût osé les taxer! Allez-vous maintenant me soutenir que le gouvernement de ces nouveaux Turcs n'est pas le pire gouvernement qu'il y ait au monde?

--Le pire, à coup sûr!» répondait Van Mitten, pour couper court à une discussion qu'il sentait poindre.

Et, pour mieux clore ce qui n'était encore qu'une simple conversation, il tira sa longue pipe hollandaise. Cela donna au seigneur Kéraban l'envie de s'étourdir, lui aussi, dans les fumées du narghilé. Le coupé ne tarda donc pas à s'emplir de vapeurs, et il fallut baisser les glaces pour leur donner issue. Mais, dans cet assoupissement narcotique qui finissait par s'emparer de lui, l'entêté voyageur redevenait muet et calme jusqu'au moment où quelque incident le rappelait à la réalité.

Cependant, faute d'un lieu de halte dans ce pays demi sauvage, on passa la nuit du 20 au 2l août en chaise de poste. Ce fut vers le matin seulement que, les dernières ramifications des Balkans dépassées, on se retrouva, au delà de la frontière roumaine, sur les terrains plus carrossables de la Dobroutcha.

Cette région est comme une presqu'île, formée par un large coude du Danube, qui, après s'être élevé au nord vers Galatz, revient à l'est sur la mer Noire, dans laquelle il se jette par plusieurs bouches. Au vrai, cette sorte d'isthme qui rattache cette presqu'île à la péninsule des Balkans, se trouve circonscrite par la portion de la province située entre Tchernavoda et Kustendjé, où court la ligne d'un petit railway de quinze à seize lieues au plus, qui part de Tchernavoda. Mais, dans le sud du railway, la contrée étant sensiblement la même qu'au nord, au point de vue topographique, on peut dire que les plaines de la Dobroutcha prennent naissance à la base des derniers chaînons des Balkans.

«Le bon pays», c'est ainsi que les Turcs appellent cette tranche fertile, dans laquelle la terre appartient au premier occupant. Elle est, sinon habitée, parcourue du moins par des Tatars pasteurs, et peuplée de Valaques, dans la partie qui avoisine le fleuve. L'empire ottoman possède là une immense contrée, dont les vallées creusent à peine le sol, presque sans relief. Elle présente plutôt une succession de plateaux, qui s'étendent jusqu'aux forêts semées aux embouchures du Danube.

Sur ce sol, les routes, sans côtes abruptes ni pentes brusques, permirent à la chaise de rouler plus rapidement. Les maîtres de poste n'avaient plus le droit de maugréer en voyant atteler leurs chevaux, ou, s'ils le faisaient, c'était pour ne point en perdre l'habitude.

On alla donc vite et bien. Ce jour, 2l août, à midi, la chaise relayait à Koslidcha, et, le soir même à Bazardjik.

Là, le seigneur Kéraban se décida à passer la nuit, pour donner quelque repos à tout son monde,--ce dont Bruno lui sut gré, sans en rien dire, par prudence.

Le lendemain, dès la première aube, la chaise, attelée de chevaux frais, courait dans la direction du lac Karasou, sorte de vaste entonnoir, dont le contenu, alimenté par des sources de fond, se déverse dans le Danube, à l'époque des basses eaux. Vingt-quatre lieues environ étaient enlevées en douze heures, et, vers huit heures du soir, les voyageurs s'arrêtaient devant le railway de Kustendjé a Tchernavoda, en face de la station de Medjidié, une ville toute neuve, qui compte déjà vingt mille âmes et promet de devenir plus importante.

