# Kéraban-Le-Têtu, Volume I

## Part 3

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--Une minute suffit! répondit gravement Van Mitten, et souvent même ... une minute, c'est trop!

--Vous rencontrerez donc Ahmet à Odessa! reprit Kéraban. Un charmant garçon!... Il déteste les affaires, par exemple, un peu artiste, un peu poète, mais charmant ... charmant!... Il ne ressemble point à son oncle et lui obéit sans broncher.

--Ami Kéraban....

--Oui!... oui!... je m'entends!... C'est pour son mariage que nous irons à Odessa.

--Son mariage?...

--Sans doute! Ahmet épouse une jolie personne...la jeune Amasia... la fille de mon banquier Sélim, un vrai Turc, comme moi! Nous aurons des fêtes! Ce sera superbe! Vous en serez!

--Mais... j'aurais préféré... dit Van Mitten, qui voulut encore soulever une dernière objection.

--C'est convenu! répondit Kéraban. Vous n'avez pas la prétention de me résister, n'est-ce pas?

--Je le voudrais... répondit Van Mitten.

--Que vous ne le pourriez pas!»

En ce moment, Scarpante et le capitaine maltais, qui se promenaient au fond de la place, s'approchèrent. Le seigneur Kéraban disait alors à son compagnon:

«C'est entendu! Dans six semaines, au plus tard, nous partirons tous les deux pour Odessa!

--Et le mariage se fera?... demanda Van Mitten.

--Aussitôt notre arrivée,» répondit Kéraban.

Yarhud s'était penché à l'oreille de Scarpante:

«Six semaines! Nous aurons le temps d'agir!»

--Oui, mais le plus tôt sera le mieux! répondit Scarpante. N'oublie pas, Yarhud, qu'avant six semaines, le seigneur Saffar sera de retour à Trébizonde!»

Et tous deux continuèrent à aller et venir, l'oeil aux aguets, l'oreille aux écoutes.

Pendant ce temps, le seigneur Kéraban continuait de causer avec Van Mitten et disait:

«Mon ami Sélim, toujours pressé, et mon neveu Ahmet, plus impatient encore, voulaient conclure le mariage immédiatement. Ils ont un motif pour cela, je dois le dire. Il faut que la fille de Sélim soit mariée avant d'avoir atteint ses dix-sept ans, ou elle perdra quelque chose comme cent mille livres turques [note: Environ 2 225 000 francs] qu'une vieille folle de tante lui a léguées à cette condition. Mais ses dix-sept ans, elle ne les aura que dans six semaines! Aussi je leur ai fait entendre raison, en disant: Que cela vous convienne ou non, le mariage ne se fera pas avant la fin du mois prochain.

--Et votre ami Sélim s'est rendu?... demanda Van Mitten.

--Naturellement!

--Et le jeune Ahmet?

--Moins facilement, répondit Kéraban. Il adore cette jolie Amasia, et je l'approuve! Il a le temps, lui! Il n'est pas dans les affaires, lui! Hein! vous devez comprendre cela, ami Van Mitten, vous qui avez épousé la belle madame Van....

--Oui, ami Kéraban, dit le Hollandais.... Il y a si longtemps déjà ... que c'est à peine si je me souviens!

--Mais au fait, ami Van Mitten, si, en Turquie, il est malséant de demander à un Turc des nouvelles des femmes de son harem, il n'est pas défendu vis-à-vis d'un étranger.... Madame Van Mitten se porte?...

--Oh! très bien ... très bien!... répondit Van Mitten, que ces politesses de son ami semblaient mettre mal à son aise. Oui ... très bien!... Toujours souffrante, par exemple!... Vous savez ... les femmes....

--Mais non, je ne sais pas! s'écria le seigneur Kéraban en riant d'un bon rire. Les femmes! jamais! Les affaires tant qu'on voudra! Tabacs de Macédoine pour nos fumeurs de cigarettes, tabacs de Perse pour nos fumeurs de narghilés! Et mes correspondants de Salonique, d'Erzeroum, de Latakié, de Bafra, de Trébizonde, sans oublier mon ami Van Mitten, de Rotterdam! Depuis trente ans, en ai-je expédié de ces ballots de tabac aux quatre coins de l'Europe!

--Et fumé! dit Van Mitten.

--Oui, fumé... comme une cheminée d'usine! Et je vous demande s'il est quelque chose de meilleur au monde?

--Non, certes, ami Kéraban.

--Voilà quarante ans que je fume, ami Van Mitten, fidèle à mon chibouk, fidèle à mon narghilé! C'est là tout mon harem, et il n'y a pas de femme qui vaille une pipe de tombéki!

--Je suis bien de votre avis! répondit le Hollandais.

--A propos, reprit Kéraban, puisque je vous tiens, je ne vous abandonne plus! Mon caïque va venir me prendre pour traverser le Bosphore. Je dine à ma villa de Scutari, et je vous emmène...

--C'est que...

--Je vous emmène, vous dis-je! Allez-vous faire des façons, maintenant... avec moi?

--Non, j'accepte, ami Kéraban! répondit Van Mitten. Je vous appartiens corps et âme!

--Vous verrez, reprit le seigneur Kéraban, vous verrez quelle charmante habitation je me suis construite, sous les noirs cyprès, à mi-colline de Scutari, avec la vue du Bosphore et tout le panorama de Constantinople! Ah! la vraie Turquie est toujours sur cette côte asiatique! Ici, c'est l'Europe, mais là-bas, c'est l'Asie, et nos progressistes en redingote ne sont pas près d'y faire passer leurs idées! Elles se noieraient en traversant le Bosphore! Ainsi, nous dînons ensemble!

--Vous faites de moi ce que vous voulez!

--Et il faut vous laisser faire!» répondit Kéraban.

Puis, se retournant:

«Où donc est Nizib?--Nizib!... Nizib!...»

Nizib, qui se promenait avec Bruno, entendit la voix de son maître, et tous deux accoururent.

«Eh bien, demanda Kéraban, ce caïdji, il n'arrivera donc pas avec son caïque?

--Avec son caïque?... répondit Nizib.

--Je le ferai bastonner, bien sûr! s'écria Kéraban! Oui, cent coups de bâton!

--Oh! fit Van Milieu.

--Cinq cents!

--Oh! fit Bruno.

--Mille!... si l'on me contrarie!

--Seigneur Kéraban, répondit Nizib, je l'aperçois, votre caïdji. Il vient de quitter la pointe du Sérail, et, avant dix minutes, il aura accosté l'échelle de Top-Hané.»

Et, pendant que le seigneur Kéraban piétinait d'impatience au bras de Van Mitten, Yarhud et Scarpante ne cessaient de l'observer.

IV

DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, ENCORE PLUS ENTÊTÉ QUE JAMAIS, TIENT TÊTE AUX AUTORITÉS OTTOMANES.

Cependant, le caïdji était arrivé et venait prévenir le seigneur Kéraban que son caïque l'attendait à l'échelle.

Les caïdjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de la Corne-d'Or. Leurs barques, à deux rames, pareillement effilées de l'avant et de l'arrière, de manière à pouvoir se diriger dans les deux sens, ont la forme de patins de quinze à vingt pieds de longueur, faits de quelques planches de hêtre ou de cyprès, sculptées ou peintes à l'intérieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidité ces sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans ce magnifique détroit, qui sépare le littoral des deux continents. L'importante corporation des caïdjis est chargée de ce service depuis la mer de Marmara jusqu'au delà du château d'Europe et du château d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore.

Ce sont de beaux hommes, le plus généralement vêtus du burudjuk, sorte de chemise de soie, d'un yelek à couleurs vives, soutaché de broderies d'or, d'un caleçon de coton blanc, coiffés d'un fez, chaussés de yéménis, jambes nues, bras nus.

Si le caïdji du seigneur Kéraban,--c'était celui qui le conduisait à Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin,--si ce caïdji fut mal reçu pour avoir tardé de quelques minutes, il est inutile d'y insister. Le flegmatique marinier ne s'en émut pas autrement, d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente pratique, et il ne répondit qu'en montrant le caïque amarré à l'échelle.

Donc, le seigneur Kéraban, accompagné de Van Mitten, suivi de Bruno et de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain mouvement dans la foule sur la place de Top-Hané.

Le seigneur Kéraban s'arrêta.

«Qu'y a-t-il donc?» demanda-t-il.

Le chef de police du quartier de Galata, entouré de gardes qui faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place. Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement, l'autre un appel, et le silence s'établit peu à peu parmi cette foule, composée d'éléments assez hétérogènes, asiatiques et européens.

«Encore quelque proclamation inique, sans doute!» murmura le seigneur Kéraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit, partout et toujours.

Le chef de police tira alors un papier, revêtu des sceaux réglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrêté suivant:

«Par ordre du Muchir, présidant le Conseil de police, un impôt de dix paras, à partir de ce jour, est établi sur toute personne qui voudra traverser le Bosphore pour aller de Constantinople à Scutari ou de Scutari à Constantinople, aussi bien par les caïques que par toute autre embarcation à voile ou à vapeur. Quiconque refusera d'acquitter cet impôt sera passible de prison et d'amende.

«Fait au palais, ce 16 présent mois

«Signé: LE MUCHIR.»

Des murmures de mécontentement accueillirent cette nouvelle taxe, équivalant environ à cinq centimes de France par tête.

«Bon! un nouvel impôt! s'écria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait dû être bien habitué à ces caprices financiers du Padischah.

--Dix paras! Le prix d'une demi-tasse de café!» répondit un autre.

Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on payerait après avoir murmuré, allait quitter la place, lorsque le seigneur Kéraban s'avança vers lui.

«Ainsi, dit-il, voilà une nouvelle taxe à l'adresse de tous ceux qui voudront traverser le Bosphore?

--Par arrêté du Muchir», répondit le chef de police.

Puis, il ajouta:

«Quoi! C'est le riche Kéraban qui réclame?...

--Oui, le riche Kéraban!

--Et vous allez bien, seigneur Kéraban!

--Très bien... aussi bien que les impôts!--Ainsi, cet arrêté est exécutoire?...

--Sans doute... depuis sa proclamation.

--Et si je veux me rendre ce soir ... à Scutari ... dans mon caïque, ainsi que j'ai l'habitude de le faire?...

--Vous payerez dix paras.

--Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir?...

--Cela vous fera vingt paras par jour, répondit le chef de police. Une bagatelle pour le riche Kéraban!

--Vraiment?

--Mon maître va se mettre une mauvaise affaire sur le dos! murmura Nizib à Bruno.

--Il faudra bien qu'il cède!

--Lui! Vous ne le connaissez guère!»

Le seigneur Kéraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix sifflante, où l'irritation commençait à percer:

«Eh bien, voici mon caïdji qui vient m'avertir que son caïque est à ma disposition, dit-il, et comme j'emmène avec moi mon ami, monsieur Van Mitten, son domestique et le mien....

--Cela fera quarante paras, répondit le maître de police. Je répète que vous avez le moyen de payer!

--Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Kéraban, et cent, et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je ne payerai rien et je passerai tout de même!

--Je suis fâché de contrarier le seigneur Kéraban, répondit le chef de police, mais il ne passera pas sans payer!

--Il passera sans payer!

--Non!

--Si!

--Ami Kéraban.... dit Van Mitten, dans la louable intention de faire entendre raison au plus intraitable des hommes.

--Laissez-moi tranquille, Van Mitten! répondit Kéraban avec l'accent de la colère. L'impôt est inique, il est vexatoire! On ne doit pas s'y soumettre! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs n'aurait osé frapper d'une taxe les caïques du Bosphore!

--Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent, n'a pas hésité à le faire! répondit le chef de police.

--Nous allons voir! s'écria Kéraban.

--Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui l'accompagnaient, vous veillerez à l'exécution du nouvel arrêté.

--Venez, Van Mitten, répliqua Kéraban, en frappant le sol du pied, venez, Bruno, et suis-nous, Nizib!

--Ce sera quarante paras.... dit le chef de police.

--Quarante coups de bâton!» s'écria le seigneur Kéraban, dont l'irritation était au comble.

Mais, au moment où il se dirigeait vers l'échelle de Top-Hané, les gardes l'entourèrent, et il dut revenir sur ses pas.

«Laissez-moi! criait-il, en se débattant. Que pas un de vous ne me touche, même du bout du doigt! Je passerai, par Allah! et je passerai sans qu'un seul para sorte de ma poche!

--Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison, répondit le chef de police, qui s'animait à son tour, et vous payerez une belle amende pour en sortir!

--J'irai à Scutari!

--Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible de s'y rendre autrement... .

--Vous croyez? répondit le seigneur Kéraban, les poings serrés, le visage porté au rouge apoplectique. Vous croyez?... Eh bien, j'irai à Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai pas....

--Vraiment!

--Quand je devrais ... oui!... quand je devrais faire le tour de la mer Noire.

--Sept cents lieues pour économiser dix paras! s'écria le chef de police, en haussant les épaules.

--Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, répondit Kéraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul para!

--Mais, mon ami.... dit Van Mitten.

--Encore une fois, laissez-moi tranquille!... répondit Kéraban, en repoussant son intervention.

--Bon! Le voilà emballé! se dit Bruno.

--Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonèse, je franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai à Scutari, sans avoir payé un seul para de votre inique impôt!

--Nous verrons bien! riposta le chef de police.

--C'est tout vu! s'écria le seigneur Kéraban, au comble de la fureur, et je partirai dès ce soir!

--Diable! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant à Scarpante, qui n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voilà qui pourrait déranger notre plan!

--En effet, répondit Scarpante. Pour peu que cet entêté persiste dans son projet, il va passer par Odessa, et s'il se décide à conclure le mariage en passant!...

--Mais!... dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empêcher son ami Kéraban dû faire une telle folie.

--Laissez-moi, vous dis-je!

--Et le mariage de votre neveu Ahmet?

--Il s'agit bien de mariage!»

Scarpante, prenant alors Yarhud à part:

«Il n'y a pas une heure à perdre!

--En effet, répondit le capitaine maltais, et, dès demain matin, je pars pour Odessa par le railway d'Andrinople.»

Puis tous deux se retirèrent.

En ce moment, le seigneur Kéraban s'était brusquement retourné vers son serviteur.

«Nizib? dit-il.

--Mon maître?

--Suis-moi au comptoir!

--Au comptoir! répondit Nizib.

--Vous aussi, Van Mitten! ajouta Kéraban.

--Moi?

--Et vous également, Bruno.

--Que je....

--Nous partirons tous ensemble.

--Hein! fit Bruno, qui dressa l'oreille.

--Oui! Je vous ai invités à dîner à Scutari, dit le seigneur Kéraban à Van Milieu, et, par Allah! vous dinerez à Scutari ... à notre retour!

--Mais ce ne sera pas avant?... répondit le Hollandais, tout interloqué de la proposition.

--Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans! répliqua Kéraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais vous avez accepté mon dîner, et vous mangerez mon dîner!

--Il aura le temps de refroidir! murmura Bruno.

--Permettez, ami Kéraban....

--Je ne permets rien, Van Mitten. Venez!»

Et le seigneur Kéraban fit quelques pas vers le fond de la place.

«Il n'y a pas moyen de résister à ce diable d'homme! dit Van Mitten à Bruno.

--Comment, mon maître, vous allez céder à un pareil caprice?

--Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus à Rotterdam!

--Mais....

--Et, puisque je suis mon ami Kéraban, tu ne peux faire autrement que de me suivre!

--Voilà une complication!

--Partons,» dit le seigneur Kéraban.

Puis, s'adressant une dernière fois au chef de police, dont le sourire narquois était bien fait pour l'exaspérer:

«Je pars, dit-il, et, en dépit de tous vos arrêtés, j'irai à Scutari, sans avoir traversé le Bosphore!

--Je me ferai un plaisir d'assister à votre arrivée, après un si curieux voyage! répondit le chef de police.

--Et ce sera pour moi une joie véritable de vous trouver à mon retour! répondit le seigneur Kéraban.

--Mais je vous préviens, ajouta le chef de police, que si la taxe est encore en vigueur....

--Eh bien?...

--Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir à Constantinople, à moins de dix paras par tête!

--Et si votre taxe inique est encore en vigueur, répondit le seigneur Kéraban sur le même ton, je saurai bien revenir à Constantinople, sans qu'il vous tombe un para de ma poche!»

Là-dessus, le seigneur Kéraban, prenant Van Mitten par le bras, fit signe à Bruno et à Nizib de les suivre; puis, il disparut au milieu de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti turc, si tenace dans la défense de ses droits.

A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jeûne du Ramadan était fini, et les fidèles sujets du Padischah pouvaient se dédommager des abstinences de cette longue journée.

Soudain, comme au coup de baguette de quelque génie, Constantinople se transforma. Au silence de la place de Top-Hané succédèrent des cris de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les narghilés s'allumèrent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante. Les cafés regorgèrent bientôt de consommateurs, assoiffés et affamés. Rôtisseries de toute espèce, yaourth, de lait caillé, kaimak, sorte de crème bouillie, kebab, tranches de mouton coupées en petits morceaux, galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppées de feuilles de vigne, râpes de maïs bouilli, barils d'olives noires, caques de caviar, pilaws de poulet, crêpes au miel, sirops, sorbets, glaces, café, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient, apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes, accrochées à une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle.

Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminèrent comme par magie. Les mosquées, Sainte-Sophie, la Suleïmanièh, Sultan-Ahmed, tous les édifices religieux ou civils, depuis Seraï-Burnou jusqu'aux collines d'Eyoub, se couronnèrent de feux multicolores. Des versets lumineux, tendus d'un minaret à l'autre, tracèrent les préceptes du Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonné de caïques aux lanternes capricieusement balancées par les lames, scintilla comme si, en vérité, les étoiles du firmament fussent tombées dans son lit. Les palais, dressés sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons étagées en amphithéâtre, ne présentaient plus que des lignes de feux, doublées par la réverbération des eaux.

Au loin, résonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le tabourka, le rebel et la flûte, mélangés aux chants des prières psalmodiées à la chute du jour. Et, du haut des minarets, les muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jetèrent à la ville en fête le dernier appel de la prière du soir, formée d'un mot turc et de deux mots arabes: «_Allah, hoekk kébir!_» (Dieu, Dieu grand!)

V

OU LE SEIGNEUR KÉRABAN DISCUTE A SA FAÇON LA MANIÈRE DONT IL ENTEND LES VOYAGES ET QUITTE CONSTANTINOPLE.

La Turquie d'Europe comprend actuellement trois divisions principales: la Roumélie (Thrace et Macédoine), l'Albanie, la Thessalie, plus une province tributaire, la Bulgarie. C'est depuis le traité de 1878 que le royaume de Roumanie (Moldavie, Valachie et Dobroutc les principautés de Serbie et de Montenegro), ont été déclarés indépendants, et que l'Autriche occupe la Bosnie, moins le sandjak de Novi-Bazar.

Du moment que le seigneur Kéraban prétendait suivre le périmètre de la mer Noire, son itinéraire allait d'abord se développer sur le littoral de la Roumélie, de la Bulgarie et de la Roumanie, pour atteindre la frontière russe.

De là, à travers la Bessarabie, la Chersonèse, la Tauride ou bien le pays des Tcherkesses, à travers le Caucase et la Transcaucasie, cet itinéraire contournerait la côte septentrionale et orientale de l'ancien Pont-Euxin jusqu'à la limite qui sépare la Russie de l'empire ottoman.

Puis ensuite, par le littoral de l'Anatolie, au sud de la mer Noire, le plus têtu des Osmanlis rejoindrait le Bosphore à Scutari, sans avoir rien payé de la taxe nouvelle.

En réalité, c'était un parcours de six cent cinquante agatchs turcs, qui valent environ deux mille huit cents kilomètres, ou,--pour compter par lieue ottomane, c'est-à-dire la distance qu'un cheval de charge fait en une heure au pas ordinaire,--c'était un parcours de sept cents lieues de vingt-cinq au degré. Or, du 17 août au 30 septembre, il y a quarante-cinq jours. Donc, c'était quinze lieues à faire par vingt-quatre heures, si l'on voulait être de retour le 30 septembre, date extrême à laquelle avait été fixé le mariage d'Amasia; sinon elle ne serait plus dans les conditions déterminées pour toucher les cent mille livres de sa tante. En somme, quoi qu'il arrivât, son invité et lui ne s'asseoiraient pas à la table de la villa, où le dîner les attendait, avant quarante-cinq jours.

Cependant, à employer des moyens de transport rapides, tels que les offrent divers tronçons de railways, il eût été facile de gagner du temps et d'abréger la longueur de ce voyage. Ainsi, en partant de Constantinople, un chemin de fer conduit à Andrinople et, par embranchement, à Ianboli. Plus au nord, le railway de Varna à Roustchouk se raccorde aux railways de la Roumanie, et ceux-ci, en prolongeant l'itinéraire à travers la Russie méridionale, par Iassi, Kisscheneff Kharkow, Taganrog, Nachintschewan, viennent buter contre la chaîne du Caucase. Enfin un tronçon de Tinis à Poti se dessine jusqu'au littoral de la mer Noire, presque à la frontière turco-russe. Ensuite, il est vrai, à travers la Turquie d'Asie, il ne se trouve plus aucune voie ferrée avant Brousse; mais là, encore, un dernier tronçon vient aboutir à Scutari.

Or, de faire entendre raison là-dessus au seigneur Kéraban, il n'y fallait aucunement compter. S'introduire dans un wagon de chemin de fer, sacrifier ainsi aux progrès de l'industrie moderne, lui un Vieux Turc, qui, depuis quarante ans, résistait de tout son pouvoir à cet envahissement des inventions européennes? Jamais! Il eût fait le voyage à pied plutôt que de céder sur ce point.

Aussi, le soir même, lorsque Van Mitten et lui furent arrivés au comptoir de Galata, y eut-il à ce propos un commencement de discussion.

Aux premiers mots que le Hollandais dit des railways ottomans et russes, le seigneur Kéraban répondit d'abord par un haussement d'épaules, puis par un refus catégorique.

«Cependant!... reprit Van Mitten, qui crut devoir insister pour la forme, mais sans espoir de convaincre son hôte.

--Quand j'ai dit non, c'est non! répliqua le seigneur Kéraban. Vous m'appartenez, d'ailleurs, vous êtes mon invité, je me charge de vous, et vous n'avez qu'à vous laisser faire!

--Soit, reprit Van Mitten. Cependant, à défaut de railways, peut-être y aurait-il un moyen très simple de nous rendre à Scutari sans franchir le Bosphore, mais aussi sans faire le tour de la mer Noire?

--Et lequel? demanda Kéraban, en fronçant le sourcil. Si ce moyen est bon, je l'adopte; s'il est mauvais, je le repousse.

--Il est excellent, répondit Van Mitten.

--Parlez vite! Nous avons à faire nos préparatifs de départ! Il n'y a pas une heure à perdre!

--Voici, ami Kéraban: Gagnons un des ports les plus rapprochés de Constantinople sur la mer Noire, frétons un bateau à vapeur....

--Un bateau à vapeur! s'écria le seigneur Kéraban, que ce mot «vapeur» avait le don de mettre hors de lui.

--Non ... un bateau ... un simple bateau à voile, s'empressa d'ajouter Van Mitten, un chébec, une tartane, une caravelle, et faisons route pour un des ports de l'Anatolie, Kirpih, par exemple! Une fois sur ce point du littoral, en un jour, nous arriverons tranquillement par terre à Scutari, où nous boirons ironiquement à la santé du Muchir!»

