Part 14
Une heure plus tard, les voyageurs s'arrêtaient devant la ligne du railway de Poti-Tiflis, à un point où le chemin coupe la voie ferrée, une verste au-dessous de la station de Sakario. Là s'ouvrait un passage à niveau qu'il fallait nécessairement franchir, si l'on voulait, en abrégeant la route, rejoindre Poti par la rive gauche du fleuve.
Les chevaux vinrent donc s'arrêter devant la barrière du railway, qui était fermée.
Les glaces du coupé avaient été baissées, de telle sorte que le seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient à même de voir ce qui se passait devant eux.
Le postillon commença par héler le garde-barrière, qui ne parut point tout d'abord.
Kéraban mit la tête à la portière.
«Est-ce que cette maudite compagnie de chemin de fer, s'écria-t-il, va encore nous faire perdre notre temps? Pourquoi cette barrière est-elle fermée aux voitures?
--Sans doute parce qu'un train va bientôt passer! fit simplement observer Van Mitten.
--Pourquoi viendrait-il un train?» répliqua Kéraban.
Le postillon continuait d'appeler, sans résultat. Personne ne paraissait à la porte de la maisonnette du gardien.
«Qu'Allah lui torde le cou! s'écria Kéraban. S'il ne vient pas, je saurai bien ouvrir moi-même!...
--Un peu de calme, mon oncle! dit Ahmet, en retenant Kéraban, qui se préparait à descendre.
--Du calme?...
--Oui! voici ce gardien!»
En effet, le garde-barrière, sortant de sa maisonnette, se dirigeait tranquillement vers l'attelage.
«Pouvons-nous passer, oui ou non? demanda Kéraban d'un ton sec.
--Vous le pouvez, répondit le gardien. Le train de Poti n'arrivera pas avant dix minutes.
--Ouvrez votre barrière, alors, et ne nous retardez pas inutilement! Nous sommes pressés!
--Je vais vous ouvrir,» répondit le garde.
Et, ce disant, il alla d'abord repousser la barrière placée de l'autre côté de la voie, puis, il revint manoeuvrer celle devant laquelle l'attelage s'était arrêté, mais tout cela posément, en homme qui n'a pour les exigences des voyageurs qu'une indifférence parfaite.
Le seigneur Kéraban bouillait déjà d'impatience.
Enfin, le passage fut libre des quatre côtés, et la chaise s'engagea à travers la voie.
À ce moment, à l'opposé, parut un groupe de voyageurs. Un seigneur turc, monté sur un magnifique cheval, suivi de quatre cavaliers qui lui faisaient escorte, se disposait à franchir le passage à niveau.
C'était évidemment un personnage considérable. Agé de trente-cinq ans environ, sa taille élevée se dégageait avec cette noblesse particulière aux races asiatiques. Figure assez belle, avec des yeux qui ne s'animaient qu'au feu de la passion, front d'un ton mat, barbe noire, dont les volutes s'étageaient jusqu'à mi-poitrine, bouche ornée de dents très blanches, lèvres qui ne savaient pas sourire: en somme, la physionomie d'un homme impérieux, puissant par sa situation et sa fortune, habitué à la réalisation de tous ses désirs, à l'accomplissement de toutes ses volontés, et que la résistance eût poussé aux plus grands excès. Il y avait encore du sauvage dans cette nature, où le type turc confinait au type arabe.
Ce seigneur portait un simple costume de voyage, taillé à la mode des riches Osmanlis, qui sont plus Asiatiques qu'Européens. Sans doute, sous son cafetan de couleur sombre, il tenait à dissimuler le riche personnage qu'il était.
Au moment où l'attelage atteignait le milieu de la voie, le groupe des cavaliers l'atteignait aussi. Comme l'étroitesse des barrières ne permettait pas à la chaise et au groupe de passer en même temps, il fallait bien que l'un ou l'autre reculât.
L'attelage s'était donc arrêté, tandis que les cavaliers en faisaient autant; mais il ne semblait pas que le seigneur étranger fût d'humeur à céder passage au seigneur Kéraban. Turc contre Turc, cela pouvait amener quelque complication.
«Rangez-vous! cria Kéraban aux cavaliers, dont les chevaux faisaient tête à ceux de l'attelage.
--Rangez-vous vous-mêmes! répondit le nouveau venu, qui semblait décidé à ne pas faire un pas en arrière.
--Je suis arrivé le premier!
--Eh bien, vous passerez le second!
--Je ne céderai pas!
--Ni moi!»
Montée sur ce ton, la discussion menaçait de prendre une assez mauvaise tournure.
«Mon oncle!... dit Ahmet, que nous importe....
--Mon neveu, il importe beaucoup!
--Mon ami!... dit Van Mitten.
--Laissez-moi tranquille!» répondit Kéraban d'un ton qui cloua le Hollandais dans son coin.
Cependant, le garde-barrière, intervenant, s'écriait:
«Hâtez-vous! bâtez-vous!... Le train de Poti ne peut tarder à arriver!... Hâtez-vous!»
Mais le seigneur Kéraban ne l'écoutait guère! Après avoir ouvert la portière de la chaise, il était descendu sur la voie, suivi d'Ahmet et de Van Mitten, tandis que Bruno et Nizib se précipitaient hors du cabriolet.
Le seigneur Kéraban alla droit au cavalier, et saisissant son cheval par la bride:
«Voulez-vous me livrer passage? s'écria-t-il, avec une violence qu'il ne pouvait plus contenir.
--Jamais!
--Nous allons bien voir!
--Voir?...
--Vous ne connaissez pas le seigneur Kéraban!
--Ni vous le seigneur Saffar?»
En effet, c'était le seigueur Saffar, qui se dirigeait vers Poti, après une rapide excursion dans les provinces du Caucase méridional.
Mais ce nom de Saffar, ce nom du personnage qui avait accaparé les chevaux du relais de Kertsch, voilà qui ne pouvait que surexciter la colère de Kéraban! Céder à cet homme contre lequel il avait tant pesté déjà! Jamais! Il se fût plutôt fait écraser sous les pieds de son cheval.
«Ah! c'est vous le seigneur Saffar? s'écria-t-il. Eh bien, arrière, le seigneur Saffar!
--En avant,» dit Saffar, en faisant signe aux cavaliers de son escorte de forcer le passage.
Ahmet et Van Mitten, comprenant que rien ne ferait céder Kéraban se préparaient à lui venir en aide.
«Mais passez! passez donc! répétait le gardien. Passez donc!... Voici le train!»
Et, en effet, on entendait le sifflet de la locomotive, que cachait encore un coude du railway.
«Arrière! cria Kéraban.
--Arrière!» cria Saffar.
En ce moment, les hennissements de la locomotive s'accentuèrent. Le gardien, éperdu, agitait son drapeau, afin d'arrêter le train.... Il était trop tard.... Le train débouchait de la courbe....
Le seigneur Saffar, voyant qu'il n'avait plus le temps de franchir la voie, recula précipitamment. Bruno et Nizib s'étaient jetés de côté. Ahmet et Van Mitten, saisissant Kéraban, venaient de l'entraîner précipitamment, pendant que le postillon, enlevant son attelage, le poussait tout entier hors de la barrière.
A ce moment même, le train passait avec la rapidité d'un express. Mais en passant, il heurta l'arrière-train de la chaise, qui n'avait pu être entièrement dégagée, il le mit en pièces, et disparut, sans que ses voyageurs eussent seulement ressenti le choc de ce léger obstacle.
Le seigneur Kéraban, hors de lui, voulut se jeter sur son adversaire; mais celui-ci, poussant son cheval, traversa la voie, dédaigneusement, sans même l'honorer d'un regard, et, suivi de ses quatre cavaliers, il disparut au galop sur cette autre route, qui suit la rive droite du fleuve.
«Le lâche! le misérable!... s'écriait Kéraban, que retenait son ami Van Mitten, si jamais je le rencontre!
--Oui, mais en attendant, nous n'avons plus de chaise de poste! répondit Ahmet, en regardant les restes informes de la voiture rejetés hors de la voie.
--Soit! mon neveu, soit! mais je n'en ai pas moins passé, et passé le premier!»
Cela, c'était du Kéraban tout pur.
En ce moment, quelques Cosaques, de ceux qui sont chargés en Russie de surveiller les routes, s'approchèrent. Ils avaient vu tout ce qui était arrivé à la barrière du railway.
Leur premier mouvement fut de rejoindre le seigneur Kéraban et de lui mettre la main au collet. De là, protestation dudit Kéraban, intervention inutile de son neveu et de son ami, résistance plus violente du plus têtu des hommes, qui, après une contravention aux règlements de police des chemins de fer, menaçait d'empirer sa situation par une rébellion aux ordres de l'autorité.
On ne raisonne pas plus avec des Cosaques qu'avec des gendarmes. On ne leur résiste pas davantage. Quoiqu'il fit, le seigneur Kéraban, au comble de la fureur, fut emmené à la station de Sakario, pendant qu'Ahmet, Van Mitten, Bruno et Nizib restaient abasourdis devant leur chaise brisée.
«Nous voilà dans un joli embarras! dit le Hollandais.
--Et mon oncle donc! répondit Ahmet. Nous ne pouvons pourtant par l'abandonner!»
Vingt minutes après, le train de Tiflis, descendant sur Poti, passait devant eux. Ils regardèrent....
A la fenêtre d'un compartiment, apparaissait la tête ébouriffée du seigneur Kéraban, rouge de fureur, les yeux injectés, hors de lui, non moins parce qu'il avait été arrêté que parce que, pour la première fois de sa vie, ces féroces Cosaques l'obligeaient à voyager en chemin de fer!
Mais il importait de ne pas le laisser seul dans cette situation. Il fallait au plus vite le tirer de ce mauvais pas, où son seul entêtement l'avait conduit, et ne pas compromettre le retour à Scutari par un retard qui pouvait peut-être se prolonger.
Laissant donc les débris de la chaise dont on ne pouvait plus faire usage, Ahmet et ses compagnons louèrent une charrette, le postillon y attela ses chevaux, et, aussi rapidement que cela était possible, ils s'élancèrent sur la route de Poti.
C'étaient six lieues à faire. Elles furent franchies en deux heures.
Ahmet et Van Mitten, dès qu'ils eurent atteint la bourgade, se dirigèrent vers la maison de police, afin d'y réclamer l'infortuné Kéraban et lui faire rendre la liberté.
Là, ils apprirent une chose, qui ne laissa pas de les rassurer dans une certaine mesure, aussi bien sur le sort réservé au délinquant que sur l'éventualité de nouveaux retards.
Le seigneur Kéraban, après avoir payé une forte amende pour la contravention d'abord, pour la résistance aux agents ensuite, avait été remis entre les mains des Cosaques, puis dirigé sur la frontière.
Il s'agissait donc de l'y rejoindre au plus tôt, et, dans ce but, de se procurer un moyen de transport.
Quant au seigneur Saffar, Ahmet voulut s'informer de ce qu'il était devenu.
Le seigneur Saffar avait déjà quitté Poti. Il venait de s'embarquer sur le steamer qui fait escale aux diverses échelles de l'Asie Mineure. Mais Ahmet ne put apprendre où allait ce hautain personnage, et il ne vit plus à l'horizon que la dernière traînée de vapeur du bâtiment qui l'emportait vers Trébizonde.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
TABLE DE MATIÈRES
I. Dans lequel Van Mitten et son valet Bruno se promènent, regardent, causent, sans rien comprendre à ce qui se passe.
II. Où l'intendant Scarpante et le capitaine Yarhud s'entretiennent de projets qu'il est bon de connaître.
III. Dans lequel le seigneur Kéraban est tout surpris de se rencontrer avec son ami Van Mitten.
IV. Dans lequel le seigneur Kéraban, encore plus entêté que jamais, tient tête aux autorité Ottomanes.
V. Où le seigneur Kéraban discute à sa façon la manière dont il entend les voyages et quitte Constantinople.
VI. Où les voyageurs commencent à éprouver quelques difficultés, principalement dans le delta du Danube.
VII. Dans lequel les chevaux de la chaise font par peur ce qu'il n'ont pu faire sous le fouet du postillion.
VIII. Où le lecteur fera volontiers connaissance avec la jeune Amasia et son fiancé Ahmet.
IX. Dans lequel il s'en faut bien peu que le plan du capitaine Yarhud ne réussisse.
X. Dans lequel Ahmet prend une énergique résolution, commandée, d'ailleurs, par les circonstances.
XI. Dans lequel il se mêle un peu de drâme à cette fantaisiste histoire de voyage.
XII. Dans lequel Van Mitten raconte une histoire de tulipes, qui intéressera peut-être le lecteur.
XIII. Dans lequel on traverse obliquement l'ancienne Tauride, et avec quel attelage on en sort.
XIV. Dans lequel le seigneur Kéraban se montre plus fort en géographie que ne le croyait son neveu Ahmet.
XV. Dans lequel le seigneur Kéraban, Ahmet, Van Mitten et leurs serviteurs jouent le rôle de salamandres.
XVI. Où il est question de l'excellence des tabacs de la Perse et de l'Asie mineure.
XVII. Dans lequel il arrive une aventure des plus graves, qui termine la première partie de cette histoire.
End of Project Gutenberg's Kéraban-Le-Têtu, Volume I, by Jules Verne