Part 12
En somme, s'il avait fait jour, voici ce qu'on aurait vu: une steppe boursouflée, sur une grande étendue, de petits cônes d'éruption, semblables à ces fourmilières énormes qui se rencontrent en certaines parties de l'Afrique équatoriale. De ces cônes s'échappent des sources gazeuses et bitumineuses, effectivement désignées sous le nom de «volcans de boue», bien que l'action volcanique n'intervienne en aucune façon dans la production du phénomène. C'est uniquement un mélange de vase, de gypse, de calcaire, de pyrite, de pétrole même, qui, sous la poussée du gaz hydrogène carboné, parfois phosphoré, s'échappe avec une certaine violence. Ces tumescences qui s'élèvent peu à peu, se découronnent pour laisser fuir la matière éruptive, et s'affaissent ensuite, quand ces terrains tertiaires de la presqu'île se sont vidés dans un espace de temps plus ou moins long.
Le gaz hydrogène, qui se produit dans ces conditions, est dû à la décomposition lente mais permanente du pétrole, mélangé à ces diverses substances. Les parois rocheuses, dans lesquelles il est renfermé, finissent par se briser sous l'action des eaux, eaux de pluie ou eaux de sources, dont les infiltrations sont continues. Alors, l'épanchement se fait, ainsi qu'on l'a très bien dit, à la manière d'une bouteille emplie d'un liquide mousseux, que l'élasticité du gaz vide complètement.
Ces cônes de déjections s'ouvrent en grand nombre à la surface de la presqu'île de Taman. On les rencontre aussi sur les terrains semblables de la presqu'île de Kertsch, mais non dans le voisinage de la route suivie par la chaise de poste,--ce qui explique pourquoi les voyageurs n'en avaient rien aperçu.
Cependant, ils passaient entre ces grosses loupes, empanachées de vapeurs, au milieu de ces jaillissements de boue liquide, dont le postillon leur avait tant bien que mal expliqué la nature. Ils en étaient si rapprochés parfois, qu'ils recevaient en plein visage ces souffles de gaz, d'une odeur caractéristique, comme s'ils se fussent échappés du gazomètre d'une usine.
«Eh, dit Van Mitten, en reconnaissant la présence du gaz d'éclairage, voilà un chemin qui n'est pas sans danger! Pourvu qu'il ne se produise pas quelque explosion.
--Mais vous avez raison, répondit Ahmet. Il faudrait, par précaution, éteindre...»
L'observation que faisait Ahmet, le postillon, habitué à traverser cette région, se l'était faite aussi, sans doute, car les lanternes de la chaise s'éteignirent soudain.
«Attention à ne pas fumer, vous autres! dit Ahmet, en s'adressant à Bruno et à Nizib.
--Soyez tranquille, seigneur Ahmet! répondit Bruno. Nous ne tenons point à sauter!
--Comment, s'écria Kéraban, voilà maintenant qu'il n'est pas permis de fumer ici?
--Non, mon oncle, répondit vivement Ahmet, non..., pendant quelques verstes du moins!
--Pas même une cigarette? ajouta l'entêté, qui roulait déjà entre ses doigts une bonne pincée de tombéki avec l'adresse d'un vieux fumeur.
--Plus tard, ami Kéraban, plus tard ... dans notre intérêt à tous! dit Van Mitten. Il serait aussi dangereux de fumer sur cette steppe qu'au milieu d'une poudrière.
--Joli pays! murmura Kéraban. Je serais bien étonné si les marchands de tabac y faisaient fortune! Allons, neveu Ahmet, quitte à se retarder de quelques jours, mieux eût valu contourner la mer d'Azof!»
Ahmet ne répondit rien. Il ne voulait point recommencer une discussion à ce sujet. Son oncle, tout grommelant, remit la pincée de tombéki dans sa poche, et ils continuèrent à suivre la chaise, dont la masse informe se dessinait à peine au milieu de cette profonde obscurité.
Il importait donc de ne marcher qu'avec une extrême précaution, afin d'éviter les chutes. La route, ravinée par places, n'était pas sûre au pied. Elle montait légèrement en gagnant vers l'est. Heureusement, à travers cette atmosphère embrumée, il n'y avait pas un souffle de vent. Aussi, les vapeurs s'élevaient-elles droit dans l'air, au lieu de se rabattre sur les voyageurs,--ce qui les eût fort incommodés.
On alla ainsi pendant une demi-heure environ, à très petits pas. En avant, les chevaux hennissaient et se cabraient toujours. Le postillon avait peine à les tenir. Les essieux de la chaise criaient, lorsque les roues glissaient dans quelque ornière; mais elle était solide, on le sait, et avait déjà fait ses preuves dans les marécages du bas Danube.
Un quart d'heure encore, et la région des cônes d'éruption serait certainement franchie.
Tout à coup, une vive lueur se produisit sur le côté gauche de la route. Un des cônes venait de s'allumer et projetait une flamme intense. La steppe en fut éclairée dans le rayon d'une verste.
«On fume donc!» s'écria Ahmet, qui marchait un peu en avant de ses compagnons et recula précipitamment.
Personne ne fumait.
Soudain, les cris du postillon se firent entendre en avant. Les claquements de son fouet s'y joignirent. Il ne pouvait plus maîtriser son attelage. Les chevaux épouvantés s'emportèrent, la chaise fut entraînée avec une extrême vitesse.
Tous s'étaient arrêtés. La steppe présentait, au milieu de cette nuit sombre, un aspect terrifiant.
En effet, les flammes, développées par le cône, venaient de se communiquer aux cônes voisins. Ils faisaient explosion les uns après les autres, éclatant avec violence, comme les batteries d'un feu d'artifice, dont les jets de feu s'entre-croisent.
Maintenant, une immense illumination emplissait la plaine. Sous cet éclat apparaissaient des centaines de grosses verrues ignivomes, dont le gaz brûlait au milieu des déjections de matières liquides, les uns avec la lueur sinistre du pétrole, les autres diversement colorés par la présence du soufre blanc, des pyrites ou du carbonate de fer.
En même temps, des grondements sourds couraient à travers les marnes du sol. La terre allait-elle donc s'entr'ouvrir et se changer en un cratère sous la poussée d'un trop-plein de matières éruptives?
Il y avait là un danger imminent. Instinctivement, le seigneur Kéraban et ses compagnons s'étaient écartés les uns des autres, afin de diminuer les chances d'un engloutissement commun. Mais il ne fallait pas s'arrêter. Il fallait marcher rapidement. Il importait de traverser au plus vite cette zone dangereuse. La route, bien éclairée, semblait être praticable. Tout en sinuant au milieu des cônes, elle traversait cette steppe en feu.
«En avant! en avant!» criait Ahmet.
On ne lui répondait pas, mais on lui obéissait. Chacun s'élançait dans la direction de la chaise de poste, qu'on ne pouvait plus apercevoir. Au delà de l'horizon, il semblait que l'obscurité de la nuit se refaisait sur cette partie de la steppe.... Là était donc la limite de cette région des cônes qu'il fallait dépasser.
Tout à coup, une plus vive explosion éclata sur la route même. Un jet de feu avait jailli d'une énorme loupe, qui venait de boursoufler le sol en un instant.
Kéraban fut renversé, et on put l'apercevoir se débattant à travers la flamme. C'en était fait de lui, s'il ne parvenait pas à se relever...
D'un bond, Ahmet se précipita au secours de son oncle. Il le saisit, avant que les gaz enflammés n'eussent pu l'atteindre. Il l'entraîna à demi suffoqué par les émanations de l'hydrogène.
«Mon oncle!... mon oncle!» s'écriait-il.
Et tous, Van Mitten, Bruno, Nizib, après l'avoir porté sur le bord d'un talus, essayèrent de rendre un peu d'air à ses poumons.
Enfin, un «brum! brum!» vigoureux et de bon augure se fit entendre. La poitrine du solide Kéraban commença à s'abaisser et à se soulever par intervalles précipités, en chassant les gaz délétères qui l'emplissaient. Puis il respira longuement, il revint au sentiment, à la vie, et ses premières paroles furent celles-ci:
«Oseras-tu encore me soutenir, Ahmet, qu'il ne valait pas mieux faire le tour de la mer d'Azof?
--Vous avez raison, mon oncle!
--Comme toujours, mon neveu, comme toujours!»
Le seigneur Kéraban avait à peine achevé sa phrase, qu'une profonde obscurité remplaçait l'intense lueur dont s'était illuminée toute la steppe. Les cônes s'étaient éteints subitement et simultanément. On eût dit que la main d'un machiniste venait de fermer le compteur d'un théâtre. Tout redevint noir, et d'autant plus noir que les yeux conservaient encore sur leur rétine l'impression de cette violente lumière, dont la source s'était instantanément tarie.
Que s'était-il donc passé? Pourquoi ces cônes avaient-ils pris feu, puisque aucune lumière n'avait été approchée de leur cratère?
En voici l'explication probable: sous l'influence d'un gaz qui brûle de lui-même au contact de l'air, il s'était produit un phénomène identique à celui qui incendia les environs de Taman en 1840. Ce gaz, c'est l'hydrogène phosphoré, dû à la présence de produits phosphatés, provenant des cadavres d'animaux marins enfouis dans ces couches marneuses. Il s'enflamme et communique le feu à l'hydrogène carboné, qui n'est autre chose que le gaz d'éclairage. Donc, à tout instant, sous l'influence peut-être de certaines conditions climatériques, ces phénomènes d'ignition spontanée peuvent se produire, sans que rien les puisse faire prévoir.
A ce point de vue, les routes des presqu'îles de Kertsch et de Taman présentent donc des dangers sérieux, auxquels il est difficile de parer, puisqu'ils peuvent être subits.
Le seigneur Kéraban n'avait donc pas tort, quand il disait que n'importe quelle autre route eût été préférable à celle que les impatiences d'Ahmet lui avaient fait suivre.
Mais enfin, tous avaient échappé au péril,--l'oncle et le neveu, un peu roussis sans doute, leurs compagnons, sans même avoir eu la plus légère brûlure.
A trois verstes de là, le postillon, maître de ses chevaux, s'était arrêté. Aussitôt les flammes éteintes, il levait rallumé les lanternes de la chaise, et, guidés par cette lueur, les voyageurs purent la rejoindre sans danger, sinon sans fatigue.
Chacun reprit sa place. On repartit, et la nuit s'acheva tranquillement. Mais Van Mitten devait conserver un émouvant souvenir de ce spectacle. Il n'eût pas été plus émerveillé, si les hasards de sa vie l'eussent conduit dans ces régions de la Nouvelle-Zélande, au moment où s'enflamment les sources étagées sur l'amphithéâtre de ses collines éruptives.
Le lendemain, 6 septembre, à dix-huit lieues de Taman, la chaise, après avoir contourné la baie de Kisiltasch, traversait la bourgade d'Anapa, et le soir, vers huit heures, elle s'arrêtait à la bourgade de Rajewskaja, sur la limite de la région caucasienne.
XVI
OU IL EST QUESTION DE L'EXCELLENCE DES TABACS DE LA PERSE ET DE L'ASIE MINEURE.
Le Caucase est cette partie de la Russie méridionale, faite de hautes montagnes et de plateaux immenses, dont le système orographique se dessine à peu près de l'ouest à l'est, sur une longueur de trois cent cinquante kilomètres. Au nord s'étendent le pays des Cosaques du Don, le gouvernement de Stavropol, avec les steppes des Kalmouks et des Nogaïs nomades; au sud, les gouvernements de Tiflis, capitale de la Géorgie, de Koutaïs, de Bakou, d'Élisabethpol, d'Érivan, plus les provinces de la Mingrélie, de l'Iméréthie, de l'Abkasie, du Gouriel. A l'ouest du Caucase, c'est la mer Noire; à l'est, c'est la mer Caspienne.
Toute la contrée, située au sud de la principale chaîne du Caucase, se nomme aussi la Transcaucasie, et n'a d'autres frontières que celles de la Turquie et de la Perse, au point de contact de ce mont Ararat où, suivant la Bible, l'arche de Noé vint atterrir après le déluge.
Les tribus diverses sont nombreuses, qui habitent ou parcourent cette importante région. Elles appartiennent aux races kaztevel, arménienne, tscherkesse, tschetschène, lesghienne. Au nord, il y a des Kalmouks, des Nogaïs, des Tatars de race mongole; au sud, il y a des Tatars de race turque, des Kurdes et des Cosaques.
S'il faut en croire les savants les plus compétents en pareille matière, c'est de cette contrée demi-européenne, demi-asiatique, que serait sortie la race blanche, qui peuple aujourd'hui l'Asie et l'Europe. Aussi lui ont-ils donné le nom de «race caucasienne».
Trois grandes routes russes traversent cette énorme barrière, que dominent les cimes du Chat-Elbrouz à quatre mille mètres, du Kazbek à quatre mille huit cents,--altitude du mont Blanc,--de l'Elbrouz à cinq mille six cents mètres.
La première de ces routes, d'une double importance stratégique et commerciale, va de Taman à Poti, le long du littoral de la mer Noire; la deuxième, de Mosdok A Tiflis, en passant par le col du Darial; la troisième, de Kizliar à Bakou, par Derbend.
Il va sans dire que, de ces trois routes, le seigneur Kéraban, d'accord avec son neveu Ahmet, devait prendre la première. A quoi bon s'engager dans le dédale du groupe caucasien, s'exposer à des difficultés, et par suite à des retards? Un chemin s'ouvre jusqu'au port de Poti, et ni bourgades ni villages ne manquent sur le littoral est de la mer Noire.
Il y avait bien le railway de Rostow à Vladi-Caucase, puis celui de Tiflis à Poti, qu'il eût été possible d'utiliser successivement, puisque une distance de cent verstes à peine sépare leurs deux lignes; mais Ahmet évita sagement de proposer ce mode de locomotion, auquel son oncle avait fait un trop mauvais accueil, lorsqu'il fut question des chemins de fer de la Tauride et de la Chersonèse.
Tout étant bien convenu, la chaise de poste, l'indestructible chaise, à laquelle on fit seulement quelques réparations peu importantes, quitta la bourgade de Rajewskaja, dès le matin du 7 septembre, et se lança sur la route du littoral.
Ahmet était résolu à marcher avec la plus grande rapidité. Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itinéraire, pour atteindre Scutari à la date fixée. Sur ce point, son oncle était d'accord avec lui. Sans doute, Van Mitten eût préféré voyager à son aise, recueillir des impressions plus durables, n'être point tenu d'arriver à un jour près; mais on ne consultait pas Van Mitten. C'était un convive, pas autre chose, qui avait accepté de dîner chez son ami Kéraban. Eh bien, on le conduisait à Scutari. Qu'aurait-il pu vouloir de plus?
Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s'aventurer dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques observations. Le Hollandais, après l'avoir écouté, lui demanda de conclure.
«Eh bien, mon maître, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur Kéraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni trêve, le long de cette mer Noire?
--Les quitter, Bruno? avait répondu Van Mitten.
--Les quitter, oui, mon maître, les quitter, après leur avoir souhaité bon voyage!
--Et rester ici?...
--Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque notre mauvaise étoile nous y a conduits! Après tout, nous serons, aussi bien là qu'à Constantinople, à l'abri des revendications de madame Van....
--Ne prononce pas ce nom, Bruno!
--Je ne le prononcerai pas, mon maître, pour ne point vous être désagréable! Mais, c'est à elle, en somme, que nous devons d'être embarqués dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de poste, risquer de s'embourber dans les marécages ou de se rôtir dans des provinces en combustion, franchement, c'est trop, c'est beaucoup trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le seigneur Kéraban,--vous n'aurez pas le dessus!--mais de le laisser partir en le prévenant, par un petit mot bien aimable, que vous le retrouverez à Constantinople, quand il vous plaira d'y retourner!
--Ce ne serait pas convenable, répondit Van Mitten.
--Ce serait prudent, répliqua Bruno.
--Tu te trouves donc bien à plaindre?
--Très à plaindre, et d'ailleurs, je ne sais si vous vous en apercevez, mais je commence à maigrir!
--Pas trop, Bruno, pas trop!
--Si! je le sens bien, et, à continuer un pareil régime, j'arriverai bientôt à l'état de squelette!
--T'es-tu pesé, Bruno?
--J'ai voulu me peser à Kertsch, répondit Bruno, mais je n'ai trouvé qu'un pèse-lettre....
--Et cela n'a pu suffire?... répondit en riant Van Mitten.
--Non, mon maître, répondit gravement Bruno, mais avant peu, cela suffira pour peser votre serviteur!--Voyons! laissons-nous le seigneur Kéraban continuer sa route?»
Certes, cette manière de voyager ne pouvait plaire à Van Mitten, brave homme d'un tempérament rassis, jamais pressé en rien. Mais la pensée de désobliger son ami Kéraban, en l'abandonnant, lui eût été si désagréable qu'il refusa de se rendre.
«Non, Bruno, non, dit-il, je suis son invité....
--Un invité, s'écria Bruno, un invité qu'on oblige à faire sept cents lieues au lieu d'une!
--N'importe!
--Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, mon maître! répliqua Bruno. Je vous le répète pour la dixième fois! Nous ne sommes pas au bout de nos misères, et j'ai comme un pressentiment que vous, plus que nous peut-être, vous en aurez votre bonne part!»
Les pressentiments de Bruno se réaliseraient-ils? L'avenir devait l'apprendre. Quoi qu'il en soit, à prévenir son maître, il avait rempli son devoir de serviteur dévoué, et, puisque Van Mitten était résolu à continuer ce voyage, aussi absurde que fatigant, il n'avait plus qu'à le suivre.
Cette route littorale longe presque invariablement les contours de la mer Noire. Si elle s'en éloigne quelquefois, pour éviter un obstacle du terrain ou desservir quelque bourgade en arrière, ce n'est jamais que de quelques verstes au plus. Les dernières ramifications de la chaîne du Caucase, qui court alors presque parallèlement à la côte, viennent mourir à la lisière de ces rivages peu fréquentés. A l'horizon, dans l'est, se dessine, comme une arête à dents inégales qui mordent le ciel, cette cime éternellement neigeuse.
A une heure de l'après-midi, on commença à contourner la petite baie de Zèmes, à sept lieues de Rajewskaja, de manière à gagner, huit lieues plus loin, le village de Gélendschik.
Ces bourgades, on le voit, sont peu éloignées les unes des autres.
Sur le littoral des districts de la mer Noire, on en compte à peu près une à cette moyenne distance; mais, en dehors de ces ensembles de maisons, pas plus importants quelquefois qu'un village ou un hameau, le pays est à peu près désert, et le commerce se fait plutôt par les caboteurs de la côte.
Cette bande de terre, entre le pied de la chaîne et la mer, est d'un aspect plaisant. Le sol y est boisé. Ce sont des groupes de chênes, de tilleuls, de noyers, de châtaigniers, de platanes, que les capricieux sarments de la vigne sauvage enguirlandent comme les lianes d'une forêt tropicale. Partout, rossignols et fauvettes s'échappent en gazouillant de champs d'azélias, que la seule nature a semés sur ces terrains fertiles.
Vers midi, les voyageurs rencontrèrent tout un clan de Kalmouks nomades, de ceux qui sont divisés en oulousses, comprenant plusieurs khotonnes. Ces khotonnes sont de véritables villages ambulants, composés d'un certain nombre de kibitkas ou tentes, qui vont se planter ça et là, tantôt dans la steppe, tantôt dans les vallées verdoyantes, tantôt sur le bord des cours d'eau, au gré des chefs. On sait que ces Kalmouks sont d'origine mongole. Ils étaient fort nombreux autrefois dans la région caucasienne; mais les exigences de l'administration russe, pour ne pas dire ses vexations, ont provoqué une forte émigration vers l'Asie.
Les Kalmouks ont gardé des moeurs à part et un costume spécial. Van Mitten put noter, sur ses tablettes, que les hommes portaient un large pantalon, des bottes de maroquin, une khalate, sorte de douillette très ample, et un bonnet carré qu'entoure une bande d'étoffe, fourrée de peau de mouton. Pour les femmes, c'est à peu de chose près le même habillement, moins la ceinture, plus un bonnet, d'où sortent des tresses de cheveux agrémentées de rubans de couleur. Quant aux enfants, ils vont presque nus, et, l'hiver, pour se réchauffer, ils se blottissent dans l'âtre de la kibitka et dorment sous la cendre chaude.
Petits de taille, mais robustes, excellents cavaliers, vifs, adroits, alertes, vivant d'un peu de bouillie de farine cuite à l'eau avec des morceaux de viande de cheval, mais ivrognes endurcis, voleurs émérites, ignorants au point de ne savoir lire, superstitieux a l'excès, joueurs incorrigibles, tels sont ces nomades qui courent incessamment les steppes du Caucase. La chaise de poste traversa un de leurs khotonnes, sans presque attirer leur attention. A peine se dérangèrent-ils pour regarder ces voyageurs, dont l'un, tout au moins, les observait avec intérêt. Peut-être jetèrent-ils des regards d'envie à ce rapide attelage qui galopait sur la route. Mais, heureusement pour le seigneur Kéraban, ils s'en tinrent là. Les chevaux purent donc arriver au prochain relais, sans avoir échangé le box de leur écurie pour le piquet d'un campement kalmouk.
La chaise, après avoir contourné la baie de Zèmes, trouva une route étroitement resserrée entre les premiers contreforts de la chaîne et le littoral; mais, au delà, cette route s'élargissait sensiblement et devenait plus aisément praticable.
A huit heures du soir, la bourgade de Gélendschik était atteinte. On y relayait, on y soupait sommairement, on en repartait à neuf heures, on courait toute la nuit sous un ciel parfois nuageux, parfois étoile, au bruit du ressac d'une côte battue par les mauvais temps d'équinoxe, on atteignait le lendemain, à sept heures du matin, la bourgade de Beregowaja, à midi, la bourgade de Dschuba, à six heures du soir, la bourgade de Tenginsk, à minuit la bourgade de Nebugsk, le lendemain, à huit heures, la bourgade de Golowinsk, à onze heures la bourgade de Lachowsk, et, deux heures après, la bourgade de Ducha.
Ahmet aurait eu mauvaise grâce à se plaindre. Le voyage s'accomplissait sans accidents,--ce qui lui agréait fort, mais sans incidents,--ce qui ne laissait pas de contrarier Van Mitten. Ses tablettes ne se surchargeaient, en effet, que de fastidieux noms géographiques. Pas un aperçu nouveau, pas une impression digne de fixer le souvenir!
A Ducha, la chaise dut stationner deux heures, pendant que le maître de poste allait quérir ses chevaux, envoyés au pâturage.
«Eh bien, dit Kéraban, dînons aussi confortablement et aussi longuement que le comportentles circonstances.
--Oui, dînons, répondit Van Mitten.
--Et dînons bien, si c'est possible! murmura Bruno, en regardant son ventre amaigri.
--Peut-être cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un peu de l'imprévu qui manque à notre voyage! Je pense que mon jeune ami Ahmet nous permettra de respirer?...
--Jusqu'à l'arrivée des chevaux, répondit Ahmet.
Nous sommes déjà an neuvième jour du mois!
--Voilà une réponse comme je les aime! répliqua Kéraban. Voyons ce qu'il y a à l'office!»
C'était une assez médiocre auberge, que l'auberge de Ducha, bâtie sur le bords de la petite rivière de Mdsymta, qui coule torrentiellement des contreforts du voisinage.
Cette bourgade ressemblait beaucoup à ces villages cosaques, qui portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte une tourelle carrée, où veille nuit et jour quelque sentinelle. Les maisons, à hauts toits de chaume, aux murs de bois emplâtres de glaise, abritées sous l'ombrage de beaux arbres, logent une population, sinon aisée, du moins au-dessus de l'indigence.
Du reste, les Cosaques ont presque entièrement perdu leur originalité native à ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale. Mais ils sont restés braves, alertes, vigilants, gardiens excellents des lignes militaires confiées à leur surveillance, et passent avec raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les chasses qu'ils donnent aux montagnards dont la rébellion est à l'état chronique, que dans les joutes ou tournois où ils se montrent écuyers émérites.
Ces indigènes sont d'une belle race, reconnaissable à son élégance, à la beauté de ses formes, mais non à son costume, qui se confond avec celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourré, il est encore facile de retrouver ces faces énergiques qu'une épaisse barbe recouvre jusqu'aux pommettes.