# Kéraban-Le-Têtu, Volume I

## Part 11

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--Oui..., je comprends, mon jeune ami, répondit le Hollandais, et pourtant le mari de madame Van Mitten aurait bien le droit de ne pas vous comprendre!»

Sur cette réflexion, trop justifiée par les épreuves du ménage de Rotterdam, tous deux commencèrent à gravir le mont Mithridate, ayant encore deux heures devant eux avant le départ.

De ce point élevé, une vue magnifique s'étend sur la baie de Kertsch. Dans le sud se dessine l'angle extrême de la presqu'île. Vers l'est s'arrondissent les deux langues de terre qui entourent la baie de Taman, au delà du détroit d'Iénikalé. Le ciel, assez pur, permettait d'apercevoir alors les divers accidents de la contrée, et ces khourghans, ou tombeaux anciens, dont la campagne est couverte jusqu'en ses moindres collines de corallites.

Lorsque Ahmet jugea que le moment était venu de regagner l'hôtel, il montra à Van Mitten un escalier monumental, orné de balustres, qui descend du mont Mithridate à la ville et aboutit à la place du marché. Un quart d'heure plus tard, tous deux rejoignaient le seigneur Kéraban, lequel essayait vainement de discuter avec son hôte, un Tatar des plus placides. Il était temps d'arriver, car il eût fini par se fâcher en ne trouvant point l'occasion de se mettre en colère.

La chaise était là, attelée de bons chevaux d'origine persane, dont il se fait un important commerce à Kertsch. Chacun reprit sa place, et on partit au galop d'un attelage qui ne fit point regretter le trot fatigant des dromadaires.

Ahmet n'était pas sans éprouver une certaine inquiétude en approchant du détroit. On se rappelle, en effet, ce qui s'était passé, lorsque l'itinéraire fut modifié à Kherson. Sur les instances de son neveu, le seigneur Kéraban avait consenti à ne point faire le tour de la mer d'Azof, afin de couper au plus court par la Crimée. Mais, ce faisant, il devait penser que la terre ferme ne lui manquerait en aucun point du parcours. Il se trompait, et Ahmet n'avait rien fait pour dissiper son erreur.

On peut être un très bon Turc, un excellent négociant en tabacs, et ne pas connaître à fond la géographie. L'oncle d'Ahmet devait probablement ignorer que l'écoulement de la mer d'Azof dans la mer Noire se fait par un large sund, cet antique Bosphore cimmérien, qui porte le nom de détroit d'Iénikalé, et que, par conséquent, il lui faudrait forcément traverser ce détroit, entre la presqu'île de Kertsch et la presqu'île de Taman.

Or, le seigneur Kéraban avait pour la mer une répugnance que son neveu connaissait de longue date. Que dirait-il donc, lorsqu'il se trouverait en face de cette passe, si, à cause des courants ou du peu de profondeur des eaux, il fallait la franchir dans sa plus grande largeur, qui peut être estimée à vingt milles? Et s'il refusait obstinément de s'y aventurer? Et s'il prétendait remonter toute la côte orientale de la Crimée pour suivre le littoral de la mer d'Azof jusqu'aux premiers contreforts du Caucase? Quelle prolongation de voyage! Que de temps perdu! Que d'intérêts compromis! Comment serait-on à Scutari pour la date du 30 septembre?

Voilà quelles réflexions se faisait Ahmet, pendant que la chaise roulait à travers la presqu'île. Avant deux heures, elle aurait atteint le détroit, et l'oncle saurait à quoi s'en tenir. Convenait-il, dès à présent, de le préparer à cette grave éventualité? Mais, alors, que d'adresse à déployer pour que la conversation ne dégénérât pas en discussion, et de discussion en dispute! Si le seigneur Kéraban s'entêtait, rien ne le ferait démordre de son idée, et, bon gré, mal gré, il obligerait la chaise de poste à reprendre le chemin de Kertsch.

Ahmet ne savait donc à quel parti s'arrêter. S'il avouait sa ruse, il risquait de mettre son oncle hors de lui! Ne vaudrait-il pas mieux, dût-il passer lui-même pour un ignorant, feindre la plus parfaite surprise, en trouvant un détroit là où l'on croyait trouver la terre ferme?

«Qu'Allah me vienne en aide! se dit Ahmet.

Et il attendit avec résignation que le Dieu des musulmans voulût bien le tirer d'affaire.

La presqu'île de Kertsch est divisée par une longue tranchée, faite aux temps antiques, qu'on appelle le rempart d'Akos. La route, qui la suit en partie, est assez bonne depuis la ville jusqu'au lazaret; puis, elle devient difficile et glissante, en descendant les pentes vers le littoral.

L'attelage ne put donc marcher très rapidement pendant la matinée,--ce qui permit à Van Mitten de prendre un aperçu plus complet de cette portion de la Chersonèse.

En somme, c'était la steppe russe, dans toute sa nudité. Quelques caravanes la traversaient et venaient chercher abri le long du rempart d'Akos, campant avec tout le pittoresque d'une halte orientale. D'innombrables khourghans couvraient la campagne et lui donnaient l'aspect peu récréatif d'un immense cimetière. C'étaient autant de tombeaux que les antiquaires avaient fouillés jusque dans leurs profondeurs, et dont les richesses, vases étrusques, pierres de cénotaphes, bijoux anciens, ornent maintenant les murs du temple et les salles du musée de Kertsch.

Vers midi, apparut à l'horizon une grosse tour carrée, flanquée de quatre tourelles: c'était le fort qui s'élève au nord de la bourgade d'Iénikalé.

Dans le sud, à l'extrémité de la baie de Kertsch, se dessinait le cap Au-Bouroum, dominant le littoral de la mer Noire. Puis, le détroit s'ouvrait avec les deux pointes, qui forment le liman ou baie de Taman. Au lointain, les premiers profils du Caucase, sur la côte asiatique, faisaient comme un cadre gigantesque au Bosphore cimmérien.

Il est bien certain que ce détroit ressemblait à un bras de mer, à ce point que Van Mitten, qui connaissait les antipathies de son ami Kéraban, regarda Ahmet d'un air très étonné.

Ahmet lui fit signe de se taire. Très heureusement, l'oncle sommeillait alors, et ne voyait rien des eaux de la mer Noire et de la mer d'Azof, qui se confondent dans ce sund, dont la partie la plus étroite mesure de cinq à six milles de large.

«Diable!» se dit Van Mitten.

Il était vraiment fâcheux que le seigneur Kéraban ne fût pas né quelque cent ans plus tard! Si son voyage s'était fait à cette époque, Ahmet n'aurait pas eu sujet d'être inquiet, comme il l'était en ce moment.

En effet, ce détroit tend à s'ensabler, et finira, avec l'agglomération des sables coquilliers, par ne plus être qu'un étroit chenal à courant rapide. Si, il y a cent cinquante ans, les vaisseaux de Pierre le Grand avaient pu le franchir pour aller assiéger Azof, maintenant, les bâtiments de commerce sont forcés d'attendre que les eaux, refoulées par les vents du sud, leur donnent une profondeur de dix à douze pieds.

Mais on était en l'an 1882 et non en l'un 2000, et il fallait accepter les conditions hydrographiques telles qu'elles se présentaient.

Cependant, la chaise avait descendu les pentes, qui aboutissent à Iénikalé, faisant partir d'assourdissantes volées d'outardes, remisées dans les grandes herbes. Elle s'arrêta à la principale auberge de la bourgade, et le seigneur Kéraban se réveilla.

«Nous sommes au relais? demanda-t-il.

--Oui! au relais d'Iénikalé,» répondit simplement Ahmet.

Tous mirent pied à terre et entrèrent dans l'auberge, pendant que la voiture regagnait la maison de poste. De là, elle devait se rendre au quai d'embarquement, où se trouve le bac, destiné au transport des voyageurs à pied, à cheval, en charrette, et même au passage des caravanes qui vont d'Europe en Asie ou d'Asie en Europe.

Iénikalé est une bourgade où se fait un lucratif commerce de sel, de caviar, de suif, de laine. Les pêcheries d'esturgeons et de turbots occupent une partie de sa population, qui est presque entièrement grecque. Les marins s'adonnent au petit cabotage du détroit et du littoral voisin sur de légères embarcations, gréées de deux voiles latines. Iénikalé se trouve dans une importante situation stratégique,--ce qui explique pourquoi les Russes l'ont fortifiée, après l'avoir enlevée aux Turcs en 4771. C'est une des portes de la mer Noire, qui, sur ce point, a deux clefs de sûreté: la clef d'Iénikalé, d'un côté, la clef de Taman, de l'autre.

Après une demi-heure de halte, le seigneur Kéraban donna à ses compagnons le signal du départ, et ils se dirigèrent vers le quai où les attendait le bac.

Tout d'abord, les regards de Kéraban se portèrent à droite, à gauche, et une exclamation lui échappa.

«Qu'avez-vous, mon oncle? demanda Ahmet, qui ne se sentait point à l'aise.

--C'est une rivière, cela? dit Kéraban, en montrant le détroit.

--Une rivière, en effet! répondit Ahmet, qui crut devoir laisser son oncle dans l'erreur.

--Une rivière!...» s'écria Bruno.

Un signe de son maître lui fit comprendre qu'il devait ne pas insister sur ce point.

«Mais non! C'est un....» dit Nizib.

Il ne put achever. Un violent coup de coude de son camarade Bruno lui coupa la parole, au moment où il allait qualifier, comme elle le méritait, cette disposition hydrographique.

Cependant, le seigneur Kéraban regardait toujours cette rivière, qui lui barrait la route.

«Elle est large! dit-il.

--En effet ... assez large ... par suite de quelque crue, probablement! répondit Ahmet.

--Crue ... due à la fonte des neiges!, ajouta Van Mitten, pour appuyer son jeune ami.

--La fonte des neiges ... au mois de septembre? dit Kéraban, en se retournant vers le Hollandais.

--Sans doute ... la fonte des neiges ... des vieilles neiges ... les neiges du Caucase! répondit Van Mitten, qui ne savait plus trop ce qu'il disait.

--Mais je ne vois pas de pont qui permette de franchir cette rivière? reprit Kéraban.

--En effet, mon oncle, il n'y en a plus! répondit Ahmet, en se faisant une longue-vue de ses deux mains à demi fermées, comme pour mieux apercevoir le prétendu pont de la prétendue rivière.

--Cependant, il devrait y avoir un pont ... dit Van Mitten. Mon guide mentionne l'existence d'un pont....

--Ah! votre guide mentionne l'existence d'un pont?... répliqua Kéraban, qui, fronçant les sourcils, regardait en face son ami Van Mitten.

--Oui ... ce fameux pont ... dit en balbutiant le Hollandais.... Vous savez bien ... le Pont-Euxin ... _Pontus Axenos_ des anciens....

--Tellement ancien, répliqua Kéraban, dont les paroles sifflaient entre ses lèvres à demi serrées, qu'il n'aura pu résister à la crue produite par la fonte des neiges ... des vieilles neiges....

--Du Caucase!» put ajouter Van Mitten, mais il était à bout d'imagination.

Ahmet se tenait un peu à l'écart. Il ne savait plus que répondre à son oncle, ne voulant pas provoquer une discussion qui aurait évidemment mal tourné.

«Eh bien, mon neveu, dit Kéraban d'un ton sec, comment ferons-nous pour passer cette rivière, puisqu'il n'y a pas ou puisqu'il n'y a plus de pont?--Oh! nous trouverons bien un gué! dit négligemment Ahmet. Il y a si peu d'eau!...

--A peine de quoi se mouiller les talons!... ajouta le Hollandais, qui certainement aurait mieux fait de se taire.

--Eh bien, Van Mitten, s'écria Kéraban, retroussez votre pantalon, entrez dans cette rivière, et nous vous suivons!

--Mais ... je....

--Allons!... retroussez!... retroussez!»

Le fidèle Bruno crut devoir intervenir pour tirer son maître de cette mauvaise passe.

«C'est inutile, seigneur Kéraban, dit-il. Nous passerons sans nous mouiller les pieds. Il y a un bac.

--Ah! il y a un bac? répondit Kéraban. Il est vraiment heureux qu'on ait songé à installer un bac sur cette rivière ... pour remplacer le pont emporté ... ce fameux Pont-Euxin!... Pourquoi ne pas avoir dit plus tôt qu'il y avait un bac?--Et où est-il, ce bac?

--Le voici, mon oncle, répondit Ahmet, en montrant le bac amarré au quai. Notre voiture est déjà dedans!

--Vraiment! Notre voiture est déjà...?

--Oui! tout attelée!

--Tout attelée?--Et qui a donné l'ordre?

--Personne, mon oncle! répondit Ahmet. Le maître de poste l'y a conduite lui-même ... comme il fait toujours....

--Depuis qu'il n'y a plus de pont, n'est-ce pas?

--D'ailleurs, mon oncle, il n'y avait pas d'autre moyen de continuer notre voyage!

--Il y en avait un autre, neveu Ahmet! Il y avait à revenir sur ses pas et à faire le tour de la mer d'Azof par le nord!

--Deux cents lieues de plus, mon oncle! Et mon mariage? Et la date du trente? Avez-vous donc oublié le trente?...

--Point! mon neveu, et avant cette date, je saurai bien être de retour! Partons!»

Ahmet eut un instant d'émotion bien vive. Son oncle allait-il mettre à exécution ce projet insensé de revenir sur ses pas à travers la presqu'île? Allait-il, au contraire, prendre place dans le bac et traverser le détroit d'Iénikalé?

Le seigneur Kéraban s'était dirigé vers le bac. Van Mitten, Ahmet, Nizib et Bruno le suivaient, ne voulant donner aucun prétexte à la violente discussion qui menaçait d'éclater.

Kéraban, pendant une longue minute, s'arrêta sur le quai a regarder autour de lui.

Ses compagnons s'arrêtèrent.

Kéraban entra dans le bac.

Ses compagnons y entrèrent à sa suite.

Kéraban monta dans la chaise de poste.

Les autres y montèrent à sa suite.

Puis le bac fut démarré, il déborda, et le courant le porta vers la côte opposée.

Kéraban ne parlait pas, et chacun imitait son silence.

Les eaux étaient heureusement fort calmes, et les bateliers n'eurent aucune peine à diriger leur bac, tantôt au moyen de longues gaffes, tantôt avec de larges pelles, suivant les exigences du fond.

Cependant, il y eut un moment où l'on put craindre que quelque accident se produisit.

En effet, un léger courant, détourné par la flèche sud de la baie de Taman, avait saisi obliquement le bac. Au lieu d'atterrir à cette pointe, il fut menacé d'être entraîné jusqu'au fond de la baie. C'eût été cinq lieues à franchir au lieu d'une, et le seigneur Kéraban, dont l'impatience se manifestait visiblement, allait peut-être donner l'ordre de revenir en arrière.

Mais les bateliers, auxquels Ahmet, avant l'embarquement, avait dit quelques mots,--le mot rouble plusieurs fois répété,--manoeuvrèrent si adroitement, qu'ils se rendirent maîtres du bac.

Aussi, une heure après avoir quitté le quai d'Iénikalé, voyageurs, chevaux et voiture accostaient-ils l'extrémité de cette flèche méridionale, qui prend en russe le nom de Ioujnaïa-Kossa.

La chaise débarqua sans difficulté, et les mariniers reçurent un nombre respectable de roubles.

Autrefois, la flèche formait deux îles et une presqu'île, c'est-à-dire qu'elle était coupée en deux endroits par un chenal, et il eût été impossible de la traverser en voiture. Mais ces coupures sont comblées maintenant. Aussi, l'attelage put-il enlever d'un trait les quatres verstes qui séparent la pointe de la bourgade de Taman.

Une heure après, il faisait son entrée dans cette bourgade, et le seigneur Kéraban se contentait de dire, en regardant son neveu:

«Décidément, les eaux de la mer d'Azof et les eaux de la mer Noire ne font pas trop mauvais ménage dans le détroit d'Iénikalé!»

Et ce fut tout, et plus jamais il ne fut question ni de la rivière du neveu Ahmet, ni du Pont-Euxin de l'ami Van Mitten.

XV

DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, AHMET, VAN MITTEN ET LEURS SERVITEURS JOUENT LE RÔLE DE SALAMANDRES.

Taman n'est qu'une bourgade d'un aspect assez triste avec ses maisons peu confortables, ses chaumes décolorés par l'action du temps, son église de bois, dont le clocher est incessamment enveloppé dans un épais tournoiement de faucons.

La chaise ne fit que traverser Taman. Van Mitten ne put donc visiter ni le poste militaire, qui est important, ni la forteresse de Phanagorie, ni les ruines de Tmoutarakan.

Si Kertsch est grecque par sa population et ses coutumes, Taman, elle, est cosaque. De là, un contraste que le Hollandais ne put observer qu'au passage.

La chaise, prenant invariablement par les routes les plus courtes, suivit, pendant une heure, le littoral sud de la baie de Taman. Ce fut assez pour que les voyageurs pussent reconnaître que c'était là un extraordinaire pays de chasse,--tel qu'il ne s'en rencontre peut-être pas de pareil en aucun autre point du globe.

En effet, pélicans, cormorans, grèbes, sans compter des bandes d'outardes, se remisaient dans ces marécages en quantités vraiment incroyables.

«Je n'ai jamais tant vu de gibier d'eau! fit justement observer Van Mitten. On pourrait tirer un coup de fusil au hasard sur ces marais! Pas un grain de plomb ne serait perdu!»

Cette observation du Hollandais n'amena aucune discussion. Le seigneur Kéraban n'était point chasseur, et, en vérité, Ahmet songeait à tout autre chose.

Il n'y eut un commencement de contestation qu'à propos d'une volée de canards que l'attelage fit partir, au moment où il laissait le littoral sur la gauche pour obliquer vers le sud-est.

«En voilà une compagnie! s'écria Van Mitten. Il y a même, là tout un régiment!

--Un régiment? Vous voulez dire une armée! répliqua Kéraban, qui haussa les épaules.

--Ma foi, vous avez raison! reprit Van Mitten. Il y a bien là cent mille canards!

--Cent mille canards! s'écria Kéraban. Si vous disiez deux cent mille?

--Oh! deux cent mille!

--Je dirais même trois cent mille, Van Mitten, que je serais encore au-dessous de la vérité!

--Vous avez raison, ami Kéraban,» répondit prudemment le Hollandais, qui ne voulut pas exciter son compagnon à lui jeter un million de canards à la tête.

Mais, en somme, c'était lui qui disait vrai. Cent mille canards, c'est déjà une belle passée, mais il n'y en avait pas moins dans ce prodigieux nuage de volatiles qui promena une immense ombre sur la baie en se développant devant le soleil.

Le temps était assez beau, la route suffisamment carrossable. L'attelage marcha rapidement, et les chevaux des divers relais ne se firent point attendre. Il n'y avait plus de seigneur Saffar, devançant les voyageurs sur le chemin de la presqu'île.

Il va sans dire que la nuit qui venait, on la passerait tout entière à courir vers les premiers contreforts du Caucase, dont la masse apparaissait confusément à l'horizon. Puisque la nuitée avait été complète à l'hôtel de Kertsch, c'était bien le moins que personne ne songeât à quitter la chaise avant trente-six heures.

Cependant, vers le soir, à l'heure du souper, les voyageurs s'arrêtèrent devant un des relais, qui était en même temps une auberge. Ils ne savaient trop ce que seraient les ressources du littoral caucasien, et si l'on trouverait aisément a s'y nourrir. Donc, c'était prudence que d'économiser les provisions faites à Kertsch.

L'auberge était médiocre, mais les vivres n'y manquaient pas. A ce sujet, il n'y eut point à se plaindre.

Seulement, détail caractéristique, l'hôtelier, soit défiance naturelle, soit habitude du pays, voulut faire tout payer au fur et à mesure de la consommation.

Ainsi, lorsqu'il apporta du pain:

«C'est dix kopeks» dit-il. [note: Le kopek est une monnaie de cuivre qui vaut quatre centimes.]

Et Ahmet dut donner dix kopeks.

Et, lorsque les oeufs furent servis:

«C'est quatre-vingts kopeks!»

Et Ahmet dut payer les quatre-vingts kopeks demandés.

Pour le kwass, tant! pour les canards, tant! pour le sel, oui! pour le sel, tant!

Et Ahmet de s'exécuter.

Il n'y eut pas jusqu'à la nappe, jusqu'aux serviettes, jusqu'aux bancs qu'il fallut régler séparément et d'avance, même les couteaux, les verres, les cuillers, les fourchettes, les assiettes.

On le comprend, cela ne pouvait tarder à agacer le seigneur Kéraban, si bien qu'il finit par acheter en bloc les divers ustensiles nécessaires à son souper, mais non sans de vives objurgations, que l'hôtelier reçut, d'ailleurs, avec une impassibilité qui eût fait honneur à Van Mitten.

Puis, le repas acheté, Kéraban retrocéda ces objets, qui lui furent repris avec cinquante pour cent de perte.

«Il est encore heureux qu'il ne vous fasse pas payer la digestion! dit-il. Quel homme! Il serait digne d'être ministre des finances de l'empire ottoman! En voilà un qui saurait taxer chaque coup de rames des caïques du Bosphore!»

Mais, on avait assez convenablement soupe, c'était l'important, ainsi que le fit observer Bruno, et l'on partit, lorsque la nuit était déjà faite,--une nuit sombre et sans lune.

C'est une impression toute particulière, mais qui n'est pas sans charme, que de se sentir emporté au trot soutenu d'un attelage, au milieu d'une obscurité profonde, à travers un pays inconnu, où les villages sont très éloignés les uns des autres, les rares fermes disséminées dans la steppe à de grandes distances. Le grelot des chevaux, le cadencement irrégulier de leurs sabots sur le sol, le grincement des roues à la surface des terrains sablonneux, leur choc aux ornières de chemins fréquemment ravinés par les pluies, les claquements de fouet du postillon, les lueurs des lanternes, qui se perdent dans l'ombre, lorsque la route est plane, ou s'accrochent vivement aux arbres, aux blocs de pierre, aux poteaux indicateurs, dressés sur les remblais de la chaussée, tout cela constitue un ensemble de bruits divers et de visions rapides, auxquels peu de voyageurs sont insensibles. On les entend, ces bruits, on les voit, ces visions, à travers une demi-somnolence, qui leur prête un éclat quelque peu fantastique.

Le seigneur Kéraban et ses compagnons ne pouvaient échapper à ce sentiment, dont l'intensité est par instant très grande. A travers les vitres antérieures du coupé, les yeux à demi fermés, ils regardaient les grandes ombres de l'attelage, ombres capricieuses, démesurées, mouvantes, qui se développaient en avant sur la route vaguement éclairée.

Il devait être environ onze heures du soir, quand un bruit singulier les tira de leur rêverie. C'était une sorte de sifflement, comparable à celui que produit l'eau de Seltz en s'échappant de la bouteille, mais décuplé. On eût dit plutôt que quelque chaudière laissait échapper sa vapeur comprimée par son tuyau de vidange.

L'attelage s'était arrêté. Le postillon éprouvait de la peine à maîtriser ses chevaux. Ahmet, voulant savoir à quoi s'en tenir, baissa rapidement les vitres et se pencha au dehors.

«Qu'y a-t-il donc? Pourquoi ne marchons-nous plus? demanda-t-il. D'où vient ce bruit?

--Ce sont les volcans de boue, répondit le postillon.

--Des volcans de boue? s'écria Kéraban. Qui a jamais entendu parler de volcans de boue? En vérité, c'est une plaisante route que tu nous as fait prendre là, neveu Ahmet!

Seigneur Kéraban, vous et vos compagnons, vous feriez bien de descendre, dit alors le postillon.

--Descendre! descendre!

--Oui!... Je vous engage à suivre la chaise à pied, pendant que nous traverserons cette région, car je ne suis pas maître de mes chevaux, et ils pourraient s'emporter.

--Allons, dit Ahmet, cet homme a raison. Il faut descendre.

--Ce sont cinq ou six verstes à faire, ajouta le postillon, peut être huit, mais pas plus!

--Vous décidez-vous, mon oncle? reprit Ahmet.

--Descendons, ami Kéraban, dit Van Mitten. Des volcans de boue?... Il faut voir ce que cela peut être!»

Le seigneur Kéraban se décida, non sans protester. Tous mirent pied à terre; puis, marchant derrière la chaise qui n'avançait qu'au pas, ils la suivirent à la lueur des lanternes.

La nuit était extrêmement sombre. Si le Hollandais espérait voir, si peu que ce fût, des phénomènes naturels signalés par le postillon, il se trompait; mais, quant à ces sifflements singuliers qui emplissaient parfois l'air d'une rumeur assourdissante, il eût été difficile de ne pas les entendre, à moins d'être sourd.

