Keetje Trottin

Part 8

Chapter 83,419 wordsPublic domain

Quand nous sommes revenus après trois ans, Kaa était donc sur le seuil, exactement comme avant, avec son bonnet, sa figure brique, ses jupons et son tablier, faisant aussi exactement les mêmes récriminations. Donc Kaa ment: elle n’a jamais eu de mère, n’est pas née, et a toujours, toujours été comme maintenant. Brrr... Oh j’en ai peur: jamais je ne veux entrer chez elle, même pas pour voir le fuchsia, gros comme le bras, qu’elle cultive sous la fenêtre de derrière. Il paraît qu’il est aussi vieux qu’elle; que l’hiver elle le couvre de sacs pour le préserver du froid; que, l’été, elle passe ses dimanches à le tailler, l’arroser, et à empêcher qu’une clochette ne pende plus loin que l’autre. Donc, encore une preuve qu’elle a toujours été décrépite: ce fuchsia ne change pas; depuis que nous avons habité l’impasse, on parle de sa grosseur et de ses clochettes roses et pourpres... Et son chien Lette, il est gros comme un boudin et marche les pattes écarquillées, et, depuis toujours, il refuse de manger les croûtes de pain noir, parce qu’il n’a pas de dents.

Kaa me déteste: elle voit que j’ai peur d’elle et que, le dimanche, quand les gens de l’impasse sont sortis pour se promener sur le Canal ou aux Remparts ou bavarder sur les perrons, je n’ose pas entrer dans l’impasse si je la sais seule, occupée à son fuchsia, ou arrêtée sur le seuil, barrant l’entrée avec ses jupes, Lette étendu sur le dos, son vilain ventre en l’air, aucun des deux ne bougeant pour vous laisser passer. Je m’assieds alors sur le petit perron à côté de l’impasse, attendant les nôtres ou un voisin. Kaa ne dit d’abord rien; puis elle me regarde, les yeux injectés, et finit par me dire que je ferais mieux d’aller chercher de la braise de tourbe et de l’eau bouillante pour faire le café pour quand ma mère rentrera, que de traîner mon derrière sur le perron. Mais nenni, je n’entre pas. Kaa, son chien et son fuchsia me feraient devenir vieille comme eux. Ah non! Ah non!... Hououou, avoir toujours été vieux, vieux... Elle me chasse un frisson par les côtes, de peur...

J’aimais cependant l’impasse, et tous les voisins nous avaient fait fête à notre retour et s’étaient étonnés de nous voir si grandis.

--Mina est une jeune fille, et Keetje n’est plus une enfant. Keetje, voyez donc, elle a trois fois plus de cheveux que lorsqu’elle a quitté il y a trois ans... Dieu! qu’ils ondulent et qu’ils sont clairs: c’est comme du maïs... Et voyez donc ses ongles... Elle s’est élancée, elle est haute sur échasses, mais un peu pâle... Bientôt il lui faudra une robe longue...

On demanda quelque chose à l’oreille de ma mère.

--Non, non, c’est encore une enfant, fit-elle.

--Tout à fait une enfant, ajouta Mina, et ne vaut pas qu’on s’en occupe tant.

--Oh n’aie pas peur, on s’occupera toujours d’elle! c’est elle, le coq faisan de la famille.

--Je ne me laisserai pas manger le fromage de mon pain par elle. C’est une enfant, et elle n’aura pas de jupe longue de si tôt... Quant à ses cheveux jaunes, huhu...

Elle n’acheva pas sa pensée.

--Et que va-t-elle faire maintenant, grande comme elle est? servir? aller à la fabrique?

--Oh non! j’apprends les modes.

--Les modes! Ah la la! fit Mina; elle est trottin chez une modiste.

--J’ai garni tout de même un chapeau pour la demoiselle d’une marchande de poisson de rivière, il était très joli; et j’ai fait aussi ton chapeau de dimanche et le mien, et le bonnet à ruches de mère. Essaye donc de faire une ruche.

--C’est égal, tu n’apprends pas les modes: ce sont les demoiselles qui paient, qui apprennent.

--Moi, j’apprends aussi: je n’ai pas comme toi les yeux en poche et les doigts gourds.

--Quoi? Quoi? avec tes cheveux de putain... toutes les putains se teignent les cheveux de la couleur des tiens.

--C’est qu’elles trouvent cette couleur plus belle que la leur; et toi, tu donnerais un de tes vilains petits yeux pour avoir ma couleur jaune.

--Hein! quoi!

Elle s’élança vers moi pour me défoncer le dos à coups de poing, mais je jetai ma jambe droite en l’air, et si elle n’eut sauté en arrière, elle l’attrapait sous le menton. Les voisins s’entremirent.

--Mes cheveux jaunes, mon menton pointu, mon cou de girafe, mes jambes comme des échasses, mes dents de chien, j’en ai assez. Tu as voulu me donner une résille pour cacher mes cheveux, et tu veux m’empêcher de rire pour qu’on ne voie pas mes dents... Quant à mon cou de girafe, dans les livres on dit: «long cou de cygne»: long, long, entends-tu, et un long cou est joli, et tu es trop bête pour comprendre...

Eperdue de rage, je me sauvai dans notre nouvelle maison et grimpai dans l’alcôve de dessus pour pleurer et me lamenter de ce que personne ne m’aimait et que ma mère m’avait toujours laissé malmener par cette vilaine grande bringue... Petite aussi, quand je voulais coucher dans le lit de ma mère, les nuits que père ne rentrait pas, elle me jetait dehors et prenait ma place. Si on achetait une robe neuve, c’était pour elle, et sa vieille, à elle, était changée pour moi. Avec elle, mère sortait regarder les vitrines et buvait du café sucré pendant que nous étions à l’école: je trouvais les fonds de sucre dans les tasses, en rentrant... Et maintenant que j’ai acheté un paletot de mon propre argent, je dois le lui prêter pour faire une visite à l’oncle Marten; et, après, elle va se balader dans la Kalverstraat, et faire des embarras avec mon paletot, dont les coutures éclatent tant il la serre. Pendant ce temps, moi, je ne peux pas sortir, ou je dois mettre son vieux châle...

Personne ne prend mon parti, personne ne m’aime, je veux m’en aller bien loin, bien loin... Mais si elle ose encore me frapper, je lui mordrai le cœur hors de la panse... Et mère qui laisse faire: elle en a peur... Père n’aime pas Mina, il dit que ses orteils sont un peu loin de ses talons.

--Tu sais, tu sais, criai-je de l’alcôve, tes orteils sont trop loin de tes talons.

Et je riais, et lui montrais la langue et les poings.

Elle me regardait ahurie, mâtée de cette crise de fureur. Ma mère lui parla doucement de mes maux de reins et de tête.

--Keetje, descends, dit-elle, le café est prêt. Voyons, tu ne t’es jamais fâchée ainsi, tu as mal sans doute...

Je me laissai glisser par la corde et m’arrêtai, attendant ce que Mina allait faire. Ma mère mit du sucre dans ma tasse seule.

--Voyons, vous êtes des sœurs, tâchez de vous comprendre.

Nous nous regardâmes; mais non, nous ne nous supportions pas... Depuis, il y eut toujours une gêne entre nous, et elle n’osa plus mettre mon paletot.

Wouter, le Docteur Holsma te disait que nous n’avons d’autres devoirs que ceux que nous pouvons accomplir: notre devoir le plus proche, et que nous devons accepter ce que nous ne pouvons changer; que cette forge, dans son voisinage, qui l’empêchait souvent de penser, il ne la déplaçait pas parce qu’il ne le pouvait pas. Ce qui ne se peut pas n’est pas mon devoir, disait-il.

Alors, Wouter, moi, ai-je tort de te chercher, de te vouloir, et de parler toujours avec toi comme si tu étais là, toi qui dois être m... Non, tu n’es pas mort, je te trouverai... Mais mon devoir le plus proche, celui que je peux et dois accomplir, quel est-il?... où est il?...

Klaasje a des engelures... La première en avait aussi, et elle a raconté que le docteur lui avait fait mettre ses pieds dans l’eau chaude et les laver avec du savon noir et lui avait recommandé de faire cela tous les jours, et que ses engelures s’étaient guéries... Alors mon devoir le plus proche, ne serait-ce pas de mettre les pieds de Klaasje dans l’eau chaude et de les savonner?... Oui... Toi, te trouverai-je?... et alors est-ce bien de te chercher, de t’attendre?... Je vais mettre les pieds de Klaasje dans l’eau chaude jusqu’à ce qu’il soit guéri... mais... je continuerai à te chercher ou je mourrais de chagrin...

J’ai si souvent dit à Mina que c’est ignoble de nous flanquer à la porte quand elle veut manger quelque chose de bon... elle en rit et recommence chaque fois... dois-je continuer à me fâcher et à lui dire cela?... Non, car je ne puis pas la changer... mais les pieds de Klaasje, et tout te raconter, cela je le dois, parce que je le peux.

Tu as sauté à l’eau après la petite Emma et tu as donné du tabac au vieux vétéran... Tu es le meilleur... Oui, Wouter, les pieds de Klaasje et toi, vous êtes mon devoir le plus proche...

C’était le Nouvel An. J’avais reçu de la patronne trois «dubbeltjes», de la première une vieille jupe dont je pouvais me faire une robe, et de la seconde une partie des bonbons qu’on lui avait donnés. Corry m’avait versé en secret un verre de cognac au sucre. J’en étais contente, mais cependant rien n’y faisait: depuis un temps, j’étais malheureuse comme les pierres, je cherchais à être seule pour pleurer désespérément. Aussi tout le monde était injuste envers moi... Puis Wouter était devenu de plus en plus un monsieur; il connaissait de vraies princesses: certes, si je l’avais rencontré, il n’aurait pas fait attention à moi... A la maison, je suis comme si je n’étais pas des leurs et, excepté mère, ils m’aiment de moins en moins... Pour Mina, je suis un objet qu’on jette d’un coin dans un autre. Celle-là, je la comprends bien cependant: elle est paresseuse, souillon, sur son bec et brutale; elle ne saura et ne fera jamais rien; puis je n’aime pas des créatures aussi laides... Mère m’aime certes beaucoup... Je ne veux cependant pas lui raconter que je pleure tout le temps, et que j’ai ce poids dans le ventre, et que des frissons me parcourent... Et ces sensations... c’est comme quand les garçons m’embrassent, mais plus fort, et j’ai mal en même temps. Je ne veux pas demander à Corry, moins encore à Rika... Si je pouvais le raconter à quelqu’un... A Femke, je le dirais... A Wouter aussi, mes bras à son cou et en l’embrassant... Mais je n’ai personne, personne, je suis comme seule au monde...

Corry descend l’escalier de la cuisine. J’essuie mes yeux et continue à peler les pommes.

--Kee! Kee! tu devrais me faire un plaisir.

--Qu’est-ce?

--J’ai demandé à la patronne de pouvoir aller souhaiter l’an à ma famille; mais, comme il faut servir le thé au juif malade, elle dit que cela ne se peut pas, à moins que tu ne veuilles rester et lui servir son thé. Je préparerai le plateau, je mettrai le thé dans la théière, tu n’auras qu’à verser l’eau bouillante dessus.

--Oui, je veux bien, je reviendrai. Qui reste encore à la maison?

--Personne, les patrons vont chez les parents; elle y restera, et lui fera des visites. Ça va?

--Oui, ça va.

Elle me donna une tranche de pain d’épice et encore un fond de verre de cognac. Elle remonta vite annoncer aux patrons que je reviendrais. Au dîner, je prévins chez moi que je devais retourner à l’atelier.

Ah quel bonheur! Je vais être seule, seule toute une après-midi. Quand j’entrai, les patrons étaient déjà partis. Corry fila aussitôt.

--Prends du thé du Juif, me cria-t-elle, et coupe-toi des tartines à quatre heures.

Seule!... qu’allais-je faire? mes jambes étaient flasques et une pesanteur dans le ventre m’engourdissait toute! Si je continuais _Woutertje Pietersen_...

Je montai et pendant plus d’une heure, dans l’appartement glacial, je lis la fin du livre qui me sembla inachevé... Tous les romans finissent par la mort ou le bonheur. Pour toi, Wouter, cela finit dans le coche d’eau, où tu es monté avec le vicaire pour aller racheter à Haarlem ton veston que tu avais vendu trop bon marché à un Juif, et acheter pour cette dame une ombrelle à la place de celle que tu avais brisée dans une colère... Oui, tu l’avais cassée de rage, je le comprends: pourquoi tes patrons t’invitent-ils chez eux à la campagne si c’est pour te faire garder l’enfant dans la chambre à cylindrer le linge? Tu n’es pas un domestique, tu es un employé: tu as eu raison de briser cette ombrelle, j’en aurais fait autant; mais te voilà quitte de ton habit et certes aussi de ta place. Tu comprends, jamais ils ne pourront encore te supporter... Tu fais bien d’aller à Haarlem avec le vicaire, mais ces deux créatures que vous rencontrez et avec qui vous voyagez, ça, ça... allons, toi et le vicaire, ne voyez-vous donc pas que ce sont des drôlesses? Si j’avais été avec vous, je m’en serais aperçu tout de suite.

Trois heures et demie... je vais faire bouillir l’eau pour le thé. En descendant, je dus me tenir à la rampe, tant ce poids dans le ventre et mes jambes molles me tourmentaient. Je versai le thé, en pris une grande tasse, rajoutai de l’eau et montai le plateau, que je déposai sur la table. Le Juif me remercia gentiment.

Après avoir bu le thé, j’eus le sang à la tête. Les cordons de mes jupes me gênaient: je défis mes vêtements. Oh, si je pouvais me coucher... Une langueur douloureuse, mais frisonnante de je ne sais quelle sensation de caresse, me parcourait la peau; je m’étirais. Oh, si je pouvais me coucher et avoir chaud aux pieds...

Je me jetai dans l’alcôve de Corry. En ôtant mes vêtements, je vis deux gouttes de sang sur ma chemise: mon émoi fut intense... Alors, quand même, cette vilaine chose me venait: je n’avais cependant pas été sale avec les garçons... Oh que dirait mère?... Tons les malheurs à la fois: Wouter qui est en route avec ces donzelles, et à Haarlem, maintenant que la princesse a donné de l’argent au vicaire pour racheter l’habit, ils en prendront sans doute une partie pour aller en ribote avec elles. Ah Wouter, je n’aurais jamais cru cela de toi, et de ce vicaire je l’aurais cru encore moins, si, dans les livres, ils n’avaient pas des amours avec des dames... Je vais donc perdre du sang. A quoi cela sert-il?... Mon Dieu, on descend l’escalier: c’est le pas du patron...

Il fit le tour de la cuisine en pardessus, le chapeau sur la tête; il regarda à peine l’alcôve et sortit.

Peu après il rentra, il se jeta sur moi de tout son long; il était nu. Je ne pus crier: il avait collé sa bouche sur la mienne. De ses deux mains, il travailla sous moi pour écarter mes jambes, puis!... Oh! comme s’il me défonçait... Je me crus assassinée tant j’avais mal. Il grognait comme un chien affamé qui ronge un os; j’essayais de mordre, de bondir sous lui, mais rien n’y fit: il m’ouvrait le ventre par la «pissie». Oh que c’était... Ah je ne sais pas: de longs titillements étaient au bout de mes nénets de rien du tout, qu’il touchait de son corps nu en se remuant sur moi.

Il me délivra. Il se regarda.

--Tiens, fit-il, à peine éclose, la rose est cueillie.

Il rit.

J’étais dans une grande torpeur et me demandais s’il m’avait enlevé quelque chose du ventre, tant je me sentais creusée. J’eus un vrai accès de fièvre chaude. Je brûlais et ne pouvais plus suivre mes pensées.

Corry rentra tard.

--Comment, tu es dans mon lit? Ne te gêne pas. Voyons, va-t’en.

Je me levai: elle vit mes linges maculés.

--Ah, ça t’est venu pour ton Nouvel An! Tant mieux, tu ne pleureras plus, car je t’ai très bien vue te fourrer dans les coins pour pleurer.

Je m’en allai par le quartier juif, douchée par le froid de la nuit, grelottant, recroquevillée, et murmurant: «Wouter, maintenant je ne voudrais plus te rencontrer: je n’oserais pas venir sous tes yeux...»

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_EXTRAIT DU CATALOGUE_

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