Part 7
Fanne, fanne, fan, fan Sine, sine, si, si Fanne, sine, fanne, sine Fanne, sine, Fancy
Il y avait une fillette endormie dans le gazon. Si c’était Femke, Keetje... Mais oui, c’était Keetje: nous aurions été là à nous deux, sans penser encore à cette nuit terrible; à nous deux, sans penser aux autres...
Tu y es allé après, hors de la Porte des Cendres, à la maison de Femke; tu t’es endormi dans le gazon, et les passants t’ont pris pour un ivrogne. Comme c’est bête! tu n’es pas assez grand pour te soûler. Même la mère de Femke te croyait ivre... enfin... Femke n’était naturellement pas à la maison.
Le mieux de tout, c’est quand tu as demandé à te laver. Mais comment as-tu pu te mettre ainsi tout nu devant quelqu’un? Dans ta famille, on lit tant la Bible: on a dû t’apprendre qu’on ne peut pas faire ça...
Il y a quatre ou cinq ans, quand j’étais petite et que ma mère nous lavait, tous les samedis soir, le cou et les bras, je me mettais encore nue. A droite sur mes côtes, j’ai un petit point noir, et sur ma hanche gauche aussi: je les chatouillais toujours et Hein voulait les embrasser. Seraient-ils encore là? Depuis que ma mère ne me lave plus, je ne me suis plus vue: ce n’est pas convenable... Tu sais cela cependant: chez toi où l’on parle tant de «comme il faut», on doit savoir ce que c’est que les bonnes manières.
Ce doit être cette Laps, avec ses saletés, qui t’avait ôté la honte, car il semble bien que vous avez fait des saletés ensemble... Sietske Holsma disait que son frère, également, n’était pas rentré une nuit, que les garçons sont ainsi. C’est vrai, ils pensent toujours à des choses malpropres: dans la rue les garçons ne veulent que ça, les hommes dans l’impasse ne parlent que de ça, et le patron ici ne cherche que ça. Na... na... c’est étrange, ça leur ôte le boire et le manger... Moi, je voudrais seulement être embrassée par toi...
Et elle t’a pompé dessus, la mère de Femke... mais pompé, là... Oh, je me rappelle, dans la bruyère, quand avec cousine Naatje nous marchions dans le ruisseau, comme nous étions gais après... Et un jour, seule sur la plage entre les brise-lames, je me suis mise nue, et, en me tenant à un pilot, je me suis laissé rincer par les vagues; après, j’ai chanté, et, à la maison, tous disaient que je n’avais jamais été aussi jolie. Mais on peut faire cela quand on est petit: depuis que je commence à être grande, jamais, jamais je ne me suis plus mise nue, même pas pour changer de chemise... Non, non, ce n’est pas convenable, et tu n’aurais pas dû le faire... Enfin je te veux tout de même, et la mère de Femke n’est pas une mammifère comme cette Laps... «Appelle-moi Kristien, ta propre Kristien...» Va te faire fiche, vieille sotte, Wouter n’est pas du lard pour ton bec, et tu ne l’y prendrais plus; il t’enverra son frère Stoffel, comme, moi, j’enverrais bien Mina au patron. Eux, Wouter, peuvent faire des saletés, ils ne demandent pas mieux; mais nous, nous irons là-bas, où le moulin fera:
Fanne, fanne, fan, fan.
Si c’était F... Oui, c’est Keetje, moi ta propre Keetje... Sine, sine, Fanne, sine, si, si...
--Kééééé! Kééééé... Vite, sotte fille, va chez le boucher, chercher la viande hachée: l’imbécile ne l’apporte pas. Rapporte aussi un œuf de chez l’épicier, c’est pour mettre avec la viande; je ferai déjà tremper le pain. Allons, cours... J’ai vu Willem du boulanger, que de bêtises il raconte! Vite, voilà l’argent. Ah Dieu, midi moins vingt!
Je gardais le magasin pendant qu’à l’atelier on prenait le café. Entra une femme en caraco et bonnet. Elle tenait à la main une fillette d’une dizaine d’années.
--Où est la dame? me dit-elle, je veux commander un très beau chapeau pour ma petite-fille.
J’appelai la patronne. La femme était une marchande de poisson, qui vendait tous les jours des anguilles au Marché au poisson de rivière du Nes. Elle habitait la ruelle sur laquelle donnait notre cuisine. Quand nous levions la tête, nous voyions chez elle, et, quand eux baissaient les yeux, ils voyaient chez nous. Sa fille se chamaillait continuellement avec elle à propos de la petite:
--Vous l’habillez comme une princesse, clamait-elle, tandis que moi, votre chair et votre sang, vous me laissez manquer du nécessaire.
--A-t-on jamais vu? répliquait la grand’mère. C’est sa propre enfant, et elle est jalouse de ce que je l’habille. Tu n’avais qu’à ne pas te la laisser faire: alors tu aurais eu tout.
Et, chaque jour, c’étaient de continuelles attrapades entre les deux femmes à propos de l’enfant.
Corry et moi en faisions des gorges chaudes.
--Hé, hé, hé! ces poissardes, écoutez-moi ça...
Elle ne marchanda pas longtemps et choisit une paille blanche, des rubans bleu ciel et un piquet de petites roses orange.
--Voilà! Quelque chose de bien frais, et je vous paie d’avance.
--C’est cinq florins, et vous payerez chez vous; j’ajouterai la quittance.
--Oh, une quittance, pour des gens comme nous ce n’est pas nécessaire. Il me faut le chapeau pour dimanche, nous allons au Meer.
--Vous l’aurez.
C’était la saison des excursions. Le lendemain, les patrons et la première partaient en voiture pour Haarlem avec des amis: on descendrait au Half Weg se rafraîchir, puis on pousserait jusqu’à Haarlem et le Hout. La seconde, qui n’était pas de la partie, devait garnir trois chapeaux dans la matinée; moi, je les porterais l’après-midi. Il était convenu que nous dînerions à la maison.
La première arriva en courant, quand la voiture attendait déjà. Le fouet claqua, et en avant! La seconde poussa un gros soupir. Corry flanqua tout là... Bah! on dînerait de tartines avec quelque chose dessus... Moi, pensais-je, si je vais m’esquinter aujourd’hui, vous verrez... La seconde consentit à ce qu’on dînât comme Corry l’entendait.
--Et, à quatre heures, j’offre du chocolat.
Corry sortit, sous prétexte d’aller chercher le lard bouilli et le boudin de foie, et ne revint qu’à midi. La seconde et moi, nous nous mîmes au travail à l’atelier. Je m’assis sur la chaise de la première.
--Va laver tes mains, Keetje, mais là, laver, et je te ferai garnir le chapeau de la petite de la femme aux poissons. Et essuie-les bien sec, ou elles souilleraient le ruban. Mon Dieu, quel ruban! Ne pouvait-elle en trouver un plus criard?
Je bondis de joie.
--Moi, je puis garnir ce chapeau, Mademoiselle? Ah! moi, je puis le faire!
Mes mains furent lavées et mes ongles polis, je vous assure.
--Là, d’abord la coiffe, et couds-la bien droit, reste sur la même paille.
Elle garnissait un chapeau de dame avec une touffe de plumes blanches.
--Là, laisse voir... pas mal. Tu apprendras plus aujourd’hui qu’en deux ans.
Elle coupa le ruban pour le contour de la calotte.
--Roule-le ainsi... C’est ça, mets-le autour et couds du côté gauche.
Pendant que je cousais, elle fit les nœuds à grandes coques.
--Voilà... toi, chiffonne un petit chou pour achever le nœud... Maintenant, où mettrais-tu cette garniture, devant, derrière ou de côté?
--Devant, c’est bien démodé... derrière, c’est pour les dames; pour moi, je la préfèrerais de côté, le nœud un peu en arrière; puis le piquet avec les boutons en pluie, voyez-vous, qui balanceront quand elle marchera.
--Eh bien, essaye.
Je m’appliquai. Le sang me montait aux joues. J’étais transportée, importante, et je n’aurais pas donné ma place pour une couronne.
--Légèrement, Keetje, ne prends le ruban que du bout des doigts, ou tu le froisseras. Quand un chapeau sort de tes mains, il doit être comme si la garniture avait été soufflée dessus... C’est ça, arrange les coques, éparpille un peu les boutons.
Elle l’examina de tous côtés.
--Il est très bien. La patronne est stupide: tu pourrais lui faire de la bonne besogne et, toutes les deux, vous y gagneriez.
Corry ne prétendit pas monter le dîner: nous descendîmes à la cuisine. Dieu, que c’était bon! Le café, de l’extrait; les tartines, tout beurre, rembourrées de lard maigre et de boudin de foie.
--Oh, je suis allée les acheter dans le Ouwebrug Steeg.
--Alors!... fîmes-nous.
--Corry, dit la seconde, Keetje va porter les trois chapeaux. Ne voudrais-tu surveiller le magasin? Je devrais sortir, je serai vite de retour.
--Eh bien oui, pour une fois que nous sommes débarrassés des patrons et de cette teigne de première... Allez, je préparerai le chocolat pour quatre heures. Kee, tu en es...
La seconde sortit tout de suite. Je portai d’abord les deux autres chapeaux, voulant garder le plus longtemps possible celui que j’avais fait. Chaque fois que j’ouvrais la boîte, je le faisais tourner sur mon poing et demandais à ceux à qui je remettais les autres chapeaux comment ils le trouvaient. Enfin j’allai dans la ruelle; je montai l’escalier droit et obscur, en me tenant au câble, et frappai à la première porte à gauche. La grand’mère ouvrit elle-même. Dieu! quelle odeur de poisson! il n’y avait cependant pas de poisson chez elle, mais tous ses vêtements en étaient imprégnés à empester jusqu’à l’escalier.
--Ah voyons... Aaltje, viens, mon ange, voir ton chapeau! Oh qu’il est beau et frais! il sonne comme une pendule. Ah...
La petite fille mit posément sa poupée sur la table... Dieu, quelle poupée! C’est une poupée de riche...
Elle regarda tranquillement le chapeau. Sa grand’mère le lui mit sur ses cheveux fades.
--Oh, mais qu’il te va! Oh, ce que tu es jolie!... Toi, toujours pâle, ça te relève, un chapeau aussi gai.
La petite se regarda, boudeuse, puis finit par rire.
--Ah tu ris, il te plaît. Cinq florins, et chez une modiste où il ne va que du monde riche, celui qui achète mes poissons. Je suis très contente, il est vraiment bien, oui, très bien... Veux-tu une tasse de thé avec une boule de sucre? oui?
Elle me versa une petite tasse de thé et me donna un «balletje».
En buvant le thé, je demandai:
--Alors, mademoiselle, vous trouvez le chapeau joli, et vous êtes satisfaite?
--Oh oui, très joli, et nous sommes très contentes, n’est-ce pas, Aaltje?
--Oui, fit Aaltje, les voisins verront bien aussi qu’il coûte cher.
--Oui, et qu’il vient d’une grande modiste.
--Eh bien, Mademoiselle, c’est moi qui l’ai fait, le chapeau.
La vieille me regarda, paf; son nez se pinça; la petite devint toute rouge.
--Comment, c’est toi qui as fait le chapeau?
--Toi? toi? ajouta la petite.
--Et c’est pour ça que je vais chez une grande modiste? Est-ce que mon argent n’est pas aussi bon que celui des autres, qu’on laisse torchonner mes commandes par la commissionnaire?
--La commissionnaire, répéta la petite.
--Eh bien, je n’en veux pas. C’est par la modiste que le chapeau doit être fait. Allons, emporte-le et j’irai lui parler... Cinq florins, et bâclé par une gamine!...
Elle remit le chapeau dans la boîte et me poussa dehors.
Ah bien! me voilà jolie! Qu’est-ce que je vais dire?... Mais puisqu’elles le trouvaient bien et étaient contentes... Du moment où c’est bien, que lui importe que ce soit moi ou la première? Voilà, c’est parce que je suis la commissionnaire... Je croyais que les riches seuls avaient ces idées de croire que rien n’est bon, venant de nous. Mais cette femme qui vend du poisson, je supposais qu’elle savait mieux... C’est comme pour père: parce qu’il n’a qu’un fiacre et un cheval, les gens vont en face chez le grand loueur, et père n’arrive pas à avoir un seul client; il doit tout gagner à la maraude... Cependant, quand il rentre le soir avec sa voiture, il donne à manger au cheval; il lui noue la queue et tresse sa crinière; alors il mange lui-même. Le matin, il étrille le cheval; pendant que celui-ci mange, il lave la voiture, fait reluire les cuivres, remet les coussins; puis il attelle! Et le tout brille, et le cheval reluit, et sa crinière ondule, tandis qu’en face les voitures et les chevaux sont cochonnés; père le dit, et il s’y connaît... Na! notre voiture et le cheval ne sont pas tout neufs, mais, comme père les soigne, ça n’y paraît pas, et quand même les gens vont en face...
Pour moi maintenant, c’est la même chose: ce chapeau n’est plus bon, parce que c’est moi, le trottin, qui l’ai confectionné... Ah bien, si on m’attrape encore à dire la vérité... Qu’est-ce que je vais dire?... La patronne assure que de moi l’on saura toujours la vérité. Peuh! pas toujours... les vingt-cinq _cents_ de Kattenburg... Na! je les ai rendus... c’est ce torchon de repasseuse... Que vais-je faire?... Pas dire la vérité, non pas la vérité...
A peine fus-je devant la seconde que je me mis à pleurer en avouant le tout.
--Ah, imbécile, me voilà dans une belle position. Et moi, que dirai-je à cette mégère? Mon Dieu! la voilà...
--Ah! vous faites faire les chapeaux que je commande par la commissionnaire! Mon argent ne vaut-il pas celui de Mme van Eegen?
--Je ne vous comprends pas, mademoiselle. La commissionnaire fait des courses, et nous les chapeaux, nous qui avons appris pendant trois ans en payant. La première, avant de partir en voiture pour Haarlem, a monté le chapeau que vous avez commandé pour la jeune demoiselle. Kee, donne le chapeau.
--Mais la commissionnaire a prétendu que c’était elle qui l’avait fait.
--Mademoiselle, cette sotte fille s’est vantée, elle a bluffé: elle ment tout le temps et, quand la patronne rentrera, je la ferai renvoyer.
Elle fit tourner le chapeau devant la femme.
--Voyons, est-ce de l’ouvrage de commissionnaire, cela?
--Oh, si c’est la modiste qui l’a garni, je n’ai pas à réclamer. Donnez, je vais vous le payer, je l’emporte.
--Mais le trottin vous le portera: elle est là pour cela et ne fait que cela.
--Non! non! voici l’argent... Tu vois, Aaltje, il est fait par la modiste.
Elles partirent. Je m’étais remise à pleurer. Si la seconde allait rapporter la chose à la patronne, qui me mettrait à la porte...
--Allons, tais-toi, bêta, nous sommes sauvées... Essuie tes yeux. Corry ne doit rien savoir, car elle finit toujours par tout dire aux patrons. Ouf! quelle alerte!... Apprends, sotte fille, à ne dire la vérité qu’à toi-même... Allons, viens... Corry! Corry! le chocolat est-il prêt?
Wouter, je suis malheureuse. Tout le monde dit que je suis niaise. A la maison, Mina entre dans des fureurs quand je fais des réflexions. Mon père également, lorsque j’emploie des mots que j’ai lus dans des livres: il prétend que je les invente, que personne ne parle ainsi, que ce n’est pas du hollandais... Hier, j’ai reçu une gifle. J’ai lu, n’est-ce pas, que le docteur Holsma avait constaté, quand tu étais malade, que tu étais «délicatement outillé». J’ai demandé à mon père comment il fallait entendre cela. Il m’a répondu que tu avais sans doute de beaux outils pour exercer ta profession. Je fis observer que le docteur ne disait pas que tu avais de beaux outils, mais que tu étais toi-même délicatement outillé, comme si c’était des choses que tu avais en toi. Alors père fut d’avis que ce devaient être tes mains, tes pieds, ou peut-être tes dents. Comme je déclarais que ce ne pouvait être cela, il s’est mis en colère et, quand Mina a ajouté que je pensais à des saletés, il m’a giflée... Des saletés, Wouter, as-tu jamais vu?... Mère a dit qu’ils étaient absurdes; puis elle m’a demandé pourquoi j’arrivais toujours avec des enfantillages. Elle dit cela parce que j’ai maintenant quatorze ans.
Toi, tu n’est pas mieux traité chez toi. Mais tu as la famille Holsma, le docteur a vu que tu es délicatement outillé, et il ne veut pas que ses enfants montrent qu’ils ont appris plus que toi, parce que cela pourrait te faire de la peine... A moi, personne n’a peur de faire de la peine...
Ici, chez les patrons, tous me traitent de sotte fille. La première ne veut presque plus que je vienne à l’atelier, parce que je regarde comment elle fait les chapeaux. Quand je rentre de course, on m’envoie au magasin ou à la cuisine, pour que je ne voie pas travailler, et aussi pendant qu’eux se passent des friandises... L’autre jour, la première prétendait qu’elle était honteuse d’aller avec moi dans les maisons essayer des chapeaux, que je sentais le torchon. Dame, Corry m’avait fait relaver sa vaisselle... Ce n’est pas eux qui diraient que je suis délicatement outillée. D’abord ils ne savent pas plus que père et Mina ce que c’est: délicatement outillé. Qu’est-ce donc?... L’étudiant pourrait bien me renseigner, mais il quitte la chambre quand j’y entre, ou, si je monte le plateau, il me dit de loin: «Posez-le là et partez...» Peut-être trouverai-je l’explication dans un de ses livres? cela m’est encore arrivé... Si j’y allais...
J’ai fouillé tous ses livres. Il y en a une rangée sur laquelle est écrit: _Lexicon_. J’en ai ouvert un: c’est ce que nous appelons des livres à mots, mais très grands et à beaucoup de volumes. S’il y avait eu écrit dessus: «Livre à mots», je n’aurais pas cherché dans les autres, mais _Lexicon_... J’ai donc regardé à _Outil_, puis à _Outiller_: c’est avoir des outils, comme disait père. Je ne saisis pas... Délicatement outillé... A l’école, on nous apprend que nous avons cinq sens: la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher... Nous nous servons de ces sens... non... oui... comme d’instruments... C’est évident... je me sers de mes yeux pour voir... ce... ce... pourrait bien être ça...
Quand je rentre le soir, je sens qu’il pue chez nous... eux ne sentent rien et disent que j’invente cela pour les vexer... Et quand mère est allée chercher de l’eau dans le seau de bois qui sert à tout, je goûte tout de suite que l’eau a un goût sale, ce qui fâche mère. Être délicatement outillé, c’est peut-être ça... Dirk, la nuit, entend les rats ronger, tandis que nous n’entendons rien... c’est peut-être ça...
Wouter, tu sentais, voyais, entendais mieux que les autres, et cela te donnait, comme à moi, des frissons. Dirk aussi en a, des frissons: il me réveille la nuit quand il entend les rats... Si ce n’est pas ainsi, Wouter, je ne comprendrai jamais comment tu étais et quel était ce délicat outillage... Je t’aimais dès que je t’ai vu dans la Hartenstraat, devant la vitrine du magasin de livres--moi également, je laisse tout là pour lire--mais maintenant que je vois comment l’on te traite chez toi et que je sais que tu es délicatement outillé, eh bien, je t’aime encore davantage... Si, moi aussi, j’étais délicatement outillée, nous serions pour toujours tout à fait bien ensemble... Mais comment le savoir?... Si je pouvais rencontrer quelqu’un de la famille Holsma? Madame me le dirait aussi bien que monsieur...
Elle trouve qu’il faut agir selon ses convictions... ça, c’est cependant difficile... Si je parlais seulement selon mes convictions, je serais chassée d’ici... Je dirais à la première qu’elle devrait se mettre derrière une fenêtre à l’Achterburgwal, et au patron qu’il est un sodomite, et à la patronne que ma mère serait bien plus jolie qu’elle pour essayer les beaux chapeaux devant les dames... Ah là là, je sauterais à la porte... Et à l’étudiant, je lui collerais que la seconde serait beaucoup mieux dans son lit, entourée de rideaux de mousseline, que lui avec sa grosse tête rouge... Ah, cher Seigneur, si j’agissais selon mes convictions, je garderais tous les chapeaux, car ils me vont tous, depuis ceux pour les enfants jusqu’à ceux pour les vieilles femmes...
Il vaudrait mieux que je pusse rencontrer le docteur Holsma lui-même... Je ferais semblant d’être malade, et il dirait peut-être aussi que je suis délicatement outillée... J’erre souvent sur le Canal où il habitait. Sur tout le Kloveniersburgwal, il y a sept docteurs, mais pas un seul ne se nomme Holsma... Depuis cinquante ans qu’il y habita, il doit être mort, et Madame aussi, et Sitzka aussi... Toi, Wouter, tu n’es pas mort, tu ne peux pas être mort, je suis sûre que, d’ici quelques jours, je vais te rencontrer... alors... alors... chut, voilà Corry qui descend.
--Kee! oh Kee! vite! aide-moi à peler les pommes. Tu as laissé éteindre le feu, sotte fille, ne pouvais-tu y mettre du charbon? Aïe, si tu étais ma fille, je te boucanerais. Allons vite, pèle, pèle, pendant que je rallume le fourneau.
Nous avions déménagé. Non, cela n’allait pas, avec tous ces enfants, d’être au second sur le devant, au Haarlemmerdyk. Moi, avec ma manie d’aimer à voir pousser des plantes, j’avais semé des fèves mouchetées dans des pots posés à l’extérieur de la fenêtre. Matin et soir, et à midi en venant dîner, j’allais d’abord droit à mes pots. Si les fèves ne poussaient pas assez vite, je remuais un peu la terre pour voir si elles gonflaient. Quand elles gonflaient, je n’y touchais plus: alors bientôt un petit bourgeon courbe perçait la terre; après, la fève éclatait, et le bourgeon, devenu tige, se redressait, portant à son extrémité deux petites feuilles repliées. Ma joie et mon étonnement s’exaltaient, et j’appelais tout le monde pour admirer.
--Ah cette créature enfantine...
Mais Klaasje, en jouant devant la fenêtre ouverte, avait fait tomber un des pots sur le dos du laitier d’en bas, qui, à la rue, nettoyait ses tonneaux et ses seaux. Puis Klaasje se penchait trop: un jour ou l’autre il tomberait. Et on avait aussi toute la journée la marmaille dans les jambes...
Enfin, nous étions retournés du côté de la Weesper Esplanade, à l’extrémité de la ville, dans notre ancienne impasse. Là, les enfants pouvaient s’amuser devant la porte, et même aller aux Remparts boisés, près du Moulin à scier le bois, et y jouer comme en pleine campagne.
Un jour, y étant assise dans l’herbe avec Klaasje, j’avais attrapé une grosse mouche; je lui avais arraché une patte après l’autre, la laissant marcher après chaque amputation, pour voir. A la fin, n’ayant plus de pattes, elle se soulevait en des soubresauts pour m’échapper. J’eus alors tellement peur que je la laissai là, et partis vite avec Klaasje. Je revoyais constamment cette mouche en ses soubresauts, et, pendant de longues années, je fuyais devant les grosses mouches, croyant qu’elles venaient venger l’autre.
Depuis trois ans que nous avions quitté le quartier, rien n’y était changé; seulement les garçons et les filles avaient grandi, et beaucoup d’autres petits enfants s’étaient ajoutés. Les grandes personnes étaient restées de même: donc vous voyez bien qu’elles ont toujours été grandes et vieilles...
Au fond de l’impasse, Kaa, qui avait soixante et onze ans, les avait toujours eus. Elle disait qu’elle était née dans l’impasse; qu’elle avait joué, petite, là sur la pierre, avec ses osselets, comme moi... mais qu’elle était moins méchante que les enfants d’aujourd’hui; que, quand sa mère l’appelait, elle venait tout de suite; que le bâton était du reste derrière la porte, et que, lorsqu’on avait été méchant, il fallait aller le chercher soi-même pour se faire frapper; que les parents savaient se faire obéir; qu’à elle, cela lui vibrait dans ses «charnières» quand ma mère m’appelait et que je lui répondais en criant: «Attendez, attendez que j’aie fini mon jeu d’osselets», et que je continuais, en faisant «tic tic» avec ma grosse bille.
--Oh jamais, jamais, je n’aurais osé faire ça avec ma chère mère!
Et les larmes lui venaient aux yeux.
Eh bien, elle ment, Kaa. Nous sommes venus la première fois dans l’impasse quand j’avais neuf ans. Kaa était là, à l’entrée, comme maintenant, avec son bonnet noir à ruches, ses joues brique, ses six jupons et son tablier bleu, bougonnant qu’on acceptait trop d’enfants dans l’impasse. Et elle nous comptait, comme elle comptait tous les enfants des nouveaux habitants dès leur arrivée, et comme elle nous a recomptés quand nous sommes revenus.
--Tiens! s’est-elle écriée, en voyant Catootje, un de plus... seulement un? fit-elle en se tournant vers ma mère. Enfin elle gueulera pour trois... Quel plaisir avez-vous à cela?... Depuis soixante-dix ans que j’habite mon coin, il en est né des mille et des mille de ces mômes dans toutes les maisons de l’impasse, sans compter ceux apportés de l’extérieur... Ah ceux-là surtout m’horripilent: ceux nés ici sont tout de même un peu de la famille, ce sont des enfants de l’impasse. Mais n’importe, tous ne font que crier, désobéir, et mettre tout sens dessus dessous...