Keetje Trottin

Part 6

Chapter 64,102 wordsPublic domain

C’était Rika la repasseuse, avec un panier à linge vide.

--Faisons route ensemble. J’ai rapporté du linge; on ne m’a pas payée, sans cela... Dieu sait si j’ai envie de vinaigrés, l’eau m’en vient à la bouche. Tu n’as pas d’argent?

--Moi! non, on ne m’a pas donné de pourboire.

--Mais tu as l’argent des chapeaux.

--Oui, d’un chapeau: six florins.

--Eh bien alors? viens, nous allons en prendre vingt-cinq _cents_.

--Oh non, je n’ose pas. La patronne m’a dit de ne livrer le chapeau que contre argent: s’il manquait un sou, j’aurais des embêtements. Puis, ce n’est pas à moi.

--Tu têtes encore? Si tu ne pouvais laisser le chapeau que contre l’argent, c’est que c’est une mauvaise paye. Alors rien d’étonnant qu’elle te donne vingt-cinq _cents_ de trop peu. Tu n’as qu’à dire qu’elle voulait te faire revenir parce qu’elle n’avait que des billets ou la somme moins vingt-cinq _cents_, et que tu as préféré accepter la somme incomplète, quitte à aller chercher le restant un autre jour. Tu comprends que la patronne n’ira pas à Kattenburg demander si c’est vrai, et samedi tu le rendras sur ta semaine.

--Mais je donne ma semaine à ma mère: c’est juste le loyer.

--Oh d’ici samedi, tu recevras des pourboires.

Et, sans plus, elle s’arrêta devant une charrette de vinaigrés et piqua dans les petits tonneaux. L’eau me vint aussi à la bouche et je piquai à mon tour. La saumure nous dégoulinait du menton. Je changeai un florin pour payer. Nous nous essuyâmes avec nos mains.

--Merci, tu sais... Je m’en vais vite, la prochaine fois c’est moi qui paye.

La patronne me crut et dit que j’avais bien fait d’accepter, que sans cela elle n’aurait jamais vu un sou.

--Tu n’as qu’à aller à Kattenburg un de ces jours pour les vingt-cinq _cents_.

Wouter, comme c’est mal que tu n’as pas voulu reconnaître Femke chez les Holsma, parce qu’elle est blanchisseuse. Alors, si moi je n’apprenais pas les modes et si mon père n’avait pas son fiacre à lui, ce qui fait que je suis fille de patron, tu ne voudrais pas me reconnaître si je te rencontrais. Maintenant nous causons ensemble sur le petit pont de bois, hors la porte des Cendres. Mais si, comme Mina, j’étais servante... Mina est laide, elle a un nez où il pleut dedans, et elle me frappe sur le dos. Puis elle ne sait rien faire de rien, ni mettre ses cheveux en papillottes, ni faire un chapeau de poupée. Et elle ne dit pas tout. Moi, en causant avec toi, je te dis tout; sans cela tu ne me connaîtrais pas et tu pourrais croire que je t’ai trompé.

Ecoute... je n’apprends pas les modes... je fais les commissions, j’ôte les poussières chez les étudiants et je pèle les pommes et les poires... je mange les pelures... Puis, l’autre jour, le patron m’a appelée dans la cave au charbon... il m’a fait très mal... Il a encore essayé de m’y faire venir; comme je ne voulais pas, il m’a tirée, mais je lui ai mordu les poings. J’ai encore pleuré et tremblé, mais il n’a pu me faire venir... Corry, elle, ne le mord pas, ni la première... Puis chez nous, Wouter, comme mon père boit toujours... nous ne pouvons payer le boutiquier, ni le propriétaire, et... nous n’avons pas toujours à manger... Pour le cheval et le fiacre qui viennent de mon oncle, mon père doit tant donner par mois qu’il gagne moins que lorsqu’il était cocher... J’ai dû porter ma robe de première communion au «Lombard»... Avant d’être ici, je devais aller chercher la soupe à la distribution; maintenant Hein va la chercher, mais il en épanche la moitié... Tu vois, je ne suis pas une jeune demoiselle, comme toi un jeune monsieur... Non, je suis une fille comme Femke... et tu ne voudras pas me reconnaître quand tu me rencontreras... Na... Na... il fallait cependant que je te le dise... Maintenant tu sais qui je suis...

Mais, Wouter, je deviendrai modiste... je regarde comment fait la première. On m’a donné un chapeau qu’une dame avait laissé au magasin, en se coiffant du nouveau; je l’ai arrangé pour moi. La seconde trouvait qu’il avait de l’allure... la première disait:

--Oh, elle ne l’a pas appris: elle ramasse ça en nous voyant faire: il ne manquerait plus qu’elle aille apprendre toute seule et en savoir autant que nous, qui avons payé des années d’apprentissage.

Elle m’éloigne d’elle maintenant... Mais j’ai mes yeux... tu vois, je serai modiste, et nous pourrions bien... en empruntant, ouvrir un magasin. Ton père vendait des souliers... des chaussures de Paris... c’est aussi avoir un magasin. Et cependant ta mère disait qu’il ne savait pas tenir une alêne en main... Na! moi, je ne suis pas une demoiselle: il faudra donc que je connaisse le métier...

Wouter, quand vais-je te rencontrer?... Pourvu que ce soit un dimanche, quand j’ai mes cheveux à l’anglaise et un tablier blanc, et que je ne sois pas avec cette traînée de repasseuse... elle, il ne faut pas la vouloir: elle fait des saletés avec les hommes, et elle m’a fait voler... Mais je l’ai rendu sur ma semaine. Alors j’ai encore dû mentir à mère: j’ai dit qu’on m’avait fait payer une belle tasse que j’avais cassée... Non, Wouter, plus jamais jamais, je ne ferai cela...

Toi, tu avais brocanté ta _Bible_ pour louer des livres: _Glorioso_... J’ai demandé au cabinet de lecture, où je vais chercher des livres pour ma mère, _Glorioso_. Ils ne l’avaient pas: ils m’ont donné _Gustave, le mauvais sujet_... Ah que c’est drôle! il faut lire ça: mère a ri comme une folle avec _yes, yes_... Je préfère cependant beaucoup les _Mystères de Paris_ et les _Mystères d’Amsterdam_... Avant, j’étais Fleur de Marie, mais Rodolphe est prince, il ne voudrait pas de moi: j’aime mieux être Femke, et toi, Wouter... Oui, c’est mieux que Rodolphe, prince de Gérolstein: tu vois d’ici qu’il ne peut être ni mon père, ni mon amoureux... Comment ferais-je pour le tutoyer... et l’embrasser...? Je voudrais que tu m’embrasses beaucoup, beaucoup, lorsque nous serons seuls... Quand Mina a un amoureux, elle l’embrasse devant tout le monde, je n’aime pas ça...

Et nous irons hors de la Porte des Cendres, et le moulin fera:

Warre, warre, wirre, wa. Où est, warre, wirre, wa, Wouter qui me sauvera.

Si c’était F... Keetje... et nous irons dans les prairies cueillir des fleurs de beurre. Je sais tresser des couronnes et faire des guirlandes, ma mère me l’a appris: elle en tressait dans son pays pour la Sainte Vierge; moi, je les tresse pour nos enfants et pour moi-même. Klaasje est adorable avec une couronne de pâquerettes... Toi, tu serais très joli aussi avec une couronne... Je suis bête?... Non, Wouter, Mina et ma mère disent cela quand je tresse des fleurs, mais elles ne voient pas combien c’est joli et combien cela sent bon... Oui, elles disent qu’il n’y a rien à faire avec moi; que je suis une créature enfantine... Eh bien, si je t’aime tant, c’est parce que ta mère et ton frère Stoffel, et tes vilaines sœurs te disent tout le temps la même chose... et puisque, toi et moi, nous sommes de même, il faut nous marier...

* * * * *

--Kééééé! Kéééé! Sotte fille, allons, monte...

Je déposai le panier de pommes que je pelais et grimpai l’escalier.

--Vite, vite, va avec Madame porter son chapeau.

Je pris la boîte et me mis à trotter à côté de la dame, qui avait acheté un chapeau et voulait l’avoir tout de suite, tout de suite... Mais je me rappelai que la première m’obligeait de marcher derrière et je reculai.

--Que fais-tu, petite? Reste à côté de moi. Y a-t-il longtemps que tu trimballes ces caisses?

--Trois mois, dame.

--Tu apprends sans doute les modes?

--Oui... je... j’essaie.

--C’est ça, tu essayes, mais on t’en empêchera. Celles qui paient pour apprendre ne veulent pas qu’on apprenne tout seul... Et ça te fait mal là...

Elle toucha la place de mes hanches qui me cuisait le plus. Je la regardai. Elle était un peu plus âgée que Mina. De grosses tresses noires lui faisaient une couronne, sur laquelle était piqué un petit chapeau de dentelle noire. Elle avait de longues boucles d’oreilles et un médaillon de jais; une robe vert foncé, fort courte, et des bottines en lasting noir jusqu’à mi-jambe. Elle me semblait très jolie et très chic, mais les étoffes n’étaient pas aussi belles que celles des dames du Canal des Seigneurs. Elle parlait comme personne, en prononçant toutes les syllabes, et du bout des lèvres, et d’une voix claire comme un canari, pensais-je. Tout de suite j’aurais voulu être comme elle... Je regardais maintenant tous ses faits et gestes, et lui aurais délacé ses bottines tant je l’aimais.

--Oui, oui, on apprend les modes, je connais ça... Viens, ma petite fille, je demeure ici...

C’était dans l’Amstelstraat, au-dessus d’un magasin, près du Théâtre Judels. Les meubles étaient comme partout, mais il y avait une glace à trois panneaux, toute neuve, un piano, et un grand bouquet de roses et de lys blancs qui parfumait tout l’appartement.

--Je vais vite essayer mon chapeau pour voir... Attends, je demanderai d’abord le thé.

Elle sortit; je l’entendis commander:

--Plusieurs tartines au fromage et à la confiture.

On apporta le plateau. Elle me versa une tasse de thé et plaça l’assiette de tartines devant moi.

--Mange, petite chatte, à ton âge on a toujours faim. Là, fais comme moi... J’ai assez d’une tartine; les autres, il faut que tu les manges...

Elle mit le chapeau neuf sur ses tresses. Il était aussi en dentelle noire, mais avec un grand nœud de velours vert pour aller avec sa robe. Je n’avais jamais rien vu comme elle: sa peau brune me semblait veloutée.

--Il me va, n’est-ce pas? Le tout est de savoir choisir, quand on n’a pas beaucoup d’argent.

Elle se plaça entre les panneaux de la glace, et je la vis répétée des trois côtés. Elle pouvait voir exactement comment son chapeau lui seyait de côté, et aussi derrière, à cause de la grande glace qui se trouvait en face au-dessus de la cheminée. Tout d’un coup, elle prit, du bout des doigts, les paniers de sa robe, fit un mouvement en arrière avec une jambe, se plia et dit, la tête un peu de côté:

--Marquis...

J’étais anxieuse d’admiration... Elle courut au piano, tapa dessus et fit: _Laaaaaaaa_...

--Est-ce bon, petite?

Je ne savais presque pas répondre... J’aurais voulu ne plus jamais la quitter, ni elle, ni son appartement. Il y avait des livres partout: comme j’aurais pu lire!...

Un monsieur fit irruption.

--Sam, Sam, vois donc mon chapeau, comme il me va: magnifique, dis?

Elle se tourna et pivota sur ses hauts talons devant lui.

--Ah, et viens donc ici que je te montre...

Elle l’arrêta devant moi.

--Que dis-tu de ça? Elle est blonde, par exemple: un rayon, quoi!... Oui, et les hanches écorchées, et c’est sa cinquième tartine... Des os de poulet, fit-elle, en me prenant le poignet.

Sam me regardait. C’était un juif... Comment pouvait-elle être aussi familière avec un juif?

--Si ça ne crève pas le cœur de voir un bijou semblable arrangé ainsi...

--Oui, arrangé ainsi, fit Sam.

--Parle, petite, pour qu’il entende ta voix.

Je ne desserrais pas les dents.

--Nous ne pouvons rien y faire, dit Sam.

--Non, rien.

Il me donna un «kwartje» de pourboire.

--Maintenant, Sophie, répétons, nous devons être à quatre heures à la répétition générale.

--C’est pour cela que j’ai voulu avoir mon nouveau chapeau.

Sophie m’ouvrit la porte et me promit d’acheter bientôt un autre chapeau, et que j’aurais encore du thé et des tartines.

A la rue, je me mis à pleurer... Son chapeau ne sera pas si vite usé, et elle peut aussi aller chez une autre modiste...

Oh Wouter, maintenant il nous arrive quelque chose: nous avons tous la gale. On a renvoyé nos enfants de l’école parce qu’ils en avaient contaminé d’autres. Ma mère dit que nous avons attrapé cela par la petite cousine Kaatje, qui, elle, l’aurait attrapé des putains que sa mère a fait venir dans son estaminet pour attirer les matelots. En tous cas, nous voilà bien: nous avons des ampoules sur le corps et entre les doigts, et nous nous grattons à nous arracher la peau. Il manquerait que je la communique à l’atelier. Ah mon Dieu, la première, la gale!... J’en ris. Tout de même, ce serait bête, car je serais renvoyée... Je n’oserais te tendre la main si je te rencontrais, tant ça se donne, et si tu allais en visite chez le docteur au Kloveniersburgwal, il le verrait et croirait que tu es allé dans une boîte à femmes, car il semble bien que c’est originaire de là. Père et mère le disent, et maudissent Tante Naa, chez qui nous l’avons prise.

Eh bien, je n’y mettrai plus les pieds, chez Tante Naa. J’y rigolais souvent avec Kaatje, à voir les donzelles danser, et nous dansions dans un coin. Il faut voir comme je valse, et comme je danse bien la scottish. Dernièrement un matelot m’a prise sous les aisselles et a dansé la scottish avec moi. Tante Naa en riait, mais Oncle Klaas est venu et m’a fait entrer à coups de pied dans la cuisine.

Mère est allée avec Kees, qui a de grosses ampoules sur tout le corps, au dispensaire de la ville; le docteur a donné un pot d’onguent jaune, avec quoi il faut nous frotter; puis nous devons laver au savon noir et à l’eau chaude. Ça mord à nous faire hurler. C’est une affaire: il faut trois seaux d’eau chaque soir; ça fait trois _cents_ pour l’eau seule, alors que nous allons souvent en emprunter, pour cuire des pommes de terre, chez la voisine qui a un robinet. Mère ne peut jamais laver et rincer suffisamment le linge à cause de la cherté de l’eau. Tu sais tout cela, Wouter, mais je te le dis de crainte, si je te rencontre, que tu ne me trouves mal débarbouillée. Ce n’est pas ma faute: quand nous habitions à la mer, je m’y lavais quelquefois, et j’en sortais luisante comme de l’argent et rose pour toute la journée, mais ici, où il faut acheter l’eau par seaux, je deviens terreuse...

Pourquoi deux tout jeunes comme nous, Wouter, ne pourraient-ils se marier? Je sais très bien cuire les pommes de terre, couper les tartines, récurer la chambre et refaire les lits. Dieu! que ce serait délicieux! J’irais te chercher à ton bureau chez les Kopperlith, et nous ferions un petit tour sur les canaux. Le samedi soir, nous nous laverions dans le baquet avec de l’eau chaude, et le dimanche nous mettrions nos beaux habits... comme je serais la femme d’un monsieur qui est «sur un bureau»...

Ecoute, écoute! Je passerai d’abord une chemise propre, en coton de balle...

--???

Non, après quelques lavages dans l’eau de chlore, cela devient blanc... Puis une camisole de molleton, des bas blancs tricotés et, au-dessus, des bas fins sans pieds, à sous-pieds; alors, un caleçon fermé, en molleton; et un pantalon fin, à larges jambes garnies de broderies. Je mettrai des bottines en lasting, très hautes, avec des lacets à petites floches. J’aurai deux jupons de molleton blanc, puis un jupon fin à grande broderie et une robe froncée de mousseline blanche avec de courtes manches bouffantes, une ceinture de satin rose à grands nœuds derrière, à moins que tu ne préfères le bleu; le cou décolleté en carré, avec un collier de corail fermé par un petit tonneau d’or; des pendants d’oreille en poires de corail. Mes cheveux seront en boucles autour de la tête; je porterai un chapeau blanc à large bord, faisant «oui, non», devant et derrière, garni de rubans roses et de boutons de roses mousseuses; un petit velours noir noué autour des poignets. Ah Wouter, Wouter, me vois-tu ainsi?... Toi, tu aurais ton costume de velours noir, à culotte courte, une toque écossaise, de velours aussi, à rubans flottants sur la nuque, et une canne pour te promener.

Nous irons hors de la Muiderpoort, aux Roomtuintjes, ou hors de la Weesperpoort, prendre du thé dans un jardin. Quand l’eau bouillira à côté de nous dans le _theestoof_, je préparerai le thé et nous prendrons des biscottes beurrées, saupoudrées de sucre. Je vois, de l’extérieur, faire ainsi les gens comme il faut, le dimanche, quand ils sont assis dans les jardins à boire du thé et à prendre des biscottes hors d’une «boîte à présenter». C’est donc bien cela, n’est-ce pas? Ah mon Dieu! quelle joie! Nous ne dirons pas que nous sommes mariés... on se moquerait de nous... En rentrant à la maison, je préparerai du lait de sauge, et nous casserons des noix... Mais les dimanches où il n’y aura pas de soleil, nous ne nous habillerons pas. Nous irons dans les champs sauter les fossés--je saute, tu sais--et courir l’un après l’autre: il faudra que tu galopes pour m’attraper... Oui... mais nous devons d’abord nous marier: sans cela, nous ne pouvons habiter ensemble...

Chez nous, on ne parle pas toujours de Dieu comme chez toi. Mère prie, en faisant d’abord une croix, mais elle nous observe bien tout de même, et, si l’un de nous chipe une pomme de terre, elle lui tape sur les doigts, en disant «Maudit gosse...» Ta mère porte une jupe de mérinos, un caraco blanc et un bonnet tuyauté; ma mère, une crinoline, bien que ce ne soit plus de mode, avec une large jupe qui ballonne et un bonnet à ruches de soie noire. Pour faire des visites, elle met un grand châle et un chapeau; elle veut toujours être une dame, et elle a bien raison: les robes de femme ne lui vont pas... Ma mère, en parlant, ne saute pas, comme la tienne, du bœuf sur l’âne; non, elle commence à parler, dit jusqu’au bout ce qu’elle veut dire, et se fâche quand elle doit répéter: moi aussi, ça m’agace de répéter. Je ne crois pas que nos mères s’aiment...

Père... oh, père dira de Stoffel que c’est un âne dressé... Sais-tu ce qui serait bon? Ce serait de marier Stoffel avec Mina... Mais oui, je ris, mais oui... seulement il faudrait qu’ils habitent loin de nous: au bout de Haarlemmerdyk par exemple, et nous à la Weesperesplanade: comme ça, ils ne viendront pas souvent nous surprendre... Mes petits frères et sœurs pourront venir comme ils voudront: alors tes autres frères et sœurs aussi, ils en ont le droit...

Mais nous resterons le plus souvent seuls, à nous deux, à lire des livres; nous en louerons chez le bossu, dans la cave de la Kerkstraat. Le lundi, nous ferons un tour sur le marché au Beurre, nous flânerons depuis la Utrechtschestraat jusqu’au Poids Public, en feuilletant tous les livres des étaux; le bossu qui y a un étal me laisse toujours faire, et les autres brocanteurs aussi... Nous irons de là au Marché-aux-Fleurs. Sais-tu ce que j’aime surtout? C’est quand on ouvre les cloisons des bateaux et que toutes les fleurs apparaissent ensemble et répandent leurs parfums: on le sent jusqu’au Spui... Ah j’aime tant me promener en ville, depuis l’Y jusqu’à la Haute Ecluse de l’Amstel. Même les sales rues du quartier juif, les bateaux de tourbes dans le Canal des Princes, le long du Noorder Markt, et plus loin le Marché aux Légumes, encore sur le Canal des Princes, près de la Looierstraat, je les aime tous. Les monceaux de choux blancs et rouges, qu’on jette du bateau sur le quai, m’amusent toujours. J’ai essayé une fois de les compter, pendant que l’homme du bateau les jetait à celui du quai: à cinq cent dix-sept, j’en avais mal au cœur... Aimes-tu tout cela? Ce n’est peut-être pas pour des gens comme toi... le fait est qu’on y gueule... Alors nous nous promènerons sur les remparts extérieurs: là, il n’y a que des gens comme il faut...

* * * * *

Je tressautai en entendant des pas précipités dans le corridor... C’est l’étudiant!... Je jetai le livre et filai au magasin.

Quand je l’entendis ressortir, j’achevai vite de ranger les boîtes de rubans, puis remontai pour enlever les poussières.

J’entrai par la chambre à coucher. Hé! qu’est-ce que c’est que cela? A travers la porte vitrée, je vis la première assise dans le salon, près d’un petit meuble surmonté d’une glace, et, devant elle, une boîte ouverte: elle y prenait des ustensiles et se tripotait les ongles. Elle coupait, limait, et, de la pointe de la lime, repoussait la peau. Elle se mit une poudre sur les ongles, et, avec un autre outil, les frotta; puis elle les regarda et recommença à frotter. Elle referma la boîte, en ouvrit une autre, y prit une jolie touffe, comme de plumes blanches, et se poudra la figure d’une poudre rose. Elle souleva même sa frange de cheveux pour en mettre sur le front; elle n’en mit pas sur le cou. «C’est pour ça, me dis-je, qu’il est toujours plus jaune que sa figure...» Alors, d’une bouteille à seringue, elle se seringua les cheveux, la figure, le cou. Elle défit ensuite son corsage et seringua ses tétons nus. Quels étranges tétons, allongés comme des poires! Chez Mina, c’est comme des demi-pommes... Elle se reboutonna, se donna un coup de peigne, renferma les boîtes et le flacon dans le petit meuble. Puis elle alla devant une glace, tapota de ses mains la poudre de son corsage et sortit.

Ah sapristi, moi qui n’avais jamais ouvert ce meuble. Je saute jusque là, l’ouvre, et prends la boîte. Quel tas de petits instruments posés sur du velours bleu! Tout ça, c’est pour se nettoyer les ongles? Maintenant, je comprends... Moi, qui croyais que c’était naturel, ces ongles roses, brillants et bombés. Ah, ça se fabrique aussi? Mes ongles sont plats et tout petits...

J’enlevai un à un les instruments et commençai à tripoter: surtout faire descendre la peau était difficile et douloureux; mais j’y arrivai et vis apparaître le petit croissant pâle que j’enviais tant sur les ongles des riches. Dieu, que c’est joli, joli! je limai, je pris le polissoir... Mes mains sont sales, je vais d’abord les laver.

Je les lavai avec le savon mauve de l’étudiant; je mis la poudre sur le polissoir et je polis. Ah, ce n’était déjà plus les mêmes mains... Je poudrai ma figure et mon cou: un cou jaune et une figure rose, c’est affreux; avec le flacon à seringuer, je me seringuai exactement comme la première l’avait fait; mes tétons étaient deux petits pois sur une planchette, rien d’autre; je n’oubliai pas le coup de peigne.

Ah mais, si j’ôte la poussière avec mes belles mains, elles seront sales!... J’avais vu la demoiselle de l’officier faire cette besogne avec des gants. L’étudiant avait un tiroir plein de gants, j’en choisis une paire de vieux et enlevai la poussière. Quand j’ôtai les gants, mes mains étaient encore propres, et mes ongles roses et brillants, avec le délicieux petit croissant à leur base...

--Kééééé! Kééééé!

--Ah Dieu!...

--Vite, les pommes!... Quel parfum, fit-elle, je suis sûre que la charrette à fleurs passe dans la rue.

Les pommes? les pommes? Comment préserver mes ongles? Il n’y avait rien à faire, il fallait les abîmer. Mais, après, je remontai et recommençai mes récurages et polissages.

La première, à l’atelier, me flaira, me regarda et rougit, mais ne dit rien.

Dans la suite, toutes les deux, sans jamais nous dire quoi que ce fût, nous nous flairions et observions en entrant dans l’atelier.

Wouter, j’ai encore relu ta nuit chez cette demoiselle Laps... elle te dit que tu dois penser qu’elle est «ta propre Kristien». Vieille malpropre, va! Mais tu lui as montré qu’il s’agissait bien d’elle! Tu voyais, par sa fenêtre, Femke écrasée par la foule dans ce coin du Marché au Beurre, et tu es allé à son secours. Ça c’est bon. Pour moi, tu l’aurais fait aussi...

Mais quelle nuit tu as passée! D’abord cette Laps, brr... puis dans cet estaminet, où Femke est debout sur la table... Ecoute, je n’en sors pas! est-ce Femke ou est-ce la princesse qui se trouvait sur cette table? En tout cas, c’est fou, et une jeune fille ne doit pas faire toutes ces extravagances... Cependant j’aurais bien voulu être elle...

Je suis elle, et, lorsque tu m’as appelée, la voix étouffée de larmes, je t’ai bien entendu, mais je voulais être fière. Cependant, quand tu m’as embrassé la main... Oh Wouter, si ç’avait été vraiment moi... Non, non, je ne t’ai pas entendu m’appeler, je ne t’ai pas senti me baiser ma main, car j’aurais volé vers toi, j’aurais écarté toute cette racaille et me serais jetée dans tes bras... Mais elle, elle est partie avec le vieux Klaas, je ne comprends pas... Tu m’aurais emmenée, et nous serions allés sur le petit point de bois, hors de la Porte des Cendres; le moulin aurait chanté: