Part 5
Je sortis les chapeaux tout faits, accrochés à des clous à l’intérieur d’une grande caisse d’emballage. Mais la dame ne se laissait pas expédier: elle les essayait et réessayait à ses filles; elle débattait les prix, jugeait les fournitures, tout cela en un beau langage et très tranquillement.
Les dames du Canal des Seigneurs, seules, s’expriment ainsi, pensais-je, mais elles ont d’autres robes et d’autres bottines. Celles-ci sont rapées à souhait, et pâles et jaunes: ce sont des rats tondus. Je vois ce que c’est: «un demi-quart de beurre monté en copeaux, car Mâ reçoit...»
La dame arriva à avoir pour neuf florins trois chapeaux qui, l’année précédente, en coûtaient quatre chacun. Elle les croqua d’une main adroite, et ils furent à la mode. Je devais les livrer l’après-midi même.
--Non, ces pingres, fit la patronne, et il faut les appeler «madame»! Monsieur est officier et elles doivent aller à une garden party. Ah! misère, sans doute avec des robes faites par elles-mêmes... je connais ce genre: pour la garden party, madame se fera excuser, elle aura une migraine, mais en réalité pas de robe, et les filles iront avec le père en grande tenue... Keetje, tu ne remettras les chapeaux que contre paiement, sinon je pourrais droguer.
J’y fus, on me paya, mais je ne reçus pas de pourboire... Rats tondus, va, ça a des gants pour nettoyer, ah! là là, quel froid caca!
Je rentrai.
--Ah! on t’a payée, je craignais une bêtise de ta part: jamais à ces sans-le-sou il ne faut rien laisser sans paiement.
Tout d’un coup ma rage se concentra sur la patronne et je fulminai en dedans: «Ah les sans-le-sou, les sans-le-sou! c’est comme quand nous ne pouvons pas payer le loyer, alors aussi nous sommes des voyous; même nos petits enfants sont une bande de sales gosses qu’il faudrait dresser. Cette dame parle comme une comtesse, et il fait très propre chez elle. J’ai vu par la porte entr’ouverte qu’une demoiselle jouait du piano; l’autre lisait à haute voix de l’anglais ou peut-être du français, et la troisième ôtait les poussières avec des gants d’homme et un mouchoir autour de ses cheveux blonds pour ne pas les empoussiérer... Et elles étaient très jolies, oui, très jolies, et vous et la première, vous êtes comme les espèces de l’autre jour. Elles étaient bien, n’est-ce pas, celles-là? cinq chapeaux à douze florins!!!
Je m’assis derrière le comptoir, ruminant ma rage.
Un jeune homme entra. Il m’offrit en allemand des vieilles boîtes de carton à acheter. J’allai chez la patronne.
--Es-tu folle? retourne vite au magasin: c’est un vagabond sans doute ou un voleur.
Je rendis les boîtes, le jeune homme sortit. Ce doit être un déserteur allemand, me disais-je,--mon père nous en parlait tous les jours,--il est sur le pavé sans nourriture.
Je fouillai ma poche; j’avais encore deux «cents». Je courus, toute tremblante, derrière le jeune homme et les lui remis. Il ôta son chapeau en disant: _Danke schön!_ Je me sauvai sur les cabinets pour pleurer longuement.
Un matin, je rentrais de courses. Je me laissai glisser le long de la rampe jusque dans la cuisine. J’y trouvai Corry et le patron bouche contre bouche: lui, les mains sur le dos, le corps et la tête penchés en avant; elle, les poings sur les hanches, et aussi penchée en avant. Il se décollèrent; il se sauva en bougonnant.
--Ah! sotte fille, tu nous mouchardais, tu ferais mieux de te laver les oreilles... Voilà les pommes, tiens, prends cette grosse pour toi, et pèle les autres aussi épaisses que tu voudras, mais fais vite... Tu comprends, j’en ai assez de changer toujours de place, et je puis bien lui faire ce petit plaisir. Il ne réclame pas quand les pommes ou les poires ne sont pas assez cuites... Allons, sois gentille comme une grande fille, ça ne fait de mal à personne et ne regarde ni la patronne ni la première... Oh! la seconde est trop bonne fille, jamais elle ne ferait du tort à qui que ce soit... Je suis maintenant si bien habituée ici...
Et voilà que les larmes coulaient sur ses joues.
--Na! Corry, je ne suis pas une rapporteuse, la patronne peut se fouiller...
Je traversais avec mes boîtes le quartier juif. Je rencontrai une grande avec qui j’avais été à l’école: elle était fille de blanchisseuse. Mon Dieu, si c’était Femke... Mais non, elle est jaune et pâle, et Wouter n’aimerait pas des yeux qu’on n’ose pas regarder en face... et elle s’appelle Rika.
--Que deviens-tu, Keetje?
--J’apprends les modes.
--C’est-à-dire que tu es commissionnaire: tu livres les chapeaux chez les clients. Ma mère a aussi une commissionnaire pour porter le linge, mais elle n’apprend rien du métier: quand elle a fait les courses, elle nettoie... toi aussi, sans doute? Moi, j’ai appris le métier de ma mère: je suis repasseuse.
--De là, sans doute, que tu es si jaune et si creusée?
--Oh! je sais que je suis laide... c’est ce que tu veux dire, n’est-ce pas? Cela ne fait rien, j’ai quand même une «meue»... Quels grands yeux tu ouvres! Tu appelles ça encore une «pissie»... Quand on est grand, cela change de nom... Pour les hommes, c’est ce qu’il faut avoir: qu’on soit laide ou belle, peu importe, pourvu que vous ayez cela... Toi, avec tes cheveux comme un canari et ta bouche comme une framboise, tu crois tout avoir... Dans deux ou trois ans, quand tu seras grande comme moi, tu verras que, pour les hommes, c’est cela qu’il faut avant tout... Veux-tu des vinaigrés?
Elle me paya à la charrette d’un Juif des morceaux de concombres vinaigrés et en mangea elle-même une demi-douzaine.
--Tu comprends, s’il y a une réclamation pour les cols ou pour les chemises d’homme, j’y vais moi-même: les hommes sont généreux. Je mange l’argent qu’ils me donnent avant de rentrer: ma mère me tordrait le cou si elle en trouvait sur moi. Seulement, quand je reste trop longtemps ou qu’elle sent que j’ai mangé des vinaigrés, elle me fouille et me rosse. Mais je me dis: «Tape, ma vieille, tu ne peux quand même pas m’ôter ce que tu m’as donné en naissant...»
Elle me quitta au coin d’une rue.
--Tu vois, quand tu seras grande, ne laisse pas moisir cela: autant être aveugle...
Alors, Wouter, on disait déjà, quand tu étais petit, que c’était une vulgaire ritournelle de rue. Oui, aujourd’hui, il n’y a que les femmes du Jordaan qui la chantent, en endormant leurs enfants, on bien une vieille femme pendant qu’elle attache les tiges de sa plante grimpante. Moi, je la connais bien aussi, tu sais, Wouter; je puis te la chanter, cela te rappellera le temps où l’orgue la jouait sur les canaux:
Jolies filles, jolies fleurs... D’une jolie fille je suis venue, Une jolie fille m’a ravi mon cœur, Pour ce, j’aime toutes les jolies filles. Si je pouvais avoir toutes ces jolies filles, Je les enfilerais à une cordelette, Je les salerais dans un tonneau, Oh! si j’avais toutes ces jolies filles... Quand je serai mort, elles m’enterreront; Elles me porteront au cimetière; Elles écriront sur mon tombeau: Ici repose le jeune homme Qui aimait toutes les jolies filles.
Tu entends, Wouter, que je la sais. Mais nous disons «enfiler à un fil», et non «mettre en tonneau» mais «saler dans un tonneau». A cela près, c’est la même chose.
Eh bien, Wouter, vois comme c’est agréable. Nous connaissons les mêmes chansons, nous ne sommes pas des étrangers. Mina dit que je suis comme les vieilles femmes, parce que je demande à mère de m’ouvrir le tiroir où sont les bonnets de quand nous étions petits et parce que j’aime tout d’il y a longtemps... Le bonnet à floches que tu avais sur la tête quand tu étais convalescent, mes petits frères le portent aussi: un «bakkertje»; n’est-ce pas amusant, ça? c’est comme si l’on s’était toujours connu... Et maintenant je chanterai souvent: «Jolies filles, jolies fleurs...» parce que tu l’as entendu chanter souvent aussi.
C’est comme voyager, Wouter. Oui, je voudrais voyager comme dans les livres, mais je voudrais revenir, chaque fois revenir... J’ai été une fois pendant trois jours à Haarlem, chez une tante: quand je suis rentrée, je suis allée me promener par toute la ville, pour voir si tout était encore en place; j’étais contente, contente, mais je pleurais presque... Je te dis ça à toi: à la maison ou ici, j’en attraperais des «créature enfantine» ou des «sotte fille»...
Quand je lis des voyages, je ne lis jamais qu’il y a des canaux dans les villes... Alors, qu’est-ce qu’il y a à la place de l’eau? Ce sont donc tout rues, et on n’a pas de barques qu’on fait avancer en poussant la gaffe? Et pas de marché sur l’eau? Et en hiver, quand il gèle, où va-t-on patiner et faire des glissades? Et où sont les échoppes où l’on peut se réchauffer et boire du lait de sauge chaud, quand on a de l’argent? Ça ne doit pas être gai comme ici... Non, il faut revenir...
Vois-tu, quand j’habite depuis un temps un quartier, j’y aime tout le monde et je m’y sens comme à la maison; même il y a des maisons où je me sens mieux. Chez nous, tu comprends, avec tous ces enfants, c’est continuellement sens dessus-dessous; puis il y a beaucoup de bruit, et je n’aime pas le bruit. Mais nous avons des voisins chez qui tout est en ordre, et où il y a des petites tasses sans anse et sans sous-tasse, sur des planchettes, et des images dans des cadres d’il y a longtemps. Si j’y touche, la voisine me dit: «Keetje, prends, garde, c’est la tasse dans laquelle buvait ma grand’mère» ou: «C’est le grand’oncle de mon mari qui a rapporté cette image des Indes.» Alors, tu comprends que j’ai du respect et que je n’y touche plus... Chez nous, il n’y a rien d’il y a longtemps, que le tiroir aux bonnets.
Nous ne pouvons jamais rester six mois de suite dans le même quartier, parce que mère aime à habiter près de l’écurie de père: ainsi il ne doit pas passer par trop d’estaminets pour rentrer. Les premiers jours de notre nouvelle installation, je suis toute perdue et je reviens toujours dans mon ancien quartier. Ainsi, maintenant nous devons encore déménager, mais nous allons retourner dans une impasse où nous avons déjà habité: j’y connais tout. J’aime cela, Wouter, je n’en peux rien...
Père, lui, n’a jamais tenu en place; il allait toujours ailleurs, toujours ailleurs... Nous avons habité toutes les villes de la Hollande. D’abord, il s’y trouvait bien; mais bientôt nous devions faire des dettes, parce qu’il ne gagnait pas assez; puis il se saoulait, perdait sa place, et il quittait la ville. Quand il avait trouvé de l’ouvrage, il nous faisait venir: à peine étions-nous là qu’il était de mauvaise humeur. Enfin ça n’allait jamais... il fallait toujours partir, et je déteste partir: ça me fait trembler et avoir peur je ne sais de quoi. Maintenant qu’oncle lui a procuré le cheval et le fiacre, ça ira mieux, nous resterons au moins à Amsterdam... Toi, tu n’as jamais quitté Amsterdam. Tu voudrais voyager? Tu ne sais pas ce que c’est: tous entassés dans une charrette ou au fond d’une barque...
--???
Ah, tu veux voyager comme les princes, dans des voitures dorées, ou porté dans des hamacs par des esclaves noirs et nus, ou en marchant avec des bottes de sept milles. Je n’ai jamais vu voyager comme cela, mais notre manière, la vraie, est horrible... Et pourquoi voyager loin? Allons nous promener jusqu’au Half Weg ou jusque dans le Meer et à Bloemendael: on revient si fatigué, comme si l’on était allé aux Indes, et alors on se met à l’aise devant sa table, en buvant du thé et mangeant une tartine, et l’on raconte, par la fenêtre ouverte, aux voisines, tout ce que l’on a vu.
--???
Oui, dans l’île de Crusoé, mais, là, il s’était fait un chez soi: ça, je le veux bien, mais pas toujours partir, et aller et venir... Avoir toute une île pour nous deux, ce serait merveilleux... Ah! j’aurais peur cependant... Quand je rentre dans ma rue, je suis tout de suite bien aise et tranquille, et je ne sais si je sentirais cela dans cette île...
J’ai une petite boîte avec des cailloux blancs, ramassés il y a longtemps à la Haute Digue. Eh bien, je les aime, surtout parce que je les ai depuis longtemps, et plus je les ai, plus je les regarde... et chaque fois ils me semblent plus blancs... Que veux-tu que me fassent tous ces objets étrangers? Je veux bien les regarder, mais ne puis les aimer... J’ai gardé une poupée de ma petite sœur qui est morte, et sais-tu pourquoi je l’aime? La dernière fois qu’elle a joué avec cette poupée, elle avait du sirop à ses doigts, et toute la poupée est maculée par les petits doigts de ma sœurette. Eh bien, pour ça, je l’aime et je la garde, et je ne voudrais pas la laver...
--Kééééé! Kééééé!
C’était la voix étouffée de la seconde. Pourquoi vient-elle me trouver ici dans l’appartement de l’étudiant?
--Keetje, veux-tu porter une lettre pour moi au Zeedyk, chez le pharmacien, près du Nieuwe Markt? C’est pour l’aide-pharmacien, un petit pâle...
J’eus un choc. Chez le pharmacien du Zeedyk... Si c’était le même aide?... Je ne puis cependant refuser...
--Je veux bien. Que faut-il dire?
--Rien. Tu remettras la lettre et tu diras, avec mes compliments, qu’il doit te donner cinq _cents_.
--Je déposerai la lettre dans la caisse aux chapeaux, car ma poche est toute petite.
--Non, pas dans la caisse: la patronne pourrait la voir et le dirait à ma mère. Tiens, mets-la sur ta poitrine.
Elle glissa elle-même la lettre entre mon corsage et ma chemise.
--Là! ne la perds pas. Et ne la donne qu’à lui-même, et ne dis rien à personne. Ma mère ne veut pas que je fréquente ce garçon, parce qu’il est catholique et qu’il est un monsieur. Il ne m’épousera jamais, dit-elle. Je dois prendre un mari calviniste, ou elle me renie: alors que veux-tu que je fasse? Je dois bien me livrer à des cachotteries. Kee, tu es presque grande, tu dois comprendre, ne me vends pas. Lui verra tout de suite, à la caisse, que tu viens d’ici et de ma part. Sois rusée, tu sais: ne la donne pas au gros monsieur, c’est le patron.
--Non, mademoiselle, je connais ça, la commission sera bien faite, et personne n’en saura rien.
En bas, j’emballai les chapeaux. J’y ajoutai les quittances et, sous le papier du fond, le petit sac pour l’argent, et je me mis en marche. J’allai d’abord au Zeedyk pour la lettre. Comment la remettre? Je ne puis entrer. Je vais en tout cas la prendre en main... Je l’ôtai de mon corsage... Mon Dieu! si Willem allait sortir...
La porte du magasin avait une grande vitre. L’aide--ce n’était pas le même--était occupé à servir un client. Quand celui-ci fut parti, je me mis sur le perron, devant la porte, à lire des noms de pilules affichés sur la vitre: «Pilules Holloway! Pilules Holloway!» lisais-je à haute voix. Le jeune homme aperçut la caisse avec le nom de la maison; il me regarda fixement. «Pilules Holloway, pilules Holloway» criais-je, en suivant du doigt sur la vitre, où je laissais des traces... Bette va rager, elle pourra laver les carreaux... Pourquoi ne vient-il pas me chasser? Je pourrais lui passer la lettre... «Pilules Holloway, pilules Holloway!»
Les rideaux de la chambre intérieure s’écartèrent et mon ancien patron fit signe de me chasser. Le jeune homme ouvrit la porte; je lui fourrai ma lettre dans la main. Il devint tout rouge, la froissa complètement en l’enfermant dans ses doigts. Je partis... Oh, mais mes cinq _cents_? Elle a dit que je puis les demander, avec ses compliments... Je retournai et, cachée de côté de façon qu’on ne pût me voir de la chambre intérieure, je lui fis de mes cinq doigts le signe de cinq, puis ajoutai le geste de compter de l’argent. Je le vis fouiller dans sa poche. Alors je m’approchai de nouveau et me remis à lire «Holloway, Holloway», en faisant des doigts sur la glace... Bette sera furibonde... Le jeune homme n’attendit pas les ordres du patron: il sauta sur la porte comme pour me chasser et laissa tomber une piécette en argent de cinq _cents_.
--Avec ses compliments, murmurai-je.
Puis, à haute voix:
--Peuh! quel embarras! ne puis-je pas lire?
Je fis glisser du pied la piécette hors de la vue du patron, et la ramassai.
Je continuai à porter les chapeaux et reçus encore vingt _cents_ de pourboire chez quatre clients... Bonne journée, cela me fait un _kwaartje_.
En rentrant, la seconde me regarda anxieusement.
--C’est fait, fis-je, d’un battement de paupières.
--Kééééé! Kééééé!
Je remis vite le livre sur le rayon et descendis tout agitée.
--Que fais-tu donc toujours si longtemps là-haut, sotte fille? Vite, ce sont des poires qu’il veut aujourd’hui, pèle-les.
--Comment ne se fatigue-t-il pas de manger tous les jours des pommes ou des poires? fis-je.
--Il ne s’en fatigue pas plus que toi de manger les pelures. Puis, si tu crois que c’est pour son plaisir. Non, petite cruche, s’il n’en mange pas tous les jours, il ne va pas, voilà! Dépêche-toi, les poires doivent cuire plus longtemps que les pommes.
Elle alla chez le boucher. Je m’assis près du fourneau. En pelant les poires, ce que je venais de lire me revint à la mémoire.
Cette sale demoiselle Laps! Venir ainsi, sous un faux prétexte, chercher Wouter, et cela tard dans la soirée; puis lui faire manger des pommes de terre rissolées et boire du Focking! Je connais le nom de cette maison: il y en a une au Nieuwendyk, je crois...
Et se mettre contre toi... et vouloir que tu ôtes ton habit, puis t’appeler son propre Wouter, et t’embrasser: quel torchon!... Sais-tu ce qu’elle voulait? Elle voulait faire des saletés avec toi... Oh Wouter, pourquoi n’es-tu pas parti? Moi, quand les garçons m’attrapent et vont sous mes jupes, ils ne sont pas encore à mes genoux que je sens un choc par tout le corps, et alors je crie, je me débats jusqu’à ce qu’ils me lâchent. Voilà comment tu aurais dû agir! Mais peut-être n’as-tu pas senti ce choc... Ce choc, il me rend toute tremblante; je voudrais l’avoir souvent, mais il me fait me débattre comme si le feu était sous mes jupes... Toi, Wouter, qu’as-tu fait? Oui, je ne sais pas très bien, mais tu aurais dû crier et te débattre.
Une fois, un garçon me tenait si fort qu’il est arrivé entre mes jambes. Il m’a lâchée tout de suite, en disant: «Tu n’as pas de poils.» Je te demande un peu: qu’est-ce qu’il voulait, cet imbécile?... J’ai demandé à Rika. Ah! cette Rika, quelle malpropre! Elle m’a regardée, tout ébahie: «Quoi, tu ne sais pas?» Nous étions au Plantagie. Elle s’est accroupie derrière un arbre; elle m’a dit: «Regarde.» Alors j’ai regardé... Je me suis encourue. Elle m’a rattrapée... Je lui ai dit qu’elle était sans doute une sale fille pour être arrangée ainsi. Elle a ri, en disant que dans un an j’en aurais autant... Ah bien non, je ne veux pas, je ne veux pas! Elle m’a traitée de bébé à la mamelle: «Tu joues sans doute encore à la poupée...» La poupée, Wouter... oui, comme Omicron, dont la poupée s’appelle Orion, le dimanche, au grenier, quand Mina ne me voit pas. Je les ai toujours tant aimées, mes poupées: pourquoi tout d’un coup, parce que j’apprends les modes, ne les regarderais-je plus? Le dimanche, seule, je les habille et les déshabille encore; mais je ne voulais pas dire cela à Rika.
--Tu sais, fit-elle, aucun homme ne voudra jamais de toi, excepté les vieux, si tu restes rase: du reste, que tu le veuilles ou non, cela poussera...
Eh bien non, cela ne sera pas. Elles sont toutes ignobles... Corry qui dit que je dois perdre du sang tous les mois... J’ai trouvé Mina au grenier, qui faisait danser dans ses mains de tout petits tétons qui lui sont poussés: sa figure rayonnait comme si elle avait ouvert sa tirelire.
Qu’est-ce qu’elle peut faire de cela? Je comprends mère, qui doit allaiter continuellement des enfants... Le lait... mon Dieu, d’où vient-il?... Ah, je ne veux pas de tout ça: je veux rester lisse et propre comme je suis... Pouah! Wouter, je voudrais n’avoir que ma tête sur un bloc de bois...
Quand tu as vu Femke dans ce cabaret, elle t’a appelé... frère. Ça, c’est bien, elle est comme il faut, mais cette Laps!... Et tu n’étais même pas fâché... Wouter, je suis Femke, ne va plus chez Mlle Laps! Oh que je voudrais que tu n’ailles plus chez cette charogne! J’ai, comme toi, des hauts-le-cœur de son vilain gros corps, et elle est aussi vieille que ta mère: alors crie et débats-toi...
Tu ne peux rien dire chez toi. Jamais je ne parle de tout cela, ni à ma mère, ni à mon père... Tu peux compter que, moi, je me débattrai encore plus, maintenant que je suis Femke, ta propre Femke... Keetje ou Femke... Alors, toi, tu ne dois plus penser à Fancy, ni à la princesse Erika, ni à Zietske Holsma... seulement à Femke, comme moi, je ne penserai qu’à toi, Wouter.
J’étais réconfortée: il me semblait que Wouter n’irait plus chez cette hypocrite de Laps, après sa conversation avec le docteur Holsma--encore un nom qui ressemble au mien... J’aurais voulu remonter lire la suite, mais l’étudiant était maintenant dans son appartement et il me fallait attendre le lendemain.
Corry entra.
--Mettons vite les poires sur le feu... Mon Dieu, on n’arrive pas à quitter ce boucher une fois qu’on y est. Allons, sotte fille, tu as encore le feu aux joues d’avoir mangé toutes ces pelures; ce n’est pas toi qui dois ne pas aller... Dis donc à ta mère de te donner un bain de pieds: il est temps qu’elles te viennent... Monte maintenant et ne raconte pas que je viens seulement de rentrer. Je leur ferai croire que ce sont des poires dures, qu’il n’y a pas moyen d’avoir cuites...
J’allai, avec la première, au Canal des Empereurs faire choisir des chapeaux. C’était une jeune dame brune et pâle qui devait choisir. Elle portait une robe beige, très étroite de jupe, avec une tunique relevée en pouff, le corsage court à petites basques. Elle prit un chapeau de paille, couleur naturelle, garni de velours noir et de roses roses. Elle le tourna dans tous les sens, s’en coiffa et, en se mirant, le croqua.
--Ça vaut mieux, fit-elle, donnez-moi des ciseaux.
Et elle enleva les roses.
--Voilà ce qu’il faut: ces roses le rendent vulgaire. Vous me mettrez à la place deux choux de velours noir. Vous voyez...
Et se tournant vers la première:
--C’est beaucoup mieux: c’est ainsi que je le veux.
J’étais étonnée: en effet la dame, sans les roses, était plus fraîche et plus distinguée. Elle essaya un autre chapeau sur le devant de sa haute coiffure.
--Il faudra me faire cette forme-là en gaze brune coulissée, avec des nœuds noués en beau satin du même ton. Voilà, tâchez que je les aie pour après-demain au plus tard.
Et elle sortit de la chambre. Une demoiselle, qui avait donné les ciseaux et qui portait un petit bonnet de tulle blanc avec une rose piquée de côté, et un petit tablier à bavette tout en broderie, nous fit sortir.
La première était vexée. La dame ne lui avait pas laissé dire un mot, avait simplement commandé et était partie.
--Peuh! pas de roses, pas de plume ni de boucle, simplement des rubans! Sais-tu, Keetje, ce que c’est? Elle n’a pas le sou: quelqu’un qui a des sous ne prend pas des chapeaux si simples. Elle a beau être comtesse, elle ne doit pas avoir le sou. C’était bien la peine de me déranger moi-même, tu aurais parfaitement pu faire la commission. Tiens, je vais par ici; toi, tu dois prendre par là.
L’air décidé et sûr de soi de la dame m’avait impressionnée. Puis une comtesse... elle pourrait bien avoir raison. Je veux voir...
J’entrai dans un couloir de magasin, où je savais que la porte du fond avait une glace, et j’essayai tous les chapeaux: d’abord un avec des fleurs, puis celui sans fleurs, puis un avec une plume, puis encore celui avec des nœuds; et je vis que les chapeaux les plus simples étaient les plus seyants.
Au milieu de mes expériences, la porte-glace s’ouvrit: un vieux monsieur et une dame sortirent. Ils s’arrêtèrent, interdits; moi aussi, avec un chapeau sur ma tête; alors, en pouffant, ils partirent.
Je remis le tout dans la caisse et m’en fus au Kattenburg porter un chapeau que je ne pouvais laisser que contre paiement. Je ne reçus pas de pourboire.
En revenant par le quartier juif, je m’entendis héler:
--Kee! Kee! attends donc.