Part 4
Nous riions aux éclats. Nous fîmes un grand détour, nous poursuivant dans la neige. Je sonnai à une porte, et nous nous sauvâmes, comme si la vieille qui habitait la maison était à nos trousses.
Puis je valsai vers lui. Il me prit sous les aisselles, et en sifflant dansa avec moi. Il me fit pirouetter, le bras en dessus de ma tête, me tenant par le bout des doigts. Il me lâcha, et je tournai en valsant devant lui, tandis qu’il me suivait, sifflant toujours et exécutant des pas.
Nous tourbillonnâmes ainsi jusqu’au fond de l’impasse, devant notre porte. Je levai le loquet: la chandelle était à sa fin, le feu éteint. Mère, maniant toujours Klaasje qui criait, se dressa devant nous, furieuse, clamant sa fureur, me donnant des coups de pied.
Père et moi ne disions rien, suffoqués de cette douche. Je me couchai vite sur le paillasson, à côté de nos enfants, trouvant hideux qu’on ne pût jamais s’amuser... Père ne joue presque plus jamais avec nous, et, quand il le fait, voilà... Aussitôt que je serai grande, j’irai aussi au cabaret: il y fait chaud, clair et gai, tandis qu’ici...
Mon père s’était couché très vite, et je voyais ma mère, la figure comme folle, fiévreusement vider ses poches.
--Mère, je t’en prie, laisse-moi y aller: un florin par semaine, c’est beaucoup. Je suis grande; à l’école, on me traite comme une mendiante, parce que je ne suis pas proprement habillée. Un florin par semaine, c’est le loyer.
A part moi, je me réjouissais de pouvoir de nouveau sortir en ville, comme quand j’étais chez le pharmacien, d’entendre au loin les orgues de Barbarie, de sentir le vent jouer dans mes cheveux et de tout faire comme les grands, pendant que les autres, les petits, étaient à l’école, où l’on mourait de soif et où l’on ne pouvait même pas sortir quand on levait le doigt... Ah! cette fois-ci, je me promettais bien de ne pas devoir retourner à l’école... Mais je ne disais rien de tout cela à ma mère. Je fis tant et tant qu’elle consentit à me laisser entrer comme trottin chez une modiste.
J’y allai un lundi matin. La modiste me jaugea froidement.
--Tu n’as pas de chapeau? Et rien au cou?... Encore s’il était lavé...
On me donna un gros paquet de briques de savon à porter de l’autre côté de la ville. Je fus déçue. Ce ne sont pas des chapeaux, me disais-je. Rien qu’à l’idée de porter des chapeaux chez des dames, il me semblait les avoir sur la tête. J’en frémissais d’aise.
En rentrant, on me remit une caisse de bois remplie de chapeaux et une demi-douzaine d’adresses et de factures acquittées. Je devais aller aux quatre coins de la ville. La caisse était très lourde, elle pendait à mon bras gauche, que je soutenais de la main droite, et, le corps penché de côté et en avant, je me mis en route, la caisse frottant ma hanche. Chaque fois que j’ouvrais la boîte et que je voyais les chapeaux avec les nœuds, les plumes, les fleurs, j’étais en admiration et j’enlevais avec précaution et respect celui que je devais remettre.
A la première maison, on me paya six florins, et je reçus cinq _cents_ pour moi... Ah! ça va bien, je vais acheter un petit pain avec du boudin de foie... Non, je les donnerai à mère: elle verra que je puis gagner beaucoup.
J’eus encore cinq _cents_ dans une autre maison. Voilà! voilà! Je rapporterai ainsi plus que père, et plus que cette rosse de Mina, qui gueule toutes les semaines qu’on l’exploite, quand elle doit remettre les quatre-vingts _cents_ de ses gages. Je gagnerai cela en trois jours, et bientôt on pourra se passer d’elle... Et père qui boit ses pourboires! Je ne comprends pas, c’est bien plus amusant de les rapporter: on sent quelque chose en dedans de soi...
En allant dîner chez nous à midi, je marchai d’un pas rapide comme les grands, et ne traînai pas en route pour parler avec les enfants, ainsi que je faisais encore la veille... J’ai un atelier, je dois marcher comme les ouvriers qui rentrent chez eux, vite, vite, pour être de nouveau à leur travail à une heure...
Je remis mes dix _cents_ devant tout le monde.
--Eh bien, je mettrai de côté jusqu’à ce que tu aies assez pour t’acheter une robe, fit ma mère, Dieu sait si tu en as besoin!
--Mais non, c’est pour dans le ménage: tu peux avoir quarante tourbes pour cela, ou deux mesures de pommes de terre, ou deux choux blancs ou une livre de riz.
--C’est ça, on pourrait nourrir toute la famille, quoi!
L’après-midi, j’eus à livrer deux caisses de chapeaux. Je me balançais d’un côté à l’autre, le corps plié en avant.
--On dirait qu’elle hale le coche d’eau, dit le patron en riant.
Je mangeai ma tartine du goûter, assise sur un perron.
C’était vers Pâques. Je livrais des chapeaux jusqu’à une heure du matin. Pour les pourboires, il y avait des hauts et des bas. Où je n’en reçus jamais, c’est sur les grands canaux, et bientôt je traitai ces clients, à part moi, de riches sans cœur.
Cependant je vis un jour, au fond d’un couloir, une dame qui rendait la facture au domestique et lui donnait quelque chose en disant: «Pour la petite!» puis rentrait dans une chambre. Le larbin glissa la pièce en poche.
--On ira payer, fit-il.
Je sortis, mais, dès qu’il eut fermé la porte, je l’appelai «charogne» et «presseur d’éponges».
Bientôt j’eus les deux hanches écorchées et les pieds pleins de cloches. Les chapeaux ne me disaient plus rien: ces sales objets pour les riches étaient la cause de mon mal.
La maison de mes patrons allait de la Damstraat jusqu’à une ruelle parallèle: elle était donc très profonde. Devant, au-dessus du magasin, il y avait un grand salon à trois fenêtres sur la rue, et une chambre à coucher éclairée seulement par des portes vitrées: cet appartement était loué à un étudiant. Dans le long corridor obscur donnait encore une chambre à coucher, tout à fait sans fenêtres, où un autre étudiant, qui l’habitait, devait toujours avoir une lampe allumée. Derrière, une grande chambre à deux fenêtres, très sombre, sur la ruelle, occupée par un Juif, employé de banque.
Le matin, je devais aider Corry, la servante, à monter les déjeuners. J’avais horreur d’entrer dans ces chambres closes, où régnait une odeur de pipe et de je ne sais quoi qui me prenait à la gorge.
--Mais, mais, Keetje, les odeurs?... je crois que les langes de vos enfants avaient un autre bouquet.
--Cela ne me donnait tout de même pas des nausées.
--Eh bien, va-t’en vite!
Je l’entendais, dès la porte, rigoler avec les messieurs. Après, quand ils étaient partis et qu’elle avait fait les lits, je devais ôter la poussière et descendre les plateaux. Je mangeais les restes de petit pain qu’on avait laissés; je buvais le lait, en y ajoutant du sucre en poudre. Puis je regardais les beaux vêtements pendus au porte-manteau de l’étudiant du grand appartement et les sept paires de bottines rangées au-dessous...
En a-t-il, des bottines! sept paires... et une paire aux pieds, ça fait huit. Père n’a qu’une paire de vieilles bottes qui prennent l’eau. Et les vêtements! Trois costumes, encore deux pantalons, et un long habit à pans, deux pardessus... Ah! la, la, et ça pour un seul homme... Les riches ont toujours de trop: que peut-il faire de tout cela?
J’ouvrais son flacon de parfum. Je n’osais en mettre sur moi, de peur qu’on ne le sentît en bas, mais j’y fourrais goulûment mon nez, et j’aspirais jusqu’à ce que la gorge m’en piquât. Ah! qu’est-ce donc? qu’est-ce donc? j’en boirais, tant c’est délicieux...
Puis je prenais les livres... Il y en avait beaucoup dans des langues que je ne comprenais pas... _Idëen_, de Multatuli: je le feuilletai... _Idëen, Idëen..._ Peuh!... Mais, en le parcourant, je trouvai, dispersé par fragments, tout le roman de _Woutertje Pietersen_... Woutertje n’était pas pauvre autant que moi, mais il n’était pas riche, et je vivais avec lui sa vie inconnue et humiliée, ses rêves de princesses qui l’aimaient et qu’il aimait: Fancy, Omicron, Amalia. Je les connaissais toutes... Femke, la fille de la blanchisseuse, je la connaissais aussi: j’avais fait ma première communion en même temps qu’elle. Ce devait être cette fillette avec une couronne de roses blanches et une robe de mousseline lavée: la robe était bien lavée et repassée, mais on voyait qu’elle avait été lavée et qu’elle n’était pas neuve comme les autres.
Fancy, Omicron... Quand j’habitais les bruyères, elles m’avaient aussi parlé au milieu des lentilles d’eau et des branches des arbres; je les avais mêmes vues s’envoler dans les airs quand le ciel était très bleu, mais cela surtout à l’époque où je lisais les Contes de Perrault et les Mille et une Nuits, Puis je les avais oubliées... Tout le monde avait la variole maintenant, et la guerre là-bas, en des pays étrangers, tuait, tuait, et avait affamé Paris, une grande ville, disait-on, plus grande qu’Amsterdam... Affamer! affamer les gens par méchanceté! les gens de toute une ville! pauvres et riches... Na! pourquoi pas les riches? ils peuvent bien avoir leur tour comme nous... Toute une ville... c’est encore pire que lorsque nous sommes affamés par le chômage ou parce que père boit...
Enfin tout cela m’avait empêchée de voir encore Fancy, Omicron, de causer avec elles, et d’entendre leur douce voix me dire: «Keetje, tu es notre sœur, tu es la princesse Keetelina aux cheveux d’or...» Et voilà que ce livre me remettait en plein dans mes visions et me donnait même un compagnon qui voyait et sentait comme moi, qui était un petit garçon d’Amsterdam, comme moi une petite fille... Il habitait le Noordermarkt; il avait l’accent d’Amsterdam. Il achetait aussi des amandes de Curaçao à la brouette de la Juive. Il dormait dans une chambre au second derrière, dans la même alcôve que ses frères, et ils se pinçaient comme nous. Il mangeait des pommes de terre et avait eu la fièvre... Ah! Dieu, que je l’aimais! J’en tressaillais de joie; mes lèvres s’humectaient.
--Wouter! Wouter!
Fanne, fanne, fan, fan, Sine, sine, si, si. Fanne, sinne, fanne, sinne. Fanne, sinne. Fan... cy, Fanne, sinne. Fan... cy. Puis le moulin faisait Karre, karre, kra, kra. Il y avait une fillette Endormie dans le gazon... Si c’était Femke!
O Wouter, Femke!... c’est moi Keetje, Keetelina! Puis quoi?... J’aurais voulu qu’il courût le soir dans la rue après moi pour m’embrasser: je n’aurais pas crié! Mais il n’aurait pas osé!... Alors j’embrassais le livre aux endroits où Woutertje était le plus à mon goût, où il ressemblait le plus à nos enfants, et aussi là où il veut être brigand pour le plaisir!...
Keeeee... Keeeee... Est-ce que tu t’es couchée dans son lit, toi, sotte gamine? Je n’ai aucune aide de toi!
Je me dépêchai de descendre avec le plateau.
--Il n’y a plus de lait... non, depuis que tu es ici, les messieurs boivent tout. Allons, aide-moi à peler les pommes de terre.
Je m’assis dans un coin de la cuisine, le panier de pommes de terre sur les genoux. Corry, la cornette de travers, bousculait tout dans la cuisine obscure donnant sur la ruelle. Son alcôve s’y trouvait: les battants ouverts, le lit pas refait, les eaux pas vidées. Corry avait tant de besogne le matin qu’elle ne trouvait pas le temps de mettre cela en ordre avant le dîner de midi.
Il faisait une chaleur atroce dans cette cuisine. Le patron, chapelier de son métier, y préparait les pailles, mouillées sur les formes de bois, et, avec les fers chauds, donnait le modèle qu’il fallait. En manches de chemise, il suait de grosses gouttes. Il était très réservé quand nous étions plusieurs. Ce n’est que lorsque je nettoyais des carottes ou des navets et que j’en mangeais, qu’il se retournait vers moi en me demandant si je n’en laisserais pas un peu pour eux. «Que tu manges les pelures des poires et des pommes, cela m’est égal, mais les carottes et les navets, je les aime aussi.»
--Keeeee! Keeeee! vite, prends les caisses et file.
J’en avais pour trois heures, sans pouvoir songer à aller manger. En rentrant, au lieu de me laisser retourner chez nous, on me donnait une tranche de pain avec du beurre ranci par la chaleur, et il fallait repartir. Eh bien, jamais je ne dépensais mes pourboires: mon orgueil était de les donner intégralement. J’en avais bien pour un florin par semaine et, avec un florin que je gagnais, ça en faisait deux à rapporter. Mina en crevait de dépit et n’osait plus me frapper sur le dos jusqu’à me faire tousser.
Je voudrais savoir, Wouter, si tu es blond--nous sommes tous blonds chez nous--et si tu as des yeux bleus: nous avons tous des yeux bleus. Père est Frison; là-bas les yeux sont bleus comme le ciel. Je suis beaucoup plus à l’aise avec les gens qui sont blonds et qui ont des yeux bleus. Je crois qu’ils sont comme moi, et qu’ils aiment et détestent ce que j’aime et déteste.
Puis, es-tu grand ou petit? Père est grand et mince et peut sauter à pieds joints sur la table quand il se trouve devant. Je voudrais beaucoup que tu ne sois pas petit et gras. Ah non, ah non! Nous sommes tous comme sur des échasses et montons les escaliers quatre à quatre... Peut-être que cela vient aussi de ne pas trop manger... Quand Mina a un service où elle mange beaucoup, elle devient plus grosse et plus mauvaise, et ses poings s’abattent sur nous plus brutalement. Nous avons des voisins diamantaires: ils sont dix fois plus insolents que les autres, et osent tout, et ont moins pitié, quand nos enfants crient de faim et de froid, que ceux qui ont quelquefois faim et froid eux-mêmes.
Oui, si tu as des yeux bleus, alors de loin, en venant vers toi, je verrai déjà ce que tu penses de moi ou ce que tu vas me dire. Avec père, je peux causer sans parler; avec mère, moins, ses yeux sont bruns; et père également me comprend et me répond quand je lève le regard vers lui. Ainsi il y a moyen de tout se dire sans que personne s’en aperçoive. J’adore cela. Si, devant ta mère et ton frère Stoffel, je puis te parler ainsi, ce sera bien, car, si je dois parler haut, ils ne m’aimeront pas et ils sentiront bien que, de vous tous, je t’aime toi seul. Que ce sera délicieux, Wouter, quand, toi et moi, nous sentirons de même l’impression que nous font les gens et les choses! Ah! que je t’attends, que je voudrais que tu viennes!
Quand je me promène avec Mina et que je dévisage tout d’un coup un jeune homme pour voir si c’est toi, elle me dit: «Créature enfantine, pense plutôt à te moucher qu’à regarder les garçons; du reste aucun homme ne voudra jamais de pareille sauterelle!» Cette menteuse! Je suis sûre que tu me voudras tout de suite et que tu regardes, comme moi, autour de toi, si je n’arrive pas...
Je devais accompagner la première dans un pensionnat de jeunes filles, pour faire choisir des chapeaux. Elle me fit marcher à cinq pas derrière elle, les deux caisses me frottant jusqu’au sang. Elle était habillée d’une robe grise garnie de biais bleus, à petite tunique entourée d’un volant, arrondie devant et relevée en un grand pouff derrière; la robe, très courte, laissait voir des bottines à lacets, en lasting mordoré, à bouts carrés et à hauts talons, très usagées. Elle avait des sourcils jaunes, des yeux verts à longs cils blancs; une haute coiffure blond maïs, à frange sur le front et accroche-cœur près de l’oreille, surmontée d’un chapeau gris dit «Pamela», garni de rubans bleus et roses; des gants de fil très sales et usés, à trous; une toute petite ombrelle de coton blanc, à haute canne. Elle marchait devant moi, le corps jeté en avant, à cause de ses hauts talons, raide et importante. Les messieurs lui souriaient beaucoup.
Arrivés sur l’Oudezydsachterburgwal, elle me fait monter un haut perron, sonne, et nous entrons par une porte entrebaillée... Mais que fait-elle, mon Dieu! c’est une boîte!... Les femmes sont toute la journée à la fenêtre et devant la porte, aguichant les hommes; elles me regardent chaque fois que je passe.
On nous fit entrer dans une chambre de côté. Deux femmes étaient là, dont une très vieille. J’ouvris les caisses. Elles s’écrièrent d’admiration, et on essaya. Elles avaient des coiffures un peu trop basses: la première releva les peignes.
--Voilà! ainsi, il va admirablement à madame... ce chapeau blanc fera ressortir la fraîcheur de madame.
--Vous avez raison, je prends celui-ci.
Une dame entr’ouvrit la porte.
--Peut-on voir?
--Oui, venez donc.
Trois autres suivirent. J’ouvris de grands yeux et regardai la première... Qu’est-ce que je vous disais? ce sont des putains... Elles sont chic, par exemple: des robes de soie, de hautes coiffures blondes et brunes, et quel teint! Je sais que c’est du fard, mais quel parfum!
Elles essayèrent tous les chapeaux.
--Oh! ce gris à myosotis...
--Moi, je prends celui à rubans jaunes, avec les roses.
Une me leva le menton:
--Hum... quel âge as-tu?
--Treize ans.
--Encore deux ou trois ans et elle sera exquise.
Elle me donna des jujubes.
La première était affairée: elle essayait, tirait une bouclette sur une tempe, fichait le «Pamela» sur le sommet de la tête, en le faisant pencher en avant. Enfin elle vendit cinq chapeaux au lieu de deux. C’étaient des chapeaux à douze florins pièce, et l’on payait tout de suite. Moi, je reçus vingt-cinq _cents_ et encore des jujubes.
Une fois sur le canal, je dis:
--Mais c’est un bordel, je croyais que nous allions à un pensionnat de jeunes filles.
--Oh! nous appelons cela ainsi, pour ne pas employer le vilain mot que tu viens de dire.
--Mais que direz-vous alors pour un vrai pensionnat?
Puis j’ajoutai:
--Je ne savais pas que la patronne vendait à des putains.
--Oh! mais elles sont chic: des chapeaux à douze florins, beaucoup de grandes dames ne les ont pas. Nous n’irions pas au Zeedyk, tu comprends... Du reste, tu as entendu, avec une d’elles j’ai parlé français.
Ça, c’était vrai, et elles étaient tout à fait comme il faut, et gentilles, et qu’elles sentaient donc bon! Pourquoi dit-on toujours qu’elles sont ignobles et communes? Encore un mensonge...
Arrivée au pont, elle me fit de nouveau marcher derrière elle. Les patrons furent dans la joie qu’on eût vendu les cinq chapeaux les plus chers.
Le soir, quand je racontai la chose chez nous ma mère dit aussi que c’était chez ces femmes qu’elle vendait le mieux ses collerettes et ses mouchoirs de dentelles, et qu’elles étaient généreuses et bonnes, que plus d’une fois elles l’avaient fait boire et manger et lui avaient payé plus qu’elle ne demandait.
--Mais alors?... Une m’a dit: Dans deux ou trois ans... Mina a trois ans de plus que moi: pourquoi ne se fait-elle pas putain?... Je croyais qu’elles fouillaient les poches des hommes... La première leur parlait avec respect. Ce n’est pas comme à la femme de journée, qu’elle appelle «paresseux animal», quand l’atelier n’est pas en ordre assez tôt.
--Toi, créature enfantine, parle de ce que tu comprends, et ne tiens pas ce stupide langage devant Mina: Dieu sait ce qu’elle se mettrait en tête!...
--Mais...
--Tais-toi ou...
Je ne dis rien à Mina, mais simplement parce que je la détestais et que je n’aurais pas voulu qu’elle eût de si beaux vêtements ni qu’elle sentît si bon...
J’avais dû enlever la poussière de la chambre de l’étudiant et avais longuement lu _Woutertje Pietersen_. Je ne pouvais m’en arracher.
--Kééééé! Kééééé!
Je dévale l’escalier.
--Sotte fille, arrive donc. Vite, vite, pèle les pommes.
Je m’installe, le panier sur les genoux. Corry quitta la cuisine.
Woutertje! Woutertje! je suis Fancy... Non, je suis... Femke... Elle est blanchisseuse, moi... j’apprends les modes. Tes sœurs faisaient des bonnets; des chapeaux, c’est plus chic; je serai aussi une demoiselle, comme toi tu es un jeune monsieur. Ton père vendait des bottines de Paris. Mon père... mon oncle Martin va nous acheter un cheval et un fiacre: alors mon père sera patron comme le tien... et tu vois, nous serons très bien ensemble. Nous lirons à deux _Glorioso_, car, tu sais, je lis tout ce que je puis attraper... Chez nous, on ne parle pas toujours de la Bible, comme chez toi; nous sommes catholiques comme Femke... Femke... Keetje, il y a aussi un K dans mon nom; oui, Keetje... et la fièvre, je l’ai aussi très souvent, ce qui nous donne à tous les deux un teint de la ville. Et ma mère et Mina disent aussi toujours que je suis enfantine et arriérée, et qu’elles ne savent que faire de moi. Oui, ma mère et Mina, comme chez toi ta mère et Stoffel; seulement Mina est une sœur et Stoffel un frère...
Mais pourquoi ne dis-tu pas: «Moe»? Des gens comme vous ne disent pas «mère». Quand mon père sera patron, je dirai: «Pâ et Moe...» Nous n’avons pas de Leentje pour raccommoder les vêtements. Mère... Moe fait tout elle-même, mais alors nous prendrons Mietje: c’est une orpheline de l’Orphelinat catholique, elle n’a personne et vient chez nous le dimanche...
Et nous pouvons très bien faire la route ensemble le matin, toi pour aller dans ta maison de commerce du Zeedyk, et moi pour venir ici. Je tâcherai d’être propre... tu sais, ce n’est pas ma faute si j’ai des poux, je me peigne, mais les enfants en ont et me les passent... Et nous irons ensemble hors de la Porte des Cendres... Oh! je cirerai mes bottines, je garderai mon tablier blanc du dimanche propre, et j’arrangerai mes cheveux à l’anglaise. Mon chapeau de première communion, il ne faut pas y penser, il est aplati... Et nous irons sur le petit pont de bois, et le moulin fera: «Karre, karre, krakra... Il y avait une fillette endormie dans le gazon. Si c’était Fem... Keetje...»
Tu sais, les Emma et les Betsy, avec leurs robes de mousseline et des fossettes dans les joues, elles sont trop petites maintenant pour toi... Quand père aura le cheval et le fiacre, mère m’achètera une robe de cachemire bleu de ciel et des bottines en lasting brun jusqu’aux mollets, avec des lacets de soie blanche... Beaucoup de garçons ont couru après moi pour m’embrasser, mais je criais... toi, tu peux, je ne crierai pas... Rarakarakara... Si c’était Fem... Keetje...
Je divaguais ainsi quand le patron vint dans la cuisine. Il en fit le tour, me regarda et entra dans la cave aux charbons.
--Keetje, viens donc ici.
Je me levai et y allai.
Il m’empoigna, me colla au mur, colla sa bouche sur la mienne, fouilla de sa main libre entre mes jambes. Il eut deux ou trois soubresauts, puis me lâcha et remonta l’escalier.
Je me rassis sur ma chaise, le panier de pommes sur les genoux. J’étais si drôle et tremblais tellement que je mis à pleurer, la tête sur les fers du fourneau. Corry entra.
--Qu’as-tu à pleurnicher?
--J’ai mal.
--Où?
--Au ventre.
--Es-tu déjà grande fille?
Je la regardai.
--Mais tu sais bien la grandeur que j’ai...
--Niaise, ce n’est pas ça... perds-tu du sang tous les mois?
--Moi? Non... Mais Mina. Seulement Mina est une sale bête.
--Dis donc, sotte créature, toutes les femmes ont cela, c’est que tu n’es pas encore sèche derrière les oreilles. Tu auras encore mangé trop de pelures de pommes...
La patronne m’avait chargée de ranger les boîtes à fleurs, que des clientes avaient mises sens dessus dessous. J’adorais ce travail. Toutes les guirlandes et les piquets qui me passaient par les mains, je leur donnais une destination sur la tête de nos enfants, de moi-même, de ma mère et même de Mina. Je nous en couronnais tous et, quand nous étions parés, j’en faisais des bouquets, des corbeilles que je plaçais sur la table ou que je suspendais au plafond ou dans des coins de chambre, comme je les avais vus dans des maisons où je portais des chapeaux.
Une dame et trois demoiselles entrèrent.
--Fillette, voulez-vous appeler la «demoiselle»?
J’allai avertir la patronne.
--Je désirerais voir des chapeaux pour mes filles.
--Dans quel prix, s’il vous plaît?
--Dans les prix de trois florins. Il m’en faut trois: vous me ferez une différence.
--Keetje, ouvre donc cette caisse et passe-moi les chapeaux.
J’entendais à son ton que ce n’était pas la peine d’appeler la seconde, qui était en même temps vendeuse et était occupée à faire des notes que je devais aller présenter; qu’elle expédierait cela bien vite elle-même.