Keetje Trottin

Part 3

Chapter 34,063 wordsPublic domain

_Martha! Martha!_ et _Si tu crois à la parole sainte, ne parle pas, Rosa... ne parle pas._ Sur les cours, les repasseuses et le cordonnier se penchaient hors des fenêtres et me criaient que c’était beau. Mais dans la maison, Eudore, le fils qui est étudiant, et Frans, celui qui est à l’Ecole militaire, marchaient de long en large au salon, où ils travaillent à côté de la cuisine--ils lisent et écrivent: ils appellent cela travailler. Puis ils sont montés, disant que c’était intenable. Quand je suis montée à mon tour, en chantant, à l’entresol, tous m’ont regardée comme si j’avais cassé une glace, mais ils ne disaient rien. Je voulais encore chanter en me promenant avec la petite. Alors les fils sont descendus au galop et Madame m’a demandé si je n’étais pas encore fatiguée, puisque j’avais chanté déjà toute la matinée, que les vitres en tintaient et la tête lui en tournait.

Ah! c’est ça leur tête... Na! lorsqu’elle chante en tapant sur le piano, c’est comme une poule qui glousse. Pour ces riches, tout ce que nous faisons est laid, et tout ce qu’eux font est joli...

Quand Willem rentra de l’école, je lui demandai s’il trouvait aussi que mon chant était laid.

--Non, et maman dit que tu as une jolie voix, et que c’est bien dommage que tu ne pourras pas la cultiver.

--Cultiver? mais je n’ai pas besoin de la cultiver: elle est là, ma voix. Ce que tu dis pour des bêtises... On ne peut pas apprendre à chanter, dit mon père;--lui aussi chante et ne l’a pas appris--on doit le faire naturellement.

--Mais, Keetje, si... on...

--Non, non, c’est comme ta cousine: elle n’aura jamais de belles dents, malgré son cercle d’or.

--Mais, Keetje...

Je sortis, claquant la porte, et me réfugiai au grenier, où je restai à bouder pendant plus d’une heure.

Enfin, ils ont tout de même été gentils, et Madame n’a presque rien dit. Mais je ne chanterai plus: je croyais leur faire plaisir, et voilà... on prend toujours mal tout ce que je fais et tout ce que je dis.

Ainsi, cultiver ma voix! comme si elle n’était pas assez jolie et comme si je leur avais scié les oreilles. Ce n’est jamais bien, jamais bien... Encore l’autre jour, quand j’ai apporté un petit moulin de papier pour le bébé, Bette disait que je jetais un goujon pour pêcher un cabillaud... Mina croyait que je ne voulais pas donner mon sale ruban à Naatje, par avarice. Si l’on fait un cadeau, il doit être beau, et ce ruban était sale et vieux... Et ce petit garçon qui traînait avec une ficelle un petit chariot de fer-blanc. La ficelle se casse sans qu’il s’en aperçoive, et le joujou reste derrière lui; je le ramasse pour le lui remettre, et voilà qu’une femme crie par la fenêtre:

--Vilaine fille, veux-tu bien ne pas voler le joujou de cet enfant!

Voilà! voler le joujou, quand je voulais le lui rendre.

Personne ne comprendra ce que je veux. J’aime mieux être seule, toute seule... ou lire, toujours lire...

Quel beau livre Willem m’a fait lire hier... Cette reine Esther, qu’on avait frottée pendant un an avec des huiles parfumées, avant de la marier... de l’eau de reine, sans doute, et de l’huile de coco... Dieu, qu’elle devait sentir bon! Puis on lui a mis de très beaux habits, et, le jour de son mariage, elle s’est évanouie, de peur du roi Assuérus, son mari... Hou! je comprends cela: sur l’image, il avait de gros yeux ronds... Puis après, elle sauve tout son peuple, prisonnier et misérable. Oh! ça, je l’aurais fait aussi... Si je pouvais, par ma bonne conduite, rendre riches nos enfants et père et mère! Père aurait des chevaux; mère, un métier à dentelles; j’habillerais les enfants comme les deux petites ici; aux garçons, je donnerais des chevaux de bois. Moi, j’aurais douze belles robes, vingt-quatre poupées et une alcôve remplie de livres, comme Willem et Gerrit.

La reine Esther, elle était juive: c’est pour ça qu’elle s’appelait Esther. Moi, je serais la reine Keetje... Keetje? non, cela ne va pas pour une reine. Kee, Kee... Keetelina. Voilà! la reine Keetelina... J’aurais une couronne et une traîne, et, avec Mardochée mon oncle, nous irions voir pendre Aman, ce sale bougre...

--Keetjou! Keetjou!

C’est Line qui m’appelle.

--Vite, descends!

En bas, on me remit tout un panier de bouteilles et de boîtes à porter chez des malades.

Line et Bette, assises à la table de café, mangeaient leurs tartines au fromage et buvaient du café. Moi, à distance sur un tabouret, je mangeais ma tartine à sec: je n’étais pas de la maison.

Line bêchait:

--Oui, elle dit des vers en société: ce que ça doit être gracieux, cette femme de quarante-huit ans, déclamant des vers, les yeux levés au ciel et les mains sur le cœur.

--Comment sais-tu qu’on lève les yeux au ciel et qu’on met les mains sur le cœur pour dire des vers? demandai-je.

--De quoi te mêles-tu, morveuse? Mais je veux bien t’expliquer comment je le sais. Le dimanche, quand je sors, je vais avec ma famille au Palais de Cristal: il y a là des représentations où l’on chante et où l’on déclame. Eh bien, on lève toujours les yeux et l’on met ses deux mains sur son cœur quand on parle d’amour, et dans tous les vers on parle d’amour... Je dis que pour une femme de l’âge de Madame, et abîmée par les enfants, c’est grotesque.

--Peuh! fit Bette, chez les riches, les femmes croient qu’elles restent jeunes. Quand nous nous marions, nous donnons nos robes claires et nos rubans à nos jeunes sœurs, parce que ce n’est plus de mise quand on est marié: notre fortune est faite. Mais elles commencent seulement alors à s’habiller de rose et de bleu, et ainsi jusqu’à cinquante ans. Aux plus vieilles, aux plus folles... As-tu remarqué hier soir ce décolletage et ce cou de vieux dindon?

--Oh! oui, et l’autre jour encore... ils avaient oublié un parapluie. Monsieur accourt me dire de le porter à Madame, parce qu’il devait monter chercher des cigares. Elle attendait sur le petit pont de bois de l’Achterburgwal, la robe retroussée, montrant ses maigres jambes. Quand on va en soirée, l’on prend des voitures.

--Oh! leur budget ne le leur permet pas, avec tous ces enfants. A cause de cela, elle est toujours en bisbille avec sa sœur qui, elle, va en voiture: mais elle n’a que deux enfants, et son mari est courtier.

--Cependant cette pharmacie rapporte ferme!

--Oui, mais tous ces enfants qu’on élève comme des princes: un docteur, un officier, un pharmacien... Gerrit veut être avocat. N’y-a-t-il pas jusqu’au petit Willem qui parle de devenir chirurgien? Puis la musique, les langues, le dessin, tout l’argent qu’ils donnent à des livres. Ce n’est pas leurs servantes qu’ils payeront trop! Je suis entrée, il y a cinq ans, à cinquante florins par an; depuis deux ans, j’en ai cinquante-cinq, et maintenant elle me laissera partir plutôt que de me donner les soixante florins que je réclame. Du reste, il vaut mieux que je parte: cela m’agace trop de manger tous les jours leurs pommes de terre aux oignons et leur viande gélatineuse, et de devoir monter tout le temps des paquets de livres pour lesquels on gâche de l’argent.

--Na! Line, fis-je, des livres, j’en achèterais aussi, si je mangeais comme vous tous les jours de la viande.

--Toi, tu es comme eux, j’ai de suite senti cela... Une gamine qui se laisse appeler trois à quatre fois pour manger sa tartine avant de lâcher son livre, doit être comme eux. Si j’étais ta mère, je t’implanterais d’autres idées: tu serais mieux lavée, et je t’en donnerais de la tignasse sur le dos, et au premier livre que tu prendrais dans les mains, je t’en ferais passer le goût du coup.

--Mais, Line, fit Bette, Keetje ne te fait rien: pourquoi t’acharnes-tu ainsi sur elle?

--Elle ne me sert à rien quand elle est en haut. L’autre jour, elle a laissé tomber la petite sur la tête, que je croyais que c’était un fer à repasser. Elle lisait quelque chose de Rembrandt. Je ne l’ai pas dit à Madame, parce qu’on l’aurait renvoyée, et j’aurais été encore une fois seule pour la besogne. Et quand je me plains à Madame qu’elle lit toujours, elle me répond: «Oui, c’est bien dommage pour cette enfant qu’elle ne puisse étudier: je n’ai jamais vu une rage de la lecture comme la sienne.» Voilà, c’est dommage pour l’enfant... Pour moi, ce n’est pas dommage que je m’anémie et me casse ici depuis six heures du matin jusqu’à minuit, tous les jours! Tiens, ne me parle pas de ces gens, ni de cette gamine...

Elle se leva, jeta sa chaise en arrière et sortit.

Bette me dit, en ramassant la chaise:

--Quels embarras, et tout cela parce qu’on ne veut pas l’augmenter de cinq florins par an!

Et c’est sur moi qu’elle passe sa rage... Moi aussi, je pourrais me plaindre. Au lieu de partir à quatre heures, je ne pars qu’à sept, et je reste tout le temps sans manger. Mais quand je lis, je n’y pense pas. Elle peut dire ce qu’elle veut: je lirai tout de même!

Je montai à l’entresol. Le docteur, un ami de la maison, était là: c’était le parrain de Willem; il lui apportait souvent des livres. Alors, un livre sur la table et Willem entre ses jambes, ils le parcouraient ensemble. C’était presque toujours des livres à insectes ou à poissons, magnifiquement coloriés. Aujourd’hui, il lui avait apporté un livre avec des poissons.

--Des poissons vulgaires, disait-il: «vulgaires» ici veut dire qu’il y en a beaucoup. Mais vois ces couleurs copiées de la nature: elles ne sont pas vulgaires. Voilà des harengs: on dirait de l’argent verdâtre et bleuâtre; ils sont aussi beaux que bons. Dans l’eau, ils doivent être superbes, mais nous les apprécions le mieux dans la poêle: rien de meilleur que des harengs frais, bien entaillés, tournés dans de la farine et rissolés, tout croustillants, dans de l’huile. Quel dommage qu’on ne puisse les conserver pour l’hiver! J’en parle souvent avec ma sœur, mais elle me dit que c’est impossible. Cependant si on les mettait tout à fait préparés dans des cruches, en laquant bien les bouchons?

--Mais on ne saurait faire entrer la tête par le goulot, fis-je.

Il me regarda.

--Eïe, eïe, tu dis quelque chose...

--Si on les mettait en rond dans des verres ou des pots, avec un papier dessus ou une vessie, comme la confiture.

Je montrai un pot de confiture dans le buffet.

--Eïe, eïe, une vessie... tu dis quelque chose, répéta-t-il, en me regardant par-dessus ses lunettes. Je vais en parler à ma sœur. Je donnerais beaucoup pour avoir en hiver des harengs rissolés, et, si cela réussit, je t’inviterai à venir en manger... Viens donc, un de ces jours, voir les tulipes de ma sœur, elles sont justement en fleurs, et nos canaris... pour ce qui est de chanter, tu n’auras jamais entendu cela!

--Ne parlez pas de chanter devant Keetje: elle s’y mettrait, et cela empêche Eudore de travailler son examen.

J’en avais le sang à la tête.

--Je puis aller voir les tulipes et les oiseaux, Willem, fis-je, en me laissant embrasser derrière le battant de l’alcôve aux livres.

* * * * *

J’y fus deux jours après. C’était, à l’Oudezydsachterburgwal, une maison à un étage, à large fenêtre à guillotine et à petits carreaux. On montait un perron de face, de deux marches, flanqué de bancs. La porte brillait comme un miroir. La servante ouvrit la moitié du haut.

--Je puis venir voir les tulipes et les canaris.

Alors elle me fit entrer et me conduisit par le long corridor, sur un beau tapis moelleux, jusqu’à la porte du jardin, et me dit d’attendre, qu’elle allait appeler Mademoiselle.

Une vieille dame vint, à large crinoline, les manches bouffantes, une collerette plate, en dentelle, autour de son cou nu et ridé, des bandeaux collés sur ses oreilles, et une coiffure de dentelles blanches, à rubans lilas.

--Tu viens voir mes tulipes?

Elle ouvrit la porte du jardin.

--Oh! fis-je.

Dans un tout petit jardin, dont les murs étaient entièrement couverts de lierre, il y avait deux corbeilles de tulipes, et, autour du jardin, une bande également de tulipes. Dans une des corbeilles se trouvaient des mélangées, surtout des mauves et des pourpres; dans l’autre, seulement des rouges à rainure orange, et les tulipes autour du jardin étaient jaunes, rien que jaunes, comme de l’or: le soleil donnait droit dessus.

Je ne pus rien dire. Elle crut que je n’aimais pas ses tulipes.

--Tu ne les trouves pas belles?

--Oh! Mademoiselle, fis-je, en levant les yeux vers elle.

--Ah, je vois, tu es saisie... tu n’as jamais vu ça, n’est-ce pas? Il m’est impossible d’en couper, cela ferait un vide; puis les tulipes de cette corbeille-là sont toutes des premiers prix.

Elle me montra la corbeille de mauves et de pourpres.

--Mais tu peux revenir les regarder, puisqu’elles t’impressionnent tant. Viens maintenant voir les canaris.

Dans mon émoi, je n’avais pas aperçu la grande cage de canaris sur le haut du perron du jardin. J’avais déjà vu un ou deux canaris dans une cage, mais ici il y en avait vingt-cinq, me disait la dame. Ils étaient tous jaune-clair et avaient le chant doux.

--Je ne puis supporter le chant aigu, cela m’étourdit.

Je regardai en extase les oiseaux voltiger, ou s’ébouriffer les plumes, ou s’arrêter sur le bâton, se gonfler la gorge, ou chanter de joie, ou gazouiller comme s’ils se parlaient, se parlaient... Puis, il y en avait qui se trempaient dans un petit bac d’eau.

J’étais très intimidée, parce que je ne savais comment expliquer à la demoiselle que, si j’avais habité la maison, j’aurais passé les journées assise sur un petit banc entre les fleurs et les oiseaux. Je me sentais impolie de ne pouvoir rien dire et ne savais comment partir.

Elle me donna deux caramels en me conduisant à la porte.

--Alors, Mademoiselle, je puis revenir? risquai-je.

--Oui, et bientôt, car les tulipes en ont encore pour huit ou dix jours.

--Je peux aussi revenir pour les canaris?

--Oui, aussi pour les canaris.

Elle ferma la porte en me souriant.

Oh! je dois dire ça à mère. Oh! que c’était beau, et je puis revenir...

Le surlendemain, Willem avait été à la table de café chez son parrain. Je demandai comment étaient les tulipes, maintenant qu’il avait plu, et si les oiseaux se trouvaient encore dehors.

--Non, ce n’est que lorsqu’il y a du soleil qu’on les met sur la terrasse... Marraine m’a dit que tu es une sensitive...

--C’est mal ça, Willem?

--Non, mais elle dit que c’est malheureux, que tu souffriras beaucoup, à moins que tu ne t’abrutisses...

--M’abrutir, moi? Pourquoi? pourquoi?

--Ah! je ne sais pas...

_Vie de Rembrandt van Ryn._

--Est-ce beau, Willem?

--Oui, tu l’aimeras. Rembrandt est notre plus grand peintre, comme Joost van den Vondel est notre plus grand poète.

--Qu’est-ce qu’il peignait, Willem?

--Oh! des portraits, des tableaux avec des Juifs de la Bible, des leçons d’anatomie; il a aussi peint une _Ronde de Nuit_ à travers la ville, et il a fait des eaux-fortes, beaucoup d’eaux-fortes.

--Des eaux-fortes, qu’est-ce que c’est?

--Je ne sais pas très bien comment cela se fait. Je demanderai à parrain; après, je te l’expliquerai... Voilà une eau-forte; elle est justement de Rembrandt: _La Fuite en Egypte_. Tu sais ce que c’est, la fuite en Egypte?

--Mais oui: de la Bible... Ah! voilà l’âne, et Marie et l’enfant Jésus dessus, et, à côté, Joseph... Ah! c’est une eau-forte?... Ce sont des images enfin, mais noires...

--Images... oui... mais il y a de l’art... Je ne sais pas encore bien; il faut entendre Eudore quand il en parle!

--J’aime surtout l’âne: il porte si docilement la Vierge et Jésus. Tu ne trouves pas que c’est un chéri d’âne?

--Oui, mais on ne doit pas juger ainsi. Eudore sait comment on doit en parler... Rembrandt habitait dans la Jodenbreestraat.

--Ici, dans le quartier juif?

--Oui, près du pont.

--Etait-il Juif?

--Non, mais Eudore dit que, s’il a peint les Juifs comme il l’a fait, c’est parce qu’il les voyait tous les jours.

--J’irai regarder la maison.

--Puis il a eu de la misère et il a dû aller au Canal des Fleurs, dans le Jordaan.

--Ah! il a eu de la misère, et on écrit des livres là-dessus? Je vais lire celui-ci. Et que sont devenus ces portraits et ces images?

--Ils sont, pour la plupart, au _Trippenhuis_.

--Willem, Willem, vite, arrive, il est temps pour l’école!

Willem fila. Je descendis et pris mon panier rempli de bouteilles et de boîtes.

J’irai d’abord à la maison de Rembrandt... Quand j’eus passé le pont, je la vis tout de suite, à droite. C’était écrit dessus: _Maison de Rembrandt_. Je n’y remarquai rien, à cette maison; elle était comme les autres, mais je fus émue qu’un homme qui avait vécu il y a si longtemps et qui avait eu de la misère, eût monté et descendu ce perron et qu’il eût regardé, par ses fenêtres, les Juifs, pour les peindre.

Peindre ces Juifs sales, aux yeux malades, comment était-ce possible? Il les aimait sans doute parce qu’ils étaient pauvres? Moi, je les aime bien également: ils sont si bons... Il m’aurait peinte aussi peut-être, car je ne suis pas mieux habillée qu’eux... Je vais voir au _Trippenhuis_. Père doit souvent y conduire des étrangers: il dit aussi que, quand la porte s’ouvre, on aperçoit des tableaux avec des gens habillés comme il y a des siècles.

Je portai vite toutes mes commissions, en gardant, pour la dernière, celle de la dame à côté du _Trippenhuis_. Puis je montai le grand perron et voulus entrer. Un monsieur, assis sur un tabouret, me retint de la main.

--Que viens-tu faire ici?

--Je veux voir les tableaux et les images de Rembrandt.

--Toi? Déguerpis, n’est-ce pas, ou je te «Rembrandterai». Allons file, et plus vite que ça, ou peux-tu payer plusieurs «dubbeltjes»?

Il me poussa dehors en grognant: «Où a-t-elle cherché cette idée?»

De loin, je crachai vers lui et l’appelai «pierre de tonnerre...» Et je dirai à mon père de ne plus vous amener de clients. A-t-on jamais vu? n’aurait-il pu me laisser passer en tapinois?

En traversant le Nieuwe Markt, je vis Bette arrêtée devant des paniers de poisson: elle discutait le prix d’une belle alose, que la marchande, le joug en travers du dos, tenait levée d’une main, en ouvrant de l’autre les branchies.

--Il est frais comme du beurre: un florin, vraiment, pas moins... Je dois cependant gagner deux sous, je ne puis travailler tout à fait pour rien.

--Seize sous, je ne donne pas plus.

--Allons, une bête semblable? dix huit, voyons, c’est donné!

--Seize, pas davantage, fit Bette en s’en allant.

--Allons, venez!

Elle ouvrit le ventre du poisson, fit tomber les boyaux, gratta les écailles, et le taillada à détacher presque les morceaux. L’eau m’en venait à la bouche. Comme ça doit être bon à manger, du poisson rose ainsi! Bette fit mettre le poisson sur la paille dans un panier plat; puis on le couvrit encore de paille.

--Voilà, _Vryster_.

--Bette, vous allez manger ce bon poisson à la maison, demain dimanche?

--Ho! là là, non, de l’alose, ce n’est pas pour eux. Non, c’est demain l’anniversaire de ma mère. Toute la famille envoie quelque chose de bon pour un grand repas... Moi, j’envoie cette alose, on ne pourra pas se plaindre. Veux-tu porter ce panier chez ma mère, ici tout près, dans la Jonkerstraat? Je te donnerai une tasse de café à quatre heures.

En revenant, Bette me versa une tasse de café, que je dus aller boire dans un placard, de crainte que quelqu’un de la maison n’entrât dans la cuisine et ne le vît.

--Tu comprends, tu n’es pas nourrie de la maison...

Le dimanche matin, quand j’arrivai en robe propre, Bette et Line étaient en émoi. Le samedi soir, l’aide-pharmacien et les grands fils sortaient chacun de leur côté et rentraient très tard. Un d’eux avait, en rentrant, vomi affreusement sur le cabinet, mais personne n’avouait. Aucune des servantes ne voulait le nettoyer. Elles ne disaient cependant rien à Madame, mais elles prétendaient me faire nettoyer cette horreur.

--Je ne le ferai pas, je suis le trottin, je ne suis pas de la maison, c’est votre besogne.

--Tu le feras! fit Line, blanche de colère.

Elle empoigna le seau rempli d’eau et voulut me forcer de le prendre, en courbant ma main sur l’anse. Mais j’y donnai un coup de pied qui le renversa dans la cuisine bien nettoyée, puis je m’enfuis de la maison et rentrai chez nous. Tout le monde me donna raison, Mina en tête, et je ne retournai plus chez le pharmacien.

Je pensais au livre de Rembrandt, que je n’avais pu lire, et un peu à Willem, mais pas beaucoup... en somme, c’était un riche... Ma mère trouva mieux de m’envoyer de nouveau pour un an à l’école.

--C’est encore là que cette créature enfantine est le mieux...

--Père ne revient pas. Il ira encore boire la moitié de sa paie. Je ne peux pas aller à sa recherche, Klaasje a toujours mal au ventre. Keetje, va donc voir si tu ne le trouves pas aux _Trois Pigeons_, ou chez la «bancale», ou chez les autres...

Je m’en fus. A toutes les fenêtres des estaminets, j’essayais d’abord de voir par les fentes des rideaux, puis j’écoutais si je n’entendais pas chanter mon père, car il avait la boisson heureuse, mon père. Chez la bancale, je l’entendis qui discutait.

--Mes chevaux sont mes enfants! Ils sont bons, intelligents, je vous dis: pour me laisser me coucher à côté d’eux dans le box, ils me font littéralement une petite place.

Il est éméché, mais pas saoul... J’entrouvris la porte et regardai d’abord comment je serais reçue.

--Ah! Poeske, s’écria-t-il, dès qu’il m’aperçut, tu viens me chercher, approche.

J’entrai. Dès la porte, un bien-être me pénétra. Il y faisait chaud et clair; le plancher était saupoudré de sable blanc; sur le comptoir, des samovars avec du thé, du café et du chocolat, fumaient. La bancale, en bonnet tuyauté, en caraco blanc et jupe noire couverte d’un grand tablier blanc, avait ses bijoux de filigrane d’or et son collier de grenat, qu’elle ne mettait que le samedi soir, le dimanche et le lundi. Elle me souriait.

--Ah, la petite demoiselle, elle vient voir son père! Une tasse de chocolat pour la petite demoiselle... Quels beaux cheveux elle a, Dirk, cela te fait honneur, une fille comme ça...

Mon père m’avait prise sur ses genoux.

--Va pour le chocolat!

En traînant la jambe, la bancale revint avec une tasse de chocolat fumant et une biscotte.

--La jument avait une grosseur à la cuisse, le vétérinaire assura que c’était un épanchement et fit frotter avec toutes sortes d’onguents. Bien oui, rien n’y faisait. Le jour, pendant que la bête travaillait, elle ne pouvait se faire ce mal-là. Alors je suis resté une nuit auprès d’elle et j’ai trouvé: elle se couchait sur son fer. J’ai commandé au sellier un coussinet bien rembourré avec une courroie: je le lui mettais le soir sous le sabot. Au bout de trois jours, l’enflure avait disparu... Pour connaître les animaux, il faut les observer, et ils finissent par vous devenir aussi intelligibles que vos enfants... Leen, encore un «bittertje».

Il m’y fit goûter. Comme j’avais bu ma tasse de chocolat et que tout cela me semblait exquis, je goûtai encore au verre, pendant que mon père discutait.

Mon Dieu, qu’il fait bon ici... Et, couchée ainsi contre la poitrine de père, tout se balance, mais tout est beau, et les gens qui chantent et la bancale sont mes amis. Voilà père qui chante aussi... Personne n’a une voix comme lui... Et je chantai avec eux: _Wilhelmus van Nassauwe_...

--Ah non, fit mon père.

Et il entonna: _Le bois vert, avec sur chaque branche des oiseaux dorés_...

Je m’égosillai en des notes aiguës.

--Ecoutez ce rossignol; elle a une fortune dans le gosier.

L’un après l’autre, les consommateurs étaient partis, emmenés par leurs femmes.

--Dirk, fit la bancale, je crois que tu ferais bien de rentrer avec ta fillette, et ne marche pas trop près du bord du canal.

--Bien, Leentje, bien. Viens, Poeske!

Nous sortîmes; je donnai la main à mon père. La neige s’était mise à tomber. Tout à coup je le lâche et, faisant des boules de neige, je l’en bombarde.

Il riait comme un fou, en tapant sur ses cuisses.

--Ah! petite coquine, attends.

Et à son tour, il m’en jeta, que j’en fus étourdie.