Part 2
Je m’engouffrai dans notre cave. Ah! quelle délivrance! On eût dit que tout se remettait en place dans ma tête. Je me jetai sur le dos, jambes de-ci, tête de-là, sur une chaise: ainsi couchée, les membres pendants, le calme et le bien-être me revenaient.
Dieu, quel délice d’être hors de ce soleil! Ici, il ne pénètre jamais; il y fait noir et frais, c’est exquis; l’eau coule des murs; le plancher est mouillé... Et j’y frottai avec volupté mes pieds enflammés... Si je pouvais boire et manger, couchée ainsi...
--Mère, où sont mes pommes de terre au vinaigre?
--Oh! tu comprends, je ne pouvais pas garder l’âtre allumé pour te les tenir chaudes.
--Mais je les préfère froides, avec beaucoup de vinaigre.
--Ah je ne savais pas!...
--Où sont-elles, mère?
--Nous les avons mangées: je croyais que tu les aurais voulues chaudes. Voici une tartine.
Je la mangeai en maugréant.
Ma mère alla vers l’armoire et versa quelque chose dans une tasse.
--Tiens, ne le dis pas aux autres, ils me le boiraient.
C’était du bas beurre. Jamais, ni avant ni après, je n’ai bu quelque chose qui m’ait soulagée autant. Je le bus à toutes petites gorgées pour le faire durer. Puis je me recouchai dans ma pose favorite, sur la chaise, et ruminai d’un monde où il n’y aurait que de l’ombre, et du bas beurre à boire, mais à boire là à pleins pots... Et j’incrustai mes pieds sur le plancher humide, et glissai mes mains le long des murs suintants...
Pour aller chez mon père, à la Weesper Esplanade, où il travailla tout un temps, le chemin le plus court était par le Zeedyk, où je voyais, sur les perrons des estaminets, des femmes en crinoline, décolletées, fumant des pipes en écume et allaitant des enfants par-dessus leur décolletage. Les garçons autour de moi disaient que c’étaient des putains.
Quand mon père eut changé de patron, il me fallut aller à l’Utrechtschedwarsstraat. Sur l’Amstel, juste au tournant de la Regulierbreestraat, il y avait une maison entourée de barres de fer barbelées. Je grimpais sur ces barres pour regarder dans la chambre du rez-de-chaussée: quatre dames décolletées, en robes de soie et hautes coiffures, s’y trouvaient assises autour d’une table, faisant des ouvrages de main. Une ou deux autres dames allaient continuellement à la porte, et souvent alors des messieurs entraient, appelés par leurs signes et leurs mouvements de tête. Un jour, une femme qui passait me demanda pourquoi je regardais ces putains.
Dans la Kerkstraat, à côté d’une autre écurie où travaillait mon père, une maison était aussi habitée par des dames: elles étaient toujours sur le perron, en blouses violettes. Les cochers les appelaient des putains.
Nous étions allés habiter une impasse de la Regulierdwarsstraat. Au sortir de notre impasse, dans chaque maison des coins, il y avait plusieurs femmes coiffées à la huppe, en robes d’indienne claire, très empesées. Elles achetaient aux colporteuses des bourses de soie, des épingles à cheveux et des parfums. Les colporteuses, entre elles, les traitaient de putains.
Je les voyais dans les quartiers les plus convenables, comme l’Amstel. Je regardais leurs manigances et n’y trouvais rien de curieux. Je croyais qu’elles avaient de l’amitié pour les hommes qu’elles appelaient ou que je voyais entrer. Des putains, mon Dieu! c’était comme d’autres étaient modistes ou repasseuses... Plus tard, j’ai compris que leur métier avait quelque chose d’illicite, mais dont tous les hommes usaient. Cependant, le vrai, je ne l’ai débrouillé qu’en grandissant et par les réflexions des adultes.
A ONZE ANS
Je rentrais de l’école. Ma mère gémissait dans l’alcôve. Deux voisines affairées s’agitaient autour d’elle. On avait fourré les petits dans le compartiment du haut. Dirk se penchait par-dessus le bord chaque fois que sa mère poussait un cri, et essayait anxieusement de voir.
--Mère, qu’est-ce qu’on te fait? Pourquoi cries-tu?
--Retire ta tête, vilain gosse, lui disait une des femmes.
Mon père rentra. Il m’aperçut devant l’alcôve, observant curieusement. Il m’empoigna.
--Toi, déguerpis, et que je ne te voie pas de la soirée.
Et il me jeta dans l’impasse.
Na! comme si je ne savais pas que mère allait venir dans l’échoppe! Je sais très bien que les enfants sortent du ventre. Mais comment? Est-ce par le nombril, ou est-ce qu’on éclate? Les chiens et les chats, c’est par leur «pissie». Ce n’est pas possible chez nous... Enfin, la prochaine fois, je me cacherai d’avance sous le lit, et alors je saurai bien.
J’allai errer sur le Nieuwendyk. Bientôt je rencontrai des petites voisines. Nous nous mîmes à chanter des tyroliennes, puis à raconter des contes. Après, nous allâmes sur le Spui sonner aux portes; mais, une à une, mes camarades rentraient chez elles. Moi, je n’osais pas. Je m’assis sur le banc du perron de la marchande de friture. Je toussais fort. Bientôt la femme sortit pour voir qui toussait ainsi devant sa porte.
--Que fais-tu là, petite? pourquoi ne retournes-tu pas chez toi?
--Mère doit acheter un petit enfant.
--Ah! ah! Eh bien, viens un peu chez nous.
Elle m’amena au fond de la salle, devant la porte ouverte de la cuisine. Elle murmura quelque chose dans l’oreille d’une autre femme, puis dit:
--Ils habitent bien l’impasse, mais elle est proprement habillée.
Elle se rassit devant l’âtre, où un énorme feu de tourbe faisait bouillir de l’huile dans une marmite de fer suspendue à la chaîne, et continua sa friture de poissons pour le lendemain. Je la regardai longtemps, à moitié assoupie par la chaleur.
--Ma fille est couchée, sans cela tu pourrais jouer avec elle, mais tu reviendras le jour. Maintenant retourne chez toi, je crois que tu peux rentrer, et reviens demain.
Elle me poussa doucement devant elle.
J’entrai dans l’impasse et regardai d’abord par la fenêtre. Mon père était assis près de l’âtre, fumant sa pipe. La lampe morveuse se trouvait derrière lui sur la table et éclairait l’alcôve. Tout y était tranquille. J’ouvris la porte et restai sur le seuil.
--Ah! Keetje, c’est toi, ma Poeske, viens te chauffer.
Il me donna un peu de café; il ne me parla pas de l’événement; je n’osais rien demander.
--Keetje, fit ma mère, de l’alcôve, c’est une petite sœur.
Je sautai vers le lit et ma mère me remit un petit paquet fortement emmaillotté.
Je m’approchai de la lampe. Une petite tête rouge en sortait, mais tellement achevée et fine que j’en fus tremblante de tendresse.
--Mère, comme tu as bien fait d’acheter encore un enfant! elle est si jolie, si jolie! nous allons tous l’aimer très fort.
--Rends-la vite, elle pourrait se refroidir.
Mon père nous regarda. Je me déshabillai, il me prit des deux côtés des reins pour me hisser dans l’alcôve.
--Toi! fit-il, toi!
Et il me donna un gros baiser.
Quand je me fus rangée à côté des autres enfants, je pensai: «C’est amusant tout de même qu’on peut faire sortir de son ventre autant de jolis enfants que l’on veut! Quand je serai grande, j’en aurai un tas!»
A DOUZE ANS
En parlant avec un apprenti tonnelier de nos voisins, il me raconta que son patron perdait beaucoup de clients parce que les transports se faisaient maintenant surtout par sac. J’en fus très inquiète: je me figurais déjà le voisin affamé par le manque de commandes. Et, chaque fois que je passais par chez lui, je regardais avec angoisse, je me penchais vers la cave pour voir s’il y avait beaucoup de tonneaux et, quand il se démenait en marchant en rond et en tapant le cercle autour des douves, j’étais contente ou je soupirais: «Ah! Dieu, bientôt il n’aura plus à taper, et il sera assis tristement sur l’un des tonneaux qu’il n’aura pas vendus, et chaque personne qui entrera dans sa cave, il la prendra pour un client, et il jurera ou se lamentera quand ce sera pour autre chose que pour commander ou acheter des tonneaux...» Et ma gorge se serrait d’émotion.
Un jour, nous avions fait réparer notre petit seau de bois. L’apprenti le rapporte avec, dessus, la couleur verte encore mouillée. Mon père le prend et a les mains remplies de couleur.
--Enlève ce seau ou je le jette dans le canal, et rapporte-le quand il sera sec.
L’apprenti le reprend, effrayé.
--Oh! père, le voisin l’a fait rapporter mouillé pour avoir plus vite l’argent, parce qu’il n’a presque plus de commandes.
J’allai chez le tonnelier dire de revenir avec le seau aussitôt qu’il serait sec.
--Père a mal à la tête et l’odeur de couleur le dérange.
C’est moi que l’odeur de couleur dérangeait, mais je voulais excuser mon père.
Porter des petites bouteilles couvertes, au bouchon, d’un papier doré, et des petites boîtes rouges, bleues, pourpres, dans un coquet panier, pour ne pas casser les bouteilles, c’est un joli travail. Quand j’aurai remis les médicaments chez les clients, je devrai garder un peu la petite fille de deux ans. Elle est jolie, la petite fille: heureusement, car les enfants laids, non, je ne peux pas...
Je serai très polie. Après avoir sonné, j’attendrai longtemps avant de sonner une seconde fois, si l’on n’ouvre pas. Quand la servante ouvrira, je dirai: «_Vryster_[1], avec les compliments du pharmacien, j’apporte une bouteille... ou une boîte...» Oui, ce sera bien: «avec les compliments», et «_Vryster_» sera bien aussi. J’entends toujours les bouchers dire cela aux servantes, et elles rient: donc c’est bien...
[1] Bonne amie.
Et je serai employée dans une grande maison. Il est vrai que c’est au Zeedyk, mais près du Nieuwe Markt: les «boîtes» sont beaucoup plus loin. Il y a un aide-pharmacien; je dois l’appeler Monsieur: alors ce n’est pas un domestique, comme les deux servantes. Voyez un peu: deux servantes, et moi, le trottin... Puis il y a huit enfants: six garçons et deux petites filles. L’aîné des garçons a vingt-deux ans et est étudiant, donc tout à fait un Monsieur, et la plus petite fille a deux ans; l’autre, quatre. Le deuxième grand fils est à l’Ecole militaire: aussi un Monsieur. Encore un autre apprend la pharmacie; puis trois plus jeunes.
Bette, la cuisinière, nous a raconté tout cela, pendant que mère et moi, nous attendions le retour de «Madame», le jour où je suis allée m’engager. «Madame», parfaitement: c’est une «madame», la femme d’un pharmacien, et non une «mademoiselle», comme la femme de l’épicier d’à côté.
Je dois être là à huit heures du matin. J’aurai soixante «cents» par semaine, une tartine à midi, et j’aurai fini à quatre heures. Huhu! ce n’est pas si mal pour commencer: j’ai déjà douze ans, c’est vrai...
En m’y rendant, un mouvement à l’intérieur du corps me parcourait depuis les cheveux jusqu’aux orteils et me rendait toute frissonnante. Il me fallut de suite porter une assez grande bouteille tout près, au _Kloveniersburgwal_, à côté du _Trippenhuis_.
--C’est pour l’appartement, me dit l’aide-pharmacien.
Je sonnai à la porte qui me semblait être celle de l’appartement.
--_Vryster_, c’est pour Mlle X..., fis-je.
--C’est à l’autre porte pour l’appartement: ici, c’est la maison.
Et la _Vryster_ me claque la porte au nez.
Je sonne de l’autre côté. D’en haut, l’on tire le cordon. Une dame furibonde me crie:
--Tu as encore sonné à la maison. C’est ainsi chaque fois qu’on vient de chez l’apothicaire. Dis-lui que, si cela arrive encore, je me fournirai ailleurs... Quel besoin ont les voisins de savoir qu’on m’apporte des médicaments? Dépose la bouteille sur l’escalier et dis bien que je changerai d’apothicaire s’il ne peut m’envoyer des gens capables de distinguer la maison de l’appartement.
Na! si ç’avait été dans mon quartier, comme je vous l’aurais engueulée, cette vieille tuméfiée... S’il vous faut toujours des médicaments, c’est que vous êtes pourrie...
Je ne répondis pas et eus soin de ne rien dire à la pharmacie non plus. La porte de l’appartement était mal placée, mais c’est égal, c’est moi qu’on aurait accusée. J’étais toute défrisée.
En rentrant, je dus aller dans une ruelle du Nieuwendyk, chez un boucher de viande jeune, acheter trois livres de poitrine de veau. Trois livres! on verra bien que je ne suis pas employée dans une petite maison... Chez ce boucher, il y n’avait que de pauvres gens des ruelles environnantes, qui achetaient quelques ragotons de viande gélatineuse, et je fis parfaitement l’effet que j’avais escompté, et tous les jours je produisis ce même effet. Eh bien, je devais, moi qui en étais fière, aller chercher cette viande, parce que Bette, la cuisinière, avec sa robe d’indienne empesée, son tablier blanc et sa cornette finement plissée, n’osait entrer chez ce boucher de viande jeune, de peu d’apparence: j’ai su cela plus tard. Tout le reste, elle l’achetait elle-même, parce qu’elle chipait des «cents» sur chaque article; elle m’avait même recommandé de retenir cinq «cents» sur la viande: nous les aurions partagés. Mais, me regardant bien dans les yeux, elle avait ajouté:
--J’ai dit cela pour rire, car tu l’avouerais si Madame t’interrogeait.
Lina, la bonne d’enfant, était dans la maison depuis cinq ans. Elle ne sortait pas de la chambre d’enfants au second: elle surveillait là les deux petites filles, pendant que je portais les bouteilles, raccommodait continuellement le linge et repassait le linge lavé à la campagne, qui était rendu sans être repassé. Elle ne descendait qu’aux heures des repas, et alors c’était des récriminations contre les patrons, les fils, l’excès de travail, et contre l’aide-pharmacien qui, lui, mangeait à table et recevait de tout.
--Dans la semaine, au déjeuner du matin, il doit manger des tartines, mais le dimanche il reçoit tout de même des petits pains, du boudin de foie et du pain d’épice. Nous n’avons jamais que de grosses tartines de pain blanc et de pain noir. A midi, il reçoit aussi de tout, et nous seulement du fromage: allez donc avec ça jusqu’au dîner de cinq heures... et pour ce qu’il descend alors de viande! et ces éternelles pommes de terre étuvées aux oignons... j’en ai le ventre comme un tambour.
--Mais moi, à midi, je n’ai même pas de fromage, fis-je.
--Oh! toi, tu n’es que le trottin: tu n’es pas de la maison et il ne te revient pas plus.
Je devais souvent jouer avec les petites filles à l’entresol, là où se tenait la famille. Madame était presque toujours occupée à une broderie pour les robes des petites. Elles n’étaient jamais qu’en blanc et Madame confectionnait elle-même ces robes d’enfant; elle tricotait aussi des chaussettes blanches ou bleues, très fines, que les fillettes portaient dans des petits souliers laqués, blancs ou bleus. Moi, pendant que je promenais la plus jeune sur mes bras, je regardais travailler les mains de Madame: comment faisait-elle ces trous de broderie?... J’aurais donné tout au monde rien que pour pouvoir essayer de broder. Seulement Madame me disait tout le temps de m’occuper de l’enfant.
Mais ma joie, mon extase, dans cette chambre, était une des deux alcôves à double battant, remplie de rayons avec des livres, et aussi un monceau de livres jetés pêle-mêle à terre. C’étaient des livres pour les jeunes garçons: des livres d’étude, auxquels je ne comprenais rien, mais surtout des livres à images et pour la jeunesse, qui me délectaient chaque fois que Madame quittait la chambre, quand une visite l’appelait au salon ou qu’elle allait arranger les tiroirs et les armoires de sa chambre à coucher. Alors Willem, un des fils, qui avait onze ans, me laissait lire et faisait «ssst!» dès qu’il entendait revenir sa mère.
--Si tu me laisses t’embrasser, tu peux lire tous les livres, et je t’expliquerai.
Na! m’embrasser, il le pouvait pour rien, parce qu’il avait de beaux cheveux blonds en touffe sur la tête, et une peau propre et rose, et une voix claire, comme tous les enfants riches...
«Joost van den Vondel», lisais-je sur le dos d’un livre.
--Qui est-ce ça? demandai-je. Est-ce lui qui a fait le Vondelpark?
--Oh! non, dit Willem, c’est notre plus grand poète. Ce livre raconte sa vie. Tu peux le lire, ou veux-tu que je te le raconte?
--Oui, raconte, je ne pourrai quand même pas le lire en entier.
--Eh bien, Joost van den Vondel vivait de 1500 à 1600: tu vois, il y a trois cents ans. Il était né à Cologne, mais habitait ici dans la Warmoesstraat, où il avait un commerce de bas. Il faisait surtout des vers et des pièces de théâtre en vers: _Ghysbrecht van Amstel_, _Lucifer_, _Adam en Eva_. Son commerce de bas périclitait, mais c’était plus fort que lui, il aimait avant tout écrire des vers.
--Il habitait la Warmoesstraat? Tu ne sais pas dans quelle maison? j’irais voir...
--Oh! elle n’existe certes plus. Amsterdam alors n’était pas comme maintenant. La Kalverstraat et le Nieuwendyk avaient des maisons de bois, goudronnées comme les barques: elles étaient habitées par des bateliers et des pêcheurs, dont les filets séchaient à la porte.
--Allons, voyons, la Kalverstraat, des maisons de bois goudronnées? C’est la plus belle rue d’Amsterdam. Tu te moques de moi, je ne te crois pas.
--C’est vraiment vrai. Regarde les images. Il n’y a que le Palais du Roi, sur le Dam, qu’on a bâti alors au milieu de tout cela, mais comme hôtel de ville.
--Na! ce que tu me dis...
--Et Vondel et ses amis étaient habillés à peu près comme nos pêcheurs de l’île de Marken.
--Allons! d’une culotte à harengs?
--Oui, d’une culotte à harengs. Et les femmes et les petites filles portaient beaucoup de longs jupons et trois ou quatre bonnets... Et l’orphelinat bourgeois, tu sais bien, dans la Kalverstraat?
--Oui.
--Eh bien, à cette époque, les enfants sans parents étaient abandonnés. Alors une dame Haesje Klaesd, prise de pitié, en a ramené six, je crois: elle les a habillés comme les orphelins le sont encore aujourd’hui et les a fait élever: c’est le commencement de l’Orphelinat bourgeois de la Kalverstraat.
--Mais ce que tu me racontes... dis-tu vrai? Ah! que c’est beau...
--Voilà maman. Je t’embrasserai tantôt sur l’escalier, quand nous descendrons pour la table de café... Tiens, maman n’entre pas...
Il ouvrit la porte pour voir. Elle était montée.
--Alors, laisse-moi t’embrasser maintenant... ici, derrière la porte de l’alcôve, où l’on ne nous verra pas de la rue.
Il me prit le bébé qu’il déposa dans sa chaise, mit ses deux bras autour de mon cou, et m’embrassa toute la figure, en mordillant mes joues et mon menton. Moi également, je l’embrassai sur toute la figure: ce qu’il sentait bon le savon!...
J’allai reprendre le bébé et m’assis devant la fenêtre pour faire semblant de rien.
* * * * *
Le soir, dans mon lit, je repensais à Amsterdam qui n’avait que des maisons de bois. Je cherchais dans la Warmoesstraat la maison de Joost van den Vondel, qui avait laissé des pièces qu’on jouait encore au grand théâtre de la Leidsche Plein... Un théâtre, comment est-ce fait? Je ne connais que la _Poppenkast_[2] qui joue le soir sur le Nieuwe Markt... Je voyais les hommes fumant sur le seuil de leurs maisons... Mais oui, elles étaient en bois goudronné, et les femmes étaient assises sur les bancs, à raccommoder des bas et des filets. Ah! voilà un magasin de bas: des bas jusqu’aux genoux, comme les pêcheurs de Marken en portent. Je regardais par la petite fenêtre et apercevais, assis sur un tabouret de bois, un paysan à la large culotte, avec un grand chapeau. Serait-ce lui, Joost? Il écrivait et ne tournait pas la tête. J’allais par le Nes; il y avait, sur une petite place, beaucoup de paniers remplis de poissons à grosses écailles, et des pêcheurs sortaient de dessous un passage noir, avec des paniers de poisson pendus au bras. Puis je traversais le pont du Rokin--ce pont était comme maintenant--et j’entrais dans la Kalverstraat. Oh! qu’il y faisait noir, qu’il y faisait sale, et que cela sentait le poisson et le goudron...
[2] Théâtre de marionnettes.
Les femmes et les hommes me regardaient et demandaient quelle était cette petite fille négligée, sans bonnet et à jupe courte.
--Elle va mourir de froid.
Les enfants me suivaient, portant des petits moulins à vent en papier, qui tournaient quand ils couraient.
--Quelle est cette petite fille? Oh! ce sera une petite orpheline. Nous allons la conduire à l’Orphelinat bourgeois.
--Non, non! mère est à la maison! criais-je.
Je me mettais à courir, j’avais très peur et ne me tranquillisais que sur le Dam, en reconnaissant le Palais du Roi, tel qu’il est encore aujourd’hui...
* * * * *
--Keetje, qu’as-tu à gémir? me demanda ma mère.
--Je pensais, mère, à Amsterdam, quand la ville était encore en bois: elle était noire et obscure, et les gens voulaient me faire entrer à l’Orphelinat bourgeois.
--Grand Dieu! qu’est-ce que c’est que ce galimatias?
--Willem, un des fils, m’a raconté des histoires de la ville et de Joost van den Vondel, et m’a montré les images.
--Et toi, créature enfantine, tu te donnes la chair de poule à remuer tout cela... Allons, dors et laisse-moi dormir!
J’étais là depuis quelques jours. Une petite cousine était venue jouer avec les fillettes. Je monte à l’entresol et ne trouve personne. Mais l’autre alcôve était ouverte. J’y regarde et je vois la petite Betsy et sa cousine, assises à terre, entourées de poupées. Comment ont-elles tant de poupées? et je ne les avais pas encore vues... Il y en avait d’énormes, assises dans de petits fauteuils, vêtues comme des dames; d’autres couchées tout habillées dans des voiturettes, et encore des petites, déshabillées, dans des boîtes sous verre, avec leurs vêtements pliés dans des casiers. A terre, il y en avait à tête de bois, de caoutchouc, de porcelaine, sur des corps de coton rose remplis de son; d’autres en chemise, jetées dans des coins, avec une grande chevelure brune, les yeux à demi-fermés.
Le bébé se réveilla. Je le pris hors de sa berce, j’enjambai l’alcôve et, assise par terre, le bébé entre mes jambes, à qui je donnai une poupée de caoutchouc, je déshabillai plusieurs poupées, que je passais aux petites pour les rhabiller. Puis je commençai à attifer une grande poupée.
J’étais si absorbée que je n’entendis pas entrer Monsieur et Madame. Quand je les vis, je lâchai la poupée.
--Du moment que les enfants s’amusent, tu peux t’amuser aussi, Keetje, dit Madame... Quel dommage! ajouta-t-elle.
--Oui, quel dommage! fit Monsieur.
Depuis ce jour, ce fut mon grand truc, pour tenir les enfants tranquilles, de m’asseoir avec eux dans l’alcôve aux poupées, d’en dévêtir une demi-douzaine et de les leur donner à rhabiller. Alors je pouvais, à mon aise, parer de costumes différents une grande poupée qui était ma favorite...
Na, ce Willem! Quand sa petite cousine de huit ans est à la maison, il ne me demande pas si je veux lire, il ne me regarde seulement pas. Il l’embrasse, l’embrasse tout le temps et devant tout le monde. Avec moi, il se cache: pourquoi? Parce que je ne suis pas sa cousine, ou parce que je ne suis pas aussi bien habillée et lavée, ou parce que je suis le trottin... Si j’avais sa belle robe et ses beaux souliers, je serais bien plus jolie qu’elle: mes dents sont bien rangées, et l’une pas plus grande que l’autre, tandis qu’elle a de grandes dents qui poussent en avant, avec un cercle d’or qui doit les remettre en place, m’a dit Willem. Elle a des cheveux bruns, de grands yeux bruns, des joues rouges... Elle est jolie quand même, et c’est sa cousine... donc il peut l’embrasser...
Gerrit, celui qui a treize ans, était hier chez l’épicier d’à côté, avec le jeune Monsieur qui est aussi grand que lui et qui va à la même école. Ils me regardaient, en parlant de moi. Gerrit disait:
--C’est un canari aussi quand elle chante. Maman dit que l’organe est superbe.
Ils aiment donc bien que je chante. Alors j’ai chanté toute la matinée, à la cuisine, de beaux chants que j’avais écoutés le dimanche, au Plantagie, devant les jardins où des dames, la poitrine et les bras nus, viennent chanter sur une estrade: