Keetje Trottin

Part 1

Chapter 14,029 wordsPublic domain

NEEL DOFF

Keetje trottin

Roman

croquis d’Albert Marquet

PARIS LES ÉDITIONS G. CRÈS et Cie 21, RUE HAUTEFEUILLE. VIe

1921

KEETJE TROTTIN

DU MÊME AUTEUR:

_Jours de Famine et de Détresse_ (chez FASQUELLE). _Contes Farouches_ (chez OLLENDORFF). _Keetje_ (chez OLLENDORFF).

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays

NEEL DOFF

Keetje trottin

Le pêcheur de perles ne craint pas la boue.

Multatuli.

PARIS LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie 21, rue Hautefeuille

1921

KEETJE TROTTIN

A QUATRE ANS

--Ote-toi de là, petite, je veux m’y mettre. Tu peux bien rester debout.

--Non, laisse-la avec son petit dos au soleil. Hier, elle a encore eu la fièvre, et le soleil lui fait du bien, dit une autre grande.

Combien de fois, depuis, ne me suis-je souvenue de la voix douce et ferme de cette fillette, et combien de fois n’ai-je pas senti, vivante encore, la caresse de cette exquise commisération!

A CINQ ANS

Ma mère m’avait prise avec elle pour rapporter un col de dentelle chez une dame. Le petit garçon de la dame voulait m’embrasser. Je refusais obstinément: j’avais entendu dire par des grandes qu’on ne pouvait pas embrasser les garçons. Je poussais cela jusqu’à ne plus embrasser mes petits frères. Quelques gifles m’en guérirent.

* * * * *

--Je ne les trouve plus!

Ma mère fouilla fiévreusement tous les tiroirs.

--Mes beaux rubans bleus!... C’est toi, Keetje, qui les a troqués contre des chiffons pour tes poupées! De qui tiens-tu la loque dont tu habilles ta poupée?

--De la demoiselle d’en bas.

--Tu vois, tu lui as donné mes rubans en échange, avoue!

--Mais non, ce n’est pas moi.

--Si, c’est toi! si, c’est toi!

Et je reçus une bonne raclée.

Cette injustice ne m’est jamais sortie de la mémoire: c’est la première rancune qui a aigri mon âme d’enfant.

A SIX ANS

Je jouais seule dans notre rue, quand Tom, le chien du voisin, s’approcha de moi et me flaira de tous côtés. Il se dressa sur ses pattes de derrière, m’enlaça de celles de devant et, la gueule ouverte, la langue dehors, il me serra en des mouvements rythmés.

--Tom, tu m’aimes, fis-je; Tom, tu me prends dans tes pattes... Moi aussi, je t’aime, car tu es toujours gentil avec moi.

Et je mis ma figure contre la sienne. Il me donna des tours de langue et me serra de plus en plus. Une femme envoya un coup de pied à Tom qui me lâcha... Pourquoi fait-elle cela? Tom m’aime. Tom est content chaque fois qu’il me voit, et moi aussi...

Je me couchai sur notre perron. Tom se rapprocha à nouveau de moi et m’enlaça complètement. J’avais entouré sa grosse tête de mes bras et le tenais serré contre ma poitrine. Tout d’un coup il se sauva en hurlant: mon père l’avait cinglé d’un coup de fouet. Il dit à la femme qui avait chassé Tom:

--La petite joue tout le temps avec notre chienne qui est en folie; le bougre sent cela...

Et ils se mirent à rire. Mou père me fit monter devant lui.

Comment! père non plus ne veut pas que Tom me prenne dans ses bras et me lèche! Il ne veut pas non plus qu’il me câline! Pourquoi pas? Lui et mère n’ont pas le temps de m’embrasser. Jamais ils ne me prennent dans leurs bras. Alors personne ne peut m’aimer? Personne ne peut me caresser? Je voudrais tant être toute la journée sur les genoux de père ou de mère, mais mère porte toujours le bébé, et père s’endort aussitôt qu’il rentre, et jamais, jamais on ne m’embrasse...

Je me collai dans un coin, la figure contre le mur, les bras levés, les mains crispées au mur, et pleurai éperdument.

--Pourquoi se met-elle à braire? demanda mon père.

--Que sais-je? fit ma mère; le sait-elle? Elle braie pour braire.

Et on me laissa braire.

* * * * *

--Pourquoi ne veut-elle pas que je me mette sur leur planche d’égout pour jeter mes billes dans les tuyaux de pipe? Cela ne peut rien lui faire.

Non, je ne le voulais pas, qu’il se mît sur notre planche d’égout. Sa grosse tête rouge, aux cheveux drus et raides et ses énormes genoux s’entrechoquant dans son pantalon quand il courait, me révoltaient.

* * * * *

Je n’aurais pour rien joué avec cette petite fille, parce qu’elle avait la peau jaune et les yeux noirs. Je n’aurais su dire pourquoi, cette peau me donnait des haut-le-cœur. Quant aux yeux noirs, c’était la première fois que je remarquais cette couleur; elle me semblait une anomalie intolérable: mes frères et sœurs avaient la peau rose et les yeux bleus.

* * * * *

Une dame m’avait donné des friandises. Je ne voulus les manger qu’après que ma mère les eût retournées à plusieurs reprises dans ses mains rouges pour les purifier: les mains fines et blanches de la dame me semblaient des mains malades.

A SEPT ANS

J’étais allée toute seule dans les champs hors de la Weesperpoort. Je m’étais tressé des guirlandes de pâquerettes et de pissenlits. Je m’en fis une couronne, un collier, des bracelets, une ceinture, et mis une guirlande en sautoir. Sur mon chemin vers chez nous, les femmes riaient en se tapant la cuisse; les enfants me poursuivaient et se moquaient. Mais, sur l’Amstel, un monsieur me montra à la dame qui l’accompagnait; tous les deux me saluèrent en souriant et me dirent:

--C’est bien, jolie enfant.

Je baissai la tête, la bouche épanouie, et les regardai d’en dessous. Maintenant, je poursuivais mon chemin, radieuse, la tête levée, ne m’occupant plus des quolibets.

* * * * *

C’était un lundi. J’étais vibrante de fierté: j’avais pu mettre ma robe de dimanche en mousseline blanche, ramagée de fleurs de glycines mauves. Nous revenions de l’école; les rangs étaient rompus; deux grandes me toléraient avec elles. Nous combinions une escapade.

--Nous irons à l’Exposition, disait Daatje. Nous regarderons d’abord par les portes et les fenêtres, et, quand l’homme de la porte s’absentera pour boire, nous nous glisserons à l’intérieur. Alors nous n’aurons qu’à être sages pour ne pas être remarquées. Nous irons voir le long des vitrines. On dit qu’il y en a qui sont remplies d’or; d’autres, de plumes et de fleurs. Au fond de la salle sont les joujoux: on les aperçoit un peu de l’extérieur.

--Que je suis en joie, que je suis en joie que vous me preniez avec vous! Je me tiendrai bien tranquille.

--Oui, tu peux venir. Une fois à l’intérieur, on ne nous jettera pas dehors: nous avons nos robes de dimanche.

Elle nous toisa de haut en bas.

--Ah mais, tourne-toi donc, Keetje... Oh! elle a... elle a du caca sur sa robe... Nous n’irons qu’à nous deux.

Je rentrai en pleurant.

--Mais pourquoi braie-t-elle encore une fois?

--Mais elle braie pour braire, comme toujours...

* * * * *

Sur le canal, des petits garçons couraient après moi pour m’embrasser. Un d’eux m’attrapa. Je me mis à crier à tue-tête, en rejetant la tête en arrière. Une servante me dégagea: j’en eus un vif déplaisir. Je m’encourus. Quand le petit garçon me rattrapa, je rejetai encore la tête en arrière, mais je ne criais plus: je me laissais embrasser, en un long frisson de crainte et de volupté.

A HUIT ANS

--Je ne peux pas laisser mon bébé de trois mois seul: porter la casserole et l’enfant est impossible, je l’ai essayé. Alors si votre Keetje pouvait porter tous les jours le manger à mon homme, je lui donnerais dix-sept _cents_ et demi par semaine. Elle n’a qu’à traverser la Haute-Ecluse, les remparts: la fabrique est au bout à gauche.

Ma mère me retenait de l’école pour ce beau gain. Je partais, portant la casserole de terre nouée dans un lange d’enfant: elle penchait à droite et à gauche, laissant écouler la sauce. Les remparts bordés de bois donnaient sur des canaux. J’y poursuivais les rats et me penchais longuement sur l’eau pour voir où ils avaient passé; j’étais très étonnée qu’ils pussent respirer sous l’eau... «Ce ne sont pas des harengs, voyons...» et, avec une branche, je remuais l’eau pour voir si je ne repêcherais pas des rats noyés. Puis, les coquelicots qui s’épanouissaient sur les bords me tentaient...

J’arrivais souvent à la fabrique quand l’homme avait déjà repris son travail, le bras gauche embrassant un bouquet, le bras droit engourdi par la casserole. L’homme me regardait. Je sentais qu’il me pardonnait, mais qu’il était triste, et je me disais que le lendemain j’irais tout droit porter le manger et regarderais au retour ce que les rats devenaient dans l’eau.

Il mangeait hâtivement pendant que je tressais les coquelicots en couronnes.

--C’est froid, n... de D... et sec: toute la sauce est dans le lange. Voilà la casserole.

--Voulez-vous une fleur, oncle?

--Non!... Oui, donne.

Et il piquait la fleur à son vêtement maculé de sucre gluant.

Cela dura quinze jours. La femme dit alors à ma mère qu’elle avait mis la veille deux tranches de viande hachée sur les pommes de terre de son homme et qu’elles avaient disparu, que je les avais mangées. Ma mère me gronda; je protestai; elles n’en démordirent point.

Je refusai de porter encore le manger, et pleurai et tapai des pieds de colère. Chaque fois que je voyais la femme, je rougissais et allais me cacher de honte, parce qu’elle avait osé m’accuser faussement.

Ma mère avait passé la matinée à nous laver et nous habiller et n’avait pas eu le temps de cuire les pommes de terre: nous dinâmes avec du pain et du café. A deux heures, la vieille Dien, une voisine, viendrait nous chercher pour aller à la Kermesse, au Nieuwe Markt. Nous partîmes, ma mère portant le bébé, Dien avec Naatje sur le bras; nous les grands, deux garçons et deux filles, marchions devant, en nous tenant par la main.

Je ne me rappelle plus comment nous arrivâmes au Nieuwe Markt, qui était très loin de chez nous. Je sais que nous nous trouvâmes tout d’un coup au milieu de la foule; que, devant les baraques, des dames, en costumes d’ange, étaient assises sur des chevaux harnachés de soie brodée; qu’un homme qu’on avait roulé dans de la farine riait d’une voix de scie; que les carrousels, tout enguirlandés d’étoffes à fleurs, tournaient, pendant que des hommes et des femmes, se tenant par les mains, dansaient et chantaient devant l’orgue, d’où la musique sortait par des trompettes: «Plus haute, ta jambe, ce n’est pas une meule...»

Des théories de servantes, le chapeau sur la cornette et le châle tordu autour des épaules, donnaient le bras à des ouvriers, et chantaient et tapaient des pieds en cadence:

«Hosse. Hosse, Hosse...»

Ma mère, affolée, me poussa rudement en avant.

--Viens donc, méchante gamine, tu nous ferais piétiner.

Je fus si humiliée que je lâchai la main de Hein et m’enfuis par un canal. Tout d’un coup, je m’effrayai de me sentir seule, et je ne savais pas le chemin vers chez nous: je le demandai à un homme.

--Continue par le canal, tu arriveras à l’Amstel. Puis tu tourneras à gauche, et tu trouveras bien ta rue.

En effet, une fois sur l’Amstel, je me reconnus.

De notre petit perron, je poussai l’imposte, tirai le verrou et entrai dans notre cave. En la voyant vide, sans aucun de nos enfants, j’eus peur et un si gros chagrin de ce que j’avais fait que je me jetai par terre, pleurant et appelant éperdument ma mère.

--Mère chérie, où es-tu maintenant? Mère chérie, reviens, je ne le ferai plus jamais. Mère à moi, que j’aime au-dessus de tout, reviens. Je suis ta petite fille, je t’appelle. Tu ne reviendras sans doute jamais, ni Hein, ni Naatje. Mère, où es-tu? Mère, reviens! J’en veux mourir, si tu ne reviens pas.

Je me lamentais ainsi depuis longtemps, quand ma mère, hagarde, en sueur, traînant après elle les enfants qui pleuraient, rentra. Je sautai sur mes pieds; elle fonça sur moi pour me battre. Je lui jetai mes bras autour du cou; elle m’enlaça, et toutes les deux, en bégayant des mots d’amour, nous nous mangeâmes de baisers. Elle haletait.

--Les saltimbanques ne t’ont pas volée, ma Keetje adorée, ma perle, ma pigeonnette de velours.

Le bébé criait; Dirk voulait faire pipi; tous braillaient pour avoir à manger. Ma mère n’écoutait pas et, quand elle se mit à la besogne, ce fut en me tenant enlacée autour du cou, et moi la serrant, les deux bras autour de ses jupes. Toute la soirée, avec le bébé au sein, elle me garda assise sur un de ses genoux, et, malgré mon père qui bougonnait, elle voulut que je couchasse entre eux deux.

A NEUF ANS

--Quand Adam et Eve eurent péché, Dieu les chassa du paradis, et ils durent gagner leur pain à la sueur de leur front. Ils eurent trois enfants: Caïn, Abel et Seth. Dieu n’aimait pas Caïn. Quand Caïn et Abel lui faisaient des offrandes, Abel choisissait la plus belle de ses brebis, tandis que Caïn se contentait d’offrir des fruits de la terre. Caïn sans doute ne choisissait pas les plus beaux de ses produits--dame, pensais-je, Dieu n’en avait tout de même rien, puisqu’on les brûlait--car Dieu n’était pas content de lui.

«Dieu fit monter la fumée des offrandes d’Abel vers le ciel, en signe de satisfaction, et, pour montrer sa colère à Caïn, il fit se dissiper par terre la fumée de ses offrandes. Caïn fut humilié de cette préférence de Dieu et dit: «Je fais ce que je peux, et Dieu n’est jamais content de moi.» Il en conçut une haine pour son frère. Il lui dit de sortir avec lui et le tua. Alors il eut très peur et quand Dieu lui demanda: «Où est votre frère?» il répondit: «Je ne sais pas: suis-je le gardien de mon frère?» Dieu le maudit. Caïn s’enfuit dans un autre pays, où il épousa une femme d’un autre peuple.

Je levai le doigt.

--Maître, puisqu’il n’y avait que cinq personnes sur la terre, d’où venait cette femme?

Le maître se tut un instant. Les enfants le regardaient tous, les yeux écarquillés.

--Oldema, tais-toi, tu embrouilles toujours tout.

Il se fit un remue-ménage de mécontentement de mon côté. En sortant, les enfants me tirèrent par les cheveux, raillant: «D’où venait cette femme?»

Le service protestant se donnait le dimanche à l’école. Le maître me montra au prédicateur.

--C’est celle-là qui a demandé d’où venait cette femme...

* * * * *

Nous habitions dans les bruyères de _Holland op zijn smalst_.

A plusieurs fillettes, nous revenions du catéchisme à travers la campagne. Une des petites filles, pour nous faire peur, s’assit au milieu de la voie ferrée. Un train était en vue: je me mis à crier, à la supplier de se lever. Elle chanta. Je m’encourais, puis revenais, criant follement. Quand le train fut tout près, elle se leva.

Je fus tremblante et anéantie de l’émotion, et ne pus parler le reste du chemin. Les autres enfants n’avaient rien.

--Ole Moe est morte. Mine Ole Moe est morte! Et ils ne nous ont rien fait savoir. Voilà déjà six mois qu’Ole Moe est morte. Les salauds! Parce qu’eux l’entretenaient, ils croyaient avoir tous les droits.

--Dame! ils ne se sont pas mariés, n’ont pas, comme nous, une charge de jeunes: ils pouvaient faire quelque chose pour leur Ole Moe. Mine Ole Moe! Mine Ole Moe!

Ainsi se lamentaient mon père et mon oncle Klaas. Mon père revenait d’Amsterdam, où il était allé chercher de l’ouvrage. Il avait poussé jusqu’aux confins de la ville, où habitait sa vieille mère. Les voisins lui avaient dit qu’elle était morte depuis six mois. Il avait alors cherché toute la journée à rencontrer son frère et ses sœurs, qui lui avaient, à lui et à son frère Klaas, joué ce sale tour de ne pas les prévenir. Il leur aurait cassé les côtes, à ces pierres de tonnerre sans cœur.

--Les meubles, c’est eux qui les ont achetés, ils pouvaient donc les garder; mais, quand Ole Moe est arrivée de la Frise, elle possédait encore des souvenirs de famille: le fouet du père, l’alliance de la grand’mère, les joujoux avec lesquels nous avons joué quand nous étions petits, et les livres d’oncle Freerik.

--Oh! quant à ces livres, vociféra oncle Klaas, ils ne les auront pas tous: il nous en faut notre part.

--Et l’alliance en orfèvrerie d’or massif, votre mère me l’a montrée, elle valait beaucoup; ils l’ont aussi gardée, ajouta ma mère.

--Oui, Cato, fit mon père, qui s’amadouait déjà, mais ils ont fait venir de Frise la mère et les deux plus jeunes, qui étaient sans ressources, et, depuis cinq ans, ils ont soigné pour eux. Aafke n’est tout de même qu’une servante, et Ary que maître d’hôtel sur un petit bateau. Ils les ont entretenus, et ils ont mis Seerp au métier, et Trientje en service sur le bateau. Qu’ils aient gardé ces quelques objets, enfin! Mais ne rien nous faire savoir, et je suis l’aîné!

Et les deux hommes se remirent à se lamenter:

--Mine Ole Moe, Mine Ole Moe...

Oncle Klaas voulait mordicus savoir ce que les livres et les joujoux étaient devenus, et il fut convenu qu’ils iraient, le dimanche, tous les deux à pied à Amsterdam donner une raclée à leurs frère et sœurs et se faire remettre leur part des livres et des joujoux.

Ils revinrent le mardi, chargés de deux paquets. Les autres avaient coulé doux, les avaient bien reçus, les avaient invités à dîner, et leur avaient donné tous les livres et les joujoux, qu’ils disaient avoir conservés pour eux. L’alliance de la grand’mère avait été vendue pour payer le médecin. Quant au fouet, oncle Ary avait demandé à père, comme étant l’aîné, s’il pouvait le garder, et il l’avait pendu entre les portraits du père et de la mère. La raclée ne fut donc pas donnée.

Les joujoux furent partagés entre les enfants de mon oncle et nous. C’étaient des petits œufs de bois, violets, rouges et bleus, enfilés à une cordelette; des perles de verre et de faïence; d’effroyables poupées de bois, avec lesquelles mes tantes avaient joué; un sac, rempli de petits morceaux de porcelaine à fleurettes, de ma tante Trientje. Quand elle était petite, elle allait dans toutes les maisons du village demander les tasses et les assiettes cassées, et trouvait moyen d’en briser les morceaux de manière qu’il lui en restait des petits carrés avec les fleurettes. Elle les conservait dans ce sac et criait tellement, quand on voulait y toucher, que sa sœur Aafke le lui passait au bout des grandes pinces de l’âtre.

Il y avait aussi une boîte remplie de billes de verre de toutes grandeurs, devenues mates à force de les avoir fait sauter sur les pierres; des osselets à pores ouverts de vieillesse; puis un gros rouleau d’images, avec tous les contes de Perrault. Les livres, c’étaient les Mille et une Nuits, de gros bouquins avec des bêtes, puis des livres en parchemin, sur lesquels étaient écrites à la main, disait mon père, les inscriptions des enseignes de la Frise, ainsi que des sentences et des maximes gravées sur les tombes.

Mon père nous racontait comment, petits, le soir, ils écoutaient l’oncle Freerik lire les enseignes, et comment ils se tordaient des drôleries que les gens, à ces époques éloignées, y inscrivaient pour attirer la clientèle. Il essaya, pendant quelques soirs, de nous en lire. Mais ma mère ne goûtait pas ces choses, nous étions trop jeunes pour les comprendre, et les livres furent relégués dans un placard. Moi cependant, j’ai commencé à lire ainsi, à neuf ans, les Mille et une Nuits et tous les contes de Perrault. Lors d’un déménagement, ma mère oublia ces livres en même temps que notre chien.

Les joujoux que ma mère nous avait donnés furent vite saccagés et détruits par nos enfants indisciplinés. Je voyais mon père jeter des regards tristes sur ces objets, qui avaient fait les délices de son enfance et que son Ole Moe lui apprenait à ranger après le jeu: il ramassait alors une bille qu’il mettait en poche ou repliait une image dans les anciens plis.

Chez mon oncle Klaas, ma tante soignait les joujoux, comme notre grand’mère; ils étaient dans des boîtes, sur une petite table devant laquelle se trouvaient deux petites chaises basses, et mes cousines, après le repas principal, jouaient, sagement assises, à enfiler les perles de faïence ou à étaler les petits carrés de porcelaine à fleurettes, pendant que ma tante lisait à haute voix un chapitre de la Bible. Mon oncle aurait dû lire ce chapitre après le repas, comme dans chaque famille calviniste qui se respecte, mais il avait perdu la religion et faisait un petit somme.

Vingt ans après, les enfants de ma cousine, assis sur les chaises basses devant la petite table, enfilaient ces mêmes perles de faïence, que leurs grand’tantes avaient enfilées cinquante ans auparavant, là bas à Lopersum, en Frise.

Hein et moi, nous revenions de l’écurie. Nous étions dans la joie: mon père nous avait acheté à chacun une paire de bottines, en cuir gros et gras, et de deux numéros trop grandes, pour la croissance. Nous cheminions le long du Nieuwendyk, enfiévrés de contentement et ne parlant que de nos bottines. Nos pieds en sortaient et y rentraient à chaque pas. Nous nous asseyions sur le bord du trottoir pour resserrer les lacets.

En rentrant chez nous, je suais de malaise. J’ôtai mes bottines; mes deux talons étaient écorchés. Mais quoi! elles me dureraient trois années, avait dit la femme: alors, la peau des talons, qu’est-ce que cela fait? Je préfère tout à porter les sabots de mère, qui font qu’on se moque de moi et qui me font aussi tomber.

Hein également inspectait ses pieds: lui, c’étaient ses orteils qui saignaient.

--Mais n’importe, ce sont de fameuses bottines: du cuir épais comme le doigt, et dur... et elles ont du poids, et, à moi aussi, elles dureront trois ans: la femme l’a dit pour les deux paires, pas seulement pour les tiennes.

Et nous fourrâmes un tampon de papier dans les bouts, et les remîmes vite aux pieds pour aller les montrer à nos amis de la rue.

Le soir, Hein et moi geignions au lit, du mal de nos pieds écorchés. Mon père était furieux. Des jeunes semblables! Lui était tellement content quand sa mère lui achetait une paire de sabots, que ses pieds auraient pu tomber avant qu’il se plaignît.

--Je vais les rendre: cela leur apprendra!

Nous sautâmes du lit.

--Non, père, non, père chéri, ne rendez pas nos belles bottines, elles ne nous font pas mal.

Et Hein et moi, nous cachâmes nos bottines sous notre paillasson. Et, à chaque réveil, nous tâtions si elles étaient toujours là...

--Tu mangeras tout à l’heure, cours porter le manger de père, il est tard.

Les pieds nus dans des sabots, les cheveux en broussaille et la figure en feu, je galopai le long du Haarlemmerdyk, portant, tantôt de l’une, tantôt de l’autre main, le dîner de mon père. Le nœud du lange qui entourait la casserole était si gros que je ne pus l’étreindre et dus prendre le lange à côté du nœud.

Je devais être là à midi, et il était midi et demi: mère était restée bavarder chez le marchand de pommes de terre. Je courus donc par ce soleil torride qui dardait juste au dessus de ma tête nue, ne laissant aucune ombre dans la rue. Mon père, de loin, m’attendait. Dès qu’il me vit, il courut vers moi, m’arracha la casserole, me donna un coup de pied en jurant:

--Sale jeune, pas lavée et toujours en retard!

Je tombai sur un perron, pleurai tout mon saoul, puis retournai par le soleil. J’étais affolée par la chaleur, mais marchais cependant au milieu de la rue, pour éviter la puanteur d’égout et de poisson pourri qui sortait des impasses et des caves.

Ah! si je pouvais être au milieu des bruyères maintenant, et marcher avec cousine Kaatje, jusqu’au-dessus les hanches, dans les ruisseaux, et chercher des mûres dans les dunes, ou me coucher toute nue sur la plage et laisser les vagues déferler sur moi! Mais voilà, quand on est bien à l’aise, avec de l’espace autour de soi, mère n’est pas contente d’habiter une maison de chaume: il lui faut la ville et les magasins, et alors elle scie, et nous devons revenir à Amsterdam... Là-bas, on ne m’insultait pas pour ma saleté; puis, dans la mer et le ruisseau, l’on devient propre quand on s’y lave sans savon, tandis qu’ici, avec un peu d’eau dans un petit pot, l’on reste noir...