Keetje

Part 9

Chapter 93,871 wordsPublic domain

--Croyez-moi, mon enfant, le théâtre n’est pas votre affaire: il n’y a pas que la scène, il y a les coulisses... Vous n’avez pas ce qu’il faut, vous deviez plutôt manier la plume!

Je crus à une dernière noirceur.

Un élève me dit:

--Imbécile, concours, elle n’a fait cela que pour fixer toute l’attention sur la petite O... et lui permettre de décrocher un premier prix, et ce produit pour vieux messieurs ne l’aura pas si tu te mets de la partie.

Mais je n’en pouvais plus; puis André m’avait dit qu’il ne voulait pas que je devinsse actrice, que cela détruirait notre bonheur...

Je partis donc faire une cure.

*

* *

Quand j’étais petite, j’avais une très jolie voix chantée, et, à quatorze ans, je chantais, pour endormir nos enfants, tous les chants de l’école d’abord, puis j’improvisais.

Un dragueur, qui était notre voisin d’impasse, m’écoutait, ravi, assis devant sa porte; il imposait silence à toute la marmaille aussi longtemps que je m’égosillais; après, il me disait, très ému:

--C’est beau, tu es un ange du ciel quand tu chantes...

Et il voulait m’embrasser, mais je me sauvais: même le dimanche, son odeur me repoussait.

En grandissant, la vie m’avait tellement secouée que je n’avais plus jamais chanté.

J’entendais au Conservatoire les chanteuses s’exercer en des modulations qui me charmaient tellement que je me rappelai ma voix. Mme R..., mon professeur de diction, avec qui je prenais toujours des leçons particulières, avait fait ses études de chant; je lui parlai de ma voix chantée.

--Ah!... voyons cela.

Elle se mit au piano et me fit donner quelques notes, puis une gamme.

--Oh! oh! c’est une vraie voix de Falcon, et un timbre rare...

--Alors je vais entrer au chant!

--Ecoutez, mademoiselle, j’ai eu deux premiers prix, un de chant, l’autre de déclamation; mais j’avais appris le solfège à douze ans, et depuis j’avais continué. Vous avez vingt-neuf ans, une voix exceptionnelle, fort étendue, naturellement posée, un médium très beau et solide; vous êtes fort avancée pour la diction, seulement le temps vous manquera pour mener à bien les deux études, et je crains que vous n’échouiez. Réfléchissez...

Une voix rare, un très beau timbre... Quelle perspective!... Mes dons ne seraient pas là complètement en quantités négligeables, je pourrais me prouver qu’ils ne demandaient qu’à être mis au point, qu’il était en moi de produire de belles choses... et je ne devrais cela qu’à moi-même... Mes visions, plus tard, ne seraient plus seulement des cauchemars de misère et d’infamie. Je pourrais me ressouvenir: «C’est moi qui fus Armide, ou qui fus Phèdre.» On dira: «Vous vous rappelez la grande Oldéma? elle nous faisait frémir, elle nous donnait des sensations d’art et de vie complètes. Ah! elle était admirable!...»

Eh bien, pourquoi pas!... Pourquoi, moi, ne pourrais-je égaler les meilleures? On me dit très artiste, et j’ai les dons! Si je puis les cultiver, pourquoi pas moi!... dites! pourquoi pas moi.

Je divaguais ainsi, en marchant trop vite par la rue.

Le lendemain je pris Mme R... à part et lui dis que j’avais décidé d’entrer au chant, que je me sentais de taille à mener les deux études de front, que je comptais qu’elle voudrait bien continuer à me donner des leçons particulières de diction.

--Comme vous voudrez. Je vous présenterai à mon ancien professeur de chant.

Quand il eut entendu ma voix, il s’étonna que je ne m’en fusse pas occupée plus tôt. Mme B... lui dit que j’avais vingt-cinq ans, que j’étais très travailleuse et compréhensive.

--Bien, bien, avec cet organe et du travail, elle chantera à vingt-neuf ans, elle aura encore vingt ans devant elle... cela en vaut la peine.

Je me tenais coite.

J’entrai au chant et au solfège. Au solfège!... Je ne connaissais pas une note: elles étaient pour moi des hiéroglyphes, comme quelques années auparavant les cartes de géographie. C’est là que je devais échouer. Je ne pouvais plus me mettre les sons dans la mémoire, malgré une grande finesse d’oreille. Si ma santé avait été bonne, ma volonté m’eût fait réussir, mais j’étais rongée de fièvre intermittente. Je me levais le matin, macérée dans la sueur, et m’habillais en chancelant. Je souffrais excessivement. Ne voulant pas trop souvent manquer les leçons, je m’empoisonnais avec de l’antipyrine qu’on venait de mettre à la mode. Je devais cependant à chaque instant demander des congés. Quand je revenais, les autres avaient marché, moi reculé; puis elles avaient dix-huit ans...

Je m’épuisais aussi de révolte. Maintenant j’avais la vie matérielle assurée, car André et moi, c’était pour toujours, il avait soigné pour mon avenir, et je n’y pensais plus à l’avenir, qu’en me voyant comédienne ou chanteuse,--j’espérais bien vaincre les appréhensions d’André.--Et voilà que j’avais les reins brisés par l’âge et la maladie...

Au chant, j’eus le même succès qu’à la diction. Quand je devais chanter, il y avait tout un remue-ménage parmi les élèves.

--Oldéma va chanter...

Comme je suivais les deux cours, souvent elles venaient m’entendre aussi à la déclamation.

--Allons à la déclamation, Oldéma déclame.

Le professeur de chant m’avait même chargée d’un petit cours, pour apprendre aux chanteuses à prononcer convenablement en français.

J’aimais tant l’atmosphère du Conservatoire: ce bruissement de ruche en travail, dont je faisais partie, me donnait à mes yeux une importance qui m’était délicieuse. J’aimais surtout les lectures du mercredi, quand, toutes assises autour de la table en une exquise intimité, une des élèves faisait la lecture à haute voix. Souvent le professeur lisait, pour nous donner le ton. Moi, dans la lecture à vue, j’ânonnais lamentablement, j’avais des impatiences à m’écouter...

Un hiver, on lisait l’_Iliade_: les élèves goûtaient si peu cette lecture, qu’elles en avaient des fourmillements dans les jambes. Marthe me disait:

--Si l’on doit continuer cela pendant tout l’hiver, je ne réponds pas de moi, j’aurai des attaques de nerfs.

Le professeur s’en aperçut.

--Je vois, mesdemoiselles, que le désir de vous instruire ne vous tourmente pas. Nous lirons dorénavant, pendant une heure, Homère, pour celles que cela intéresse, et, pendant une heure, nous ferons des lectures plus à votre portée.

Homère était trop aride pour ces jeunes filles de dix-huit à vingt ans; moi, j’avais dix années de plus, et j’en admirais fort la grandeur et la vie. Surtout un paysage de nuit m’avait frappée, plein de lumière et de paix, où les Troyens attendent le jour autour des feux et où leurs chevaux paissent l’orge fraîche et la blanche avoine.

* * * * *

Comme je ne m’étais pas présentée pour le concours de solfège, je fus appelée chez le secrétaire.

--Vous avez trente ans, mademoiselle, vous devriez, avec votre voix et votre sens artistique, être dans toute votre gloire. Comme votre santé ne vous a pas permis d’étudier, quand vous étiez plus jeune, vous avez voulu le faire maintenant: c’est très méritoire pour une personne de votre monde, qui ne doit pas vivre de son travail, mais il est trop tard pour vous créer un avenir au théâtre; ajoutez à cela votre état de santé actuel et vos congés répétés, et vous comprendrez...

--Oui, monsieur, je comprends, fis-je d’une voix étranglée; mais ne pourrais-je assister aux cours comme auditrice? Le Conservatoire est devenu ma vie.

--Je ne vous le conseille pas, mademoiselle, vous vous feriez trop de chagrin. Allez en Hollande, rentrez dans votre famille: c’est le meilleur milieu pour vous retremper, et revenez après assister à nos concerts.

Il me serra affectueusement la main. Je m’en allai; j’étouffais. Je me réfugiai dans la salle de déclamation, derrière l’orgue, d’où je fis se lever, comme des perdreaux, deux élèves du chant qui se montraient leurs nichons. L’une me cria:

--Dis donc, Oldéma, tu n’as rien vu!

Bientôt un jeune homme venait s’exercer sur l’orgue. Je me répétais en des spasmes de désespoir: Fini... tout est fini. Cette implacable misère m’a tout fait rater dans la vie, elle m’a poursuivie jusqu’à ce qu’il fût trop tard pour tout. Elle m’a ruiné la santé, elle ne m’a laissé que cette sensibilité exacerbée, qui me fait tout sentir, tout voir et tout craindre; car, depuis un temps, je sentais qu’une calamité allait s’abattre sur moi ici... J’ai voulu escalader une pente, inaccessible quand l’heure est passée. J’ai eu beau m’atteler, comme une bête de somme, à cette tâche, j’ai eu beau me colleter avec les obstacles et les difficultés... trop tard... et j’ai encore tant d’années devant moi pour regretter ma vie manquée...

J’avais entrevu la beauté d’une existence de travail et d’art... Fini... Me voilà plus désemparée que jamais... Et toutes ces beautés auxquelles j’aurais encore voulu m’initier et m’intéresser autrement qu’en amateur... Je hais le travail d’amateur, et c’est tout ce qui me reste...

J’avais fait croire, pour expliquer les lacunes de mon éducation, que j’avais eu une enfance trop nerveuse, trop impressionnable, les médecins avaient conseillé de ne pas me laisser étudier... Avec quelle déférence le secrétaire m’a parlé: «Une personne de votre monde... Rentrez pour un temps dans votre famille, mademoiselle, c’est le meilleur milieu pour vous faire oublier le chagrin de votre déception imméritée...»

Ah! mince! c’est parce qu’il me croit de ce que eux appellent une bonne famille, qu’il a mis tant de gants... Aux petites du solfège, filles de verdurières ou de gardes-couches, il tient un autre langage, et il a d’autres gestes quand elles viennent lui demander des places de théâtre... Maintenant, il parlait de chagrin immérité, mais il n’aurait tenu aucun compte de mes luttes et de mon mérite s’il s’était douté d’où je suis partie. Aussi ne lui sais-je aucun gré de son amabilité.

Encore un sale tour que la misère m’a joué: c’est de m’avoir montré les gens sous leur vrai jour: leurs égards ne s’adressent qu’à la position sociale et non à l’individu, et, quand un mâle est poli avec Mlle Oldéma, je voudrais pouvoir lui mettre sous les yeux la petite Keetje en guenilles, pour voir le volte-face de son respect...

C’est fini... Je dois quitter ce Conservatoire qui a été pour moi une école admirable, où je me suis initiée aux classiques français, à ce que la pensée humaine a produit de plus élevé; j’y ai appris à comprendre et à sentir la langue la plus belle, la plus aristocratiquement élégante et claire, que je suis fière de parler maintenant, non sans faute, hélas! mais presque sans accent.

Le peu que j’ai appris du chant et de la musique m’a ouvert un monde nouveau, plein de visions et de sensations enchanteresses; il m’est devenu clair que la musique, mieux que la parole, exprime la joie, la douleur, et surtout l’amour. Je sentis, à ce moment, l’immense valeur qu’avait pour moi le Conservatoire, qu’il était mon guide et mon conseil... et, maintenant, fini... Je comprends le jeu du comédien et le chant des chanteurs, mais j’aurais voulu aller au delà, et jouer ou chanter moi-même, et c’est trop tard... Tout est fini sans espoir...

Deux élèves du chant étaient entrées et s’amusaient à donner les notes que le jeune homme jouait sur l’orgue. _Do... si... ré bémol... la-a-a-a-a-a-a..._

Lui acquiesçait de la tête.

Quelle adorable trille... Voilà, elles ont vingt ans, sont ici depuis leur enfance. L’une est fille de petit employé, a une forte, mais non une belle voix; elle obtiendra un rappel de second prix; elle fulminera un petit temps contre les injustices, puis épousera un employé et n’y pensera plus; et toutes ses années d’études seront gâchées, car elles ne lui ont pas fait faire un pas...

La voix de l’autre est très jolie, elle aura son premier prix et chantera _Faust_. Gounod est son dieu... Son _Ave Maria_, peuh... Je vois toujours, quand je l’entends chanter ou moudre sur un piano mécanique, un commis-voyageur, les cheveux au vent, clamant à pleine voix de poitrine, sous la fenêtre d’une grisette:

Oh, ma Lisehette... Oh, ma Lisehette. Je t’aimerai, haihai haihaihai toutoujours...

Chaque fois que cette élève a chanté _Mireille_, elle a une extinction de voix... _A toi mon âhâme je t’ââhââpartiens._ Pouah!... comme si l’on gueulait ainsi quand on donne son âme!...

Et je voyais des dames en crinoline, les cheveux pommadés, un mouchoir à la main, qui se pâmaient... C’est étrange, je trouve cette musique libidineuse...

... Que serait-il arrivé ici, si jamais on avait connu une parcelle de mon passé? On m’aurait chassée ignominieusement... Même Marthe, aurait-elle compris? Il n’y a qu’André qui m’en aime davantage... André... Ah! quelle percée de lumière dans ma vie... et cette délicieuse compréhension n’est pas son seul apanage: il est beau, ciselé,--évidemment les femmes le trouvent laid,--ses mains sont des merveilles, et, quand il rit, sa bouche s’ouvre si naïvement et si franchement, et, quand il a de l’humeur et rejette sa mèche en arrière d’un mouvement de tête, on dirait un cheval qui se cabre... C’est un être unique. J’ai eu du bonheur: si je n’avais pas rencontré André, mon cerveau ne se serait pas débrouillé, et j’aurais toujours ignoré ces merveilles.

Ne pas connaître _Esther_!

O, mon souverain roi, Me voici donc tremblante et seule devant toi.

Ne pas connaître _Le Misanthrope_... _Célimène_...

Et ce n’est pas le temps, Madame, comme on sait, d’être prude à vingt ans.

Et _Dorine_:

Et je vous verrais nu du haut jusque en bas Que toute votre peau ne me tenterait pas.

Je frémis à la pensée de ce qu’eût été ma vie...

Puis, en musique... Mon goût peut déjà me guider. N’ai-je pas déniché toute seule les lieder de Beethoven et ceux de Haydn? Est-il un lied plus émouvant qu’_Ein kleines Haus_ de Haydn et _Geliebt wird alles ausser mir_ de Beethoven? Ne me suis-je pas, avec un doigt sur le piano, initiée à ces merveilles d’amour et de sensibilité?...

Alors, mon lot n’est pas encore si mauvais. Je sens et savoure profondément toutes ces œuvres de beauté... Elles sont aussi de bonnes actions, car on n’a qu’à les évoquer pendant les jours tristes, et elles agissent comme un calmant... On ne peut quand même pas m’enlever tout ce que j’ai appris: je le possède pour toujours, et c’est déjà un grand trésor... Je vais vite raconter à André ce qui m’arrive et pleurer dans son gilet, comme il dit.

Et, courbaturée comme si j’avais été battue, je sortis de ma cachette de derrière l’orgue. Je mis mon chapeau et pris ma boîte à déjeuner, et, la gorge contractée, j’allais partir, quand une élève du chant passa.

--Oldéma pourquoi n’es-tu pas venue au chant? Tu aurais certainement eu une leçon aujourd’hui, maintenant que tu sais triller... Tu sais, ton trille est clair et frais, ne rate donc pas la prochaine leçon.

Je lui souriais sans pouvoir répondre. Elle s’éloigna en vocalisant:

--_Amour, a-a-a-amour, a-apprends-ends-moi l’a-a-a-art de fein-in-in-indre, apprends-moi l’a-a-a-art de-e-e-e-e fein-in-in-indre._

Et, moi, je quittai.

En cheminant, je ne pus que penser encore: «Je l’ai échappé belle. Sans André sur mon chemin, quelle nuit opaque aurait fini par s’étendre sur moi... Dire qu’il y eut un temps où la recherche d’une croûte de pain était ma seule préoccupation... C’était cependant aussi une jouissance intense de voir les petits manger et se chauffer...!»

J’avais tant parlé à André d’Amsterdam qu’il voulut y aller.

Quand le train entra dans la ville, je fus prise d’un tremblement, et une pâleur me pinça la figure. Je n’avais pas compté sur l’impression qu’allait me faire cette ville où j’avais tant souffert.

André vit mon émotion et me serra les mains.

--Tu vas me montrer tout, cela te soulagera.

Nous descendîmes au Bible Hotel: mon père y avait conduit l’omnibus.

Et je revis mon père, au Haarlemmerdyck, juché, souriant, sur un omnibus, conduisant des comédiens à Haarlem: il m’avait effleurée de son fouet pour que je le visse, et m’avait crié gaîment, pendant que je trottinais à côté de la voiture:

--Je reviens ce soir; il ne faut pas me porter à manger à midi, eux me donneront tout ce qu’il faut.

Et il avait ri, en mettant ses chevaux au trot.

C’est ça... il va traverser la campagne et alors père oublie tout... Il va longer la digue pendant deux heures, avec le canal d’un côté et les champs de l’autre; il va plaisanter avec les hommes qui halent le coche d’eau, et dire des amabilités aux moissonneurs, comme s’il les avait toujours connus, et, quand il sentira le foin coupé, il se mettra à chanter.

Une fois, mon père m’avait pris un long bout avec lui sur le siège, après en avoir demandé la permission aux comédiens, et jamais je n’avais vu mon père aussi beau. Ses grands yeux bleus projetaient la joie; il avait ôté son haut chapeau et ses boucles châtaines volaient au vent, il m’appelait continuellement «Poeske», et j’avais la sensation que nous étions tous les deux petits. Au Halfweg, il m’avait confiée à un cocher qui rentrait en ville.

Rien qu’à le voir sur son siège, je savais qu’il allait encore devenir petit, et je regrettais bien de n’être pas de la fête.

Et en hiver... Ah! bien, père ne s’embarrasse pas pour si peu: alors, c’est la neige qui l’amuse et le rend tout frais quoique battant des pieds d’être juché là-haut, en plein froid, sans chaufferette, comme en ont les autres cochers...

* * * * *

Le soir, sur le Dam, je vis qu’on démolissait l’ancienne Bourse, et je racontai à André un des épisodes de mon enfance qui m’avait le plus passionné; pour le lui rendre plus clair, je lui expliquai d’abord un privilège ancien qui permettait aux enfants de la ville de jouer dans le grand hall de la Bourse, en été, les jours de kermesse. Mon père nous en racontait ainsi l’origine:

--Quand Amsterdam était encore une ville en bois, un petit vagabond s’était réfugié, pour y passer la nuit, sous la Bourse, dans un réduit donnant sur le canal «het Damrak». Bientôt une barque accosta près du refuge où se trouvait le petit vagabond. Les hommes qui l’occupaient discutaient entre eux comment l’ennemi pourrait le mieux s’emparer de la ville, pendant qu’elle était endormie. C’étaient des espions vendus à l’ennemi de la patrie.

»Le petit vagabond mourait de peur d’être découvert: il retenait sa respiration et n’osait ni remuer ni se moucher bien qu’il eût un rhume de coucher ainsi dehors par tous les temps. Et les ennemis de la patrie l’auraient certes noyé ou pis, pendu peut-être: il se tenait donc coi sans bouger une nageoire.

--Mais s’il avait éternué?

--Il méritait la mort: il était comme un soldat devant l’ennemi, et la moindre faute est alors une trahison. Il n’éternuait donc pas, car il sentait son devoir.

»Quand la barque, avec les espions qui ramaient, eut disparu sous les ponts dans l’Y, le petit vagabond sortit de sa cachette, courut chez le bourgmestre et lui raconta l’histoire. Bientôt toute la ville fut debout; les torches furent allumées; les tambours battirent; les bourgeois, le peuple, des enfants, et même une petite fille, qui revenait d’une fête, en robe de satin blanc brodée d’or, portant à sa ceinture, accrochés par les pattes, deux petits poulets blancs qu’elle avait gagnés à la loterie, se joignirent aux soldats, et l’on fit une ronde de nuit dans tous les coins et recoins de la ville, pour savoir s’il y avait encore des espions ou si l’ennemi avait déjà pu débarquer.

»L’ennemi, dans l’Y, entendant les cloches sonner, les tambours battre, et voyant à la lumière des torches passer ces terribles archers en leurs beaux habits de soie, se le tint pour dit et s’éloigna sur ses navires.

--Et le petit vagabond?

--Le bourgmestre et les échevins lui demandèrent quelle récompense il voulait pour avoir sauvé la ville. Il répondit: «Je voudrais que dès à présent, et dans les temps à venir, les enfants d’Amsterdam eussent le privilège de jouer à la Bourse tous les jours de kermesse et qu’ils pussent y faire autant de tapage qu’il leur plairait.» Ce fut accordé, et voilà pourquoi, mes enfants, vous pouvez aller jouer dans le grand hall de la Bourse.»

Ainsi mon père, quand il avait pu rentrer un peu tôt et qu’il n’était pas trop fatigué, nous contait l’une ou l’autre ancienne coutume d’Amsterdam. Il fumait alors sa pipe en terre de Gouda, tenait Hein, son fils aîné, sur les genoux, et il ne voulait d’autre lumière que celle projetée par l’âtre.

* * * * *

J’avais dix ans, Naatje cinq. Nous faisions l’école buissonnière sur le Damrak, nous inspections les tonneaux vides dans lesquels il y avait eu du sirop et en léchions les parois avec le doigt. Je vis beaucoup de femmes et d’enfants, en habit de dimanche, se diriger vers le Dam.

--Naatje, je suis sûre que la Bourse s’ouvre aujourd’hui...

Nous les suivîmes. C’était ça: ils s’arrêtèrent à une des petites portes de la Bourse. Quand la porte s’ouvrit, nous montâmes l’escalier avec eux et nous nous trouvâmes dans un très grand local.

Presque tous les enfants étaient accompagnés et portaient des joujoux. En rangées de quatre ou cinq, ils marchaient les uns derrière les autres, dans les galeries latérales. Les uns portaient sur un bâton des petits moulins de papier glacé, rouge, blanc et bleu, avec un pompon orange. D’autres battaient de minuscules tambours ou tournaient des crécelles, et étaient coiffés de bicornes de papier; les fillettes montraient, haut sur le poing, des poupées de bois; les garçonnets soufflaient dans des trompettes de plomb.

Naatje et moi, tête nue, pas lavées, en guenilles et barbouillées de sirop, n’avions rien; nous suivions la file, essayant de parler avec les enfants ou de leur emprunter leur crécelle pour lui faire faire: «raaraaraa». J’offris à une petite fille de porter un instant sa poupée, disant que j’avais oublié la mienne. Mais aucune ne voulait nous laisser toucher à ses joujoux.

Après quelques tours, nous sortîmes des rangs; nous ne disions plus rien et regardions défiler tous ces garçons et fillettes, rayonnants de plaisir d’être là à pouvoir montrer leurs beaux joujoux. Nous ne voulions cependant pas encore quitter. Des mères donnaient à leurs enfants des tartines et des couques; d’autres les faisaient boire, dans des petites timbales, du lait qu’elles avaient apporté dans des bouteilles.

Naatje devenait têtue et refusait d’avancer; moi, je me sentais fatiguée, triste... La honte me faisait maintenant tirer Naatje par le bras pour partir, mais elle se mit à pleurer et à battre des pieds. Je parvins à l’emmener, en lui promettant une crécelle pour le lundi d’après.

Au Nieuwendyck, nous regardâmes les joujoux dans les beaux magasins, mais ils ne nous disaient pas grand’chose: c’étaient des chemins de fer émaillés; des toupies grandes comme des théières; des poupées comme des enfants de trois ans, avec de vrais cheveux, et fermant horriblement les yeux; des services de table dorés. Non, on ne pouvait pas jouer avec ça: on aurait abîmé pour des florins et des florins, et père n’en gagnait que trois par semaine...

Au Haarlemmerdyck, nous descendîmes sur le perron de la cave aux joujoux... Ah! là, notre âme s’ouvrit: des poupées de bois peintes, des boîtes avec des perles de toutes couleurs, des trompettes de plomb coloriées de rouge, des crécelles, des services de table en terre verte.

--Ah! Naatje, regarde donc, regarde donc.

Naatje restait muette, comme abrutie, montrant obstinément une crécelle et un petit moulin de papier.

Dans une grande boîte étaient entassées de toutes petites poupées de bois articulées; elles ne coûtaient que deux centimes. Je me promis une de ces poupées pour le lundi suivant, car je venais de prendre la décision d’aller à la Bourse le dernier lundi de la kermesse, moi avec une poupée, et Naatje avec une crécelle... «Je lui ferai une longue robe: ainsi l’on ne verra pas qu’elle est si petite.»