Keetje

Part 8

Chapter 83,921 wordsPublic domain

--Ils ne savent pas! Je ne sais pas non plus sans doute?... André, ce n’est pas tout ça... Ma vie est intolérable: si tu ne peux pas me laisser une petite place dans la tienne, séparons-nous... Ne crois pas que j’y apporte de la roublardise, que je veuille t’accuser parce que je sais que tu m’aimes; non, mais je ne peux plus, je me sens plus misérable qu’avant... Je suis sans doute vouée à l’abjection, pour que même toi, tu m’y laisses pour des théories... A la fin vous me rendrez folle. L’un doit me quitter pour épouser une dot, l’autre pour ses idées humanitaires. Va encore pour ce piètre personnage, mais toi... Non, ce n’est pas tout ça!... ce n’est pas tout ça!... La souffrance humaine est faite de cas particuliers et, sous prétexte de travailler pour la masse, créer de la douleur autour de soi est de la dureté ou de l’hypocrisie... Tu n’es ni dur ni hypocrite, tu es faussé... Grand Dieu, André, regarde donc à côté de toi; tu es toujours dans des théories, ou tu fais joliment partie de cette société que tu conspues... tu n’es pas affranchi de ses préjugés, voilà toute l’affaire.

--C’est bien ça... mon père a raison: la femme est incapable d’un sacrifice, elle ne pense qu’à elle.

--Il est joli, le sacrifice que tu m’imposes... Du reste, tu m’as déjà dit tout cela la nuit de nos noces...

J’essuyai mes yeux.

--Restons-en là: moi, je n’ai jamais assez vécu dans les nuages pour ne pas être gênée des ordures qui m’entourent, quoique j’aie dû y marcher à pleins pieds... Je suis plus méprisable qu’avant, si je continue cette existence malpropre... Ce qu’il y a de plus navrant dans tout cela, fis-je, en me remettant à pleurer, c’est que mon bel amour est gâché, et que, quoi qu’il arrive, les deux années de torture que je viens de passer, ne me sortiront jamais de la mémoire.

J’arpentais la chambre, me tenant la tête à deux mains.

--Ecoute, Keetje, je n’ai au monde que mes deux vieux parents et toi; je t’aime complètement, mais il y a tant à faire dans l’état social actuel, qu’on n’a pas le droit de penser exclusivement à soi. Tu me donnes le bonheur le plus pur, le plus complet; quand je suis avec toi, il m’arrive d’oublier tout et de n’aimer qu’à te regarder et à t’écouter... Puis-je me laisser aller à cela et abandonner ceux qui souffrent? car le bonheur absorbe, rend égoïste...

Je ne savais plus que dire: il avait raison et il avait tort, comment en sortir?... Ah! zut! nous avons bien le droit d’avoir une part de bonheur et de nous aimer, sans équivoque entre nous... Moi surtout, je ne dois pas oublier ceux qui sont lésés... Si l’on monte des barricades, je suis sûre de les escalader avant lui... Que ce doit être bon de se faire tuer pour une belle cause, et la plus belle cause est celle de l’humanité: on peut bien être deux pour cela...

Vit-il ce qui se passait dans ma tête enfiévrée? Il m’enferma dans ses bras.

--Keetje, ma femme! garde-moi toujours...

J’ai lu à cette époque tous les Zola qui avaient paru. Il ne m’émouvait pas. J’avais la sensation de je ne sais quelle peinture superficielle, d’une réalité inventée ou observée en surface; il me semblait qu’il s’était trop fié à son intuition, surtout quand il s’agissait du peuple... L’intuition ne vous livrera jamais l’âme de cet être malodorant qui déambule là devant vous...

Je me disais bien que j’étais ignorante; mais étais-je ignorante?... Ma foi, je suis certaine que je connais autrement bien cela que Zola... Mieux encore, je sentais que je n’aurais jamais compris ni pénétré les gens d’une autre classe que celle dont j’étais sortie. Même, si dorénavant tout contact entre ceux de ma classe et moi devait cesser, je les avais dans la moelle, et je ne m’assimilerais jamais l’âme des autres. Alors Zola... D’où leur vient la prétention de nous connaître si facilement? Nous ne pensons pas connaître ceux d’une autre classe: de là notre contrainte devant eux; nous ne savons jamais ce qu’ils nous réservent, et d’avance nous avons peur, comme de l’inconnu.

André préférait _A Rebours_, de Huysmans: c’était au-dessus de ma portée. J’ignorais que la vie mène aussi les riches de la terre et peut les conduire aux agissements les plus étranges: je n’avais aucune pitié d’eux. Pour moi, des Esseintes était un vicieux impardonnable. «Quand on avait tout pour être honnête...», telle était ma théorie éternelle. La beauté du style n’existait pas encore pour moi.

André me parlait aussi des Saint-Simoniens, de Fourier, de l’abbé de Lamennais--ils m’étaient lettre morte--du Phalanstère... Ah! l’horreur! Tout en commun, ne pas être chez soi... Comment se recueillir et suivre une pensée? J’éprouvais une antipathie insurmontable pour le Phalanstère, et j’aurais préféré le désert.

André était un assez beau théoricien. Je commençais donc à connaître ce côté factice de l’homme; mais, chez lui, il y avait aussi une réelle et grande bonté. Victor Hugo et Michelet étaient ses dieux: il me les fit lire. Michelet, dans _La Femme_, m’horripilait: il fallait ramasser, sur un banc du boulevard, une femme et l’introduire dans son foyer... _Notre-Dame de Paris_ m’avait étourdie. Cependant j’aurais voulu connaître une mère dans le cas de la Lépreuse, quand on lui eut ravi sa fille, pour voir si elle aurait pu, dans sa douleur, débiter toutes ces belles phrases...

Je me souvenais d’une voisine d’impasse qui avait perdu une petite fille aux boucles blondes: elle me faisait souvent venir, parce que je lui rappelais sa petite. Elle tournait mes boucles sur ses doigts et, quand elle me levait la tête par le menton, je remarquais sa surprise que ce ne fût pas la figure de son enfant qu’elle avait devant elle. Tout en vaquant à son ménage, sa bouche se contractait, et deux sillons de larmes lui coulaient le long des joues et tombaient sur son corsage. Elle ne disait rien et continuait sa besogne; puis elle me prenait par la main et me faisait sortir; la porte fermée, j’entendais un «han» prolongé... Je disais à André que cette femme sentait profondément sa douleur, puisque, petite fille, elle me la communiquait et me faisait me jeter au cou de ma mère, en sanglotant; mais que Hugo pouvait me chanter tout ce qu’il voulait, cela ne m’émouvait pas...

--Ah! misère! illettrée, tu veux juger des cerveaux semblables!

--Leurs cerveaux, non; leur cœur, oui. Ils connaissent la chanson, mais ne savent pas donner le ton.

Il me regardait avec ahurissement.

--Tu te figures maintenant être une femme qui sait discuter avec moi; tu crois être une intelligence, mais ton cerveau est grand comme ça...

Et il montrait un petit bout de son doigt.

--Toucher à Victor Hugo et à Michelet, il faut ton ignorance pour l’oser. Ne me parle plus, tu m’horripiles.

--Ah! tu m’embêtes à la fin: si je suis si stupide, taisons-nous et regardons les arbres, je les préfère du reste à du Victor Hugo.

Les deux bras levés, écumant de colère, il fonçait sur moi, puis s’arrêtait, la bouche large ouverte.

--Tais-toi, ignarde, sotte... piteuse pécore.

Et il allait secouer un arbre.

--Bah! c’est bon, touche-moi seulement...

Ces discussions et attrapades se passaient ordinairement dans la forêt de Soignes, que nous traversions au moins trois fois par semaine pour aller dîner à Groenendael. Nous marchions, après ces altercations, chacun de notre côté; puis je me rapprochais de lui.

--André... voyons...

Et, avec de vraies larmes aux yeux, il me disait:

--C’est lamentable! il n’y a rien à faire avec les femmes: tu as déjà tant lu, et tu parles de Hugo comme la plus ignorante ou la moins compréhensive des créatures. Je croyais qu’en causant comme nous faisons, tu aurais fini par sentir la grandeur de ce poète unique.

--En causant... Crois-tu que cela t’est venu en causant, à toi? Tu as eu des professeurs pour tout, depuis l’âge de quatre ans... En causant... tu te moques de moi... oui, si j’avais ta base, mais je n’ai que mes impressions... Je comprends cependant Jean-Jacques et Dostoïevsky: ils me font tressaillir de haut en bas, mais Hugo... il me donne la sensation d’une machine très perfectionnée qu’on déclenche...

Il jetait violemment son cigare.

--Ah! non! Enfin, tu ne seras jamais qu’un à peu près.

--Si je suis pour toi un à peu près, je m’en vais, je ne veux pas, je veux être tout.

--Tout! mince!...

--Tout... tout ou rien.

Et, à mon tour, j’éclatais en sanglots.

--Mon Dieu, ne pleure pas, tu n’y peux rien. Je suis une brute...

--Ah! non! Ah! non! pas ça... je ne veux pas de ta pitié: mon cerveau vaut le tien.

--Ah, par exemple... Tu te figures ça, toi qui ne sais rien, qui n’as rien appris.

--Tantôt tu disais que cela devait me venir en causant... Du reste, je n’ai pas appris ce que tu as appris, mais j’ai vu beaucoup plus dans la vie que toi, et cela m’a fait comprendre des choses que tu ne comprendras jamais, parce qu’il faut les avoir vécues pour les sentir. Tu sais une chose, moi une autre... Mais nous ne devrions pas nous fâcher ainsi, j’ai trop peur de te perdre.

--Oh! non, quelle idée...

Et, nous tenant par la taille, nous continuions à travers la forêt, ne pensant plus qu’à nous câliner.

Le soir, en revenant dans l’obscurité, nous clabaudions gaîment sur les gros bourgeois, que nous avions vus s’empiffrer.

Puis il grimpait sur un poteau indicateur pour voir si nous étions dans la bonne voie, pendant que je me haussais sur la pointe des pieds, une allumette flambante levée vers lui. Il glissait en bas, m’entourait la taille et, sous ses baisers, m’inclinait dans la neige ou sur les feuilles mortes. Nous rentrions souvent à deux heures du matin, courbaturés, mais apaisés et heureux, avec tous les parfums de la forêt sur nous.

--Keetje, tu ne dois pas rester ainsi: tu parles un jargon impossible, avec un accent anglais qui déconcerte chez une Hollandaise. Tes lettres sont très bien, tu y mets toute ton âme, mais quelle orthographe! Voici l’adresse d’une institutrice qui enseigne la grammaire, je l’ai prise sur une pancarte affichée à sa fenêtre; va donc t’informer.

J’y fus et commençai bientôt les leçons. L’institutrice était une demoiselle de quatre à cinq ans plus jeune que moi; elle dut m’expliquer ce qu’était un verbe, un adjectif, un substantif... Au commencement, je ne compris pas mon infériorité: je ne savais pas que ces premiers éléments étaient les mêmes dans toutes les langues. Mais quand je me fus rendu compte, ma gêne devint si forte que la demoiselle s’en aperçut, et, pour me mettre à l’aise, elle me raconta qu’elle donnait les mêmes leçons, dans le grand monde, à des dames mariées dont l’éducation avait été négligée à cause de leur santé ou pour d’autres motifs, et que beaucoup comprenaient moins vite que moi. Je lui sus gré de vouloir me mettre à l’aise, mais n’en sentais pas moins ma piteuse ignorance.

Au bout d’un an, quand je pus me débrouiller, André trouva que maintenant je devrais également prendre un professeur d’histoire et de géographie. J’en eus un d’un grand lycée de garçons. Il m’expliqua d’abord, sur une carte de géographie, ce que signifiaient les petites lignes en zigzags, que les unes représentaient des montagnes, les autres des fleuves, etc. Je n’en croyais pas mes yeux, mais ne disais rien. Quand j’eus compris, il commença par le commencement, et il déploya devant moi toute l’histoire de l’Egypte, puis des Mèdes et des Perses. Tout en me racontant, il me faisait suivre sur les cartes, pour que je me misse bien en tête où les événements s’étaient passés.

Ce fut la plus grande révélation de ma vie. L’orthographe, en somme, m’ennuyait, mais, ici, je m’emballai et partis à fond de train. A mesure que tout me devint clair, je vis devant moi les pays, avec leurs habitants vivant leur vie, avec les bêtes et les choses... L’inondation du Nil me fit crier avec eux: «Ça y est, il envahit tout...» Les passerelles et les petites digues me transportèrent en Hollande, et je clapotais, pieds nus, dans l’eau limoneuse... Mais les cadavres qu’on mettait pendant six semaines dans la saumure, comme des morues, et dont on tirait le cerveau avec des crochets par les narines, et toute l’horrible préparation qu’ils devaient subir avant d’être à point pour l’emmaillotement, me donnaient de véritables cauchemars.

André riait de l’impression que tout cela me faisait.

--Il t’en restera plus qu’à moi: nous autres, on nous serine ces choses quand nous sommes trop jeunes, alors qu’on veut jouer aux billes, et l’impression est nulle.

--C’est égal, si j’avais pu apprendre jeune, je pourrais maintenant m’occuper de choses moins élémentaires, car je vois bien que, si l’on veut savoir, la vie suffit à peine.

Quand nous en arrivâmes à la Bible, j’étais plus à l’aise: je la connaissais très bien, mais on me l’avait enseignée comme la parole de Dieu, et mon bon sens s’était révolté contre ce Dieu qui disait: «Je vous ai fait commettre cette iniquité pour me venger de vous, car je suis le Dieu vengeur.» A présent, qu’on me la représentait comme l’histoire et la littérature d’un peuple, elle m’intéressait beaucoup.

Ma mentalité changea complètement: je voyais plus loin, je découvris des beautés et des laideurs nouvelles, et je commençais à comprendre que si la misère est la plus grande de toutes les calamités, il y a aussi d’autres douleurs que celles du ventre qui crie, et que ce n’est pas tout que d’avoir les pieds au chaud.

Avant mes études, tout se manifestait à moi par des sensations, sur lesquelles je ne parvenais pas à mettre des mots, et, quand j’en trouvais, je n’osais les dire, me croyant bête et absurde... Maintenant j’arrivais à exprimer nettement mes idées, à savoir faire la part des choses, à prendre possession de moi-même, et à ne plus craindre de me voir ridiculiser, ainsi qu’auparavant Eitel avait l’habitude de le faire. Je parlais déjà tout autrement, je choisissais mes termes, mais André trouvait que mon accent restait trop étranger, et il avait peur que je ne prisse l’accent belge.

--Tu devrais aller au Conservatoire, mais il ne faut pas que l’on connaisse ta position. Tu diras que tu es une étrangère, venue à Bruxelles pour apprendre le français; avec ton allure d’«english lady», cela passera. Mais il faut, avant, prendre quelques leçons particulières pour faciliter ton admission. Je connais une ancienne élève, du temps où j’y étudiais le violon,--car, tu ne sais pas, j’ai voulu devenir violoniste, mais mes parents s’y sont opposés,--cette ancienne élève est monitrice, elle est méchante comme une gale, mais elle te donnera de bonnes leçons, elle connaît bien le métier. Cela s’arrangea tout de suite. Je devais acheter un Merlet et nous commençâmes par des lectures à haute voix. Pas un son n’était exact, mais j’articulais bien. Puis, elle me fit syllaber et travailler avec des boules dans la bouche, pour assouplir l’élocution et me faire prononcer des lèvres. Je devais dire «_mmme... nnne... pppe..._» Je m’y mis avec une fougue à en avoir des bâillements de fatigue des mâchoires, et le sang à la tête, et la vue voilée. Je croyais pouvoir forcer la nature, rattraper les années perdues. Mes progrès furent immenses, et, au bout de quelques mois, mon professeur me présenta au Conservatoire, comme une jeune fille venue en Belgique pour compléter ses études: j’étais déjà plus dégrossie que des élèves de deuxième année.

Alors commença l’étude des classiques. Ce fut une autre porte qui s’ouvrit pour moi, à deux battants, sur une vie splendide à laquelle je m’initiais. J’eus des sensations délirantes et des émotions d’art sans mélange. Tout mon être était tendu dans une vibration à le rompre. Puis mon orgueil ne connut plus de bornes... Comment! moi, j’étais d’une école! Moi, je m’initiais à ce que l’humanité avait produit de plus élevé! Moi, je travaillais mes gestes, mes attitudes, mon rire et mon sourire... J’en divaguais; j’étais ponctuelle, scrupuleuse. Quand le professeur parlait d’un livre ou d’une pièce, je l’achetais. Comme j’avais un budget restreint, mes robes étaient continuellement reteintes, mes chapeaux retapés; tout mon argent passait à des livres et à des leçons, car j’avais cru absolument nécessaire d’apprendre l’anglais et l’allemand.

Je devais du reste bientôt payer cher ce bonheur. Je devins fébrile, des sueurs nocturnes m’épuisaient. Puis, le professeur de la classe supérieure, où j’étais maintenant, ne m’aimait pas: elle me trouvait trop âgée, je n’avais pas assez de poitrine et de hanches...

--Vous êtes artiste, intelligente; mais, entre nous, au théâtre il faut plaire aux hommes, et je ne crois pas que ce soit votre cas.

J’avais lu _Nana_, et je me rappelais que, sur les planches, n’ayant pas su donner une note, elle donna un coup de hanche. Je demandai au professeur si c’était ça, le théâtre... Ses narines se pincèrent de dépit: j’avais irrémédiablement gâté mes affaires auprès d’elle.

Je travaillais cependant d’arrache-pied. Si, au début, je n’avais pensé qu’à changer mon accent, maintenant j’entrevoyais un avenir au théâtre. Très souvent, j’apportais un travail, en dehors de mes rôles imposés. Le professeur et les élèves s’étonnaient de la vérité avec laquelle je l’interprétais.

C’était _Les Deux Pigeons_... Comment ne pas avoir la mort dans l’âme, quand on aime et que l’un des deux veut aller courir l’aventure?

Ou _Le Chien et le Loup_. Je pensais au collier qui étrangla, pendant des siècles, une partie de l’humanité, que les plus forts amadouaient en lui jetant de temps en temps quelques reliefs... Os de poulet, os de pigeon...

Puis _Rolla_!

Pauvreté! pauvreté! c’est toi la courtisane, C’est toi qui dans ce lit as poussé cette enfant...

Vous comprenez l’émotion que j’y mis...

J’étais bien revenue de mes préventions contre Victor Hugo. J’avais étudié avec passion:

L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.

J’étais prête à grimper sur les barricades et à détruire toutes les roses de Saint-Cloud. Détruire les roses!... moi qui ferme les yeux d’émotion, au parfum d’une rose France!

Puis _La Conscience_ avec Caïn, et cette répétition: _L’œil a-t-il disparu_? La chair de poule me parcourait en une peur indicible.

Mais _Booz_!

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle...

Tout mon être s’épanouissait en des aspirations vers le soleil, vers les champs de blé doré, vers les parfums et les étoiles des nuits d’été... J’entraînais André à travers la Forêt de Soignes; mais c’était l’hiver, les nuits étaient ternes et ne me rendaient pas cela.

Voilà comment j’arrivais à cette vibration, à cette vérité qui surprenaient mes camarades et mon professeur.

Je crois que je dois beaucoup des sensations que je communiquais ainsi à mon don de vision et d’évocation... Je ne connaissais pas la musique. Cependant, me trouvant avec André au concert, je sentis tout d’un coup les parfums de la campagne, et je vis un clair ruisseau serpenter à travers des prairies.

--André, on dirait qu’il y a des fleurs et de l’eau dans cette musique.

--Mais il y a tout cela. C’est la «Pastorale»...

J’ignorais complètement que Beethoven avait voulu rendre tout ce que je venais de voir et de humer...

Bien avant la Duncan, je faisais des pas sur n’importe quelle musique, et surtout sur la marche funèbre de Chopin. Cette marche!... Quand André fut mort, j’eus plusieurs fois la vision de son enterrement, avec des danseurs en ample manteau pourpre, qui, devant le corbillard, exécutaient la «danse» funèbre de Chopin.

Si je disais à mes camarades que je voyais se dérouler devant moi, avec couleur, gestes et parfum, ce dont il était question dans mes rôles, presque toutes se moquaient; d’autres croyaient à une pose, et à toutes cette manière de sentir était antipathique.

--Tu sais, Oldéma, avec ce don d’évocation, comment feras-tu pour jouer la Toinette du _Malade Imaginaire_?

--Et vous, sans ce don, comment diriez-vous Booz?

Tout ce travail, qui pour moi était une source de joie et de douleur, était une tâche pour elles: en dehors de Marthe, la seule camarade que je m’étais faite au Conservatoire, aucune n’avait la passion...

* * * * *

Un peu avant le concours, je commençai à me préoccuper de l’allure que j’aurais sur la scène. Le fard m’enlaidissait, ma maigreur m’inquiétait. Je voulais savoir. J’achetai un arsenal complet de rouge, de blanc, de cold-cream et de crayons de toutes couleurs, et, un soir, je dis à Naatje que j’allais m’habiller et me farder comme pour le théâtre.

J’allumai toutes les lampes de la maison, dans ma chambre à coucher.

--Maintenant, mets-toi là, en face de la porte, et, quand j’entrerai, tu me regarderas bien pour voir l’effet que je produis.

Le coiffeur m’avait dit comment il fallait m’y prendre. Quand ma figure fut faite et mes cheveux relevés seulement d’un peigne d’écaille blond, je m’entourai d’un grand châle en soie de Chine blanche, brodé ton sur ton, et je fis mon entrée; Naatje me regarda en silence; puis, avec de l’étonnement dans les yeux et du dépit dans la voix, elle me dit:

--Je croyais que le fard ne t’allait pas.

--N’est-ce pas qu’il me va? fis-je, en allant vers l’armoire à glace.

J’étais éblouissante tout simplement, et j’avais un air candide et frais que je ne me connaissais pas. Mes bras étaient trop maigres, mes salières trop creuses; mais mon cou, ma nuque et la poitrine, très bien et étonnamment jeunes. La ligne du corps, surtout de dos, était d’une grande élégance, et mes mains fuselées avaient du caractère.

Je me mis à faire des gestes et des grâces devant la glace, et à déclamer des tirades de comédie et de tragédie; puis je fis des sorties et des rentrées, avec la grande révérence.

Naatje ne disait rien, et, un moment, je la vis me toiser d’un regard haineux.

--Naatje, si mon professeur me voyait ainsi, elle ne pourrait, avec la meilleure volonté du monde, me trouver dépourvue de charme; mais elle me remplirait mes salières d’une pâte et me collerait un corset avec gorge et hanches, et mes gestes et les beaux saluts de côté et à la ronde, avant de quitter la salle, n’auraient plus la flexibilité de maintenant... Regarde comme c’est élégant.

Et je m’inclinai en des beaux saluts des deux côtés, comme les reines avant de quitter une assemblée.

J’enlevai vite le tout avant l’arrivée d’André, et je renvoyai Naatje qu’il n’aimait pas.

--Ta sœur est une vipère bornée, qui prend sa laideur pour de la vertu... Si elle ne veut pas apprendre un métier, elle ne viendra plus chez toi... nous l’aurons toujours sur le dos.

Cela la mettait hors d’elle, mais elle n’avait pas assez de fierté pour ne plus venir: elle se croyait devenue une demoiselle, parce qu’elle finissait mes toilettes.

Quand il arriva une heure après, j’étais encore tellement sous l’impression de m’être vue si belle, qu’il me demanda ce que j’avais.

--Tu jettes des rayons...

Nous eûmes une longue nuit d’amour...

* * * * *

Malgré les vexations de mon professeur, je tins bon jusqu’au concours. Elle fit tout au monde pour m’éliminer, mais une élève vint lui demander, devant le directeur, si elle ne voudrait pas me faire entendre, que je pleurais là derrière un pilier... Il fallait bien qu’elle me présentât, et, plus morte que vive, je déclamai les _Imprécations de Camille_.

Pendant tout le temps que je restai sur le plateau, elle parla avec animation au directeur; j’eus la revanche d’entendre celui-ci faire la réflexion:

--C’est la seule qui sache ce qu’elle dit; et elle n’a aucun accent...

Puis à moi:

--C’est très bien, mademoiselle, vous pouvez concourir.

Mais le professeur me tortura tellement par ses chicanes et ses observations malveillantes, et mes sueurs nocturnes m’épuisaient à ce point que, à bout de résistance, je renonçai au concours. Puis je me disais aussi: «Si j’échoue, elle en profitera pour me renvoyer, et je veux continuer à travailler: ce concours n’augmentera pas mon savoir...»

Aussitôt que j’eus renoncé, elle devint charmante.