Keetje

Part 7

Chapter 73,887 wordsPublic domain

Nous fûmes enlacés par la torpeur ambiante, et fîmes de longues haltes sur les bancs, devant l’eau grasse où les cygnes voguaient en laissant de grands cercles derrière eux.

Dans les ruelles, les dentellières au seuil de leurs portes, émaciées et jeunes, vêtues de guenilles, croisaient les fuseaux sur le carreau, et, sous les épingles, les dentelles se dessinaient somptueuses et aristocratiques. Elles nous ramenèrent à nos idées humanitaires, et notre indignation fut grande de voir les créatrices de tant de luxe raffiné être si lamentables. Et je lui contai comment ma mère s’était crevé les yeux à cet élégant métier; comment, petite, quand je me réveillais la nuit, je la voyais toujours inclinée sur le coussin, ses doigts mêlant nerveusement les fuseaux, éclairée par une petite lampe à huile qu’on appelait «morveuse», parce qu’il fallait la moucher tout le temps...

Puis nous allâmes sur la Place prendre le café à une terrasse de restaurant. Des hommes et des jeunes gens, ne sachant visiblement aucun travail, poussant comme les mauvaises herbes entre les pavés des rues endormies, errant comme des quantités inutilisées et s’accroupissant au soleil au coin des carrefours, venaient nous demander du sucre. Je leur en donnais, avec dix centimes. Les uns allaient le dire aux autres, et bientôt il y en eut un tas, qui débordaient de joie quand ils recevaient deux sous. Les larmes me sautèrent aux yeux.

--Venez, mademoiselle, c’est épouvantable. Une société où il y a des êtres dans cet état, est infâme, elle sera chambardée un jour...

Nous grimpâmes sur le Beffroi. Au sommet, un savetier faisait son travail de raccommodage de chaussures. En regardant à distance par les ouvertures, mes genoux s’entrechoquèrent et je fus prise de vertige: mon camarade dut me prendre le bras pour descendre. Une fois dans la cour, nous nous attardâmes sur les degrés d’un perron, à nous délecter dans cette sensation d’autres âges, d’une autre vie, que tout Bruges dégage et que j’aime par-dessus tout.

Il m’appelait «mademoiselle», je l’appelais «monsieur», et nous avions chacun notre chambre.

Le lendemain, nous partîmes, en carriole, pour Damme. Le long du canal, il me parla d’Ulenspiegel et de Nele, de de Coster. J’avais posé pour Nele, chez un sculpteur qui m’en avait expliqué le caractère pour la pose à prendre, mais je n’avais eu de cesse que lorsque j’eus lu le gros livre et que j’eus bien compris Nele et son adorable amour. Le jeune homme disait:

--Ulenspiegel aimait Nele, mais il aimait la Flandre avant tout, c’est-à-dire l’idée, et il sacrifia son amour. Il partit à la recherche des Sept qui devaient sauver la Flandre... Quand un homme veut combattre pour ses idées, il ne doit pas s’encombrer de femme, dit mon père, un homme qui a une femme est mort pour la cause.

--Mais c’est Nele qui sauve Ulenspiegel de la pendaison, en le réclamant pour époux... Quant à votre père, il s’est marié...

--Oh! à quarante ans.

--Alors, à quarante ans, on peut abandonner la cause?

Cette réponse le dépita: son père, pour lui, était l’oracle.

--Mon père était jeune et beau, mais pauvre. Aucune femme ne l’a aimé. Quand il eut de la fortune, il n’eut qu’à choisir: elles lui couraient après.

Je sentais qu’il ne fallait pas toucher à ce que ses parents lui enseignaient ou lui disaient, et qu’il était même très pointilleux sur ce chapitre. Moi, j’étais prévenue contre les parents, et j’aurais pu le froisser en lui répondant ce que je pensais.

Nous avions le même âge, mais je me sentais beaucoup plus âgée: la vie m’avait mûrie. Lui était gavé de théories: on n’avait qu’à prendre tous les enfants, les bien élever, et tous auraient été des êtres d’élite... Je ne savais pas très bien, je disais comme lui, mais je sentais cependant que ce n’était pas ça...

Nous descendîmes de carriole pour cueillir des fleurs des champs; nous en mîmes des brassées dans la voiture et fûmes bientôt à Damme. La carriole s’arrêta devant l’ancien Hôtel de Ville, où était le relais. Nous visitâmes d’abord la vieille petite ville, morte et abandonnée, n’ayant plus que quelques masures, dont les habitants, par-dessus les petits rideaux, nous regardaient, effarouchés. Je voulais avoir un bonnet flamand comme celui avec lequel j’avais posé; mais il n’y avait aucun magasin dans la ville. On nous indiqua la maison de la femme qui les confectionnait. J’en trouvai un en indienne jaune à fleurettes rouges, je le mis tout de suite: il me seyait comme faisant partie de moi-même. La vieille femme s’extasiait:

--Il est vrai qu’aucune dame de la ville ne porte les cheveux comme vous, avec une raie et des ondulations, et les tresses tournées sur la nuque: c’est la coiffure des paysannes d’ici.

Nous allâmes au cimetière: un vieux fossoyeur creusait une tombe.

--Mais c’est effrayant, il n’y a que des vieux dans cette masure de ville... où sont les autres? ont-ils quitté, en abandonnant les vieillards?

A l’Hôtel de Ville, encore une vieille femme au buffet.

Nous montâmes dans le clocher par des escaliers branlants, et trouvâmes encore un vieil homme, astiquant les cloches qu’il disait sonner depuis soixante ans.

--Ecoutez, allons-nous-en, c’est peut-être un sort qu’on leur a jeté...

Et voilà que juste à côté de moi, à toute volée, une grosse cloche se mit à sonner onze heures. Je fus si saisie que je dégringolai l’escalier à toutes jambes, sentant à mes trousses toutes les sorcelleries de Ulenspiegel. Mon compagnon me suivait, pas plus rassuré que moi, mais riant cependant de ma frousse.

La vieille, au comptoir, nous observait de son œil méfiant, tout en tricotant des bas de laine violette.

--Partons, je vous en prie, je donnerais tout pour rencontrer un visage jeune...

Dans la carriole, je me repris: nous descendîmes à nouveau dans les prairies, cueillir des fleurs, et en remplîmes la carriole. Puis, nous regardant, tout frémissants, dans nos yeux bleus et heureux de nous sentir et de nous voir jeunes, nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Ce fut une frénésie de baisers, un paroxysme de sensations... et dire que nous étions dans une carriole, avec un cocher devant nous...

Nous arrivâmes à Bruges comme deux chiffes molles... Ah! le bon déjeuner!...

L’après-midi nous errâmes encore par la ville, mais nous ne vîmes plus rien. Même le Lac d’Amour et le Moulin échappaient à nos sens: il n’y avait plus maintenant que nous deux.

Le soir, dans ma chambre, je fis glisser furtivement le petit verrou de la porte de communication. Lui, sous prétexte de prendre un mouchoir, ouvrit la porte et ne la referma pas.

Nous nous assîmes sur la fenêtre ouverte. Un jardin aux grands arbres en fleurs, dégageant tous les parfums du printemps, s’étendait dans l’obscurité. Deux chats se mirent à miauler éperdument.

--Mon Dieu, quelle hideuse façon de s’aimer, fis-je, on dirait qu’on les étripe...

Mon compagnon, songeur, ne répondait pas.

--Ecoutez, je dois vous parler, nous ne pouvons plus reculer. J’avais rêvé une amitié: une femme jolie et intelligente, qui m’aurait compris, qui m’aurait aimé pour l’idée, qui m’aurait aidé dans la lutte que j’ai entreprise contre les iniquités sociales. Vous qui avez souffert, vous pouviez le mieux me comprendre, et voilà que nous avons tout gâté... Vous allez m’empêcher d’agir, vous serez l’entrave, car un homme qui a une femme est un homme paralysé. Mon père le dit toujours: le danger, c’est la femme... elles sont toutes mesquines et vaniteuses.

--Cependant, depuis un an que nous nous promenons, vous avez pu me juger...

--Oui, si je n’avais pas rencontré chez vous cet amour de l’humanité, si je n’avais pu échanger avec vous des pensées, vous auriez pu être encore plus jolie, vous ne m’auriez pas retenu... Mais je ne vous épouserai jamais, je ne veux pas d’entrave dans ma vie, et, le jour où je devrai aller à l’autre bout du monde pour la défense de mes convictions, je n’hésiterai pas un instant, je partirai.

--Vous pourriez m’emmener avec vous.

--Vous voyez, m’encombrer, me paralyser, gêner la marche en avant!

--Mais non, Nele s’est engagée comme fifre sur le navire des Gueux de mer, et depuis elle a marché et lutté avec Ulenspiegel...

--Oh! les Nele n’existent plus de nos jours.

--Puis, je croyais que vous m’aimiez...

--Voilà! incapable de comprendre... L’amour, c’est ça: l’idée, le sacrifice n’existent pas pour la femme. La femme se laisse aller à ses sensations directes: j’ai faim, je dois manger; j’ai sommeil, je dois dormir.

--J’ai envie d’embrasser, j’embrasse, fis-je; il est évident que je n’irai pas faire tout cela quand je n’en ai pas envie.

--En 48, quand mon père était jeune, on se sacrifiait à la cause de l’humanité... Ils étaient quatre amis qui avaient banni la femme de leur vie. Ils auraient réalisé de grandes choses, mais l’un s’est marié, puis l’autre, et ainsi tous ont été mis hors de combat.

--Eh bien, il n’est pas trop tard pour éviter cela. Voilà votre chambre...

Il me regardait, surpris et désappointé, mais rentra dans sa chambre.

Je me couchai, étouffant mes sanglots. «Qu’ai-je donc sur moi, pour qu’on m’aime si peu? depuis mon enfance, cela me poursuit: jamais une chose complète, tout m’est toujours gâté, pourquoi? pourquoi?...»

Il m’entendit pleurer; il vint.

--Voyons, comprends donc, je t’aime, mais je ne voudrais pas avilir cette amitié exquise... cependant avoir une femme jolie, intelligente serait l’idéal... mais je n’ose pas. Je n’ai jamais connu de femme, je sens que je ne suis pas fait pour elles...

--Alors pourquoi êtes-vous venu à moi? ce n’est pas moi qui vous ai cherché.

--J’ignorais le danger que je courais avec vous, car la femme est le danger.

Je l’embrassais, je lui promettais de ne pas l’empêcher de suivre sa route. Eh bien, non, quelque chose était cassé...

Etait-ce les angoisses subies, était-ce son inexpérience? ce ne fut pas la nuit d’amour que j’avais rêvée... ma première nuit d’amour!...

Je l’aimais éperdument: sa voix chaude et musicale, son rire épanoui, ses longues mains qu’il mouvait en parlant, ses exquises naïvetés, tout son être frêle et fin enfin, et voilà qu’il m’avait humiliée avec ses méfiances et ses craintes...

Maintenant, moi, je réfléchissais, et je fus étonnée qu’il ne m’eût pas encore parlé de ma position, qu’il connaissait parfaitement.

Le lendemain nous fûmes à l’hôpital et dans les églises, voir les œuvres d’art, mais je m’en moquais, de la peinture et de la sculpture, et ni la Vierge à l’Enfant de Michel-Ange, ni les femmes éplorées de Memling ne m’impressionnèrent: j’avais de bien autres préoccupations.

Puis, le voir si entièrement repris par l’art, ne pensant plus à nos explications pénibles de la nuit... Ce qui me tranquillisait un peu, c’était le ton sur lequel il s’était exprimé, comme un petit garçon qui répète une leçon: j’avais la vague sensation que tout cela n’était que collé sur lui par des mains prudentes... Cependant il est là à frémir devant ces peintures, qui représentent des sensations d’il y a quatre siècles...

--Mais vous ne voyez rien...

Vous!

--Cela ne vous dit rien?

Vous!

--Non, cela m’est indifférent.

Au retour, en chemin de fer, il essaya de me faire oublier, mais je ne pus, et je rentrai chez moi toute penaude... Eitel n’avait pas remarqué mon absence.

Je ne connaissais pas Dostoïevsky. André me prêta _Crime et Châtiment_.

J’avais tant souffert, tant lutté, tant eu à me défendre contre la vie et la vilenie des hommes, que je compris ce livre comme l’expression même de l’injustice. Rien ne m’échappa. Le ridicule de Catherine Ivanovna, quand elle danse mourante de faim et délirante, dans la rue avec ses enfants, le grotesque lamentable de cette scène, me fit plus pleurer et bondir de honte qu’aucun autre passage... Oui, la misère vous abreuve de ridicule: que de fois j’avais été en butte aux quolibets, à cause de mes souliers éculés ou de mon chapeau sordide... Et n’avais-je pas eu moi-même le ridicule d’étaler sur mon dos ma chevelure blonde, soyeuse et bouclée, vraie parure de reine, comme elle étalait son éducation et ses manières de dame. Une pauvresse qui ose étaler son trésor!...

Quant à Sonia, je croyais que c’était moi: sa timidité devant les hommes, je l’avais eue--je l’avais encore, mais je la cachais--et son geste fut identique au mien: nous nous étions sacrifiées consciemment, sachant et voyant dans quelle bourbe nous nous enfoncions, d’où personne ne nous aurait tirées, au contraire... Tant pis pour nous, il le fallait, et c’était cependant en pure perte, disait Dostoïevsky... En pure perte? Je ne sais. Ils ne sont pas devenus de grands seigneurs, mais ils ne sont pas morts de faim!...

Elle avait de l’éducation: moi, je n’en avais pas, et nos façons d’agir furent cependant pareilles... Etrange... Comment cela se fait-il?

J’avais déjà beaucoup lu, beaucoup causé avec les peintres et avec André, et surtout beaucoup songé et ruminé. Je savais parfaitement apprécier ce livre, et fus bouleversée: mon cas était donc si fréquent que des grands hommes comme cet écrivain s’en étaient inspirés... J’avais toujours cru que mon cas était exceptionnel: que cette honte était tombée sur moi parce que j’étais une créature infime, qui ne comptait pas, et que je n’avais eu qu’à l’accepter comme une chose pour laquelle j’étais née. Et voilà que cette dame et cette demoiselle nobles, qui connaissaient la musique et parlaient le français, avaient dû passer par où moi et les miens avions été traînés depuis toujours...

Je n’y comprenais plus rien. Je pensais que, si j’avais eu de l’éducation, personne n’aurait osé me traiter de la sorte... Ce n’était donc pas encore ça? Avec de l’éducation, on n’arrivait pas non plus à gagner honnêtement sa vie, et, si vous avez de l’éducation et pas d’argent, l’on vous traite quand même avec goujaterie...

Ah! mais, attendez! Si Eitel ose encore me manquer!... Et même André, consentirait-il à ce partage si je possédais de l’argent?... Lui en a cependant... Voilà! qu’est-ce que c’est que tout cela?... moi, je ne le partagerais avec personne.

J’étais crispée, de me rendre ainsi compte de tout et de me torturer. Je croyais à une anomalie de mon esprit, car je voyais autour de moi hommes et femmes se mouvoir, avec aisance et agrément, dans les situations les plus équivoques...

Je voulus en avoir le cœur net et savoir ce qu’une autre femme, en chair et en os, pensait. Je pris avec moi _Crime et Châtiment_, chez une demoiselle où j’allais poser et qui m’aimait beaucoup, disait-elle. Elle avait trente ans, et appartenait à la bonne bourgeoisie; elle avait des frères et sœurs plus jeunes qu’elle, dont elle me parlait avec amour. Je lui lus les passages se rapportant à la prostitution de Sonia.

--Qu’auriez-vous fait, mademoiselle?

--Oh! je ne me serais pas dégradée ainsi.

--Mais qu’auriez-vous fait? Vous n’auriez cependant pas laissé mourir de faim vos petits frères et sœurs...

--J’aurais travaillé.

--Mais si vous n’aviez pas connu de travail assez lucratif? Le travail d’une pauvre fille n’est pas suffisamment payé: pas moyen de nourrir sept à huit personnes...

--Alors comme alors, mon honneur avant tout!

--Vous ne pourriez cependant pas les laisser mourir de faim, si vous possédiez n’importe quel moyen de salut.

--Ce moyen-là n’existe pas pour une honnête femme, et Dieu ne me les a pas donnés à garder.

--Ah! si, mademoiselle, du moment que vous comprendriez que, sans votre intervention, eux, les petits, mourraient de faim, n’importe quel moyen, il faudrait l’employer pour les sauver.

--Jamais de la vie! ma vertu est à moi, et je ne dois la sacrifier à personne.

--C’est comme les gens qui disent qu’ils ne sacrifieraient pas leur âme...

--Evidemment pas.

--Eh bien, si, moi, je croyais à l’âme, elle y passerait comme le reste.

Elle haussa les épaules.

--Vous ne pouvez comprendre, Keetje. Vous ne devriez pas lire des livres malsains, qui posent des questions qui ne devraient jamais être posées.

--Le livre ne pose pas la question; moi, je la pose.

--Vous divaguez...

Nous nous tûmes, toutes les deux de mauvaise humeur.

Cette conversation m’avait mise hors de moi, mais fortifiée dans ma conviction que Sonia et moi avions bien fait. Je me sentais cependant marquée pour toujours, et je savais que cela me poursuivrait, que toutes mes impressions et appréciations sur la vie subiraient le contre-coup de cette souillure que j’avais dû subir... Maintenant que je me rendais compte, j’étais secouée d’amour et de haine pour l’humanité.

Je ne voulus plus aller poser chez cette demoiselle, et changeais de trottoir quand je la rencontrais. «Dieu ne me les a pas donnés à garder...» Quel monstre!

Je dévorai tout Dostoïevsky, mais aucun de ses livres, que j’aime tous, ne me fit l’impression de _Crime et Châtiment_... J’aurais tant voulu savoir si Sonia, après avoir suivi Raskolnikof en Sibérie, se torturait comme moi; si, malgré sa conviction qu’elle avait bien agi, elle se sentait aussi cette tache au front, qui la désignait, ne fût-ce qu’à elle-même, la classait à part, et la faisait se sentir mal à l’aise partout et avec tout le monde.

Par mes conversations avec André, je commençais à comprendre que les temps avaient changé, qu’on s’analysait davantage, qu’on s’occupait plus de soi-même, et que sans doute, pour cela, je ne pouvais accepter, avec la résignation de Sonia, ma déchéance. J’étais sûre cependant que j’aurais recommencé s’il l’avait fallu, que je n’avais rien à racheter; mais je me révoltais, et sans cesse je recommençais à ruminer le tout...

Sonia s’est enveloppé la tête d’un mouchoir en drap de dame, et a tourné sa figure du côté du mur, pendant que ses épaules étaient secouées de frissons. Sa belle-mère s’est agenouillée devant elle, et elles se sont endormies dans les bras l’une de l’autre... Cela a de l’allure...

Chez nous, les petits mangèrent, comme des requins, les victuailles que j’avais rapportées, et, quand la lumière fut éteinte, je pleurai doucement sur mon vieux canapé, la tête sous la couverture pour ne pas être entendue, et jusqu’au matin je ne fus distraite que par le ronflement de mon père, ivre...

Sonia a pardonné à son père. Moi... mon père, mourant à l’hôpital, avait chargé Naatje de me dire, à moi toute seule, qu’il voudrait me voir, qu’il avait quelque chose à me demander... Dans l’agonie, il s’informait à chaque instant, auprès de la sœur infirmière, si sa fille Keetje n’était pas encore là... Je n’y suis pas allée.

Comme Sonia agit simplement, sans phrases, en se résignant devant l’inévitable! Comme elle est belle, comme elle est grande!... Moi, je gueule, je trépigne, et, chaque fois que je vois ma mère, je mets tout sens dessus dessous, et je fais pleurer et trembler cette jolie petite créature. Je sais cependant qu’elle y a consenti, comme moi, le couteau sur la gorge... Voilà, je sais cela, et, au lieu de l’aimer, je la hais, comme si elle, plus que moi, aurait eu le droit de les laisser mourir de faim...

Elle connaissait mon adoration pour nos enfants: sur qui pouvait-elle mieux compter que sur moi? Elle croyait que, après, je l’aurais aimée plus, comme elle m’en aimait davantage, et voilà que j’ai creusé cette brèche infranchissable entre nous... Chaque fois, je lui fais sentir son infamie, au point qu’elle a fini par tout nier; et je sais que je la torture, et je sais que c’est injuste et inqualifiable...

Après ces scènes, quand j’ai fait claquer la porte et que je suis sur l’escalier, je veux retourner, la prendre dans mes bras, lui dire qu’elle peut toujours compter sur moi, que je recommencerais pour elle toute seule, et que je lui demande pardon à genoux... à genoux, mère, à genoux, nus, parce que cela me fait très mal d’être à genoux... Mais je n’ai pas besoin de faire tant de chichis: un regard suffirait, et elle me mettrait sur son cœur, comme sa préférée que j’ai toujours été...

Dans la rue, en levant la tête vers la croisée, où je la sais tout éplorée, je la regarde encore méchamment. Quelle vilaine créature je suis... il y a de la marge entre Sonia et moi...

Mais qu’avais-je? Mes cheveux tombaient, des maux de gorge me harcelaient, j’avais des poches sous les yeux, je souffrais tous les mois de douleurs atroces; j’étais irritable et incommensurablement triste; des peurs et des transes m’obsédaient... puis je souffrais moralement. Comment André, qui m’aimait, pouvait-il tolérer ce partage? J’étais à bout et décidée à lui parler. Mais de quelle façon aborder ce chapitre que nous évitions?

Le soir, quand il vint, j’étais très abattue.

--Il ne fait pas gai chez toi, Keetje, tu as perdu toute ta vivacité, tu es là sans énergie...

--Je suis malade, je ne sais ce que j’ai... Quand je vais chez les peintres, ils me disent: «Quelle tête tu as, il faut te soigner...» De quelle nature était ta piqûre anatomique?

--J’avais demandé à mon chef de service; il m’a dit en ricanant: «Ça y est, tu crèveras de syphilis...» Mais, comme il me détestait, à cause de mes idées, et parce que je distribuais aux malades mes appointements d’interne, j’ai cru à une méchanceté. Plus tard, quand je t’ai connue, je suis allé consulter M...; il m’a assuré que c’était une piqûre sans importance. Je lui ai demandé s’il n’y avait aucun danger pour la femme; il m’a répondu très sérieusement: «Aucun.»

--Ce n’est donc pas ça...

Et, la tête sur la table, je me mis à sangloter.

--André, je ne peux plus vivre ainsi, je ne peux plus me partager. C’est odieux! c’est odieux! Comment supportes-tu cette situation? Est-ce parce que je t’ai raconté ma vie? A toi, je croyais devoir tout dire.

--Oh! Keetje! pour moi tu es pure: comment te rendrais-je responsable des crimes de la société? Tu es une de ses victimes...

--Victime de la société... ici, je le suis des hommes... et toi, pour combattre la société, tu n’es pas obligé de m’infliger ce partage de moi-même.

--Le jour où la cause que je défends aura besoin de moi, je dois être libre.

--Si tu ne me méprises pas et si tu m’aimes, tu n’as pas le droit de m’imposer semblable torture.

--Je n’aurais pas dû te rencontrer, je ne suis pas fait pour la femme: c’est un ami que je devrais avoir, avec qui marcher. Je n’hésiterais pas un instant entra l’amitié et ce que la femme nous offre.

--Avec ça que tu me donnerais pour l’amitié de L...?

--L... est un à peu près, mais le vrai ami, avec qui on lutte, doit avoir la première place dans notre vie.

--Eh bien, pas pour moi: tu es mon premier bien... peut-être jadis, quand il s’agissait des petits...

--Ce que je lutte de puis que je te connais, pour ne pas me laisser envahir par ce sentiment inférieur qui est l’amour de la femme, tu n’en as pas d’idée... mais tu ne peux pas comprendre. La femme croit qu’elle n’a qu’à se donner pour abolir tous les autres devoirs de la vie. Elle ne veut pas qu’on vive pour une cause, pour une idée... Mon père...

--Ton père s’est marié, a fait des enfants, et a gagné plus d’argent qu’il ne lui en fallait pour vivre.

--Il a compris que, sans argent, on est esclave du bourgeois, et, comme il a dû gagner sa vie, au lieu de pouvoir se vouer à la cause de l’humanité, il a voulu que j’eusse de l’argent pour être indépendant et pouvoir agir en toute liberté.

--C’est très beau... Cependant ton père ne voulait pas que tu parles aux domestiques: c’est aimer le prolétaire un peu à distance...

--Nous devons les affranchir sans leur concours: ils ne savent pas, ce sont des salariés à la merci de ceux qui les emploient.