Part 6
Nous visitâmes le Dôme. Il ne me disait rien: cette église toute neuve, avec ses bandes d’Anglais qui entraient et sortaient... Comment jouir de quoi que ce soit, entourée de bruissements de Bædecker qu’on compulse et de pas qui résonnent... et cette odeur confinée qui vous oppresse... Je préférais de beaucoup Sainte-Gudule et Notre-Dame du Sablon. Eitel en était indigné.
Je suis retournée deux fois à l’Aquarium pour voir un poisson couleur soleil, grand et gras comme une carpe, dont les évolutions dans l’eau me surprenaient. Par les jeux de lumière, il était tantôt en or battu, tantôt en beurre frais, puis orange: je ne pouvais m’en rassasier.
* * * * *
J’avais posé chez un ministre plénipotentiaire, qui faisait de la peinture d’amateur. Il savait que j’allais beaucoup au Musée.
--Et que regardez-vous de préférence?
--Les maîtres hollandais... Devant un Pieter de Hoogh, je ressens tout le calme des grands canaux d’Amsterdam, et Rembrandt me remet dans le quartier juif.
--Et les gothiques, les regardez-vous?
--Ils m’agacent: cette humanité est fausse, elle ne sent pas. Quand on lance des flèches dans le corps de saint Sébastien, sa figure ne bouge pas, et, sur des tableaux où l’on torture les gens, ceux qui les entourent parlent de leurs petites affaires... c’est crispant, c’est irréel.
--Vous vous trompez: l’humanité n’avait pas la sensibilité de maintenant; puis ils croyaient en Dieu, le reste ne les touchait guère...
Il avait un tableau gothique dans son atelier.
--Venez ici, regardez cette Vierge avec l’enfant Jésus. Rien ne peut ébranler sa sérénité: pour elle Dieu est là, aussi palpable que moi ici. Palpez-moi pour voir si j’y suis... riait-il.
--Merci, je vous crois sur parole.
--Eh bien, elle aussi croyait sur parole.
Je la regardai longuement, mais n’arrivais pas à saisir cette beauté placide. «Pourquoi s’est-elle laissé faire un enfant? me demandais-je; quel intérêt pouvait-elle trouver à ce jeu?» Même les mains me semblaient molles et bonnes à rien.
--N’importe, si vous ne saisissez pas maintenant, allez tout de même au Musée, voyez et revoyez-les: peut-être arriverez-vous à comprendre...
Je suivis le conseil et, avec Naatje, je visitais les salles gothiques, mais je ne pouvais aimer cet art. Etre ainsi confit en Dieu et ne pas sentir la vie qui se démène autour de soi, me semblait invraisemblable. Puis ces corps figés, cette étrange perspective me déroutaient...
A Cologne, comment cela se fit-il? je fus éblouie devant les gothiques: la couleur délicate et forte, et justement cette paix inébranlable, me prirent entièrement.
--Tu es ridicule, fit Eitel, ces êtres contorsionnés ne peuvent être beaux: tu fais semblant, parce que tu poses chez des peintres, de t’y connaître... Ces tableaux sont grotesques.
Je n’aurais pu dire nettement pourquoi je les aimais maintenant, mais je me sentais pénétrée d’une vibration exquise et d’une gratitude qui m’envahit toujours devant de belles choses.
--Viens, je vais te montrer un beau tableau.
Et il me conduisit devant le portrait de la Reine de Prusse descendant un escalier. Elle porte un voile autour de la tête et du cou: Eitel me disait que c’était pour cacher ses écrouelles. Ecrouelles à part, que je jugeais être un malheur, je trouvais que le tableau comme la reine avaient l’air pécore...
J’entraînai à nouveau Eitel vers les salles gothiques.
--Non, laisse-moi tranquille, ces grosses têtes vulgaires sont insupportables: est-ce que Dieu et les Saints peuvent avoir cette expression abêtie?
Et devant la Vierge à la Roseraie:
--C’est une image coloriée pour enfants.
--Le peintre N... a un vieux livre de prières, il m’en montre quelquefois les images, qu’il appelle des enluminures, en tenant lui-même le livre à la main de crainte que je ne l’abîme. Eh bien, les petits anges en robes jaunes et roses autour de la Vierge sont peints comme ces images; leurs petites figures ont la même fraîcheur et, comment dirai-je, le même émaillé... Je trouve cela délicieux.
--C’est enfantin.
Devant une toute petite toile d’un maître hollandais inconnu, _Die heilige familie beim mahle_, qui m’attira comme par un aimant, il s’esclaffa encore.
--Regarde, fis-je, ils portent le bonheur sur leur visage, ils sont heureux d’être ensemble... et vois donc, là-haut, sur un meuble, cette cafetière en étain, et, sur cette étagère, le coffret et le livre de prières... Ce rouge brun des boiseries, je l’ai déjà vu sur un tableau, au Trippenhuis à Amsterdam: un tout autre tableau, mais il y avait ce rouge, le tableau était de... de... Pieter de Hoogh.
--Tu m’agaces, c’est un ménage de paysans, dépourvus de toute élévation d’esprit. Ces peintres ne comprenaient pas la grandeur de Dieu et des Saints.
--Mais Joseph était menuisier...
--C’est égal, l’art doit servir à nous montrer Dieu et les Saints comme des êtres au-dessus des autres... Puis des cafetières et des livres de prières, et cette table mise, sont ridicules: tout cela n’existait pas à l’époque du Christ. Si tu étais plus instruite, tu ne pourrais pas admirer ces choses abracadabrantes. Il n’y a aucun ordre dans la tête des artistes, ils sont ignorants; sinon ils ne peindraient pas des anachronismes de ce genre.
Cela me la clouait. Cependant je pleurais presque d’émotion, et j’aurais voulu embrasser le petit tableau.
«L’artiste, me disais-je, qui ne savait pas quels ustensiles de ménage on avait à l’époque du Christ, a peint ceux qu’il voyait autour de lui, pour rendre le bonheur que cette Sainte Famille ressentait à se trouver chez elle, au milieu de ses objets intimes, après tous les embêtements de son voyage à Bethléem et les angoisses qu’Hérode lui avait fait endurer. Ils ne l’avaient pas volé, pensais-je, et Joseph est un homme, et la Vierge une femme: il n’y a que le petit Jésus qui soit autre chose... Cependant, à le voir là, avec le pain qu’il a pris sur la table, on dirait Klaasje quand il était petit... Joseph a été très chic en gardant la Vierge, bien qu’elle fût enceinte d’un autre, car, à ces histoires d’ange, je ne puis y croire... Eh bien, une fois toutes ces misères derrière eux, ils sont tellement heureux qu’ils sourient inconsciemment... Le peintre a voulu montrer leur vie intime, et zut pour les ustensiles de l’époque! J’en aurais fait autant, et je suis peut-être si à l’aise avec les artistes parce qu’ils ne s’arrêtent pas à ces niaiseries-là...»
Je ne pouvais me détacher du petit tableau. Je le compris mieux que tous les autres tableaux de sainteté, et me rappelai combien nous étions heureux les rares fois qu’il faisait bon chez nous autour de la table: le jour, par exemple, que le loyer était payé et qu’il nous restait un peu d’argent pour un repas chaud ou du café avec des tartines beurrées. Alors j’avais Klaasje sur mes genoux; mère, Katootje; et les autres enfants étaient autour de nous, et père découpait le pain comme Joseph. Chaque fois j’en avais chaud au dedans de moi... «Si j’avais pu avoir un peu plus de ces bons moments, je ne serais pas ici en compagnie de ce monsieur instruit, mais avec qui je me sens si étrangère, si mal à l’aise... Sa reine de Prusse a une tête de bonne d’enfant. S’il trouve cette figure jolie, comment peut-il aimer la mienne? Aussi il ne l’aime pas; mais les autres me trouvent bien et ça le flatte. Quand on m’admire, c’est lui qui rougit d’aise; tout son être exprime alors: «hein, c’est moi qui couche avec elle, et vous voudriez bien être à ma place...» Je ne l’ai vu ému qu’un jour de dégringolade de Bourse: alors de grosses larmes lui coulaient le long de ses joues, et il tremblait comme une feuille...»
* * * * *
A Bonn, nous traversâmes le Rhin en barquette et visitâmes les «Siebengebirge». La campagne m’enivre, je m’y dilate et m’y sens prise de joie, d’amour, et d’une folie d’embrasser que rien d’autre ne peut me donner, et, quand lentement nous montâmes en voiture les routes étroites des montagnes, et que je vis tout le pays et le Rhin se déployer, je fus prise d’une exaltation qui me fit tout oublier.
--Eitel! comme c’est beau! comme je t’aime de me montrer tout cela!
Et je l’embrassai, en le prenant à bras le corps.
--Mon Dieu! sois donc convenable, nous avons toute la nuit pour nous embrasser...
* * * * *
Le lendemain, nous continuâmes en bateau vers Bingen. Le Rhin me laissait assez calme: en somme, je ne l’ai trouvé très beau qu’entre Bingen et Saint-Goar, pendant un orage derrière lequel le soleil dorait la Lorelei.
Jamais la différence de nos goûts ne s’était affirmée comme pendant ce voyage. Même le Niersteiner et le Rüdesheimer, que nous allions déguster chez les vignerons, ne nous faisaient pas la même impression. Eitel le dégustait comme s’il accomplissait un rite, et il devenait mélancolique; moi, ils me rendaient gaie et bavarde pendant une demi-heure, puis des maux de tête me suppliciaient.
Les petites truites aux pommes de terre cuites à l’eau et au beurre fondu avaient toute ma sympathie, j’en demandais à chaque repas, et les compotes aigres-douces me plaisaient infiniment comme goût... mais, comme digestion, ah! mes enfants!
J’aimais beaucoup, dans les bourgs, les petites églises à deux et à quatre tours, qu’Eitel me disait être des églises romanes, plus anciennes que les gothiques. J’aimais aussi le regard honnête et franc des paysans que nous voyions travailler dans les vignes, et, quand le soir, assis sur les seuils des maisons, ils chantaient leurs Volkslieder, je me sentais leur sœur... Puis, le long des routes, les arbres fruitiers que tout le monde respecte, m’étonnaient. Essayez donc d’en planter, en Belgique, le long des chemins publics! on les saccagerait quand les poires n’auraient encore que la grosseur d’une noisette...
Je suis revenue avec un lot de sensations dont, pendant des semaines, je me suis délectée, et, quand les peintres furent rentrés, j’étais fière de leur raconter que j’avais vu les gothiques de Cologne, qu’eux ne connaissaient que de réputation ou par des photographies.
Un peintre flamand trouvait même que c’était idiot que, moi, j’eusse pu aller voir ces merveilles, et pas lui; mais que rien n’était juste dans notre ordre social; que les femmes, du reste, portent un capital en elle, qui leur permet d’arriver à tout... J’étais tellement vexée que je sautai en bas du plateau, en disant qu’il regrettait sans doute de ne pas posséder semblable capital, mais que, s’il l’avait eu, il n’en aurait pas usé pour aller voir des tableaux, mais bien pour faire des dîners fins rue des Harengs. Je savais qu’il était goinfre et n’allait que dans les maisons où on l’invitait à dîner. Puis je le plantai là... J’en avais assez, à la fin, de tous ces lourdauds flamands et prussiens, dont je devais subir les mufleries...
Eitel avait trouvé un commanditaire et il s’était établi pour son compte; mais il n’était pas homme à lâcher une affaire aussi bonne que les renseignements, qui nous rapportaient au moins trois cents francs par mois. Ils ne lui donnaient au reste d’autre besogne que le bulletin à rédiger, puisque je les cherchais tous.
Mes meubles étaient payés. En passant par chez le marchand, je vis, à vendre d’occasion un mobilier de Malines pour salle à manger. Que me passa-t-il par la tête? J’entre et demande le prix.
--Trois cents francs pour le tout.
--Pourrai-je payer par mois?
--Certainement, madame, des clientes qui paient comme vous sont rares.
--Alors je vous l’achète; mais je n’ai pas d’appartement où le placer, je vais en chercher un.
Eitel était de mon avis, qu’il serait plus commode d’avoir plusieurs chambres, et comme les affaires marchaient... J’allai à la recherche d’un appartement. J’en trouvai un tout à fait à ma convenance: un grand salon à trois fenêtres sur le devant, une bonne chambre à coucher sur le jardin, une cuisine à l’annexe, une cave pour le charbon et les provisions, et une mansarde pour la bonne.
La bonne?... Jusqu’à présent je m’étais contentée d’une femme de journée, mais, puisque j’avais une chambre de bonne, autant en prendre une...
Marie, la femme de journée, m’avait froissée. Elle était d’abord venue travailler, enceinte, puis son enfant à la mamelle: on le mettait dans mon lit pendant qu’elle rangeait le ménage. Après, elle venait avec deux enfants, l’un au sein, et l’autre trottinant à la main: je gardais les petits, et lui assurais qu’elle pourrait m’amener six gosses, s’il lui plaisait d’en avoir autant...
On avait, pendant que j’étais sortie, volé à la locataire principale, qui était blanchisseuse, toutes ses cuillers et ses fourchettes en étain; étant venue bavarder avec Marie, elle avait prétendu que mes fourchettes et mes cuillers étaient à elle. Eh bien, Marie les lui avait remises; elle ne m’avait rien dit, et je cherchais mes ustensiles. Comme je soupçonnais que c’étaient les gens de la maison qui m’avaient volée, chaque fois que je sortais, j’interpellais d’en bas Marie, lui recommandant de fermer la porte, puisque l’argenterie se sauvait. La blanchisseuse en était si ennuyée qu’un jour elle me rapporta le tout, en expliquant qu’elle avait bien cru que les fourchettes et les cuillers lui appartenaient, puisque Marie les lui avait laissé prendre.
Une autre fois, j’avais reçu des prunes encore vertes, que je mis dans mon buffet pour les laisser mûrir. Pendant que Marie rangeait le salon, je lui dis, de mon lit, de ne pas laisser sa petite manger de ces prunes, qu’elle aurait des coliques... Et Marie allait raconter chez les voisins que j’étais tellement chien, que j’avais peur que sa petite prît une prune...
Je faisais toujours manger la couturière à ma table. Quoi! c’était une fille comme moi, je n’allais donc pas faire des manières avec elle... Quand j’étais sortie, elle et Marie buvaient le «Kirschenwasser» qu’Eitel avait rapporté de la Forêt Noire et qu’il dégustait avec des compatriotes.
Je ne comprenais rien à ces petites fourberies. Eitel m’ouvrit les yeux.
--Tu es bonne! pour ces gens, tu es «Madame», et les domestiques sont les ennemis naturels des maîtres...
--Tu crois que c’est cela?... mais non, j’ai été plus pauvre qu’eux, et je n’ai jamais trompé ceux qui avaient confiance en moi.
Sans que je le voulusse, une distance s’établissait entre ceux que j’avais regardés comme mes égaux et moi. Je n’avais jamais fermé une armoire, je me fis un trousseau de clefs; et, quand le sucre avait disparu, je demandais ce qu’il était devenu. La brèche s’élargissait. Souvent encore j’avais honte de ne plus me sentir à l’aise avec eux, de ne plus avoir confiance, et de me rendre compte que, de jour en jour, je les aimais moins. Mais pourquoi me traitaient-ils en ennemie, et en patronne qu’on écorche le plus qu’on peut?
«Alors ils ne me considèrent plus comme une des leurs, et ils vont me traiter en être suspect, parce que je ne suis plus pauvre?... Les pauvres ne peuvent donc aimer que les pauvres, et les riches que les riches?...»
Tout cela me fit longuement réfléchir; j’en étais profondément affectée, mais je ne trouvais pas de solution: je n’étais plus comme eux, et ils me le faisaient bien voir...
*
* *
Au rez-de-chaussée habitait en meublé une jeune femme de vingt-deux ans. Elle passait ses journées en jupon et en caraco blancs, les cheveux sur le dos. Un vieux docteur lui rendait visite deux fois par semaine, pendant que son équipage se promenait dans le quartier. Souvent, elle donnait le soir à souper: alors, c’était des jeunes gens qu’elle recevait. La blanchisseuse faisait la cuisine et se joignait aux convives. On chantait, on criait; le souper fini, l’on cassait la vaisselle, et la jeune femme accompagnait chaque objet qui volait en éclats d’un rire en cascade.
Quand j’eus fait sa connaissance, je lui demandais pourquoi elle cassait sa vaisselle. Elle me répondit, en rougissant, qu’elle avait perdu, depuis bientôt deux ans, son amant qu’elle avait connu à l’âge de quinze ans; qu’ils s’aimaient follement, et que, dans un accès de fièvre chaude, il s’était tué en se jetant par la fenêtre.
--Je ne savais même pas qu’il était malade, quand j’appris qu’il était mort. L’enterrement a passé sous mes fenêtres, avec les prêtres qui chantaient, pendant que les cloches de Sainte-Marie sonnaient le glas à toute volée. J’étais toute seule à hurler chez moi... Alors j’ai fait la connaissance du vieux... Je suis fille d’officier; j’étais orpheline, j’ai été élevée en pension, mais n’ai rien appris qui pût me faire gagner ma vie... Quand le spleen me prend, je donne à souper, et je casse tout, et je ris... je ne ris ainsi que depuis qu’il est mort...
Elle allait toutes les semaines porter des fleurs sur sa tombe, et rentrait chancelante et défaite. Le même soir, elle donnait à souper et mettait tout en miettes. Je comprenais sa douleur et m’émouvait avec elle, mais je ne saisissais pas sa façon d’y remédier.
--Pourquoi délibérément commettre des actes avilissants? La vie en impose déjà assez malgré nous.
Elle me regarda, effarée.
--Mon Dieu, je n’ai jamais pensé aussi loin... vous résumez cela en cinq sec.
Elle rougissait encore, très gênée.
Un ami d’Eitel devint son amant. Nous sortions beaucoup à quatre, et elle ne cassa plus rien.
Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’elle était fille d’officier et avait été élevée dans un pensionnat.
*
* *
L’ami d’Eitel se plaignait que la nourriture de restaurant le rendait malade. Eitel dînait chez moi; il proposa à son ami de dîner avec nous.
--Il me payera trois francs par repas, et, comme j’ai acheté des vins de Moselle et du Rhin chers, je rentrerai un peu dans mes frais.
J’avais acheté un livre de cuisine; la maîtresse d’un peintre m’avait expliqué quelques plats, et j’étais arrivée à savoir fricoter une excellente cuisine bourgeoise. Avec l’aide de ma petite bonne, je nous préparais de savoureux petits repas.
--Bah! une personne de plus... je veux bien.
J’étais du reste bonne camarade avec Fritz; nous nous appelions par notre petit nom, et je lui faisais souvent des tisanes pour son mauvais estomac.
Mais voilà qu’un jour, pendant que la bonne mettait la table et que j’étais à m’agiter autour du fourneau, je dis à Fritz qui entrait dans la cuisine:
--Venez, montez ce plat...
--Ah! non, pour qui me prenez-vous! Moi, monter des plats!...
--Mais je les monte bien.
--Oh! vous!
--Ah! moi!
Je ne dis plus rien, mais, quand il fut parti, je déclarai à Eitel que je ne voulais plus faire à dîner pour son ami.
--Je lui ai demandé cela sans réflexion, sans y attacher d’importance: je croyais que nous étions tous bons camarades ensemble. Chez les peintres, l’un moud le café, l’autre coupe le pain, sans faire de manières... Mais s’il me prend pour la cuisinière, il se trompe, et il ne mangera plus chez moi qu’invité.
--Mais voyons, nous y gagnons, il paie bien, c’est un malentendu.
--C’était un malentendu de ma part de croire que ce monsieur était un ami. Je ne veux plus; un point, c’est tout.
--Quelle créature indisciplinée tu restes, Keetje: ton allure est distinguée, mais tu es une sauvage...
--Ça m’est égal.
--Et ce vin que j’ai acheté?
--Tu n’as qu’à le boire, voilà.
*
* *
Eitel de nouveau voulait se marier. Il avait encore fait croire qu’il m’avait quittée et ne venait me voir que le soir très tard.
J’avais ordinairement passé la soirée chez un peintre qui, depuis douze ans, vivait avec sa maîtresse que tout le monde appelait sa femme. En rentrant, je me couchais et lisais: c’est presque toujours lisant qu’Eitel me trouvait. Il en était agacé.
--Les femmes qui lisent se gâtent l’esprit: elles se faussent.
--Pourquoi? cela ne m’empêche pas de savoir la cuisine, ni de faire ma toilette depuis la chemise jusqu’au chapeau, y compris le corset... il n’y a que mes gants, mes bas et mes bottines que je ne fabrique pas moi-même. Je t’ai confectionné des caleçons, et je raccommode depuis des années tes bas. Quant aux renseignements, tu dis toi-même qu’un employé ne s’en tirerait pas aussi bien. Alors, en quoi cela me nuit-il?
--Je ne sais pas, les femmes qui lisent...
--Je le sais, moi, vous n’en faites pas ce que vous voulez.
--Tu deviens si insolente, Keetje...
--Ah! tu m’horripiles, et je suis bien contente de ne pas vivre de toi.
--Comment ça?
--Non! ce que tu me donnes, je le gagne en cherchant des renseignements. Donc, je ne suis pas entretenue par toi, et nous ferions mieux, puisque tu veux te marier, de nous traiter en hommes d’affaires.
--Tu as trouvé cela toute seule?
--Mais oui, j’y pense nuit et jour. Quand tu te marieras, tu devrais me laisser ces renseignements: c’est tout ce que je te demande. Je saurais parfaitement rédiger les bulletins, je fais bien le reste...
--Ces renseignements m’appartiennent, et, une fois marié, je verrai si tu es gentille... J’en pleurais de rage... Si j’avais ces renseignements à moi, je pourrais vivre sans lui, et maintenant, je voudrais tant le quitter...
Le peintre, chez qui je passais souvent la soirée, avait parmi ses élèves un étudiant en médecine, fils de famille, qui s’occupait de littérature et de peinture. Ce jeune homme venait également beaucoup le soir chez son professeur et souvent me reconduisait. Nous causions de nos lectures, il me prêtait des livres, et nous débattions surtout des idées humanitaires. Vous voyez d’ici, s’il s’agissait d’iniquités, comme je fulminais contre le bourgeois...
--Deux enfants naissent, maison contre maison: l’un sera entouré de dentelles, l’autre de guenilles; l’un aura tout dans la vie, l’autre rien. C’est une infamie... un enfant est un enfant, et tous devraient être égaux, et souvent le plus pauvre est le meilleur et le plus intelligent... Un enfant de riche a mille chances contre une de devenir un gredin...
Ce langage me changeait de celui d’Eitel, pour qui les pauvres étaient infailliblement des imbéciles et des tarés. Je faisais donc chorus avec le jeune homme, et tous les deux, la tête en feu, les yeux étincelants d’enthousiasme humanitaire, et souvent les larmes aux yeux, mais toujours la gorge sèche à force de parler et de vouloir exprimer avant l’autre l’idée qui nous traversait la tête, nous prolongions notre promenade et faisions deux fois le tour des boulevards qui entourent la ville, sans pouvoir nous quitter ou nous taire.
Une fois, nous avions rencontré des amis d’Eitel; pour ne pas être soupçonnée, je le lui dis le même soir.
--Je suis plutôt content qu’on t’ait vue avec un autre: on ne pourra plus aller dire à la jeune fille que je courtise que j’ai une maîtresse.
Le jeune homme ne me parlait pas d’amour.
Nous nous promenions ainsi depuis un an, quand il me demanda si je voulais l’accompagner à Bruges où il devait se rendre pour son père. J’acceptai avec joie.
En chemin de fer, nous parlions intarissablement. Le long des voies, les genêts en fleurs me mettaient en extase. Je n’en avais jamais vu: cela surprit si fort le jeune homme qu’il en fut tout ému.
--Tous les enfants devraient être élevés à la campagne et s’y ébattre librement...
Bruges me donna cette sensation de calme qui me fit tant aimer les canaux d’Amsterdam. Nous nous promenâmes sur ses quais, sans dire un mot, comme intimidés: mes idées humanitaires étaient loin...
Les pignons miroitaient dans l’eau. Les femmes avec leurs manteaux, le capuchon ramené sur la figure, marchaient d’un pas attardé, en cette nonchalance qui donne l’impression qu’elles pourraient aussi bien faire cette course le lendemain ou l’année suivante. En hésitant, elles dépêtraient une main blême de dessous leur manteau, pour sonner aux portes anciennes, laquées noir ou vert, craquelées par le soleil, que d’autres femmes, en des attitudes de religieuses, ouvraient précautionneusement sur de larges corridors dallés de pierres bleues et blanches, dégageant des odeurs de cire et de conserves, des parfums d’encens, des effluves d’enfermé, de rideaux clos...