Keetje

Part 5

Chapter 53,991 wordsPublic domain

Eitel, avec sa garde-robe apportée de chez lui, avait toujours son air de prince creux et engoué de soi. Ce fils de famille était cependant courageux devant la ruine, et j’étais étonnée de voir comment ce jeune homme, élevé dans le luxe, savait diviser notre budget: autant pour le loyer, autant pour la nourriture, autant pour les vêtements et les distractions... Si mes parents avaient eu le dixième de cet ordre... Quelle bêtise je dis là! quand il nous tombait du pain ou des pommes de terre, nous étions si affamés que nous étions hors d’état de penser qu’il nous faudrait manger aussi le lendemain...

Un ami d’Eitel lui procura une agence de renseignements commerciaux. Il recevait 1 fr. 50 par renseignement et j’en cherchais dix à douze par jour: avec mon air de demoiselle aisée et comme il faut, cela allait tout seul. C’est ainsi que j’appris à connaître la ville dans tous ses recoins et à l’aimer.

Eitel m’avait dit que je devais m’informer si les gens étaient estimés et solvables et si leur commerce marchait. J’allais dans le voisinage demander simplement ce que je désirais savoir. Il paraît que j’étais très adroite, car on nous envoyait des éloges sur la façon dont nous prenions les renseignements.

Il m’arrivait des choses très embarrassantes, d’où je me tirais comme je pouvais... Je devais prendre dans le quartier de la rue Haute des informations sur une marchande de soldes. J’entre, à deux maisons de la sienne, dans un petit estaminet où, du dehors, je n’avais pu voir les consommateurs. Mais à l’intérieur il y avait trois femmes attablées, et à une autre table un homme. Les femmes buvaient des liqueurs aux fruits. Comme je restais près du comptoir, attendant les cabaretiers, une des femmes me demanda de loin ce que je désirais, ajoutant qu’elle était la «Madame». Je vais près d’elle et lui dis à voix basse que je voulais lui demander des renseignements sur madame *** la marchande de soldes de deux maisons plus loin.

--Ah! mais adressez-vous à elle, la voilà...

Et elle me montra une des deux femmes attablées avec elle.

Fichtre!...

--C’est à moi que tu veux parler? pourquoi ça est donc?

C’était une formidable Bruxelloise, de cinquante ans environ, rouge de teint, avec de grands yeux gris injectés de sang. Elle avait les bras sur la table et y enfouissait à chaque instant la tête, comme quelqu’un tombant de sommeil. Ses mains trop courtes avaient des doigts comme des boudins, aux ongles bordés d’un bourrelet de chair. Elle se tourna un peu de côté, leva vers moi la tête et son regard endormi; dans ce mouvement, la masse énorme de son corps eut un remous de gélatine qui tremblerait sous une couche de graisse.

Comme je ne pouvais détacher mon regard de son énorme corps:

--Tu te dis qu’on pourrait bien en couper trois, comme toi, dehors de moi?

--Trois, non, fis-je naïvement, mais...

--Deux et demi, tu veux dire... que pèses-tu?

--Quarante-huit kilos.

--Comme je disais: trois... j’en pèse cent quarante-cinq.

Son coup d’œil endormi me jaugeait avec un telle indifférence, et me disait si nettement que cela lui était bien égal ce que je lui voulais ou ce que je pensais d’elle, que je n’avais aucune importance... Aussi la moitié de mon embarras disparut.

--Mon Dieu, madame, lui dis-je carrément, «je suis tombée dedans», je ne savais pas que vous étiez ici.

--Pourquoi ça est donc? répondit-elle.

--C’est un renseignement commercial que mon frère, qui habite l’Allemagne, me demande pour vous.

--D’Allemagne? je n’ai rien commandé en Allemagne, ça est une «carabistouille»... J’achète mes marchandises sur place, chez les commerçants en faillite, ou bien en fin de saison. Comme voilà, de madame, je viens d’acheter un stock de corsets...

La femme qu’elle me montrait me dévisageai depuis le commencement.

--Avouez que c’est pour une maison de renseignements, fit elle, car, l’autre jour, vous êtes venue chez moi, vous informer sur la grande maison de fourrures d’en face. Je vous vois du reste battre la ville dans tous les sens. Moi, je suis toujours en route pour écouler mes stocks de corsets: quand on vous a vue une fois, avec vos bandeaux, on vous reconnaît...

Bah! fit la brocanteuse, ça m’est égal ce que «Madameke» me veut... Puis-je t’offrir une cerise ou prune, c’est bon pour la digestion... ça ne m’inquiète pas pourquoi que tu viens.

Très embarrassée, je refusai, mais n’osai partir sans dépenser: je pris une tasse de thé. La marchande de soldes ne voulut pas me la laisser payer.

--Petite, tu as une jolie taille, mais, avec un corset, tu serais beaucoup plus chic: j’ai là ton affaire, une vraie occasion... demande à madame qui me les a livrés.

L’homme riait, en me regardant d’un air goguenard.

Pendant des années, j’ai fait ce métier. J’étais souvent fatiguée à ne pouvoir dormir. Après avoir posé toute la journée, je commençais mes pérégrinations, et, pendant trois à quatre heures, je marchais jusqu’aux confins de la ville, et d’un bout à l’autre sans prendre le tramway. Eitel m’avait dit que je pourrais mettre tous les jours vingt centimes dans ma tirelire, si je ne prenais plus de tramway.

Mais j’étais très contente et fière d’aider sérieusement à nous faire vivre.

Maintenant que je n’étais plus tiraillée par le besoin, que je n’avais plus le spectacle de nos enfants qui souffraient, de l’ivrognerie de mon père et de l’incurie de ma mère, mon caractère s’était beaucoup adouci, et, Eitel et moi, nous vivions très paisiblement ensemble. Il se plaignait bien de temps en temps de mon insoumission, quand je ne l’avais pas consulté pour acheter de mon propre argent une voilette ou une paire de gants. Il en était choqué et me trouvait indisciplinée, mais je voyais très clairement que, s’il n’insistait pas davantage, c’est qu’il se disait qu’en somme je ne lui étais rien.

Quant à moi, un peu plus d’abandon de sa part, et je lui aurais été toute acquise, mais voilà... Heureusement, nous avions tous les deux un grand stock de jeunesse à dépenser. Cela se manifestait chez moi par un vif besoin de câliner: je grimpais sur ses genoux, et l’embrassais et l’ébouriffais jusqu’à ce que j’en fusse saoule. Lui fermait les yeux comme un matou, et, par la fente allongée de ses paupières, son regard m’observait, curieux.

Cependant je n’étais pas dupe de moi-même et, après, je me demandais ce que j’aurais fait de plus si j’avais eu confiance, si j’avais osé me laisser aller à tout dire et à penser tout haut, devant lui, comme je faisais devant Naatje. Ceci, je ne le pouvais, mais mes élans étaient irrésistibles.

Je sentais toujours chez lui, au milieu de mes abandons et de mes griseries les plus complètes, une réserve, une arrière-pensée de ne pas se laisser prendre. J’inspirais cependant une confiance illimitée, jamais il n’a cru que j’aurais pu le tromper, mais il voulait être libre au moment voulu: alors, il ne fallait pas trop se compromettre...

Notre lavabo était trop petit pour pouvoir s’y laver à deux: Eitel se levait avant moi pour faire sa toilette.

Un dimanche matin qu’il se lavait, tout nu, je l’observais de mon lit: les mouvements souples de ce beau corps de vingt-cinq ans, élancé et fin, m’intéressaient.

--Tu es bien beau, Eitel: si tu étais pauvre, tu pourrais poser chez les sculpteurs.

--Tu crois?

--Ah! oui... Eitel, prends donc la pose du «Gladiateur».

Il prit la pose de face

--C’est ça... tourne-toi de profil... maintenant de derrière. Oui, c’est ça, tu es tout à fait le «Gladiateur»; même la tête irait très bien: à ta figure, l’on ne voit pas non plus si tu es fâché ou content... Là, tu m’as bien fait plaisir: c’est très beau, le nu, surtout chez l’homme; les rotondités de la femme me donnent toujours envie de taper dessus...

--Ah! ma petite bête, tu me trouves beau... fit-il, en se recoulant sous les draps.

Il allait passer ce dimanche dans une maison de campagne, chez des compatriotes.

Moi, j’avais fait venir Naatje: j’avais une quantité de chaussettes à raccommoder. Eitel portait des chaussettes tricotées de coton blanc, marquées de deux grandes lettres rouges. La vieille gouvernante qui l’avait élevé les lui tricotait; elles commençaient à s’user, et, après chaque lavage, je devais les ravauder. Mais, depuis un temps, j’avais eu beaucoup de renseignements à prendre, et le panier était plein de chaussettes qui devaient être revues.

Naatje et moi, nous nous mîmes à la besogne. A une heure, nous dînâmes et nous remîmes tout de suite après à notre tâche: à trois heures, toutes les chaussettes bien roulées étaient de nouveau dans le panier. Toute contente, je le posai sur une chaise pour qu’Eitel pût le voir en rentrant. C’est une des choses qu’il appréciait le plus en moi: d’aimer à coudre et à raccommoder...

Puis nous allâmes au concert du Parc. Naatje s’étonnait toujours de voir les hommes me dévisager, et les Belges ne vous l’envoient pas dire, s’ils vous trouvent à leur goût... Moi, j’y étais tellement faite que je ne le voyais plus; mais, le jour où l’on ne m’a plus regardée, je m’en suis bien aperçue... Nous achetâmes quatre petits gâteaux et rentrâmes vers cinq heures. Je fis le thé et nous goûtâmes. Je commençais à m’habituer à la bonne nourriture, mais Naatje savourait avec délices.

--Tu es maintenant comme une dame, tu portes une robe à traîne, tu as un salon et tu manges de bonnes choses.

--Oui, mais souvent je ne digère pas la bonne nourriture, j’ai des maux de tête et des vomissements... Le docteur qui m’a soignée à l’hôpital dit que j’ai eu trop longtemps faim, que jamais je ne m’en remettrai.

Comme Naatje n’aimait pas à lire, nous regardâmes les anciennes gravures de modes.

--Tu vois, on portait des crinolines, mère en était encore affublée quand j’étais petite... Elle mettait, en sortant du lit, son énorme jupon à cerceau, puis descendait deux étages pour aller chercher de l’eau et remontait avec un seau plein dans chaque main. Sa crinoline se levait devant et derrière; elle en a porté jusqu’en 1870.

Après le souper, je donnai un pas de conduite à Naatje; en rentrant, je me couchai avec un livre: _Le Père Goriot_. A minuit, Eitel me trouva, les yeux encore étincelants d’un bonheur intense, d’avoir d’aussi belles choses à ma portée.

--Tu t’es amusé, Eitel?... Regarde ce panier... toutes raccommodées... Puis j’ai lu: oh! que c’est bon!... je n’aurais pour rien au monde voulu être aussi mauvaise que ces grandes dames. Comprends-tu ça, de mettre son vieux père sur la paille pour du luxe? Une conduite semblable m’empêcherait de dormir pour le restant de mes jours.

Il se coucha.

--Mais tu ne dis rien... Est-ce que tu ne t’es pas amusé?

--Oh! si... Ecoute, Keetje, je t’ai toujours dit que nous devrions nous séparer. J’ai été toute la journée avec Mlle A..., j’ai vu qu’elle m’aime: son père est très riche, mais je suis de meilleure famille, elle sera enchantée de devenir ma femme... Je te demande donc, dans mon intérêt, de partir d’ici; quand je serai marié, je te remettrai une somme d’argent.

Je ne pus répondre.

--Je te demande de faire cela pour moi.

--Et si je ne le fais pas? demandai-je, suffoquée.

--Alors je te dirai que tu le dois.

--Eh bien, ne faisons pas de phrases...

Et je lui tournai le dos.

Je ne dormis pas une minute: je sentais la misère et l’ignominie me ressaisir. Puis une honte de devoir subir cela... Maintenant je me savais tout à fait jolie, je me savais aussi meilleure que beaucoup d’autres... alors pourquoi me traitait-on ainsi?

Le lendemain, sans parler, nous allâmes chacun à notre besogne.

Chez le peintre, où je posais, je me mis à pleurer.

--Voyons, petite, qu’y a-t-il?

Je le lui racontai.

--Peuh! ne pleure pas pour cela, je vais commencer une grande toile avec toi... Tu veux louer une chambre garnie; mais, si tu pouvais donner un acompte, tu t’achèterais des meubles au mois, et tu serais chez toi.

--J’ai cent quatre-vingts francs dans ma tirelire.

--Oh! avec un acompte de cette importance, cela ira tout seul.

Et il me donna l’adresse d’un marchand, où un de ses amis, journaliste, s’était fourni pour mettre une petite femme dans ses meubles.

Le soir, je proposai à Eitel d’acheter des meubles dans ces conditions: il le trouva bien. J’allai avec lui chez le marchand, ce qui inspira confiance, et, avec mes cent quatre-vingts francs d’acompte et moyennant vingt-cinq francs à payer par mois, on me livra une chambre à coucher en noyer.

Huit jours après, je quittais l’appartement d’Eitel pour m’installer dans une petite chambre. Je pleurais, très angoissée, lorsque le premier soir il me quitta à dix heures. Mais, quand je regardai autour de moi ces beaux meubles tout neufs qui m’appartenaient et que je me disais que je pourrais lire jusqu’au matin _Le Cousin Pons_, sans devoir éteindre la lampe, quand je pensai qu’Eitel ne pourrait plus me défendre de faire venir mes petits frères et sœurs, alors je me sentis un peu plus tranquille... mais c’est égal, je sanglotais et appelais Eitel, en lui promettant de ne pas être un obstacle...

Pour faire croire qu’il m’avait quittée, il affectait de sortir seul. Un jeudi, il vint chez moi, les cheveux tout frisés.

--Quelle horreur! fis-je, c’est trop...

--D’ici dimanche, ce sera atténué, l’ondulation paraîtra naturelle... Dimanche, je veux faire ma demande.

Le dimanche matin, il vint encore chez moi, jeune, pimpant, l’air radieux et sûr de lui. Je fus tellement choquée que, pour la première fois, je ressentis un mouvement de haine que j’eus grand’peine à réprimer... «Si je pouvais le prendre par la peau du cou et le flanquer par la fenêtre au milieu de ce tas d’ordures, quel régal!...» Mais, quand il fut parti, je pleurai encore amèrement, en tendant les bras vers la porte.

Toute la journée, je m’enfermai et, couchée sur le dos dans mon lit, je songeais... Cette effroyable misère, qui m’avait tenaillée pendant vingt ans, passait et repassait, avec toutes ses abjections, devant mon esprit angoissé... Puis voilà un an que je couchais toutes les nuits dans ses bras, qu’il m’appelait sa petite bête, que je lui faisais prendre le matin des poses de statue, et voilà que tout allait finir.

Je me levai et me fis une tasse de thé. Alors, assise dans mon pliant canné, je regardai autour de moi: les stores étaient baissés, une lumière rouge et jaune filtrait, mes meubles flambaient tout neufs, je buvais du thé dans une jolie tasse de faïence à ramages lilas.

«Tout cela est à moi, Eitel a promis de payer... Maintenant on me prête toujours des livres... les enfants grandissent et travaillent, je pourrai garder l’argent que je gagne, pour vivre... car ce serait immonde de me faire entretenir par l’argent que Mlle A... lui apportera: je ne le veux pas, criais-je, les poings tendus... En ce moment il doit être occupé à faire des simagrées: il est plus petite femme que moi... hein, si je pouvais entrer là et défaire mes cheveux, et lui dire: «Faquin, tu m’as prise avec de vrais cheveux ondulés; chez toi, c’est artificiel, tu trompes sur la marchandise; ne le prenez pas, mademoiselle, il est sec comme une peau de banane, c’est toujours moi qui l’embrasse...» Ah! mon Dieu! que peuvent-ils bien se dire en ce moment? et moi qui suis ici à m’angoisser... Eitel, reviens, je serai ta petite bête encore plus câline... Comment vais-je savoir quelque chose?»

J’attendis toute la nuit dans une grande anxiété, mais il ne vint pas.

Le lendemain, après son bureau, il entra chez moi, pâle, défait, et plus une frisette dans les cheveux.

--Hein?

Il fit un mouvement de la main et se laissa tomber sur mon lit.

--Cette grue ne t’a pas voulu?

--C’est à cause de toi, elle savait que j’ai une maîtresse.

Je grimpai sur le lit et le pris à bras le corps.

--Mon pauvre Eitel, je n’en peux rien, nous avons sans doute été imprudents... Tu ne lui as pas dit que nous n’étions plus ensemble?

--Elle ne m’a pas laissé parler. J’ai fait ma demande dans le Parc: elle m’a brusquement quitté au vu de tout le monde et a rejoint les dames... Les hommes m’ont dit le pourquoi et les dames m’ont consolé.

--Eh bien, pour une demoiselle du monde, elle a du tact...

--Du monde... je lui faisais beaucoup d’honneur, ce sont des parvenus.

J’allais lui décocher une insolence, mais il me regarda.

--Que tu es jolie, ma bestiole, tes yeux sont comme des escarboucles...

Et, se mettant sur son séant:

--Fais-toi belle, nous allons dîner. M... sera surpris de nous voir arriver. Comme il s’étonnait de me rencontrer sans toi, je lui ai dit que nous n’étions plus ensemble: «Sapristi, m’a-t-il répondu, tu as quitté cette petite? Eh bien, mon cher, tu as eu tort, elle est adorable, tu n’en trouveras plus comme ça... Si je l’avais su...»

Je mis ma robe mordorée à traîne, mon chapeau archiduc avec des plumes noires recourbées sur le devant, des gants de Suède jusqu’aux coudes, et, frémissante et grisée de joie, je sautai à son bras en montant la rue en pente... Je ne sais ce que j’avais ce soir-là sur moi, mais tous les hommes dans mon entourage m’auraient emportée s’ils avaient pu...

Après le dîner, nous allâmes en voiture découverte au Bois de la Cambre. J’avais la sensation d’avoir reconquis le monde.

Au retour, dans la voiture, le long de l’Avenue Louise, il m’enlaça la taille, je couchai ma tête sur son épaule et susurrai le lied de Schumann, que je lui avais souvent entendu chanter: «_Ich grolle nicht wenn es herz auch bricht_».

J’étais tellement émue, quand nous arrivâmes chez moi, qu’il dut me porter jusqu’à l’étage.

Eitel était officier de réserve dans son pays; il devait rentrer pour faire un service de deux mois. Il ne put me laisser aucun argent; il m’abandonna sa garde-robe, très usagée, mais sans une tache, sans un faux pli; au lieu de la passer à mes frères, je la vendis pièce par pièce et en fis un bon prix.

Je fus cependant très gênée cet été-là: les peintres travaillent plus à la campagne qu’à l’atelier, et je ne pouvais rien donner à la maison. Le passé n’existait plus pour moi; aussi, quand un riche sculpteur, qui avait bien quarante ans, m’offrit deux mois de plaisir et de luxe, je lui répondis que je ne l’aimais pas, et je me demandai ce que «ce vieux» pensait de moi...

Eitel m’écrivit bientôt que son père avait remplacé sa garde-robe et lui avait remis une somme d’argent, que nous allions faire un petit voyage. Il m’envoya cent francs, me disant de le rejoindre à Cologne.

--Naatje, grand Dieu! je vais faire un voyage! Je vais pouvoir aller en chemin de fer pour mon plaisir! je voyagerai en seconde! Tu comprends, je ne peux pas descendre d’une troisième, quand lui, avec son allure de prince, m’attendra à la gare.

Ce fut, pendant quatre jours, une fièvre. Je battais, brossais, et repassais les robes qu’il me fallait emporter. Je m’achetai des gants frais, une voilette de gaze: je mis des faveurs bleues dans mes chemises, des nœuds bleus à mes pantalons. Je refrisai la plume d’un chapeau. Comme il me fallait prendre le train à six heures du matin et que la gare était à l’autre bout de la ville, je fis coucher Naatje avec moi; la femme de journée devait passer la nuit dans mon fauteuil, mais elle préféra s’allonger par terre. Je ne fermai pas l’œil, et, à quatre heures, nous étions debout. Je m’habillai, grelottant d’émotion, et ne pus prendre qu’une tasse de thé.

J’avais une toilette exquise. Une jupe à grande tournure, en drap de dame écossais bleu marine et brun, avec des paniers bouffants sur les hanches, et très drapée derrière; sur le devant, depuis la taille jusqu’au bas de la jupe, des nœuds de velours brun; elle était plus courte derrière que devant. Le corsage à petites basques, en cachemire des Indes brun uni, froncé sur les épaules et au cou, les plis ramenés dans la taille, des petites manches très collantes dépassant à peine les coudes; une ceinture en ruban Régence brun, à boucle dorée, enserrait ma taille de quarante-huit centimètres; l’étroit col droit, fermé par une broche de pierre jaspée brune, laissait émerger mon long cou. Une petite capote, en paille de riz mordoré, très échancrée derrière, découvrait mon gros chignon blond à reflets fauves; la passe devant se relevait en une pointe, pincée; l’intérieur était garni d’une dentelle brune plissée; sur le côté gauche de la calotte, une grande cocarde de nœuds de velours brun montée en aile d’oiseau; des petites brides nouées de côté sous le menton encadraient ma figure à bande aux blonds ondulés. Aux pieds, des bas de fil brun à coins à jour et des souliers vernis. De longs gants de Suède et une ombrelle de soie, à reflets bruns et bleus, achevaient cette mise très à la mode de l’époque, et à laquelle j’avais donné ce cachet personnel qui marque les toilettes que l’on fait soi-même.

Deux jeunes gens, un jour, ont caractérisé en trois mots mon allure. Passant à côté de moi, ils murmurèrent: «Petit cheval anglais...»

A cinq heures, la voiture était là, et, accompagnée de Naatje, je me rendis à la gare. J’eus à attendre trois quarts d’heure. Enfin je montai en wagon; moitié riant, moitié pleurant, je disais à Naatje:

--Je vais voir le Rhin; les Allemands parlent aussi de leur Dôme... Je vais voir tout cela! figure-toi! figure-toi!

Quand le train se mit en marche, j’eus une secousse, par tout le corps, qui me coupa la respiration. Je criai encore des tas de choses à Naatje, par la portière.

Son regard me surprenait. Jusqu’alors je n’avais jamais songé qu’elle grandissait et aurait pu être jalouse. Elle avait tellement vécu dans mon ombre, je m’étais tant démenée pour leur procurer du pain, que je croyais que le reste m’était dû et qu’elle surtout, qui en profitait si largement, devait trouver tout simple que moi, Keetje, dont elle finissait les robes et les gants, j’eusse tout cela... Cependant son regard, ce jour-là, me fut une révélation.

Je passai le voyage à regarder par les fenêtres du wagon. Chez les peintres, j’entendais presque toujours deviser sur la figure. J’allais donc plus vers les tableaux de genre et le portrait. Dans mes rares excursions à la campagne j’avais surtout été frappée par le parfum, la pureté et la largeur de l’air que j’y respirais, et par les fleurs des champs. Mais, pour le paysage, il ne me disait grand’chose...

Et voilà que tout d’un coup, par les portières de mon wagon, le paysage se dévoila à moi en ses nuances changeantes: le ciel, les nuages et la rosée qui perlait aux brins d’herbe, les bêtes dans les prairies, les moulins, les paysans au labour, me saisirent et m’émurent en une joie, un bien-être que je n’avais jamais ressentis. «Peut-être, me disais-je, est-ce spécialement beau par ici?» Et je me tournai vers les autres voyageurs, pour voir leur impression: plusieurs dormaient, d’autres lisaient des journaux; un Juif, entre deux âges, me dévorait de ses yeux étincelants. Je me remis au paysage, et, de Bruxelles à Cologne, ce fut un enchantement.

A Verviers, il fallut descendre du train pour la manœuvre. Comme je regardais les livres à l’étalage de la salle d’attente, le Juif, en me frôlant de près, me demanda s’il pouvait m’en offrir. Je ne répondis pas. Je croyais lui échapper en montant dans un autre wagon, mais il y monta après moi, et, pendant le reste du parcours, son regard libidineux me distraya de la féerie nouvelle qui se déployait à l’extérieur.

A Cologne, Eitel m’attendait. Comme je sautais du wagon, fraîche et riante, comme ma toilette était de bon goût, et qu’à peine à terre hommes et femmes remarquaient mon exotique fragilité, il eut un mouvement d’orgueil et me baisa la main comme à une grande dame. A l’hôtel, il me prit dans ses bras:

--Ma petite bête, quand on ne t’a pas vue depuis un temps, ton allure de pensionnaire et de jeune fille du monde frappe, et jamais personne ne pourrait soupçonner ce que tu es...

Ce que je suis!!! J’étais prête à pleurer... Tout avait été si beau... Enfin!!!