Keetje

Part 4

Chapter 43,949 wordsPublic domain

J’avais apporté mes beaux dessous, de façon de ne plus devoir mettre chez nous que ma robe et mon chapeau. En sortant de là, je me sentais alerte et gaie. J’eus une scène avec ma mère, parce que j’avais acheté ces vêtements au lieu de donner l’argent dans le ménage, comme je faisais toujours. J’avais beau dire que c’eût été tromper mon ami, que des actes semblables pourraient me le faire perdre... elle ne voulut pas en démordre.

Je mis ma belle robe, mon chapeau un peu en arrière de façon à montrer mes ondulations. Mes boucles s’épandaient sur mon dos, maintenues par un velours: le bois de panama leur avait donné un reflet d’or. J’entourai mon chapeau et ma figure du voile de gaze, que je croisai derrière la tête, et, ramenant les bouts sous le menton, j’en fis un gros nœud.

Chez nous, il n’y avait pas de miroir, mais quand, en ville, je pus me voir dans les glaces, j’eus de la peine à me reconnaître. J’étais longue, fine, très élégante, et le contentement me faisait une figure d’une joliesse rare...

Eitel m’attendait, accompagné d’un ami avec qui nous sortions souvent et qui m’aimait beaucoup. Ils ne me reconnurent pas. Je m’amusai à passer deux fois près d’eux; j’entendais, Eitel dire:

--Mais elle n’est jamais en retard...

Je relevai mon voile et les accostai.

--Ah! c’est toi!... Vraiment c’est incroyable! Non! mais! est-elle charmante! on dirait qu’elle n’a jamais porté d’autres vêtements...

Dans un joli mouvement spontané et fier, il m’offrit son bras; l’ami se mit à ma droite. Je trépidais de bonheur et d’orgueil. En baragouinant tous les trois le français, nous prîmes la rue Neuve, qui était alors un long boyau mal éclairé.

Je n’avais pas de paletot, mais je n’eus pas froid: ma petite pèlerine et mon grand voile me donnaient l’air emmitouflée. Il gelait; le vent était assez fort et faisait voler mes plumes de coq, et, quand j’apercevais mon ombre contre les maisons ou par terre, avec ces plumes voltigeant sur ma tête, je ne me sentais pas d’aise. En rentrant dans l’allée couverte du restaurant, Eitel me vit en pleine lumière; il serra mon bras contre lui.

--Ma petite bête, fit-il, attendri.

Va pour petite bête!... je savais ce que cela voulait dire: ça équivalait à «mon colibri» ou «mon papillon.»

Après le dîner, nous fûmes dans un grand café, rejoindre de ses compatriotes. J’en connaissais quelques-uns, tous me firent charmant accueil et me complimentèrent. Tout d’un coup, je crus me figer, mais fis semblant de rien.

Parmi eux était un jeune homme qui, un soir, m’avait ramassée sur le trottoir: il m’avait longuement marchandé deux francs sur dix que je demandais. Il se mit à chuchoter avec son voisin. Eitel leur demanda s’ils parlaient affaire pour être aussi sérieux.

--Non, fit l’un, nous parlions d’une coureuse de trottoir, qui se fait passer pour une fille comme il faut...

Eitel n’écoutait déjà plus, très occupé des masques qui déambulaient. Je mettais de temps en temps mon mouchoir sur ma bouche, pour cacher mes claquements de dents: je me sentais pâle. Pour qu’il ne s’aperçût de rien, je demandai un grog très chaud. Vers minuit, tous ces messieurs, qui étaient en habit, se rendirent au bal de la Monnaie, et nous partîmes.

J’avais tant souffert dans ce café que j’en étais toute déprimée, et je me disais que, pour moi, toute joie serait toujours gâtée, que j’étais tarée et que jamais je ne pourrais m’en laver. Et tout d’un coup, sous ses baisers, je me pris à sangloter... Autant tout lui avouer... Ah! non! ah! non!

--Voyons, qu’as-tu?

Alors, la tête sur sa poitrine, je lui dis que j’étais si malheureuse chez nous, que j’avais la charge de tout le ménage, que mon père ne travaillait jamais et que je n’en pouvais plus.

--Comment? c’est toi qui fais vivre toute ta famille?... mais c’est insensé, tu ne peux continuer cela, tu dois penser à toi, tu n’as pas le droit de te sacrifier ainsi.

Ah! voilà un langage nouveau... Je croyais qu’on ne devait jamais penser à soi, et que je faisais mal de ne plus vouloir peiner exclusivement pour chez nous... Alors ce n’était pas mal de penser à soi: cela m’apaisait.

--Sais-tu quoi, ma petite bête, viens habiter chez moi. Seulement, le jour où je devrai partir ou me marier, tu ne me diras pas que je t’ai trompée et tu ne m’ennuieras pas.

Je me mis sur mon séant, abasourdie... «Comment! il ne sait rien de moi, il ne le soupçonne même pas, et il me parle ainsi... que serait-ce s’il savait!... ce beau garçon est doublé d’un butor!»

--Si tu veux, viens pour le temps que cela durera: tu seras hors des pattes de tes parents qui t’exploitent, mais il est convenu que tu ne feras aucun embarras, le jour où cela devra finir. C’est par honnêteté que je te le dis: si tu n’étais pas la créature exquise que tu es, je ne te parlerais pas si loyalement.

Je passai le restant de la nuit à ruminer et à me demander pourquoi toutes ces choses laides et dégradantes s’acharnaient sur moi... puis je me révoltais.

«Zut! j’irai chez lui, parce que, chez nous, la vie m’est devenue impossible. Je leur donnerai l’argent que je gagne, mais je dois les quitter ou je me suicide...»

Et, regardant la belle tête blonde de mon amant, qui dormait à poings fermés:

--Quant à toi, je te récompense assez de ma peau, je ne te dois rien d’autre...

Le lendemain, chez nous, je fis un paquet de mes hardes, je dis à ma mère qu’elle pouvait compter sur tout ce que je gagnerais chez les peintres. Elle ne voulait pas me laisser sortir. J’avais mes plus beaux vêtements pendus sur mon bras. Elle appela Hein à la rescousse pour me barrer le chemin: il avait les larmes aux yeux.

Tout d’un coup, j’avisai mon vieux canapé qui me servait de lit; il se trouvait devant une porte qui s’ouvrait en dehors. Je bondis sur le canapé, ouvris la porte, et dévalai l’escalier.

Avant qu’ils fussent revenus de leur émoi, j’étais dans la rue et sautais sur le tramway qui passait.

Une demi-heure après, je rangeais mes vêtements dans l’armoire à glace, à côté de ceux de mon ami.

Quelle différence de vie!... J’avais beaucoup de poses. Après, j’entrais dans notre appartement bien tenu où j’étais seule... pas de bruit autour de moi... et où je pouvais lire sans être distraite. Alors je m’en donnais, de la lecture...

A six heures, on me montait mon petit dîner sur un plateau couvert d’une serviette: il me coûtait un franc cinquante. Les jours que je ne posais pas, je déjeunais à midi de deux petites tasses de café que je me préparais dans une machine viennoise, de deux petits pains et de vingt-cinq centimes de jambon ou de fromage. Vers trois heures, dans ma plus belle toilette, j’allais me promener Montagne-de-la-Cour.

La Montagne-de-la-Cour d’alors était l’endroit où, en hiver, les femmes de tous les mondes et de toutes les conditions se rendaient aux mêmes heures, entre trois et cinq, pour faire leurs emplettes ou pour se promener et se dévisager. Les hommes étaient plus rares.

La femme y était chez elle. Tous les magasins de robes, de chapeaux, de lingerie fine, de fourrures, de bijouterie, les magasins de chaussures de luxe étaient agglomérés dans cette vieille rue en pente. On la descendait et, par la rue de la Madeleine, on poussait jusqu’au «Passage»; puis on remontait. Prendre le thé était inconnu: on allait tout au plus manger un gâteau sur le pouce chez Brias, au Cantersteen, et encore... Moi surtout, je ne pouvais pas, n’ayant pas assez d’argent. Il y a vingt-cinq ans, à Bruxelles, quand on ne s’était pas promené Montagne-de-la-Cour, on n’était pas sorti.

Je jubilais quand, jeune, jolie et bien habillée, je me baladais dans ce milieu élégant et intime, car, intime, elle l’était, la Montagne-de-la-Cour, on se reconnaissait sans se connaître.

--Voyez cette petite avec ses cheveux ondulés: elle doit être étrangère, disaient des dames en me dévisageant. On baisse peu la voix en Belgique.

«Ah! voilà cette dame avec ses belles fourrures», pensais-je. Et l’on remontait et redescendait inlassablement, jusqu’à cinq heures au plus tard.

Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir déambuler, frivoles et épaisses, en leurs robes à grosse tournure et avec leurs petites capotes nouées de côté sous le menton, les dames fraîches et replètes, le regard creux, mais la bouche gonflée vers les grosses jouissances. Leurs silhouettes frustes et savoureuses passent et repassent. Elles entrent dans des magasins que je pourrais énumérer, des deux côtés de la rue, depuis la Place Royale jusqu’au Cantersteen... Maintenant tout est démoli...

J’ai vu aussi grandir et vieillir des hommes et des femmes que je n’ai jamais connus que pour les avoir rencontrés dans la ville. La petite fille, avec des tresses sur le dos, je la voyais devenir jeune fille, puis se promener avec sa mère et le fiancé de l’autre côté, puis jeune mariée... enceinte... ensuite avec des bébés. Plus tard la taille élégante s’épaississait et les cheveux grisonnaient; elle renonçait à la coquetterie et se transformait à la bonne franquette.

Et les hommes qui, presque gosses, m’admiraient naïvement en me disant des amabilités en passant, j’ai vu pousser leur première barbe, puis leur ventre... Il y a des hommes qui, pendant quinze ans, avaient une expression de contentement quand ils me rencontraient, et qui tout doucement ont passé à côté de moi sans plus me voir.

J’ai vécu ainsi de la vie de beaucoup d’habitants de Bruxelles, sans cependant que nos natures aient fusionné: je suis restée étrangère à leurs goûts et à leur façon de sentir, et eux ne m’ont jamais aimée.

Personne n’a aimé Bruxelles d’une façon plus spéciale que moi. J’aimais la ville, son mouvement et ses rues, jusqu’à ses petits pavés plats; mais, dès que je faisais la connaissance de gens de n’importe quel monde, il y avait surprise... Nous nous sentions si différents que jamais le contact ne s’est fait. Les rares connaissances que j’ai eues ne me traitaient pas comme leurs amies belges, et moi je n’ai jamais su me donner, malgré tout le désir que j’en ai eu, car cela a été le grand désir de ma vie, d’avoir une amie...

*

* *

Le soir, nous restions chez nous; nous n’avions aucun besoin de sortir et, quand je nous la sais de la bière chaude avec des œufs, une recette nationale d’Eitel, il avait la sensation d’être dans son pays, disait-il, et une nostalgie passait dans ses beaux yeux bruns... Mais vite, pour dissiper cette pensée, je le grattais des deux mains doucement dans ses cheveux blond lin et, comme un grand chat, il soupirait et fermait à moitié les paupières, de bien-être. Lui me faisait peu de chatteries...

Il passait maintenant la plupart des dimanches chez des amis. Alors je retapais mes chapeaux ou refaisais mes robes, mais surtout je lisais.

J’avais demandé à la propriétaire si elle n’avait pas des livres à me prêter. Elle me descendit du grenier des journaux de modes reliés, de 1855 à 1865, et presque tout Molière... Molière! je l’ai lu d’un trait, et il ne fut pas lettre morte pour moi. Je le compris comme un cerveau de vingt ans peut le comprendre; je sentis, sous la forme étrange pour moi, la vie et la vérité.

Les anciens journaux de mode m’ont également rendu un grand service. Quand, plus tard, je lus les de Goncourt, j’ai vu leurs héroïnes se mouvoir dans leurs atours; j’ai vu Renée Mauperin dans sa robe de reps blanc, qui ballonnait autour d’elle... Le costume, du reste, m’a toujours vivement intéressée. Depuis, j’ai compris que c’est parce qu’il fait partie de notre mentalité, qu’il nous dicte nos gestes et nos attitudes: les paysannes zélandaises, à cause de leurs coiffes, tournent la tête comme les femmes des tableaux gothiques, et leur masse de jupons les obligent à se retourner complètement pour regarder derrière elles.

Pour avoir des livres à ma disposition, je m’abonnai à un cabinet de lecture: là encore je fis des découvertes étonnantes. J’avais demandé des livres sérieux; je dois beaucoup à l’employé qui me comprit si bien. J’ai pu, grâce à lui, m’initier à ce que la France eut de meilleur en écrivains pendant tout le dix-neuvième siècle, et comme, à la lecture, je vois et sens réellement les gens et les choses, dans leur atmosphère, avec les couleurs et les parfums, j’ai vécu, en compagnie des duchesses de Balzac, des après-midi de dimanche somptueux... j’allais jusqu’à respirer l’air confiné de leurs appartements.

Ceux que je n’ai pas compris ou goûtés alors, je les ai goûtés plus tard. A tous, je dois une partie de l’évolution lente, mais sûre, qui s’est accomplie en moi. Je n’avais d’autre guide que cet employé.

--«Voilà, Madame, _Les Filles de Feu_», ou: «Je vous ai gardé _Mauprat_», ou: «Voici _la Cousine Bette_, vous n’allez pas en dormir...»

Les dimanches matin, j’allais souvent au Vieux Marché. Les étalages de livres me retenaient surtout et n’y eut-il pas qu’un jour j’y trouvai _Les Confessions_ de Jean-Jacques... J’en lus une page devant l’étal.

--Combien ce livre?

--Un franc cinquante, parce que c’est vous.

Je prends le bouquin et en marchant commence à le lire; arrivée au Parc, je m’assieds sur un banc. Je rentrai une heure trop tard pour le dîner.

Jamais aucun livre ne m’a autant remuée... Il avait eu de la misère comme moi, il avait été mercenaire comme moi, il avait vécu de charité comme moi... et, chez Mme de Warens, n’avait-il pas dû tout accepter de ses mains?...

Il y avait donc eu des misérables qui avaient osé parler et ne pas cacher leurs souffrances et leur avilissement involontaire... Puis était-ce un avilissement quand on avait été contraint? Est-ce que l’avilissement ne vient pas d’actes volontaires et choisis?

Je marchais de long en large dans mon appartement, le bouquin pressé sur ma poitrine, divaguant et lui demandant si, moi, j’avais mal fait en donnant mon corps en pâture pour nourrir les petits chez nous...

Quand Eitel rentra vers minuit, il me trouva, la fièvre au visage.

--Tu te fausses à tant lire, et ce Jean-Jacques était un cynique d’étaler ainsi ses hontes...

--Imbécile, murmurai-je, et vous donc qui m’avez dit tout crûment que vous ne me preniez que comme un jouet...

Les foules m’ont toujours inspiré une terreur panique. Un grand enterrement ou un déploiement militaire me faisaient faire un détour pour les éviter.

Pour les processions seules, j’osais m’arrêter, mais elles ne m’attiraient que par le côté beauté. Les bannières brodées, les surplis plissés et les chapes pourpres à fleurs d’argent, les petites filles en blanc, les fleurs qu’on effeuillait, et jusqu’à la Vierge de bois avec son manteau, ses ors et ses dentelles, juchée sur des tréteaux et portée sur les épaules des hommes, me remplissaient d’admiration. Mais les fidèles, avec leurs cierges, et la foule qui suivait me faisaient l’impression d’un ramassis de dégénérés; ils m’inspiraient un grand dégoût: jamais je n’eus le désir de me joindre à eux.

Un dimanche, sur le parcours d’une procession de sainte Gudule, Eitel voulut me faire m’agenouiller; lui avait ôté son chapeau, bien qu’il fût protestant.

--Mais je ne te comprends pas, lui disais-je après.

--Ah! la foule m’a entraîné...

*

* *

Un soir, un immense cortège d’ouvriers débouchait Place Royale, avec des musiques et des drapeaux rouges. Les torches éclairaient leurs figures de coulées de cuivre. Nous nous étions arrêtés, Eitel et moi, pour les voir passer. Bientôt l’on donna deux coups sur la grosse caisse, et la musique joua la _Marseillaise_: toute la foule entonna ce chant. J’en avais déjà entendu des bribes, je n’en connaissais pas les paroles; mais ma gorge se serra, je me mis à fredonner et à taper des pieds en mesure, et tout d’un coup j’emboîtai le pas. Mon ami me tire par le bras, je me dégage d’une secousse; je prends le bras d’un ouvrier et, chantant la _Marseillaise_ sans paroles, mais comme soulevée de terre, je suis la foule.

Eitel marchait à côté de moi, sans me donner le bras, pâle, le chapeau dans les yeux et le col relevé.

Par l’étroite rue de la Colline, nous pénétrâmes sur la Grand’Place. Je croyais entrer dans un lieu enchanté: tout l’or des maisons scintillait... Mais soudain, par une des ruelles, des gendarmes à cheval débouchèrent et se jetèrent sauvagement au milieu de nous. Nous chantions toujours ce chant de volcan qui gronde. Les musiciens se débandèrent; des hommes furent foulés sous les chevaux, des cris de douleur s’élevaient. Comme dispersée par l’ouragan, la foule tourbillonnait sur la place.

Eitel me souleva d’un bras par la moitié du corps et m’appliqua l’autre main sur la bouche, parce que je continuais à chanter par bravade. Il monta quatre à quatre les perrons d’une des grandes maisons de la place et me déposa au fond d’une salle d’estaminet à faro.

Une heure après, la place était vide. Nous rentrâmes en nous querellant.

--Je t’ai suivie pour te sauver, je sentais que tu te serais laissé tuer au milieu de cette populace. Toi qui as peur des foules, quand c’est la populace qui se soulève, tu changes... tu es avec eux.

--Ce n’était pas de la populace, c’étaient des ouvriers: celui à qui je donnais le bras sentait le cuir.

--Oh oui! ils sentent bon!... tu es indécrassable, je l’ai vu ce soir.

--Et toi donc qui, l’autre jour, as ôté ton chapeau pour cette pitrerie religieuse... c’est bien pis.

Et, cessant de le tutoyer:

--Du reste, ce que je fais ou ce que je sens ne vous regarde pas.

Nous boudions pour de bon et ne dîmes pas un mot en nous déshabillant. Au lit je mis le drap entre nous et me couchai contre la ruelle pour ne pas le toucher.

Je ne pus dormir, je me tournais et retournais. Je sentais toujours l’odeur de cuir de mon compagnon de foule; j’entendais le galop des chevaux et les cris du peuple piétiné, et toutes les maisons dorées de la Grand’Place se mouvaient devant moi.

Vers le matin, je me calmai, et je pensai qu’Eitel avait cependant été chic, lui, un monsieur qui savait le latin et le grec, de m’avoir suivie pour veiller sur moi; que, sans lui, fanatisée comme j’étais par ce chant, j’aurais peut-être été piétinée aussi sous les chevaux. Je sentais craquer mes os et mon ventre se défoncer...

Rétrécie de peur, je m’approchai de mon amant et lui grattai tout doucement la tête. Il se retourna vers moi.

--Ah! ma jolie petite bête! fit-il, en m’étreignant.

Eitel était musicien. Il avait un piano et, le soir, il jouait. Cela m’ennuyait fort, parce que je n’y comprenais rien. S’il avait joué des airs d’opérette ou de café-concert, ou leurs «Volkslieder», mais ça...

Il ne supportait pas que je parle, il m’était impossible de lire; alors quoi!... j’en étais réduite à tourner mes pouces.

Deux fois par semaine, un jeune homme venait faire de la musique avec lui. Ces jours-là, je m’ennuyais moins: je m’occupais de préparer le thé ou de la bière chaude aux corinthes, et de couper de minces tartines au pain d’épice.

Une fois que j’avais adressé la parole à Eitel et qu’il ne m’avait pas comprise, je lui dis:

--Mais cesse donc ton tapage...

Ils s’arrêtèrent en un couac. Le jeune homme riait, la figure dans les mains; Eitel me regardait, consterné, mais se taisait. Je sentis que j’avais commis une énormité, mais en quoi?... Est-ce que vraiment ce vacarme était quelque chose de beau, que je ne pouvais comprendre?

Pendant des semaines, ils répétèrent le même morceau. J’en fredonnais des parties, et un soir j’allai dans la chambre à coucher exécuter des pas de danse sur cette musique. Il y avait un passage qui, un autre soir me fit me sauver pour sangloter et penser à ma petite sœur morte de faim.

Eux discutaient. Le mot «la septième» revenait souvent; puis ils tapaient des deux mains sur les touches, quelquefois de toutes leurs forces, quelquefois délicatement comme s’ils touchaient du velours, et disaient: «Pour moi, c’est comme ça», ou «Je le sens ainsi». Alors ils recommençaient.

Eitel ne me permettait pas de parler musique. Quand je lui demandais de m’expliquer ce qu’eux entendaient dans les morceaux qu’ils jouaient, il répondait, renfrogné:

--Cela ne s’explique pas, tu ne comprendras jamais.

--Parce que je ne l’ai pas appris, mais si je l’avais appris comme vous...

--Non, jamais tu n’aurais compris.

Je sentais nettement sa conviction que j’étais d’une autre espèce, sur laquelle rien d’élevé n’avait prise, bonne tout au plus à leur servir de passe-temps.

Dans ces moments-là, d’instinct, je cessais le tutoiement, comprenant qu’en effet nous étions des étrangers et le resterions. Et une rage envieuse s’emparait de moi, car je savais que, si l’on s’était occupé depuis mon enfance de m’enseigner ce qu’il avait appris, je lui aurais été supérieure...

Je le sentais médiocre quand il parlait de Jean-Jacques. Pour lui, une des tares de Jean-Jacques était d’avoir été domestique: «S’il n’avait pas été domestique, il n’aurait pas étalé ses plaies devant le monde...»

Je me mettais dans des colères à ne plus pouvoir parler et, la gorge serrée, je lui criais dans la face des injures inarticulées. Puis je me sauvais dans notre chambre, pleurant et embrassant frénétiquement les _Confessions_... J’étais sûre qu’une injustice abominable nous était faite à ce grand livre et à moi...

Ma rancune allait jusqu’à penser que, si cette musique qu’ils jouaient avait été vraiment belle, eux n’auraient pu la comprendre.

Après ces scènes, Eitel sortait se promener. En rentrant, il me levait le menton.

--Allons, dis que tu as encore été déraisonnable, dis que tu es une petite bestiole...

--Non, je ne suis pas une bestiole!

De temps en temps, j’éprouvais un besoin fou d’être parmi les miens. Mais mes parents m’inspiraient un tel éloignement que je me bornais à faire venir Naatje et Klaasje.

Ils arrivaient vers onze heures, dans leurs meilleurs habits. Ils suaient cependant l’enfant pauvre: Naatje surtout, avec sa tignasse brune et rêche, mal peignée, et son nez retroussé. A Klaasje, il ne manquait que de beaux vêtements pour être exquis: ses jolies boucles blondes et ses beaux yeux aux longs cils, son mince petit corps élancé, faisaient mon orgueil, et j’allais le montrer chez la propriétaire.

J’ajoutais pour cinquante centimes de jambon à notre déjeuner, et l’on faisait deux fois le café, la machine viennoise ne contenant que deux petites tasses. Entre le déjeuner et le goûter, je les lavais et les peignais: Naatje en avait le plus grand besoin, la vermine et elle sympathisaient étroitement... Puis nous goûtions de thé et, quand ils étaient bien bourrés de tartines, je sortais la surprise: des petits gâteaux... En les reconduisant un bout, j’achetais une livre de lard pour les parents.

Je restais debout à les voir s’éloigner: ils se retournaient à chaque instant pour me dire bonjour de la main.

J’avais le cœur gros: leurs petits êtres mal habillés m’étaient encore si chers, que souvent je faisais quelques pas en avant pour les rejoindre, pour leur demander pardon de les avoir abandonnés... Alors je me demandais si je ne ferais pas bien de rentrer avec eux et de recommencer l’ancienne vie... n’était-ce pas mon devoir?...

Mais l’idée de sentir à nouveau l’haleine alcoolique de mon père et de voir ma mère ruser pour me soutirer le plus possible, me hérissait, et vite je rentrais, me sentant retrempée de les avoir vus et maniés, mais quand même avec la sensation d’avoir été privée pendant quelques heures d’une chose essentielle à ma vie...

Je m’enfouissais tout de suite dans mon fauteuil, et, comme gourmande, je me remettais à lire.

Eitel était employé volontaire chez un grand banquier, il recevait deux cents francs par mois de son père; moi, je donnais le plus clair de mes gains chez nous. Notre appartement coûtait soixante francs par mois, le piano vingt-cinq: nous étions donc très serrés.