Keetje

Part 3

Chapter 33,963 wordsPublic domain

Je m’étais rapprochée de plus en plus de lui: nos dimanches soir étaient exquis; moi, je lisais, et lui dessinait. Il avait de longues mains fines, au bout de poignets très minces, mais ces délicates mains étaient si habiles et si solides qu’elles me semblaient un outil admirable...

* * * * *

Vers l’automne, il devint triste.

--Voyons, lui dis-je un soir, parle-moi.

--Elle tousse beaucoup plus, pleurait-il, et le temps devient trop mauvais pour la campagne.

En hiver, on dut la transporter à l’hôpital. Hein y allait tous les dimanches et revenait malade pour toute la journée. Elle mourut au printemps. Après l’enterrement, il s’enferma dans la petite chambre où était mon vieux canapé: on l’entendait gémir comme une petite fille.

Je me sentais à bout et craignais de devoir retourner à l’hôpital: les conditions dans lesquelles je travaillais m’épuisaient. Je me levais à sept heures et m’habillais: mais ma mère n’avait pas encore préparé le café, le poêle fumait, l’eau ne voulait pas bouillir, ou Kees n’était pas encore revenu avec le pain... bref, la moitié du temps, je filais à jeun.

Il me fallait toujours aller très loin: nous habitions aux confins d’un faubourg populaire, et les peintres, presque tous, à l’autre extrémité de la ville. En hiver, saison où je posais le plus, je devais, par la pluie, la neige et le gel, marcher une bonne heure, sans paletot, souvent la marche rendue difficile par un clou qui m’entrait dans la plante des pieds, toujours les bas mouillés, n’en ayant pas de rechange. Ainsi j’arrivais, suante de la course et dégoulinante, les yeux brillants et le teint haussé... Alors il fallait se déshabiller, et prendre la pose debout ou sur un genou, ou tout le poids du corps sur un coude. Au bout de quelques instants, je grelottais: des frissons me parcouraient, et je devenais d’une pâleur cadavérique: une toux qui ne me quittait pas de l’hiver me secouait à chaque instant et dérangeait la pose de la draperie.

Les peintres avaient beaucoup de patience,--il n’y a jamais eu qu’une dame qui m’a renvoyée parce que je toussais;--je voyais que je leur inspirais une grande pitié; mais c’étaient souvent de pauvres diables, ayant trop peu d’argent pour pouvoir le gâcher, et quelquefois ils remettaient la pose à un autre jour.

A midi, je déjeunais le plus souvent de tartines, avec un verre de bière ou du café; chez quelques-uns seulement, il y avait des sardines ou du fromage. Vers quatre heures, je m’en retournais.

Les pommes de terre avaient été bouillies à midi; ma mère en mettait une dizaine sur une assiette, avec une sauce à la farine versée dessus; elle les déposait dans le four sans les couvrir. Dans le courant de l’après-midi, Dirk chipait une pomme de terre; après l’école, Kees chipait encore une pomme de terre, puis Naatje une autre; même ma mère en prenait de temps en temps, se disant que je mangeais bien à midi chez les peintres, et, quand je rentrais, il ne restait plus que trois ou quatre pommes de terre, desséchées sous une couche de farine; c’était mon dîner.

Je faisais une scène, ou suppliais ma mère de cuire quelques pommes de terre fraîches pour quand je rentrais.

--Faire une cuisine exprès pour toi, jamais de la vie!

--Alors, empêchez au moins les petits de les prendre, et mettez un couvercle dessus: la vapeur les tiendrait fraîches.

--Avec tous tes embarras, si tu ne veux pas les manger, donne-les aux autres: ils ne se feront pas prier.

C’est ce que je faisais souvent, et j’envoyais chercher par Naatje, pour quinze centimes, une petite tranche de lard maigre que je mangeais cru, de préférence sur du pain noir saupoudré de poivre et de sel; avec cela, une tasse de café ou plutôt d’eau de chicorée, réchauffée.

Quand mes bas étaient trop sales je devais les laver le soir et les mettre la nuit pour les avoir secs le matin. Ma mère voulait que je fasse la lessive, que je récure le plancher. J’avais beau expliquer que, posant beaucoup pour les mains, je devais les avoir soignées: elle ne pouvait comprendre.

--C’est pour ne rien faire que tu inventes cela: selon moi, si une main est rouge et que je veuille la peindre blanche, je n’ai qu’à prendre de la couleur blanche...

J’étouffais de rage devant ces insanités.

J’étais engagée chez un Allemand, qui peignait des petits tableaux de genre pour vivre, et entre temps travaillait à une grande toile, comme œuvre sérieuse. Je posais pour les petits tableaux. Une jeune fille, en robe rose ou bleu ciel, les boucles blondes sur le dos, était assise sur une dune et regardait la mer, ou rêvait dans une bergère, ou écrivait un nom sur le sable avec la pointe de son ombrelle; c’était moi, la jeune fille.

Un matin, j’arrivai tellement trempée que, lorsque j’ôtai mon corsage, le peintre poussa une exclamation: ma peau était toute violette, du corsage mouillé qui avait déteint sur moi.

--Mais tu ne peux pas poser dans cet état, «du armes Kind!»

Il me lava, me fit endosser une chemise et un caleçon à lui; par dessus, je revêtis la robe rose et m’assis sur un tabouret recouvert d’une grande toile jaune, qui s’étendait par terre pour donner le reflet du sable de la mer sur ma robe et sur mon cou.

Les deux jours suivants, je ne devais pas aller chez lui; il travaillait à sa grande toile, avec un modèle habillé en Orientale. Quand je revins le vendredi, il était nerveux, et pas aimable comme d’habitude. Tout d’un coup il déposa sa palette, vint vers moi, me leva un peu rudement la tête, et me regarda longuement.

--Non, ce n’est pas vous...

--Qu’est-ce qu’il y a?

--On m’a pris trois pièces d’or, qui étaient là dans ce secrétaire ouvert; je les y ai mises lundi et hier seulement je me suis aperçu qu’elles avaient disparu... Il n’y a que vous et elle, fit-il, en montrant l’Orientale du tableau, qui soient entrées ici; mais ce n’est certes pas vous.

--Il n’est pas dit non plus que ce soit elle: on nettoie l’atelier, on allume le feu, que sais-je?... Mais pourquoi laisser traîner des pièces d’or sur les meubles?

--Pourquoi?... Cela pourrait-il te tenter?

Mais, tout de suite, il vint vers moi.

--Non, tu ne serais pas tentée... cependant si, moi, je devais me laisser tremper, comme toi l’autre jour, il y a longtemps que je serais en prison.

--Brrr... j’aimerais mieux mourir de faim et de froid, que de commettre un acte qui pourrait me conduire en prison, car alors je me croirais irrémédiablement souillée.

* * * * *

Une autre fois, je m’étais rendue, par des rafales de neige, chez un Anglais qui aimait beaucoup ma tête; il la peignait et repeignait. En arrivant, j’ôte mes bottines: il les dépose, pour les faire sécher, sur le poêle, où il n’y avait presque pas de feu. Je prends la pose... Au repos, je vis une de mes bottines qui bâillait comme une mâchoire ouverte, et l’autre avait la semelle calcinée. Je me mis à pleurer tout haut. Le peintre fut si ému qu’il me donna vingt francs pour acheter des chaussures. Je m’en achetai, naturellement, une paire de dix francs, et les autres dix francs passèrent à la maison.

Je ne me vendais plus. Cependant, les jours de famine, et quand je ne trouvais du travail nulle part, j’allais rendre visite à ce peintre anglais. Il avait vingt-quatre ans. Sans le montrer, j’avais un béguin pour lui. J’étais très à son goût. Quand je sonnais, on eût dit qu’il m’attendait, tant il dégringolait vite les escaliers pour m’ouvrir; il me prenait comme un affamé. Au moment de partir, il me donnait sept à huit francs... de quoi manger pendant trois jours chez nous.

Une dame, qui faisait des études de mains avec moi, m’avait demandé si je ne voulais pas aller lui chercher du thé dans un grand magasin japonais. En regardant les bibelots, je ne pus m’empêcher d’acheter un petit joujou de cinquante centimes, très joli et très ingénieux. Je l’offris au petit garçon de la dame. Toute la famille se récria tellement de ce que j’avais pu choisir un objet d’aussi bon goût que, pendant toute la matinée, j’en étais restée honteuse et triste...

* * * * *

Ailleurs... Pendant la pose, le mari en robe de chambre était venu s’asseoir dans l’atelier de sa femme. Leur fille prenait une leçon de chant dans une chambre voisine. Tout d’un coup elle donna une note très fausse. Je tressautai en faisant:

--Oh!...

Le monsieur me regarda, étonné.

--Comment? vous entendez cela aussi...

Aussi!... Décidément ces gens nous prennent pour des sauvages... Aussi!...

Tout cela m’aigrissait.

* * * * *

Une grande dame, qui faisait de la peinture à ses moments perdus, m’avait prise en sympathie. A la première communion de Naatje, elle avait acheté des robes pour la petite et pour moi.

Je lui disais un jour que j’aurais tant voulu savoir un métier.

--As-tu déjà été mariée, Keetje?

Je la compris parfaitement. Je ne crus cependant pas mentir en répondant «non».

--Alors je vais te faire donner des leçons de français, et, après, je te placerai comme demoiselle de magasin.

--Oh! madame! oh! madame! pleurais-je.

Elle chargea sa concierge de me chercher un professeur de français. La concierge trouva parmi ses connaissances une vieille demoiselle qui, pour vingt francs par mois, me donnerait deux leçons par semaine. Elle me faisait des dictées et je devais apprendre des verbes par cœur, mais elle ne me donnait aucune explication.

A la fin du deuxième mois, ayant reçu les vingt francs pour payer les leçons, je rentrai chez nous, la pièce d’or roulée dans un petit papier. C’était en été: peu de peintres en ville et le loyer à payer... Mes parents firent si bien que je leur donnai les vingt francs.

Le lendemain, la vieille demoiselle, étonnée de ce que je ne la payais pas, alla chez la concierge. A la leçon suivante, elle me dit:

--Vous avez reçu l’argent, n’est-ce pas?

Je répondis «oui», en devenant cramoisie. Elle n’insista pas.

Le soir, j’écrivis à la dame, qui était à son château, que j’avais payé notre loyer avec l’argent du professeur, puis que je ne lui avais pas dit la vérité en lui répondant que je n’avais jamais été mariée.

Je reçus tout de suite la réponse: «J’aurais dû avouer à la demoiselle que j’avais payé notre loyer avec son argent, il n’y avait aucune honte à cela; et je pourrais aussi mieux écrire en français, maintenant que j’avais reçu des leçons; mais je devais comprendre qu’elle, la dame, ne pouvait plus s’en occuper...»

J’étais sans aucune base, même dans ma langue: ma mère nous avait envoyés trop peu à l’école. Je n’avais aucune idée de ce qu’était un verbe, un adjectif, un substantif. Le professeur déniché par cette concierge ne m’en parlait pas, et ces semblants de leçons n’avaient duré que deux mois... Les filles de ma protectrice, âgées de dix-sept et dix-huit ans, ne savaient pas écrire correctement la langue qu’elles avaient sucée avec le lait et qu’on leur avait enseignée depuis l’âge de dix ans.

Quant au «mariage», qui me rendait indigne de recevoir des leçons... Ma protectrice, encore jeune, était la maîtresse du mari de sa meilleure amie, et son mari à elle, l’amant de celle-ci. Ils vivaient toujours les uns chez les autres, et se sont quasi ruinés à des fêtes somptueuses qu’ils s’offraient dans leurs châteaux ou leurs hôtels.

Mais, à cette époque, je ne la jugeais pas: je ne lui tenais compte que de ce qu’elle avait voulu faire pour moi, et, comme elle aimait les bleuets, pendant de longues années j’allais, à la saison, lui en cueillir des brassées, dans les champs derrière Laeken.

--De la part de qui? demandait la nouvelle concierge, quand je les apportais.

--N’importe... mettez-les d’abord une heure dans l’eau, pour les offrir, bien fraîches, à Madame...

Un soir d’hiver, en rentrant chez nous vers cinq heures, je trouvai une lettre d’une dame peintre, qui me demandait de passer chez elle avant six heures. Il fallait aller à l’autre bout de la ville: je ressortis immédiatement et arrivai en sueur, toute rose et animée, juste à temps encore.

En traversant le corridor, je croisai un monsieur qui me souriait; mais j’étais trop affairée pour y prêter attention. Je m’arrangeai avec la dame; je lui plus beaucoup. Elle allait commencer une grande toile avec moi... chouette! du pain sur la planche pour longtemps...

Quand je sortis, deux jeunes gens m’emboîtèrent le pas. De rose que j’étais d’avoir couru, j’étais devenue toute blanche. Je grelottais: je n’avais rien pris depuis midi.

L’un des deux me regardait très ostensiblement: c’était un grand jeune homme, fort bien habillé, aux cheveux très blonds et les yeux noisette. Celui qui m’avait souri dans le corridor était un juif très brun; il vint d’un coup vers moi et m’invita à aller prendre quelque chose avec lui; j’acceptai. Le blond restait à distance; devant le café, je me retournai et dis:

--Et votre ami?

--Viens donc!

Nous entrâmes, à nous trois, dans le café. Bientôt le jeune homme brun nous quitta, et le blond m’invita à dîner.

C’était la première fois que j’allais dans un restaurant. Je ne savais comment il fallait s’y conduire, de quelle façon manier une cuiller... je la tenais comme les enfants, puis le couteau m’embarrassait, et tenir la fourchette de la main gauche... Enfin, je me décidai à manger avec le couteau, j’avais entendu dire que c’était chic. Le jeune homme me regardait faire; il était visiblement gêné. Je pris alors le parti d’observer comment lui faisait: je l’imitai, cela alla très bien.

Après le dîner, nous fûmes voir _Les Cloches de Corneville_. Mon nouvel ami était Allemand, parlant le français à peu près aussi mal que moi. Je le sentais très peu expérimenté, presque fier de se trouver avec une femme. Aussi, quand, en me reconduisant, il me fit, sur notre chemin, entrer dans un hôtel, j’y allai sans faire beaucoup de phrases... Je sentais que cet étranger voulait faire comme ses camarades: avoir une maîtresse; que son ami lui avait dit «j’ai ton affaire», et que ne pas lui accorder ce qu’il demandait était rompre cette chose si bien ébauchée; que, le lendemain, il se serait tourné vers une autre et n’aurait plus pensé à moi... Puis ses yeux d’or et ses cheveux blonds étaient très beaux... Il avait un joli nom: Eitel.

En me reconduisant à deux heures du matin, il me demanda de dîner avec lui le lendemain.

Je me trouvais, j’en étais sûre, sur le seuil d’une autre vie.

Deux souvenirs exquis me sont restés de cette époque.

L’un, d’Albert, le fils du général. Lui savait ce que je faisais le soir dans les rues. Eh bien, jamais, dans ses manières avec moi, il ne m’a fait sentir du dédain. Toujours, en m’abordant, il ôtait son chapeau, et, quand il crut que je l’avais rendu malade, il me laissa là sans rien dire.

Un soir, je le rencontrai dans un bal d’étudiants. Il fit la réflexion que c’était bien dommage que j’eusse échoué là, que je n’étais plus si bien qu’avant, à tous les points de vue.

J’avais acquis le verbe haut; je riais et plaisantais. Voulait-il dire que le métier n’avait aucune importance, que la personnalité faisait tout?... Comme je le regardais, éplorée:

--Ah! ce regard est encore de toi!...

Ma tête, ma pauvre tête se mit à battre la campagne. Je ne comprenais pas. Comment pouvais-je valoir mieux quand je ramassais des hommes pour vivre?...

J’en étais abrutie, et je sentais qu’il ne fallait pas que je continuasse cette soi-disant vie de relèvement.

*

* *

L’autre souvenir est celui d’un collégien de seize ans.

Stéphanie était la maîtresse d’un étudiant qui sortait du collège; il avait un ami, à demi Espagnol, Rodrigue, qui devait encore y rester six mois, puis entrer à l’Ecole Militaire. Il l’amena, et nous sortîmes ensemble par les rues isolées des faubourgs.

Quand la rue était en pente, nous la dévalions en courant pour voir qui serait le premier en bas. J’avais l’agilité d’une chèvre et souvent j’étais la première; mais quand Rodrigue me dépassait, il tournait la tête vers moi, et, de ses dents d’Espagnol mâtiné de Maure, et de ses énormes yeux noirs, le chapeau en main, les cheveux d’ébène au vent, il me riait d’un air de triomphe.

Dans les guinguettes lointaines, nous allions boire un verre de «brune», mais, avant, nous sautions à pieds joints les flaques d’eau.

Stéphanie avait de l’humeur, parce qu’aucun exercice ne lui était possible. Elle avait encore de l’humeur quand son amoureux causait avec moi, au lieu de s’occuper d’elle. Rodrigue alors me secouait le bras, et les yeux flamboyants.

--Laisse-les! disait-il.

Et il voulait que nous marchions derrière ou devant, pour nous isoler. Il me donnait le bras, et, la tête penchée vers ma figure, son haleine m’effleurant, il me parlait. Il était extrêmement fier de pouvoir causer avec moi.

--Tu n’es pas du tout comme les autres. Que fais-tu avec cette grue?... j’ai une cousine à qui tu ressembles, je lui raconte aussi tout...

Il était orphelin, sa mère était Espagnole, son tuteur voulait qu’il entrât à l’Ecole Militaire.

--Je serai, très jeune, général, tu verras... et notre pays finira bien par se battre un jour; sans cela je m’en vais, je ne veux pas être un soldat de parade.

Jamais il n’était question d’amour entre nous. Moi je le regardais comme Hein ou Dirk; quant à lui... je crois que ses sens n’étaient pas éveillés, nous n’avons pas échangé un baiser.

Un soir, il me raconta que, le matin, pendant qu’ils étaient à table, il m’avait vue passer avec Stéphanie; que les élèves avaient tous ri, en voyant des petites femmes; que lui avait rougi et s’était caché la figure dans sa serviette.

J’avais déjà fait la connaissance du jeune Allemand, et voulais, depuis la réflexion qu’Albert m’avait faite au bal, quitter cette vie de garçon. Rodrigue me demanda de sortir seule avec lui, la veille de son entrée à l’Ecole Militaire. Ne sachant comment l’éconduire, je le lui promis: je devais le trouver à six heures sur la place, devant la Gare du Nord, que quelques réverbères de gaz laissaient dans la pénombre. Mais voilà que l’Allemand m’écrit pour m’y donner également rendez-vous...

Je me dissimulai donc sous une porte. Le petit arriva le premier; il ne pouvait m’apercevoir. Ne me trouvant pas, il s’agitait, marchait de long en large; il allait regarder au coin des rues. L’Allemand étant toujours en retard, je voyais de loin tout son dépit. A la fin il partit: il avait tiré son mouchoir et s’essuyait les yeux.

Depuis que je connaissais Eitel, j’évitais les endroits où j’aurais pu rencontrer des étudiants. Stéphanie me boudait, parce que je ne voulais pas lui faire connaître mon amant.

Je le voyais trois fois par semaine. En rentrant de mon travail, je m’attifais le mieux que je pouvais; à six heures, j’étais au rendez-vous. Il m’avait acheté des gants, une voilette et un parapluie. Nous dînions pour six à sept francs dans un des vieux restaurants du bas de la ville. Après nous allions voir une opérette ou passer la soirée au café-concert.

Les chanteuses de café-concert m’ahurissaient. Je me demandais pourquoi elles avaient la voix si différente de la voix des chanteuses d’opérette, et comment elles arrivaient à la pousser ainsi; je n’avais aucune idée du chant appris, mais ceci me paraissait tout à fait défectueux.

J’adorais Judic. Mme Théo, dans _La Petite Mariée_, me semblait chanter faux. Je crois avoir entendu Granier dans _La Marjolaine_: elle était mince et élancée, et me plaisait infiniment. Mais un soir, aux Galeries Saint-Hubert, j’eus une révélation: Céline Chaumont jouait _La Cigale_. Mes fusées de rire partaient si spontanément que tout le monde autour de moi s’en amusait. Depuis, Céline Chaumont n’est jamais venue à Bruxelles sans que je sois allée l’entendre.

_La Petite Marquise_ et même _Toto chez Tata_ m’ont initiée au théâtre parlé.

Avec mon ami, je discutais chaudement les faits et gestes des acteurs et, bien que longtemps dans ma vie j’aie préféré les hommes aux femmes, le travail des femmes m’intéressait davantage.

Je croyais que la vie d’actrice était une vie de noce continuelle, mais j’en revins vite, rien que d’avoir voulu imiter Céline Chaumont quand elle jonglait avec des boules de laine... je vis que ce n’était pas un jeu de plaisir, mais d’application et de patience. Pour le moment, je n’approfondissais pas plus avant.

Au bout d’un petit temps, Eitel me conduisit, après le dîner, au café, au lieu du théâtre ou du café-concert. Je m’y ennuyais mortellement; je me serais bien contentée de causer, mais il n’était pas causeur... alors je lui disais que cela m’assommait. Après quelques tiraillements, il m’avoua que c’était très coûteux de dîner au restaurant et d’aller au théâtre trois fois par semaine... puis l’hôtel... Cet argument me convainquit.

--Si tu as besoin de ton argent pour des choses plus utiles, nous ne devons pas le gâcher à des distractions. Je croyais que tu avais beaucoup d’argent...

--Plus maintenant... nous avons été très riches, mais mon père a perdu une grande partie de sa fortune.

--Oh! je suis très bien ici, j’aime autant causer.

--De quoi veux-tu parler? C’est dommage que tu ne saches pas jouer aux cartes ou au bac...

--Ah! non, cela m’horripile, mais allons nous coucher.

--Ah! ma petite bête, tu es charmante...

*

* *

Le Carnaval approchait. J’avais un désir fou de me déguiser et d’aller au bal.

Un soir, Eitel me dit:

--Je vais te proposer deux choses, tu peux en choisir une... Nous pouvons faire le Carnaval, te louer un costume, aller dîner, puis au bal et souper, ou t’acheter une belle robe... une des deux, c’est à toi de choisir.

J’étais toute frémissante de joie, en l’entendant énumérer ces merveilles... Enfin je pourrais savoir ce que c’est que d’être belle et d’aller à un bal, ne fût-ce que pour une fois. Mais une jolie robe qui me durerait deux ans...

Il me regardait curieusement, de ses beaux yeux noisette. Je n’hésitai pas.

--J’aime mieux une robe, elle me restera, et je serai plus convenable pour sortir avec toi...

--Eh bien, voilà cent vingt-cinq francs, fais-toi élégante... Dans huit jours, c’est le Mardi Gras, nous irons manger un morceau et voir les masques.

Grand Dieu, quelle somme!

Le lendemain, je m’en fus rue Neuve m’acheter une robe toute faite, qu’on changea à ma taille. Elle était vert foncé, très étroite, à longue tunique, le corsage à basques avec une petite pèlerine, et garnie de boutonnières en taffetas. Elle coûtait quatre-vingts francs; il m’en restait quarante-cinq.

Je voulais une fois pour toutes en sortir: je n’avais donc rien dit chez nous de cet argent. Je gagnais du reste beaucoup depuis quelque temps; un amateur avait commencé une grande toile avec moi, il la grattait après chaque séance et recommençait le lendemain. J’étais dans la joie: «S’il continue ainsi, me disais-je, il n’y a pas de raison pour que cela cesse...»

J’achetai avec les quarante-cinq francs restants:

Francs 1 paire de bottines 12,00 1 chapeau de feutre vert 3,00 1 touffe de plumes de coq 2,75 1 ruban de velours vert 1,50 1 voile de gaze verte 2,75 2 chemises à 3 fr. 6,00 2 pantalons à 2 fr. 50 5,00 1 jupon violet 5,00 1 paire de bas 2,50 3 mouchoirs 1,50 1 savon 0,10 ----- 42,10 J’ajoute pour un bain 1,00 Total 43,10

Je m’étais dit que je ne pouvais m’habiller de ces beaux vêtements sans être lavée des pieds à la tête: chez nous, c’était impossible, avec tous les enfants autour de moi. Du reste, ma mère trouvait qu’une fille convenable ne devait se laver que la figure et les mains, et puisque je voulais être convenable!...

Je décidai de me laver les cheveux au bois de panama et d’aller prendre un bain en ville... Ah! ce premier bain... cette sensation d’être entièrement dans l’eau chaude... je ne l’oublierai jamais. J’eus d’abord une petite suffocation, puis, ce fut exquis...