Part 2
--Viens avec nous à l’enterrement: cela touchera la mère, et, au retour, tu prendras le café avec nous.
C’était en face de notre impasse, dans une minable estaminet-épiceries comestibles, qu’un enfant était mort.
Il y avait quatre jeunes filles pour porter la petite bière. La mère, les yeux bien secs, donna avant de partir un verre de genièvre aux porteuses, parce que c’était loin et qu’il pleuvait; et l’on se mit en route. Quelques voisins, hommes aux vestons trop étroits, femmes en cheveux et à petit châle noir, suivaient par politesse.
Je me sentais très loin de ces Flamands pas dégrossis, et cette chevauchée, par les chemins creux, où l’on s’enlisait dans la boue, avec ce cercueil porté par des filles qui, pour éviter les flaques, le faisaient pencher de droite et de gauche, me semblait une chose barbare et irrespectueuse. Puis la faim me talonnait: j’aurais voulu être déjà de retour pour le goûter promis.
En route, le soulier d’une des porteuses s’embourba, et l’on dut déposer le petit cercueil au bord du talus, pour laisser les jeunes filles se reposer. Celle qui avait perdu sa chaussure était harassée: je m’offris à prendre sa place.
La fille me mit son bonnet. Tremblante de dégoût et de terreur, je pris un des coins du cercueil sur mon épaule, et l’on repartit par la pluie et la bourbe. Je songeais avec horreur à ce que contenait cette caisse mal jointe, qui martyrisait mes maigres épaules; je sentais comme des convulsions me parcourir, à la pensée de ma petite sœur morte qu’on aurait pu trimbaler ainsi... Mais, bah! on dirait à la voisine que j’avais bien aidé, et j’aurais certainement une tartine au jambon, avec le café, comme les autres.
Au cimetière, ce fut bâclé en cinq sec. A la sortie, les hommes invitèrent les femmes à venir prendre quelque chose, mais je ne fus pas demandée: mon air de demoiselle et mon parler civilisé les éloignaient de moi.
Nous rentrâmes tous, dégoulinants et crottés jusqu’aux cheveux.
Il y avait quatre tasses sur la table, et les quatre porteuses s’assirent; les autres n’étaient pas invités. Je coulais des regards vers les tartines au jambon, le café parfumait jusqu’à me faire trembler de désir; mais je restai là devant le comptoir, comme si j’attendais Jeannette. Jeannette me vit, pâle et défaillante.
--Keetje, viens donc, bois à ma tasse: le café est bien chaud.
--Merci, Jeannette, je sais réchauffée maintenant, je vais en prendre chez moi.
Et je sortis.
Elle zézayait un peu; elle avait des grosses joues très rouges, de gros seins que j’enviais, et la démarche difficile à cause de véritables coussinets de chair qui lui rembourraient la plante des pieds. Dans les allées désertes du Parc, où les hommes nous attiraient, elle les traitait de voyous, quand ils allongeaient les mains vers sa poitrine.
J’étais loin d’avoir sa hardiesse avec les hommes. Lorsqu’on lui posait un lapin, elle trouvait quand même une croûte chez sa mère; puis, elle, c’était pour acheter des colifichets et des gâteaux... Mais au temps où, moi, je devais me prostituer, je pleurais tout le long de la route quand, après semblable corvée, il me fallait rentrer les mains vides et dire aux petits qu’ils devaient se coucher encore une fois sans manger, eux qui avaient trompé leur faim pendant toute la soirée en se racontant des histoires de brigands... Souvent, j’arpentais durant des heures les rues obscures d’un faubourg, n’osant entrer ou espérant les trouver endormis. Maintes fois aussi je marchais le long du canal, me demandant si je ne ferais pas bien de m’y jeter.
Ces choses-là étaient finies. Si j’accompagnais Stéphanie, c’était par amitié, je me louais tous les jours d’avoir, une fois pour toutes, supprimé cette honte de ma vie.
Mais je n’arrivais pas à comprendre que les gens bien habillés, bien logés et mangeant à leur faim, ne fussent pas d’honnêtes gens: je croyais très sincèrement que la misère seule avait engendré la prostitution... Cependant ces hommes, pour le plaisir, ramassaient n’importe quelle femme, ce que, moi, je considérais comme le comble de l’abjection... Quand je les voyais être cochons et butors, tout se brouillait dans mon cerveau... Pourquoi, pourquoi, sont-ils ainsi? ils ont tout pour être honnêtes... Et pourquoi étaient-ils ainsi avec moi?... Ils auraient bien dû voir cependant que ce n’était pas pour m’acheter des petits souliers, ou par passe-temps, que je me livrais à eux, des inconnus.
Je croyais qu’ils devaient deviner ma position... jamais personne n’a rien deviné... peut-être une fois, un officier... Il m’avait donné quelques francs d’avance. Pendant que je les roulais dans un petit papier, je vis qu’il considérait mes bras maigres, ma chemise mouchetée de chiures de puces. Il me leva la tête par le menton et me regarda un moment, mais je fermai les yeux pour ne pas me livrer... il me donna encore deux francs.
Je sentais très bien que, pour les hommes, une prostituée est un être hors nature, incapable d’aucun sentiment humain, et seulement apte aux conceptions viles. Il n’est même pas besoin, pour eux, d’être prostituée: il suffit d’être une petite fille indigente et à leur merci...
Un jour, chez un peintre, une dame de ses élèves venait de partir. Le peintre me dit de retourner un tableau qu’il avait acheté dans une vente; il voulait le montrer à un de ses amis qui était là.
--Mon cher, je ne pouvais pas te le montrer devant cette dame, mais regarde ça!... cela ne vaut rien comme art, mais c’est d’un cochon!...
Et, à eux deux, ils faisaient, en riant, ressortir le côté malpropre du sujet.
La dame qui venait de quitter avait quarante ans; moi, j’en avais dix-sept, ces hommes ne savaient rien de ma vie...
Je me croyais donc de bonne foi vouée à ces abjections. J’étais cependant sûre que, si j’avais été riche et artiste, je n’aurais pas acheté ce tableau rien que parce qu’il était «cochon».
Aussi étais-je ahurie et charmée quand Stéphanie traitait les hommes de voyous.
Je sentais aussi que, si je ne voulais plus me prostituer, je devais soigneusement cacher que je l’avais fait; que, sans cela, jamais je n’aurais pu en sortir, qu’on m’aurait toujours traitée avec méfiance et mépris, qu’on me l’aurait toujours compté comme un crime, qu’aucun homme ne m’aurait tendu la main pour me tirer de là d’une façon honorable... Quant aux femmes, les quelques-unes chez qui j’avais posé étaient d’une politesse si distante, je devinais qu’elles se croyaient d’une matière si différente, que rien n’était à espérer de ce côté.
J’aurais pu chercher une place comme servante, et personnellement j’étais sauvée: oui, mais les petits... et les parents... malgré mon aversion pour eux, j’en avais pitié... Hein gagnait maintenant un franc par jour; Dirk jouait de l’accordéon dans les guinguettes; Naatje posait de temps en temps les anges chez les peintres. Mais cela ne suffisait pas... il fallait donc que je restasse encore parmi eux jusqu’à ce qu’ils fussent plus grands.
Toujours et partout ces idées se bousculaient dans ma tête, et souvent, pendant la pose, le peintre me demandait pourquoi j’avais une expression si lugubre ou si épouvantée.
* * * * *
Stéphanie m’emmenait le lundi soir dans les bals d’étudiants. Là on était fou ensemble; ces jeunes gens étaient charmants et vous traitaient d’égal à égal. J’avais surtout besoin de cela, de ne plus être traitée en inférieure ou en être suspect, et le premier étudiant qui, un soir, m’acheta au bazar une paire de boutons de manchettes, par pure gentillesse, n’a jamais su quel battement de cœur me donna ce geste aimable.
Un autre nous avait amenées, Stéphanie et moi, dans sa maison de campagne aux portes de la ville, pour manger des poires. Apercevant dans une serre des grappes de raisin, je lui racontai que mon petit frère Klaasje avait la variole et que le médecin avait dit que des raisins lui feraient du bien.
--Je n’ose pas te donner de ceux-ci: ils ne sont pas mûrs, et ma mère serait fâchée si je les cueillais.
Mais, en nous reconduisant, il m’acheta chez une verdurière une belle grappe de raisins.
--Voilà pour ton petit frère...
Ces attentions exquises me rendaient fière et heureuse.
Naturellement j’eus des amants parmi eux; ce m’était une joie de me donner. Arrangez cela comme vous voudrez, j’avais la certitude que je me relevais... Puis leur beau langage et leurs voix civilisées m’attiraient; je me rendais compte que ces jeunes gens avaient une éducation supérieure à celle des peintres et des sculpteurs chez qui je posais.
Cependant les artistes s’occupaient de moi d’une autre manière. Un d’eux me donna un dictionnaire français-flamand et un livre: _Histoire d’un enfant du Peuple_, d’Erckmann-Chatrian. Je le lisais le soir, en cherchant chaque mot dans le dictionnaire; mais tous les verbes y étaient à l’infinitif, ce qui me désorientait.
Ils parlaient de tout devant moi, ils discutaient peinture, m’engageaient à aller au Musée et, quand je sus bien lire le français, me prêtaient des livres. Seulement les étudiants étaient de mon âge, et depuis que j’existe, je n’ai jamais été attirée que vers ceux de mon âge. Avec eux, dans les guinguettes et les bals, l’on dansait et l’on chantait, et je me donnais comme j’étais, ce que je n’ai jamais pu faire avec des plus âgés ou des plus jeunes.
Cependant ma beauté avait gagné. Je posais beaucoup dans les ateliers, bien que je ne fusse pas le type de ces peintres flamands, hantés par les femmes de Rubens, et que ma gracilité intimidait presque... Puis je rebrodais les tapisseries et les soies anciennes qu’ils achetaient dans les ventes...
Deux jeunes gens nous avaient donné rendez-vous au bois de la Cambre. Je me hâtais sur l’Avenue Louise, quand mon attention fut attirée par un beau jeune voyou aux boucles noires, qui déambulait d’un pas las devant moi. Il avait une branche verte effeuillée en main, et en frappait les chiens et les petits enfants qu’il rencontrait sur son chemin; il se retournait en riant quand il leur avait fait mal. Au Bois, il cassait les jeunes buissons avec son bâton. Puis il s’assit: il prit des petits cailloux, et les jeta sur des moineaux qui, en pépiant, cherchaient leur pâture dans un tas de crottins de cheval.
«Quelle sale bête!» me disais-je...
Une jeune fille rousse, au nez retroussé, passa. Ses multiples jupons rendaient sa marche ondulée. Elle l’invita par des clins d’yeux. Il ne disait ni oui ni non et la regardait, indifférent; puis, les mains dans les poches, il sifflota d’un air ennuyé.
Un vieux monsieur s’avança à petits pas. Ils se regardèrent bien dans les yeux. Le jeune homme se leva et le précéda. J’étais étonnée de la façon de marcher: il se cambrait et faisait le beau. Mais, voyant venir de loin Stéphanie, je n’y fis plus attention et j’allai vers elle.
Elle arrivait, essoufflée, bien qu’elle eût pris le tramway. Nos amoureux vinrent en voiture. Ils nous abordèrent d’une façon gênée... nous étions si peu élégantes... On s’éloigna des grands chemins dans les sentiers peu fréquentés, et là tout respect humain les abandonna: leurs gestes et leurs propos étaient ceux de charretiers.
J’avais escompté un bon déjeuner, mais ils nous conduisirent dans une guinguette, où ils nous offrirent une omelette au lard et un verre de faro: eux ne prirent rien. Une demi-heure après ce repas, j’étais aveuglée par la migraine, des manières de nos galants m’agaçaient. Je devins agressive et me mis à chicaner l’un d’eux sur ses grosses mains balourdes. Par ma fréquentation chez les peintres, j’étais à bonne école pour apprendre ce qui était beau ou laid. Sans savoir au juste ce que cela signifiait, je lui dis que ses mains sentaient la plèbe, et lui fourrant la mienne sous le nez:
--Voilà une main aristocratique...
Puis je le persiflai sur sa façon de marcher et ses reins trop larges pour un homme, le tout accompagné de regards dégoûtés:
--J’ai rencontré tantôt un voyou superbe, il aurait mieux porté vos habits élégants que vous... Ah! le voilà! fis-je, en voyant arriver, d’un air dégagé, le jeune homme; on dirait un poulain pas encore ferré...
Je me connaissais un peu en poulains. Mon père avait été longtemps garçon d’écurie chez un éleveur, et, quand je lui apportais son dîner, il me montrait les poulains, en appelant mon attention sur leurs qualités.
Stéphanie me tira par le bras, en nous entraînant dans une allée de côté.
--Tais-toi, c’est mon frère, il serait capable de nous accoster...
Mais j’étais lancée. Ma migraine me tirait un œil et m’enserrait les tempes. Je voyais que je pouvais insulter le bonhomme, pourvu que je me laissasse attirer dans les fourrés. Mon exaspération montait, montait...
--Ecoute, Stéphanie, je ne veux plus être vue avec quelqu’un qui a des pieds semblables... je serais perdue de réputation...
Et je les plantai là. Stéphanie resta encore un instant à me regarder, estomaquée, puis elle me rejoignit, ne sachant si elle devait rire ou se fâcher.
--Tu sais, toi qui t’étonnes quand je les traite de voyous...
--Ce mufle qui n’osait se montrer avec nous dans les grandes allées, parce que nous sommes mal habillées... Si nous étions des cocottes chic, ils seraient fiers de nous afficher, mais ils rougissaient de nos guenilles... Eh bien, j’ai voulu leur montrer qu’il y a des choses plus ignobles que des guenilles. J’avais un vrai plaisir à faire pâlir ce butor, de vanité blessée: il ne savait où fourrer ses abatis... Moi qui pose pour ma beauté, qui suis tantôt nymphe, tantôt princesse, je ne veux plus me laisser humilier par des êtres de cette allure...
Stéphanie, que j’avais amenée chez les peintres pour lui faire trouver des poses, y avait échoué: elle en avait gardé du dépit.
--Oh! tes peintres sont souvent aussi des galapiats, des fils d’épiciers et de bouchers...
--C’est vrai, ni leurs voix ni leurs manières ne sont comme celles des étudiants, mais il faut les écouter quand ils parlent de ce qui est beau. L’autre jour, comme ils voisinaient chez l’un d’eux, ils discutaient les nuages d’un tableau: ils se fâchaient, puis s’attendrissaient, et, comme il y avait de gros nuages, ils se sont mis à discuter devant la fenêtre... Après, quand ils furent partis et que j’eus repris la pose, je demandai au peintre ce qu’il y avait donc de si rare dans les nuages. Eh bien, il a déposé sa palette, m’a plantée devant la fenêtre et, pendant le reste de la séance, il m’a expliqué pourquoi c’était beau.
A mon tour, je me plaçai devant elle et, la tête levée, je lui indiquais du pouce:
--Tu vois, c’est flou, c’est moelleux, c’est fort, et ce bleu et ce gris, ça s’accorde, ça se fond et se détache merveilleusement...
--C’est idiot, fit-elle, ce sont des nuages qui amèneront une «drache», et toi, tu ne peux y voir autre chose que moi, et tes peintres sont des demi-messieurs.
--Je m’en fiche!... Quand ils me parlent ainsi, je voudrais ne plus quitter leur atelier... Si jamais un peintre veut faire de moi sa petite femme, il pourra compter sur moi, je ne le tromperai pas... Mais ils ne me prennent pas au sérieux, je suis trop petite et trop maigre: je n’ai qu’un mètre soixante, et leurs femmes ont au moins un mètre quatre-vingts, et des cuisses... il faudrait voir...
Elle m’emmena chez elle, où, pendant toute la journée, les dégoûts et les nausées m’enfiévrèrent.
Mais le soir, complètement soulagée, après m’être lavé la figure et peigné mes boucles blondes, je fus étincelante de beauté et de jeunesse, pour me rendre à un bal d’étudiants qui se donnait dans un jardin.
Quand je ne posais pas ou que je n’avais point de broderie à raccommoder, je flânais avec mon amie par les rues. Impossible de rester chez nous: ma mère me dérangeait exprès, dans le réduit où je me retirais pour lire ou pour faire ma toilette, sous prétexte que je m’éloignais de la famille.
Stéphanie avait sa fausse natte sur le dos; moi, mes boucles blondes maintenues par un ruban. Nos chapeaux étaient des objets inouïs: comme nous ne possédions pas de parapluie, ils devaient supporter toutes les intempéries; nous les retapions constamment. Nous allongions nos jupes en traînes, dont nous balayions les trottoirs et les rues boueuses. Sous les porches ou derrière un arbre des jardins publics, nous nous enduisions la figure de craie, parce qu’il était distingué d’être pâle. Nous rentrions nos corsages en pointe, pour nous découvrir la gorge.
Je baragouinais le français autant que je pouvais, prêtant grande attention à la prononciation.
Souvent des hommes nous suivaient dans des rues écartées. Ils nous rejoignaient, mais je refusais toute offre. Stéphanie, elle, acceptait.
Quand c’était au centre de la ville, j’allais l’attendre à la Galerie Bortier, où je lisais, à chaque étalage, un peu dans les livres. Si elle tardait, je faisais un tour du Marché aux fleurs, dont les parfums me charmaient plus encore que les couleurs.
D’ordinaire, elle riait en me rejoignant, et régalait de gâteaux, ou bien de moules, dans une cave de la Grand’Place. Puis nous allions au Vieux Marché acheter des vieux souliers ou une jupe pour Stéphanie.
--Tu sais, Keetje, tu es bête de ne pas profiter des occasions... tu pourrais aussi t’acheter des souliers.
--Non, c’est juré.
--Tu préfères marcher avec des chaussures qui prennent l’eau et la neige, et qui te font entrer des échardes dans les orteils, comme l’autre jour.
--Je ne veux plus me vendre.
--Mais tu fais la même chose avec ton amoureux pour rien...
--Ce n’est pas la même chose.
--Mais si.
--Mais non.
--Explique.
Je ne savais pas expliquer, mais, pour moi, ce n’était pas la même chose.
Puis je réfléchissais. Avais-je le droit de laisser les petits si souvent sans manger, et le loyer pas payé; et de me donner pour rien à celui qui me plaisait?... Alors, le soir, j’envoyais Stéphanie au rendez-vous dire à mon amoureux que je ne voulais plus «fréquenter», et, pendant des mois, j’avais des accès de vertu farouche.
* * * * *
La difficulté était avec les peintres: presque tous exigent qu’on se livre à eux et, si l’on refuse, ils deviennent désagréables et souvent ne continuent pas le tableau.
Naatje, qui avait quatorze ans, n’était plus retournée chez un sculpteur, à cause de ses obsessions. Il se plaignit à un de ses amis, qui faisait un médaillon d’après moi, que ma sœur l’eût planté là.
--Vous allez sans doute agir de même avec mon ami, dit-il, en s’adressant à moi. Mais elle me le payera, votre sœur, je le dirai à tous les artistes, et elle n’aura plus une pose.
--Mais, monsieur, elle ne vous aurait pas mis dans l’embarras si vous l’aviez laissée tranquille. Elle était venue chez vous pour travailler et non pour vous servir d’amusement.
--Mon cher, fit l’autre, si la petite ne veut pas, il ne faut point insister; si elle consent, c’est autre chose...
--Ah! c’est pour cela... Je ne saurais travailler si je ne couche pas avec le modèle... Du reste, pourquoi pas? qu’est-ce que cela peut bien lui faire!
Hein avait seize ans et apprenait le métier de carrossier.
Depuis le printemps, il était comme plus agile, plus droit, et ses yeux s’étaient agrandis. Le soir, en rentrant du travail, il soupait en hâte, faisait un bout de toilette, et sortait. Le dimanche, il se lavait plus soigneusement, se graissait les cheveux et arrangeait longuement sa mince cravate, qu’il n’arrivait pas à nouer comme il le voulait; il rentrait trop tard pour le dîner. Comme j’étais très tracassée par les soucis du ménage, que je devais faire vivre, je ne faisais pas grande attention au changement de Hein; mais quand, en été, il se fit donner le dimanche matin des tartines pour les emporter à la campagne, et qu’au lieu de cinquante centimes, comme argent de poche, il en exigea soixante-quinze, je demandai à ma mère ce qui se passait. Elle me répondit, plutôt soucieuse, que Hein aimait une jeune fille de quinze ans qui, depuis un temps, toussait un peu et devait passer les dimanches à la campagne.
--Dans la semaine, elle ne peut pas, la besogne la retient. La mère est veuve, elles font de petits chaussons de bébé pour vivre: d’adorables petits souliers en reps blanc, en peau blanche, en satin... enfin délicieux, elles les fabriquent par douzaines, et n’ont pas le temps de lever les yeux de toute la semaine, comme moi quand j’étais dentellière... Elles habitent une petite chambre sur une cour, car ce joli métier ne rapporte presque rien.
--Mais comment sais-tu si bien tout cela? est-ce Hein qui te l’a confié?
--Non, il ne dit presque rien, il a peur que nous nous moquions. C’est la mère de la petite qui est venue me trouver. Voilà des mois que sa fille tousse, le docteur prétend qu’elle doit avoir de l’air, mais que veux-tu qu’elles fassent? il faut vivre... Alors, elles partent le dimanche matin en emportant leur nourriture, et elles vont dans les champs; mais la petite ne voulait plus y aller sans Hein. La mère est venue, m’a demandé si je permettais à mon fils de les accompagner; elle disait qu’elles étaient des femmes honorables et que la santé de son enfant en dépendait. Comme elles sont aussi très pauvres, il emporte ses tartines avec lui. Elle m’avait invitée à prendre le café: nous avons ainsi fait plus ample connaissance.
--Et tu ne m’as rien dit?
--Oh! on n’a pas le temps de te parler: dès que tu rentres, tu prends tes livres et tu t’isoles...
* * * * *
Les dimanches que Hein passait à la campagne le rendaient radieux. Il rentrait vers huit heures, tout rose, embaumant la chambre d’une bonne odeur de verdure. Il ne sortait plus. Souvent il songeait tout le reste de la soirée: il souriait et remuait les lèvres. Visiblement, il dialoguait en faisant les questions, et il entendait certes les réponses.
D’autres fois, il prenait un cahier tout maculé et dessinait des voitures, des charrettes, des brancards, des avant-trains.
Un soir que nous étions seuls, je m’approchai de lui pour voir son dessin.
--Tu as fait des progrès, Hein, mais aussi tu travailles beaucoup.
--Si je veux bien savoir mon métier, je dois bien le comprendre, et une bonne voiture est très difficile à faire. Il me faut donc connaître la mécanique de tout cela. Je ne veux pas être une croûte, et, si je me marie, je dois pouvoir gagner la vie des miens.
--Je crois que tu deviens fou: tu as seize ans.
--Oui, c’est pour plus tard, riait-il; mais c’est maintenant que je dois apprendre pour plus tard. Crois-tu que je voudrais élever mes enfants dans la famine, comme nous l’avons été?
--Ce n’est pas parce que père ne savait pas bien travailler que nous avons eu faim, mais parce que nous sommes trop nombreux: neuf enfants, c’est ridicule!
--Mais comment faire quand on a une femme qu’on aime?
Il rougissait et baissait la tête: je sentais une vague de désir le parcourir.
Il releva la figure vers moi.
--Comment faire pour ne pas avoir tant d’enfants, car, des enfants, j’en voudrais...
Il me regardait si candidement, il me semblait si pur, que je me tus, honteuse que j’étais, devant lui, de mon savoir.
* * * * *
Un soir, il s’exclama:
--Ça y est...
--Qu’est-ce?
--Voilà.
Et il me montra son dessin.
--Il faut quatre hommes pour tourner le cercle de fer d’une roue; avec cet engin, que je cherche depuis un temps, il n’en faut plus qu’un. Je vais le montrer au patron.
* * * * *
Un dimanche que j’avais mis une lavallière bleu marine, il me dit:
--Mais c’est une cravate d’homme, elle m’irait mieux qu’à toi. Regarde, la mienne est une vraie ficelle.
--Oui, mais que mettrai-je alors?
--Tu as encore une broche.
--C’est vrai. Viens, je vais te mettre la cravate.
Quand j’eus fait le nœud, il se plaça devant la petite glace, et regarda avec satisfaction le nœud à deux bouts, sous son col rabattu.
--Ne trouves-tu pas mon cou trop long?
--Mais non, un long cou, c’est très beau.
--Ah! c’est beau... je ne savais pas.
* * * * *
Tout cet été, Hein vécut son bonheur sur la terre.