Keetje

Part 15

Chapter 153,945 wordsPublic domain

»Ainsi je n’ai jamais osé lui parler de toi: il sait très bien que tu existes, mais il ne veut pas que tu occupes une place dans ma vie, moins par préjugé contre toi que contre la femme et le mariage... Ma mère ne t’a admise que pour me faire croire qu’elle est mon esclave, et parce qu’un mariage bourgeois m’aurait éloigné d’eux... je suis leur toton... mais le jour où je voudrais te quitter, c’est elle qui se chargerait de te le dire... Tu sais, elle regrette que tu n’aies pas d’enfant...

--C’est ça, je t’ai toujours dit qu’elle me saperait n’importe comment.

--Comme ce livre de sociologie, ils m’ont élevé pour l’écrire... Si jamais j’écris un livre, ce sera un livre de vie: le reste des phrases... Mon père s’est emparé de l’idée du «Surhomme»; c’est homme qu’il faut être, mais, pour eux, être homme, équivaut à s’abandonner à toutes ses mauvaises tendances... non, être homme, c’est les combattre et essayer de devenir le meilleur possible...

--Mais, André, tu les juges si sévèrement... Pourquoi, les devinant si bien, t’es-tu laissé annihiler ainsi? Cela m’a souvent étonnée, et je me suis quelquefois demandé si tu m’aimais complètement.

--Tu vois, je t’ai fait douter de moi.

--Non pas, mais j’ai cru que tes parents et tes idées humanitaires passaient avant.

--Jadis, j’ai pu croire que la femme était un obstacle, mais depuis longtemps je vois qu’elle peut et doit marcher avec nous. En tous cas, arrive que pourra, je veux que désormais tu vives et luttes avec moi. Tu es ma femme, il n’y a que le mariage devant la loi qui soit contraire à mes convictions... Mon père fera ce qu’il voudra.

--Ecoute, ne cassons pas les vitres, et, puisqu’il va s’installer à la campagne pour sa santé, attendons qu’il y soit... Et ta mère?

--Je lui dirai que, si elle ne veut pas que tu viennes chez moi, je m’installerai chez toi.

D’un geste câlin, il se glissa plus bas sous les couvertures, la tête sur ma poitrine. Alors je sentis que tout son corps était brûlant... Il s’endormit bientôt. Ses paupières battaient et une sueur l’inondait... Grand Dieu, comment le protéger contre ce qui nous attend? car quelque chose de sinistre nous attend... Comment faire pour que rien ne puisse l’atteindre?... Il tousse: peut-être est-il tuberculeux. Il faut, quoi qu’il arrive, qu’il guérisse... Il est riche, nous dépenserons jusqu’au dernier centime pour le guérir, je le soignerai nuit et jour... Qu’est-ce qui nous attend? De l’aide, mon Dieu, de l’aide!...

J’étais prête à crier au secours; je m’enfonçai le drap dans ma bouche, pour ne pas l’éveiller par mes soupirs. La chaleur de son corps me mit dans un malaise insupportable, mais le mouvement de sa tête sur ma poitrine était si confiant, ses mains aux doigts écartés pour chercher de la fraîcheur étaient si touchantes, que jusqu’au milieu de la nuit je le gardai enlacé. Puis il se dégagea de lui-même et se remit à me parler de notre vie future.

C’est la dernière causerie où il put lucidement développer ses pensées, et ce fut pour m’exprimer sou amour.

* * * * *

Nous rentrâmes au bout de trois semaines. Il informa tout de suite sa mère qu’il voulait habiter avec moi. Elle s’écria:

--Mais je croyais plutôt que cela allait finir entre vous deux...

Il pâlit et, les lèvres tremblantes, il lui annonça qu’il s’installerait chez moi, si elle croyait qu’il n’y avait pas de place pour moi dans leur maison.

--Oh! je ne dis pas ça, je ne dis pas ça... Du reste, je dois aller avec ton père à la campagne, et il te faudra tout de même quelqu’un ici.

Nous vécûmes plusieurs semaines, très tranquilles. Il était un peu agité, mais charmant. Puis, tout d’un coup, une nuit, il se leva, alluma le gaz dans toute la maison, remonta toutes les pendules et voulut sortir. Je parvins à le persuader d’attendre, puis doucement je le fis se recoucher. Il avait déjà oublié, et riait en me montrant le bon feu qu’il y avait encore dans sa chambre.

Que se prépare-t-il, grand Dieu, que se prépare-t-il?

Maintenant il s’asseyait dans un coin de la chambre sans dire un mot, comme sous l’impression d’un narcotique. Son ami médecin voulait absolument consulter un spécialiste, mais nous n’osions en parler à André. Nous convînmes qu’on le ferait passer pour un journaliste qui venait lui parler de son livre.

Il vint. André était comme inconscient de ce qui se passait autour de lui. Il répondit doucement et par monosyllabes. Le médecin ne s’attarda pas. Il me prit à part, me dit que son état était très grave et la maladie déjà très avancée, qu’il marchait vers la paralysie générale.

--Je sais qu’il s’est fait une piqûre anatomique, tâchez de savoir si elle était syphilitique.

--Un de ses professeurs a dit qu’elle l’était, un autre a prétendu le contraire.

--Bien, j’irai moi-même chez eux: ils doivent se rappeler.

--Et, si c’est la paralysie générale, y a-t-il espoir de le guérir?

--Non, aucun: il peut y avoir une rémission de quelques mois, d’un an peut-être... mais, après, le mal reprend et suit son cours jusqu’à la fin.

Je fis venir sa mère, disant qu’André était malade. Quand je lui parlai du médecin:

--Comment, vous avez fait venir un médecin? mais vous êtes dangereuse... un homme livré aux médecins est un homme perdu, nous guérissons tout avec les purgatifs et les vomitifs Leroi... Les médecins sont des ignorants.

--Ce docteur a demandé si la piqûre anatomique n’était pas syphilitique...

--Oui, elle l’était... J’ai fait analyser ses urines.

--Et il ne s’est pas soigné? et vous avez laissé cette maladie l’empoisonner?

--Il a pris cent doses de purgatifs et de vomitifs: aucune maladie ne résiste à cela. Il était guéri. Quant à admettre que mon fils puisse devenir fou, non, notre tête est trop bien faite.

--Comment, madame, vous saviez que cette piqûre était syphilitique et vous ne m’avez rien dit! Et vous auriez voulu que j’eusse des enfants? Ah!...

Une haine féroce passa sur sa figure.

--Oh! je ne l’aurais, même le sachant, pas quitté; nous nous aimions trop complètement pour ne pas accepter n’importe quoi l’un de l’autre...

Un vacarme épouvantable nous fit nous précipiter sur les escaliers. C’était André qui avait jeté bas les rayons de sa bibliothèque; les livres gisaient à terre pêle-mêle avec les planches et des platras.

--Des étrangers ont osé signer mes livres, je vais les brûler et en faire imprimer d’autres, signés de mon nom.

Et il s’assit en riant.

Alors elle comprit qu’il se passait quelque chose d’atroce avec son enfant, et elle courut chez le médecin.

* * * * *

... Aucun espoir de guérison, mais tous les jours vous constaterez un progrès nouveau dans la maladie... Ils sont les maîtres, ils vont m’éloigner de lui. Eux sont incapables de le soigner, ce seront donc des étrangers qui manieront de leurs mains mercenaires cet être si fin... Ah! je le tuerai plutôt, et moi avec lui... Nous allons bien voir si, parce que nous ne nous sommes pas inclinés devant la loi, je n’ai pas de droits... Comment? quinze années d’amour ne donneraient aucun droit, et trois minutes devant le maire les donneraient tous... Je ne demande qu’à pouvoir le soigner et le garder le plus longtemps possible... Aucun moyen de guérison, aucun... Alors, d’ici un temps, André sera fou! fou!!... Et je sais cela, et je vais assister à cela!... Les parents n’y croient pas... est-ce bêtise ou vanité?... vanité... cela ne peut pas leur arriver, c’est bon pour les autres!... Maladie honteuse... quelle stupidité!! il était vierge quand il s’est fait cette piqûre anatomique...

De là venaient donc son découragement, sa faiblesse à subir des influences en contradiction avec sa nature. Je me suis souvent demandé comment il se faisait qu’il n’évoluait plus, qu’il en restait aux idées de 48, qu’on lui avait inculquées, adolescent... Ah! mon pauvre adoré, comme il a dû souffrir--car cela s’est préparé depuis longtemps--lui qui croyait qu’il allait écrire le plus beau livre qu’on eût écrit! Je le vois devant le papier blanc, impuissant à matérialiser ses pensées, ses rêves d’un monde meilleur, plus harmonieux, fait d’amour et d’entraide. Quelles utopies! mais comme ce livre aurait été beau, car il y eût mis toute son exquise sensibilité...

Et voilà... perdu... et rien, rien à faire... Allons, Keetje, du courage! avale encore celle-là... Ah! celle-là va m’étrangler... soit, mais aussi longtemps qu’il aura besoin de toi, tu ne t’étrangleras pas... Cette couleuvre-là sera longue à passer, mais tu la supporteras: que deviendrait-il?... Lui vaut bien les petits...

Sa mère me dit qu’elle allait l’emmener à la campagne, que je ne pouvais pas les accompagner, qu’elle me conseillait de ne rien dire à André; cela pourrait l’exciter et lui faire beaucoup de mal.

Le lendemain, on le fit partir. Je sentis qu’elle me le prenait et que je ne le verrais peut-être plus. Je dus retourner dans ma maison, qu’heureusement je n’avais pas encore déménagée. Je la parcourais, comme une bête fauve, écrivant lettre sur lettre à sa mère, la suppliant de me le laisser soigner. Le troisième jour, je reçus un télégramme me disant de les rejoindre.

Il était au jardin. Quand il me vit, il fit «han», me prit par la main et partit avec moi.

--Ils t’ont lâchée, ou t’es-tu évadée?

Puis, se parlant à lui-même:

--Keetje Oldéma... elle était si jolie et si pauvre, et si pauvre, fit-il, en se tournant vers moi. Ils l’ont mise en prison.

--Mais je suis ici, je ne pars plus.

--Tu resteras avec moi. Quelle idée de te mettre en prison, parce que je suis anarchiste... Mais, toi, tu n’as rien fait, c’est parce que tu es pauvre...

Je sus qu’il avait hurlé nuit et jour après moi, croyant qu’on m’avait emprisonnée.

Le père maintenant m’acceptait d’emblée... Je suis sûre que c’était encore la mère qui avait tout exagéré, pour intimider André... Il fut convenu que je m’installerais avec lui à la campagne, près de la ville pour les facilités. Eux, les parents, craignaient trop les émotions.

Je trouvai, aux portes de Bruxelles, une ancienne maison de campagne, au milieu d’un grand jardin entoure d’un mur, où je pouvais lui laisser toute liberté. Il n’a jamais voulu que de moi, pendant sa maladie, ou de Naatje qu’il prenait souvent pour moi, bien qu’elle fût brune. Après quelques jours de vacances que le docteur m’avait imposés et où il était resté avec elle, il se fâcha en regardant mes cheveux qui avaient fort blanchi dans les derniers temps.

--Comment, je t’avais fait une chevelure brune, et tu es de nouveau grise?...

Il voulut me frapper, mais il fut si effrayé de son geste, qu’il me prit les mains.

--Allons, c’est bon, tu as au moins remis ton joli nez...

Dans ses courses autour de la maison, il me prenait par la main quand je me trouvais sur son chemin, et, sans un mot, m’emmenait avec lui. Quand il était agité, je glissais son bras sous le mien et, en nous promenant au jardin, je chantais doucement la gloire du grand écrivain André: cela le calmait toujours.

Un jour, il fut lucide et se rendit compte de son état. Ce fut atroce; il se prit la tête à deux mains et haleta:

--Je deviens fou, mon cerveau chavire, qu’y a-t-il? que m’arrive-t-il? Je ne peux plus travailler, plus penser, je fais des choses insensées. Aide-moi, Keetje, dis-moi ce qu’il y a.

--Rien, cher, rien, tu es fatigué, tu ne peux pas travailler maintenant, c’est tout.

--Ta figure est trop décomposée pour que ce ne soit rien; qu’y a-t-il? dis-le-moi... je deviens fou... si... si... je le sais, je le sens.

Il tremblait comme la feuille et, les deux mains sur mes épaules, son regard m’interrogeait, terrifié. Puis, comme une bête traquée, il regarda autour de lui, en me tenant toujours par les épaules.

--Où sommes-nous ici? Ce n’est pas notre maison... Fou! je deviens fou, et, toi, que deviendras-tu? J’ai déposé pour toi chez le notaire... Fou, André devient fou... mon cerveau, mon cerveau... Fou... fou... fou...

Il m’entoura de ses bras, et, la tête sur ma poitrine, bégaya:

--Fou, André est fou...

Je l’assis sur le divan et m’agenouillai devant lui. Puis, je ne sais plus quel discours j’ai tenu: j’ai parlé, parlé, le persuadant sur tous les tons qu’il avait toute son intelligence, mais, à part moi, je faisais le vœu, si ce retour de conscience ne pouvait être définitif, que cette lueur s’éteignît afin qu’il ne souffrît plus.

En m’écoutant, tout doucement l’expression terrifiée disparut, pour faire place, hélas! à l’égarement le plus absolu.

Il y avait des jours où j’avais soif de me remémorer l’André de jadis. Alors, je laissais l’André malade avec Naatje, et je courais m’enfermer dans ma chambre, et, avec ses portraits et ses lettres, je le refaisais. Nous nous promenions dans la forêt, il me parlait de sa jolie voix chaude et claire, son beau regard cherchait les réponses dans mes yeux: il m’expliquait, ses grandes mains fines gesticulant, combien il serait facile de rendre l’humanité heureuse, et, quand je ne comprenais pas, il recommençait, disant qu’il expliquait mal... Puis nous cueillions des fleurs et apportions en ville d’immenses bouquets de genêts ou de sainfoin. En hiver, nous nous amusions à nous jeter des boules de neige, et il riait, la bouche large ouverte, et se protégeait d’un bras la figure.

Et fini... Sa belle voix, il ne sait plus la gouverner, son regard est hagard, il branle sur ses jambes... Cependant je voudrais le garder, et rester toute ma vie à côté de lui pour le soigner... pourvu que je puisse le garder... il y avait alors déjà des choses très pénibles pour moi, mais, puisqu’il ne s’en rendait pas compte, je les acceptais: une mère a aussi les langes de son enfant, et elle doit aussi le faire manger... pourvu que je puisse le garder... Mais, quand vint la gangrène!! et que je vis dans la plaie du talon l’os, et dans les plaies des cuisses les veines et artères tendues, d’un bord de la plaie à l’autre, comme des cordes sur un violon, alors ma tête faillit éclater aussi, et je souhaitai qu’il fût mis fin à son martyre.

Je demandai au docteur d’où il venait que beaucoup d’aliénés détestaient surtout leur femme.

--André, quand sa mère vient le voir, n’a pas l’air de se rendre compte de sa présence, mais tous ses gestes doux et bons vont vers moi: moi seule, je sais le calmer.

--Les aliénés, madame, se souviennent mécaniquement, et cette prédilection est la preuve qu’il n’y a jamais eu de heurts ou de choses pénibles entre vous. Ceux qui sont méchants l’étaient déjà avant leur maladie, mais alors ils avaient la raison pour se contrôler. Chez André, rien de semblable, tout indique un être foncièrement bon.

Ce m’était une grande consolation de savoir qu’au moins le souvenir, même inconscient, de notre amour ne lui suggérait que des gestes et des regards d’affection.

Cependant, tous les jours, comme le docteur m’en avait prévenue, je voyais le mal progresser, jusqu’au déséquilibre le plus complet, où il n’eut plus aucun contrôle sur ses fonctions et ses agissements. Mais, même alors, ses mains se tendaient toujours vers moi.

Aucun de ses amis n’est jamais venu le voir ou n’a fait demander de ses nouvelles; les rares connaissances que je rencontrais quelquefois me disaient que je n’avais pas le droit de m’annihiler, que je me devais à moi-même; d’autres me faisaient entendre que je devais être bien sèche pour assister à cette déchéance, qu’eux en mourraient; d’autres, que je devrais prendre des infirmiers, que cela valait mieux pour le malade, et qu’au moins je ne me sacrifierais pas en pure perte...

Des infirmiers, j’en avais essayé au commencement, quand j’ignorais devant quoi j’allais me trouver, mais j’étais tombée sur des brutes qui voulaient régenter mon doux agneau: je les avais flanqués à la porte. Quant à moi... j’avais eu ses beaux jours de jeunesse et d’amour, et, maintenant qu’il avait tout perdu, j’aurais dû l’abandonner à des mercenaires, j’aurais dû demander pour quelque argent à ces indifférents de faire ce que, moi, je ne parvenais pas à faire avec tout mon amour et toute ma reconnaissance; j’aurais dû laisser manier cet être délicat, aux manières restées aristocratiques, par des paysans flamands qui quittent la charrue pour devenir domestiques d’hôpital et, au bout de six mois, aguichés par le gain, se placent comme infirmiers... Ah! non! plutôt y rester...

Sa mère venait de six en six mois, aussi parce que sa sensibilité en souffrait trop; son mari était du reste malade, et elle me dit un jour qu’elle aurait préféré qu’André mourût avant son mari, «pour des questions d’argent».

--Car il vous a sans doute donné toute la fortune qu’il héritera de son père...

--Je ne sais, madame; André a dit qu’il avait fait un dépôt pour moi.

--Et vous voulez me faire croire que vous ne savez pas combien il vous donne! Laissez-moi voir ce testament, je vous dirai s’il est valable.

--André m’a dit qu’il est chez un notaire.

--Alors c’est sérieusement fait... et chez quel notaire?

--Je ne sais pas.

Cela dura quatre ans, avec la gangrène pendant les derniers six mois. Le médecin me disait que nulle part les plaies n’étaient aussi bien soignées et bandées.

Son père mourut entre temps. Sa mère ne vint plus pendant les derniers six mois.

Quand j’eus enseveli André, je commandai les funérailles et je fus seule avec Naatje à l’enterrer. Je n’avais pas cru nécessaire de prévenir qui que ce fût. Pendant quatre années personne ne s’était informé de lui: la pudeur m’interdisait de les déranger.

Maintenant je ne savais plus... Avais-je du chagrin?... il y avait si longtemps qu’il était mort... J’étais abrutie... Je n’avais plus de mémoire... Je ne dormais plus... Je vomissais tout le temps... J’étais surtout insensible... Mon avocat arrangea mes affaires. Le médecin m’envoya en Suisse.

Je n’ai plus revu la mère d’André.

Les quatre mois où je fus en Suisse, je les passai presque tout le temps au lit. Le peu que je pus voir du pays m’horripilait: toujours une montagne devant soi... Pendant le voyage de retour, une fois en Belgique, je ne détournai pas la tête de la portière: je ne pouvais assez me rassasier de nos petites maisons blanches aux toits rouges, de nos flèches d’église, de nos champs découpés comme des gâteaux, de nos prairies, des bois, des grands horizons, de la qualité savoureuse de la verdure et de la lumière argentée et enveloppante... Ah! non, je suis du Nord: il ne m’en faut pas, ni de la Suisse, ni du Midi, je n’y respire littéralement pas à l’aise.

Rentrée à Bruxelles, j’y fus comme perdue. Je n’y avais personne. J’errais dans les rues où j’avais habité et où avait habité André; j’y retournais comme un chien à son ancien gîte. Il me semblait que ces quartiers, ces maisons, les gens, devaient cependant m’avoir adoptée un peu. La Montagne de la Cour était démolie; l’Université, où j’allais l’attendre, se trouvait dans un bas fond; tout le quartier aux alentours était défoncé: plus aucune rue dans ce bas de la ville, où je pusse m’orienter. Où était-ce donc que je m’étais promenée avec André, pleine de jeunesse et d’orgueil d’avoir pu fixer un homme comme lui? Ah, Dieu, je n’ai plus un point de repère, même pour y pleurer... Je m’en vais, je vais à Amsterdam: peut-être que là je pourrai me refaire une vie.

Je m’installai sur le Canal des Empereurs, dans un appartement meublé, je battis la ville dans tous les sens. J’allai dans les ruelles et sur les canaux puants du Jordaan, revoir toutes les impasses, toutes les caves, toutes les masures que nous avions habitées: la plupart étaient fermées, avec une pancarte sur la porte: «Inhabitable pour insalubrité»; d’autres avaient été démolies pour la même raison.

Puis quoi?... quel moi a vécu là? pas le moi de maintenant... Est-ce que les mêmes joies et les mêmes douleurs me causeraient encore les mêmes impressions? La Keetje d’alors, la Keetje d’il y a vingt ans, et la Keetje d’aujourd’hui, qu’avaient-elles de commun?... et laquelle était la plus misérable?...

La nouvelle ville ne m’intéresse pas. Je me promène inlassablement sur les quais de la vieille ville, m’adossant aux arbres pour mieux pouvoir regarder le haut des maisons. J’ai peur, en reculant, de tomber à l’eau, ce qui montre bien que je ne suis plus de la ville: quand j’étais petite, je jouais aux osselets sur les dalles en granit qui bordent les canaux. Comme je passe et repasse tous les jours devant les mêmes maisons, les bonnes appellent leurs maîtresses pour me montrer. Le vieux monsieur avec la vieille dame se soulèvent de leurs fauteuils pour me regarder, et je vois à leurs bouches qu’ils se disent: «Voilà encore cette dame étrangère...» La jeune bonne, que j’ai prise à mon service, vient aussi me raconter combien les fournisseurs s’informent comment mange, boit et parle la dame étrangère... C’est bien ça: étrangère partout! je n’ai de racines nulle part, et personne pour se soucier de moi...

Ah! je ne reste pas ici, je pars pour Paris: ce foyer d’art et d’aspirations vers le meilleur doit offrir des compensations.

Marthe était dans la joie de me voir. Je déjeunai chez elle; elle me parla de ses succès et de ses ennuis. Nous allâmes en automobile chez Redfern, chez son coiffeur, puis elle me déposa aux Tuileries. Elle avait tant et tant à faire... et ne me demanda même pas si je quittais Paris ou si j’allais y rester.

Je me gorgeai du Louvre, je me gorgeai des Français, des ballets russes, et même des Music Hall... Puis je rentrais seule à mon hôtel: pas un chat, pas un chien, pour venir vers moi.

Cette vie me conduira au suicide; j’ai cependant des rentes maintenant... Ah! je voudrais être née dans un petit village que je n’aurais jamais quitté, et où tout le monde serait mon cousin. Je n’aime que les figures que j’ai toujours vues: je puis les lire, je crois que je leur suis quelque chose, et elles me sont beaucoup. Je suis toujours fière quand on me traite familièrement et qu’on me demande un service: alors c’est que je ne leur suis pas indifférente, pas étrangère surtout...

... Je revois continuellement nos enfants petits, quand nous appartenions à la même nichée et qu’ils faisaient un avec moi... Puis André, qui est venu dans ma vie comme le Prince Charmant, que je ne croyais exister que sur les images: il a illuminé ma vie, comme d’une torche éclairant toujours, et montrant le chemin à suivre... Puis Wimpie, avec ses beaux yeux, son front clair et ses grosses petites pattes: il m’était comme nos enfants, mais avec l’idée en plus de le perfectionner par l’étude, et à l’abri du besoin... Et Suzette, l’adorable chatte qui me léchait comme un de ses jeunes, et dont les yeux d’or diaprés d’émeraude et la robe fauve, soyeuse, m’attiraient comme vers un objet précieux plein de mystère...

Tous disparus! Comment et par quoi les remplacer? Ils étaient mon âme: est-ce qu’on remplace son âme!... Ce n’est certes pas parmi ces gens pressés qui se bousculent ici que je trouverai aucun intérêt pour moi... c’est comme un courant qui déferle, et un autobus me passerait dessus qu’il ne pourrait se détourner.

Je m’en vais!... où?...

Cinq ans après...

La vie errante m’était devenue odieuse. Un été j’avais échoué ici, village perdu dans les bruyères. Le terrain y était pour rien. J’ai acheté, sur une colline, avec la vallée ouverte devant, et les pineraies derrière, deux hectares de prairies, entourés de champs de blé. Mon lopin de terre était divisé par un massif large de dix mètres, où les houx cinquantenaires et de gros chênes s’enchevêtrent. J’y ai pratiqué des ouvertures.