Part 14
--Si, mais des fruits sauvages et des racines tout crus, des glands de chêne... ils sont amers, tu n’aimes pas les choses amères... Et tout doucement, par son intelligence, ce singe est devenu l’homme; mais il n’était pas encore aussi beau ni si blanc que maintenant. Comme il avait souvent froid, il s’habillait de branches feuillues; au lieu de vivre sur les arbres, il s’abritait dans des trous de montagne. Puis il a construit une hutte avec de la terre, et, comme il ne trouvait à se nourrir que de ces fruits et des racines qu’il déterrait de ses mains, il a cherché autre chose, et, après encore un très long temps, il commença de se battre avec des animaux pour les tuer. Il mangeait leur chair toute crue et se vêtait de leur peau... Puis, encore longtemps après, il a pris des pierres, dont il a fait des couteaux et des haches: dès lors, au lieu de se battre avec les animaux qu’il voulait manger, il se servit de son couteau ou de sa hache pour les tuer.
--Mais, tante, s’il devait se battre avec ces bêtes sauvages, il a dû souvent être mordu? J’ai été mordu par un grand chien, quand j’étais chez ma mère: cela faisait très mal.
--Il inventa aussi l’arc et la flèche et il tua les bêtes par surprise et au vol. C’était moins loyal, mais plus commode... Il trouva en outre le feu, et il put cuire la viande. Puis encore, longtemps après, il a semé. Alors, il fut un homme complet, qui était le maître de la terre et, au lieu de continuer à gratter la terre de ses mains, il inventa la bêche et la charrue... Il avait aussi capturé des bêtes sauvages qu’il a adoucies par l’habileté et la contrainte. Au lieu de laisser leur lait à leurs petits, il le prenait pour le boire lui-même. Mais, comme cela le fatiguait très fort de travailler la terre, seul, il a attelé avec des liens des chevaux et des vaches, noms qu’il avait donnés à des animaux apprivoisés, et ainsi il se faisait aider dans son travail.
»Et peu à peu l’homme a tout pris: ce qui se trouve au-dessus de la terre, sur la terre et dans la terre. Il n’a jamais assez. Il a bâti, il a démoli, il a inventé, il a fait et refait, il mange tout, il boit tout, il digère tout, il s’est débarrassé de tout ce qui le gênait... Et nous voilà!
--Et nous voilà! fit Wimpie, tout étourdi.
Et c’était cette sensibilité en éveil, ce cerveau en éclosion, c’était ce petit bonhomme sensuel, au dos cambré et élancé, aux yeux large ouverts sur la vie, dont on allait refaire la larve bouffie et malodorante que j’avais ramenée six mois auparavant! Et cela par envie haineuse, parce qu’on ne voulait qu’il eût plus que les autres, et cela par un pouvoir despotique... Parce qu’ils s’étaient accouplés un samedi soir, après des libations, ils avaient droit de vie et de mort sur le produit de cet accouplement! Ces êtres inconscients, irresponsables par leur ignorance, ont le droit d’annihiler une créature humaine... Ah! que c’est odieux, odieux!
Je m’agitais dans ma chambre, la fièvre aux pommettes. De temps en temps, j’allais à son lit le regarder dormir: il souriait, il voyait sans doute des fleurs, et les bêtes dont je lui avais parlé... Mon Wimpie, mon pauvre petit Wimpie, comment te soustraire à ce qui t’attend?... Dans quelques mois, ça y est... Il n’y a pas à croire que c’est un mauvais rêve... tu seras de nouveau couvert de brûlures, le nez coulant, les cheveux hérissés remplis de vermine... Rien à faire, ils ont le droit, le droit de faire de toi une brute, une épave...
Sa main fit le mouvement de caresser; son sourire s’élargissait, tandis que ses lèvres remuaient.
André entra. Je me jetai dans ses bras, et longuement nous pleurâmes, assis sur le lit du petit.
* * * * *
Au mois de juin, je partis avec lui pour l’île de Walcheren, où j’avais une petite maison de paysan au bord de la mer. Je lui avais confectionné des culottes avec blouse cousue à même, décolletée et sans manches, en coton bleu clair, et des tabliers de toile écrue. Le matin, quand je l’habillai de cette combinaison et d’un de ces tabliers, que je le chaussai rien que de souliers à semelle de caoutchouc, et le coiffai d’un chapeau blanc à large bord, il m’interrogea:
--Tante, on s’habille comme ça ici? vais-je me promener ainsi à moitié nu? toi, tu mets cependant des bas...
--Oh, mais! je les ôterai à la plage. Tu verras, nous allons patauger dans la mer.
Je le chargeai d’une bêche et d’un seau, dans lequel je mis un essuie-mains. Je voulus qu’il vît la mer tout d’un coup dans toute sa grandeur. Pour cela nous grimpâmes par derrière une haute dune.
--Voilà! fis-je, au sommet.
Il resta muet, respirant par saccades, puis:
--Ça ça ça, tante, c’est c’est c’est de l’eau... elle est bleue, elle est verte, et et encore autre chose.
--Mauve et violette, ajoutai-je. Maintenant descendons.
--Non, tante, non, on ne peut pas marcher là-dessus, elle viendra sur nous, elle avance.
--Elle recule aussi, regarde.
--Ah! oui! pourquoi?
--Je te raconterai cela plus tard. Viens, nous irons sur le sable, puis, là entre ces pilots, nous chercherons des moules.
Nous descendîmes. Il était devenu précautionneux, dans la crainte que l’eau nous entraînerait.
Bientôt il jubilait en une joie délirante... le sable chaud, les coquillages... Entre les brise-lames, nous cherchâmes, sous les pierres, des moules dont nous remplissions le seau. Subitement il se redressa en criant et se mit sur la défensive, le dos contre un pilot, et une jambe levée comme pour donner un coup de pied.
--Tante! Tante!
C’était un grand crabe qui, les ciseaux ouverts, s’avançait vers lui en sa marche latérale.
Je pris la bête et la déposai dans le seau.
--Tante, jette-la... Tante, est-ce une de ces bêtes sorties de la mer et qui sont devenues des hommes?
J’avais envie de dire «oui»...
--Petite cruche, il ne faut pas avoir si peur. Cette bête n’est pas méchante, mais elle se défend, tu comprends... Nous allons la faire bouillir et la manger pour notre souper.
--Mais, tante, c’est _infâme_, fit-il, en français.
--Que dis-tu? tu répètes les paroles de ton oncle.
Ce petit bougre a tout le temps raison, pensais-je.
--Viens, je vais te tremper dans l’eau.
J’ôtai mes bas et ma jupe; je le mis nu. Nous marchions à petits pas dans la mer. Il avait confiance maintenant, il riait aux éclats, quand l’écume nous sautait au visage. Il bégayait de joie et d’émotion, et sa peau était si fine, ses cheveux si blonds, son regard si radieusement bleu, qu’il faisait corps avec le sable doré, l’eau argentée et l’atmosphère embuée d’un poudroiement de nacre. Il incarnait en ce moment la joie de vivre.
... Le bonheur m’est interdit dans ce monde, j’ai devant moi les éléments de la joie et de la beauté les plus pures, et ils ne me sont que des éléments de torture. Je dois assister à cet épanouissement d’une âme adorable, et dans trois mois... et je ne peux rien, rien.
Lui ne comprenait pas pourquoi, tout d’un coup, ma figure se contractait.
--Mais, tante, on dirait que tu es fâchée, je n’ai pas été méchant.
--Mon chéri à moi, tu es tout amour, mais j’ai mal à mon cœur.
* * * * *
Enfin, les quatre mois passèrent pour lui dans un éblouissement. Il bâtissait, avec les autres enfants, des forts et faisait des pâtés dans le sable. Pendant les vacances, avec André, nous allâmes en excursion par toute l’île, dans une charrette de paysan. Le bonheur de Wimpie était de s’asseoir à côté du paysan qui lui passait les guides, en lui tenant les bras. Mais, quand nous emmenions une petite fille zélandaise, alors, il voulait être à côté d’elle: elle pouvait porter son jouet, et il demandait à chaque instant des bonbons pour qu’elle en eût aussi. Nous rentrions toujours, tous enivrés d’air et de lumière. Quelquefois l’excès de grand air l’endormait, et ce m’était une douceur douloureuse de le bercer dans mes bras.
* * * * *
Cependant il fallait bien rentrer à Bruxelles, où je trouvai déjà une lettre: ils arriveraient cette fois à deux pour le prendre. Je répondis que je leur défendais de se présenter chez moi et chargeai Naatje de venir chercher Wimpie.
Je fis un gros paquet de ses vêtements--je ne gardai que son paletot de capucin--et Naatje, accompagnée de la bonne, le petit entre elles deux, remontèrent la rue. J’étais penchée hors de la fenêtre du rez-de-chaussée, et le vis s’éloigner. Avant la courbe, il se retourna et me salua du bras, en criant:
--Je vais revenir, tante, à tantôt... mais ne pleure donc pas, voyons, tu es mon Wimpie.
Et il fit quelques pas pour revenir. Naatje lui fit tourner le coin.
Maintenant la mesure est-elle pleine?... que peut-il encore m’arriver?... est-ce assez, est-ce assez maintenant?... et lui, mon glorieux petit garçon!...
André n’avait pas voulu assister à son départ, mais la bonne l’aperçut qui les guettait; quand il les vit arriver, il se sauva et vint chez moi.
Nous ne dîmes rien. Le soir je dînai chez lui, où sa mère m’assura que cela valait mieux ainsi, que je n’aurais recueilli aucune reconnaissance.
--Cela vous fait pleurer? Du reste, pourquoi vous auraient-ils donné leur enfant?
--Mais, madame, pour qu’il ne reste pas dans cette effroyable misère qui est la leur... André et moi, nous en aurions fait un homme.
--Peuh!... Quand, moi, je veux obtenir quelque chose des gens, je commence par les acheter. Pourquoi feraient-ils quelque chose pour vous? Il faut les acheter, il n’y a que cela...
André avait le nez dans son assiette, et une main crispée autour de sa cuiller.
--Qu’as-tu, André? tu ne _man-ges_ pas... J’ai envie de te faire chercher des huîtres...
Et elle appuya le pied sur le bouton de la sonnette, placé sous la table. Elle sonna comme si le feu était à la maison. Philomène accourut.
--Philomène, courez donc chercher une douzaine d’huîtres pour monsieur, _il ne sait pas man-ger_...
--Mais non, ma mère, je ne veux pas d’huîtres.
--Si! si! En voulez-vous aussi? oui da! cela vous fera oublier votre chagrin. Une douzaine et demie, Philomène.
--Mais non, mais non! ma mère, nous ne voulons pas d’huîtres... Ce que l’on mange dans cette maison!
Il ne voulut pas en prendre. J’en pris quatre, se mère mangea les autres.
Dans la rue, nous marchions comme gênés, et tout doucement il souffla:
--Voyons, que veux-tu que j’y fasse? on ne choisit pas sa mère.
Quand André m’eut quittée, je repris la lecture de Heine, à la page où je l’avais abandonnée l’année précédente. Mais ce fut en vain, son amertume ne s’accordait pas avec la mienne.
J’avais pris ma petite chienne Bézy, un adorable griffon singe, sous mon grand manteau de loutre. Rien que son museau charbonné, au nez retroussé et aux yeux flamboyants, sortait de dessous ce lourd vêtement. Il faisait beau, quoique humide, et, comme elle passe l’hiver dans l’appartement, je voulais lui faire respirer un peu d’air frais. Chemin faisant, en m’entretenant avec ma petite bête qui avait peur de tout, je vis une charrette à bras, chargée de sable, attelée de trois chiens crottés, hâves et farouches; ils avaient le cou tendu vers une maison où un boucher délivrait de la viande; à côté de la charrette, une femme, aussi crottée et hagarde que ses bêtes.
Je dis à Bézy, en lui montrant les chiens:
--Regarde, ils meurent de faim...
La femme m’avait entendue, et, poussant furieusement la charrette et excitant les chiens contre moi, elle me suivit en m’invectivant:
--Oui, belle madame, nous mourons de faim: moi, que tu ne comptais pas, aussi bien que mes bêtes, et, si tu veux savoir depuis quand nous n’avons pas mangé, c’est depuis hier midi. A six heures du matin, eux et moi nous étions attelés à la charrette, et nous ne parvenons pas à vendre un seau de sable... Encore si c’étaient des moules, pourrions-nous manger notre marchandise, mais du sable... Oui, nous mourons de faim, bonne madame, à quoi sert-il que tu le constates? pas pour nous aider sûrement, et, quand tu nous aides, ce n’est jamais bien lourd... Ah! une petite caille comme toi leur conviendrait tout à fait, et ils ne laisseraient rien sur tes os mignons... Et même le singe que tu portes sous ton manteau, de cinq cents francs pour le moins, nous ferait grand plaisir: il y passerait, poil et tout, et j’en réclamerais bien une côtelette...
Elle continuait d’exciter ses chiens; les passants me dévisageaient, amusés. Bézy, terrifiée, montrait néanmoins bravement les dents; moi, j’étais moins fière, et je hâtais le pas vers la maison. Pendant que j’attendais qu’on m’ouvrît, elle ne cessait de m’interpeller:
--Une belle maison comme une belle dame... il doit faire chaud et moelleux là-dedans...
Ses sarcasmes s’entrecoupaient de hoquets: les chiens s’étaient affalés dans la boue.
--Virginie, donnez quelque chose à manger à ces bêtes, et deux francs à la femme.
--Madame n’y songe pas, c’est une soularde: dix centimes suffisent.
La femme continuait de fulminer.
--Virginie, faites-la taire ou allez chercher la police... non! non! pas ça, mais faites-la taire.
--C’est cependant le seul moyen, madame, de se débarrasser de cette mégère.
--C’est bon, laissez-moi.
Ah! larbine, tu es digne de moi, comme je suis digne de toi... «Ton manteau de cinq cents francs», a-t-elle dit... Il en a coûté le quadruple, mais cinq cents francs lui semblaient une fortune... Et pourquoi ai-je fait cette réflexion: «ils meurent de faim...» Je n’en continuerai pas moins à avoir, dans le fond d’un tiroir, de l’argent pour m’acheter des fanfreluches et offrir des colifichets à des amies qui n’en ont pas besoin... «Ils meurent de faim»... Pourquoi cet apitoiement stérile? Pourquoi cette larme à l’œil?... Ah! au diable, quand vais-je donc me ficher la paix?
Nous avions pris le tramway pour aller déjeuner au Bois. J’avais compté nous y promener avant le repas, pour me délecter des arbres au feuillage doré, cuivré, bronzé; mais André, à peine descendu du tramway, se livra à une marche si accélérée que je trottais littéralement à côté de lui.
--André, pourquoi courons-nous ainsi? regarde donc autour de toi, c’est admirable.
Il s’arrêta brusquement, regarda, et répéta, comme un cliché, ce qu’il m’avait déjà dit pendant une promenade, quelques jours auparavant:
--Oui, c’est beau, les feuilles sont comme forgées en métal, c’est beau... quelle opulence... Asseyons-nous...
--Je n’ose pas, je suis en nage tant tu m’as fait courir.
Il se tourna vers moi, étonné:
--Je t’ai encore fatiguée et, ce soir, tu aura ton mal... Ma pauvre amie, je ne commets que des absurdités, je m’en rends compte et ne puis m’empêcher de recommencer. Comme de te reprocher un jour d’être gaie et, le lendemain, d’être triste... Que se passe-t-il en moi?... Je suis toujours d’une maladresse navrante avec toi. Tu avais la plus jolie nature qu’on pût rencontrer, et je t’ai abîmée en dénigrant toujours la femme. Il faut me pardonner, j’étais trop jeune pour comprendre tout ce qu’il y avait en toi de sensibilité et de bonté spontanée. J’aurais eu besoin moi-même d’être guidé. Je t’ai abîmée...
--Mais, André, qu’aurais-je été sans toi? tu m’as admirablement conseillée, tu m’as toujours aimée comme je voulais l’être, en homme, et toutes les théories de tes parents contre la femme et le mariage n’ont rien pu y changer. Pourquoi te fais-tu des reproches?
--C’est quand je te vois si maigre et le regard si inquiet, comme un pauvre être harcelé, qui ne sait plus si ce qu’il fait est bien ou mal... Pardonne-moi, si tu savais ce que je souffre... Mon rêve d’adolescent, de produire une œuvre qui aurait apporté une idée pour l’affranchissement de l’humanité, s’est effrité, je me suis senti incapable de le réaliser. J’ai trente-cinq ans, et je n’ai rien fait, et je ne ferai rien... Il y a des jours où je ne parviens pas à nouer deux idées. Alors je vais chez toi, et, au lieu de prendre ce qu’il y a en toi d’amour qui ne demande qu’à se donner, je te harcèle comme un taon. Comment as-tu pu résister? tu devrais me haïr...
--Moi, te haïr!...
Je ne sais ce que j’avais dans mon regard.
--Et c’est ce regard-là que j’ai rendu craintif c’est ce regard-là que j’ai mis sur la défensive et que j’ai fait douter de moi...
--Jamais je n’ai douté de toi, je n’ai jamais oublié que, depuis ta piqûre anatomique, tu souffrais, que sans elle tu aurais pu travailler. Aussi je ne t’en ai jamais voulu sérieusement... tu m’as donné tout le bonheur que j’ai connu, tu as veillé sur moi: si je comprends toute cette beauté autour de nous, c’est grâce à toi. Sans toi je ne serais jamais sortie de ma gangue: je te dois tout, tout, et j’ai eu ton jeune amour en plus... Sois tranquille, j’ai eu le meilleur de toi... Mais tu ne m’as jamais parlé de tout cela et, pour un peu de fatigue que je ressens, tu te fais des reproches. Cela n’en vaut pas la peine.
--Depuis un temps, je sens que j’ai trop souvent été injuste envers toi.
--Allons, tu n’es pas bien portant: c’est toi qui es fatigué de t’absorber toujours dans des livres et quels livres... de vieux philosophes rancis... Colins!... comment peux-tu avaler cela? Sais-tu quoi? Allons passer l’hiver à Domburg dans notre petite maison; la mer te remettra, nous ne prendrons pas un livre, nous ferons des excursions autour de l’île, habillés en Esquimaux...
Mais il ne m’écoutait plus, et ses yeux erraient, absents.
Nous allâmes vers le restaurant. Sa marche s’accélérait à nouveau, il n’avait pas l’air de me savoir là. J’étais tellement heureuse, qu’il aurait pu me faire galoper ainsi jusqu’à la Hulpe sans que je me fusse plainte...
Je commandai le déjeuner. Il mangea si précipitamment qu’il avala de travers et, avec de grosses larmes dans les yeux de s’être étranglé, il se mit à rire longuement de sa maladresse. A peine sorti, il reprit sa course: il ne m’entendait même pas quand je parlais de prendre le tramway, et, le long de l’Avenue Louise, nous eûmes l’air de deux poursuivis. J’arrivai chez moi, transsudante; lui continua son chemin presque sans me regarder.
J’étais encore à me demander avec anxiété ce qui se passait en lui, quand un de ses amis, médecin, vint pour me parler.
--Je voulais vous entretenir d’André: je vous ai vus courir le long de l’Avenue; l’autre jour, je l’ai encore aperçu, courant ainsi avec sa mère qui est tombée... Puis, il est toujours congestionné: vous devriez l’empêcher de s’occuper exclusivement de travaux intellectuels.
--Mais je ne peux pas; chez lui, on l’obsède pour qu’il écrive un livre d’économie sociale. Il m’a parlé de son chagrin de se sentir fatigué et inapte au travail.
--Si chez lui on le pousse à cela, il faut le faire partir. Allez passer l’hiver dans le Midi, et en tous cas supprimez toute occupation intellectuelle.
J’allai chez sa mère. Quand je parlai du Midi:
--Ah! vous avez envie de faire un voyage...
--Pas le moins du monde, madame, mais André en a besoin. Ne voyez-vous pas qu’il est si surexcité et si je ne sais comment...
--Ce n’est rien, il a toujours été ainsi.
--Mais non, il n’est plus comme avant, il a des absences.
--Des absences, mon fils? Nous avons le cerveau trop bien fait: aucune défaillance ne peut nous arriver de ce côté-là.
Rien à faire, elle croyait que j’avais envie de faire un voyage, et que j’inventais n’importe quoi pour arriver à mes fins.
L’ami médecin vint lui-même persuader le père, et nous partîmes.
Ce voyage fut presque une galopade; il n’y eut qu’à Nîmes où André consentit à rester deux jours. Il était du reste très bien, la tête dégagée de se trouver toute la journée au grand air, par un temps pur et splendide. Nous exultâmes d’enthousiasme dans les Arènes, mais il me fit passer par les affres de la peur, en se promenant tout en haut, sur le bord extrême des gradins, avec le vide à côté. Je n’osais rien dire, car il aurait continué exprès... Les Bains nous impressionnèrent fort: nous pensions aux beaux Romains nus qui s’étaient promenés là à la même place.
Mais la Maison Carrée!!!... André récitait des vers en grec ou en latin, je ne sus pas bien: il était transfiguré. Nous passâmes une demi-journée à tourner autour de ce temple, et autant à l’intérieur. Le soir, il ne voulut pas sortir, pour rester sous cette impression. Nous fîmes servir le café dans notre chambre. Il récitait encore des vers grecs ou latins. Nous nous couchâmes tôt. Il regrettait de n’avoir pas emporté un livre ancien pour me le lire. Parmi les quelques volumes qu’il avait pris, se trouvait un Laforgue. Il le feuilleta et me lut _la Femme_, puis il le jeta.
--L’homme n’agit jamais confraternellement avec la femme, fit-il tout d’un coup, amer.
--Mais, André, cela devient une obsession; tu m’as déjà parlé ainsi au Bois.
--Ah!... je ne me souviens pas... Cela m’obsède, comme tu dis. J’ai mal agi envers toi: quand un ami me disait que tu étais jolie, j’éprouvais une sale sensation de mâle vaniteux. Je t’ai beaucoup plus aimée pour ta figure et ta ligne que pour ce qu’il y avait de vraiment supérieur en toi: tu sais t’oublier et faire abstraction de toi-même.
--Est-ce une supériorité? Si je vaux quelque chose, ai-je le droit de le sacrifier... à une Naatje, disons?
--Ce sont des raisonnements, mais ton geste va droit au but nécessaire, et, si demain tu te trouvais devant une difficulté inextricable, ton instinct te montrerait sans une hésitation ce qu’il y aurait à faire, et tu le ferais... Mais les épreuves sont finies pour toi, nous sommes encore jeunes et nous allons avoir de longues années de bonheur ensemble: plus un chagrin ne te viendra de moi, plus aucune influence n’aura prise sur moi.
--Comment peux-tu te mettre en tête que tu as mal agi? Moi aussi, je t’ai aimé pour ton rire et pour les gestes de tes mains.
--Voilà, tu me donnes raison, mes gestes et mon rire font partie de ma mentalité... Toujours la femme, même quand elle aime un imbécile, lui attribuera des qualités supérieures d’intelligence et de moralité, tandis que nous!... J’ai cru faire beaucoup en te donnant quelques professeurs, mais je n’ai pas fait la moitié de ce que j’aurais dû. Je te laissais pendant des mois seule à la campagne, et, quand je venais te voir, je recevais des lettres de ma mère, disant qu’il me fallait revenir pour tenir compagnie à mon père; et je repartais, te laissant encore seule, toi qui as tant besoin de communiquer tes sensations... Puis, dans quelle position équivoque te mettais-je, jeune et jolie comme tu étais? toute bourgeoise m’aurait trompée... Pourquoi ne t’ai-je pas prise dans ma vie? nous aurions dû vivre ensemble depuis longtemps.
--Je te répète, cela devient une idée fixe. J’ai souvent été seule, mais puisque tu te devais à tes parents...
--Oui, ce sont mes parents qui m’ont fait commettre cette iniquité. Ils ont procréé un enfant pour eux, et, eût-il soixante ans, il ne pourrait avoir de personnalité... Je dois penser comme eux, je dois agir comme eux, je dois manger comme eux, et mon père dit que, si son fils ne devait pas partager ses idées, il léguerait toute sa fortune à n’importe qui pensant comme lui... Ils n’ont pas insisté quand j’ai abandonné la médecine, pour mieux me garder sous leur dépendance... Ma mère a vécu dans la terreur que mon père ne me déshérite, et, quand il devait revenir de voyage, elle me chauffait d’avance: il ne fallait pas le contrarier, il avait travaillé toute son existence pour m’acquérir l’indépendance, je ne pouvais lui causer cette peine de montrer que je pensais autrement que lui, ce serait détruire tout l’idéal et le but même de sa vie... Surtout je ne devais pas lui parler de la femme, puisqu’il ne les supporte pas... Alors, quand il rentrait, j’étais comme un petit garçon: au lieu de discuter mes idées, il fallait acquiescer aux siennes; au lieu de pouvoir parler de la femme comme d’une compagne, il fallait en parler comme d’une inférieure... Quant aux questions d’art, c’étaient des balivernes... Si je déviais aussi peu que ce fût des préjugés de mon père, je voyais le regard terrifié de ma mère m’implorer...