Part 13
--Tu dis cela pour son nez retroussé... Crois-moi, c’est une exquise petite créature, tu en auras du plaisir.
La femme, le soir, ne disait pas grand’chose. La figure rusée, à l’expression malhonnête, me déplut.
Je leur dis à plusieurs reprises:
--Si vous me donnez cet enfant, il ne faut pas me le reprendre: ce serait terrible de le replonger dans la misère.
Quand mon frère me conduisit à mon hôtel, je renouvelai ma question: si c’était bien pour toujours qu’il voulait me céder son fils.
Le lendemain matin, j’allai acheter des vêtements pour Willem. Je le lavai, l’habillai. Il riait: j’avais eu raison, il avait un beau rire plein et sonore... La mère était de plus en plus silencieuse, et, quand elle vit son enfant transfiguré ainsi, je surpris dans ses yeux l’expression la plus inattendue: une expression d’envie intense, une expression de préférer voir son enfant dégénérer de misère avec elle que de le voir heureux chez les autres, une expression de tyran qui a droit de vie et de mort sur un être et choisit la mort, si c’est son bon plaisir.
J’eus tellement peur de cette femme que je lui dis que j’aimais mieux partir sans le petit, qu’ils me l’avaient offert, mais pas de bon cœur.
--Des bêtises, répondait Hein. Tu ne voudrais pas qu’elle rie au moment où un de ses enfants la quitte.
Il fut convenu que j’écrirais tous les mois et que, deux fois par an, le petit retournerait pendant huit jours chez eux.
Mon frère le porta jusqu’à la gare, m’installa dans un compartiment et nous partîmes. Je fus soulagée de ne plus voir le regard phosphorescent de ma belle-sœur.
En chemin de fer, une dame donna au petit une orange; le pauvre gosse savait si peu ce que c’était qu’il y mordit en pleines dents. Mon Dieu, quelle grimace!... quand je l’eus pelée, il refusa d’en manger, de crainte qu’elle fût encore amère.
Il ne voulait pas se laisser essuyer le nez.
--Non, cela fait mal quand on pince.
--Mais je ne te pincerai pas!
J’eus toutes les peines du monde à le persuader, et, quand je l’eus essuyé sans lui faire mal, il me regarda tout surpris.
A l’arrivée à Bruxelles, il dormait. Je le donnai à un commissionnaire qui le porta dans un fiacre. Comme je m’excusais de ce que l’enfant avait fait pipi dans ses culottes:
--Oh! madame, ce n’est rien, on sait bien ce que c’est que des gosses! jusqu’à cinq à six ans, ils le font tous...
Comme il n’était que six heures quand j’arrivai chez moi, je ne pus m’empêcher de lui couper les cheveux ras, pour la vermine, de lui laver la tête au savon, de faire remplir mon tub d’eau chaude et de l’y savonner d’importance. Il trouvait cela exquis et, quand je le couchai tout nu entre mes draps blancs, il se roula et s’étira, les yeux luisants et l’eau à la bouche de bien-être.
--Oh! tante, que c’est bon! tante, que c’est bon!...
Et il jeta ses gros petits bras autour de mon cou et m’embrassa frénétiquement.
--Comme c’est beau ici, tante... est-ce que je peux rester ici?
--Oui, chéri, c’est ta maison, et demain tu verras ton oncle.
--J’ai aussi un oncle?
--Oui, un oncle avec une barbe.
--Père n’a qu’une moustache. Est-ce qu’il donne des coups de pied comme père?
--Ah! non, il t’embrassera.
--Alors c’est bien.
--Maintenant lève-toi; tu dois te mettre sur le pot, parce que tu ne peux pas faire pipi dans ce beau lit.
--Mais, tante, je ne peux pas faire pipi là-dedans: il y a des fleurs.
--Allons, c’est fait pour ça.
--Et vous le gardez dans cette jolie petite armoire? fit-il, en me voyant enfermer le vase dans la table de nuit.
Deux minutes après, il dormait.
Le lendemain, quand je me réveillai, il était assis à me regarder avec étonnement.
--Ah! Wimpie, tu ne te rappelles pas? tu es chez ta tante Keetje, tu demeures maintenant chez moi.
Il jubilait d’être remis dans l’eau chaude et d’être frotté.
--Ça sent bon, tante.
Puis, quand nous descendîmes et que je l’introduisis dans la salle à manger, il s’arrêta et contempla tout, ébahi.
--Encore une chambre, tante, est-ce qu’elle est à nous aussi?
--Oui, ici nous mangerons.
Et je l’assis sur une chaise exhaussée de gros livres.
Le lait sucré, les tartines au pain d’épice, la jolie tasse, la jolie assiette, rien ne lui échappa, et sa figure et sa voix exprimaient une extase, comme s’il vivait un conte de fée. Après, je lui montrai le salon, puis la cuisine.
--Tante, es-tu sûre que je puis habiter là-dedans?
--Oui, toujours.
--Et quand viendront Catootje et Keesje? car ils doivent aussi avoir de tout cela.
--Sûrement. Ils viendront bientôt.
Je le conduisis au grenier. Il y avait là un vieux poêle ainsi que des tuyaux: tout de suite il les mania.
--Ah! je pourrai travailler ici comme père. Je veux aussi être forgeron. Nous nous installâmes dans la chambre où j’avais mes livres, ma machine à coudre et mon mannequin à robes. Il dansa tout de suite sur le canapé, à rompre les ressorts.
Je craignais un peu le premier contact avec André: le petit, malgré ses deux lavages, était encore bien rugueux, bien un enfant négligé, et sa tête rasée n’ajoutait pas à sa beauté; on ne voyait que son nez épaté et tuméfié.
En effet, André le considéra longuement.
--Ah! sapristi, il n’est pas beau...
--Il changera; si tu l’avais vu chez lui, tu ne l’aurais pas pris.
--A-t-il assez l’air enfant d’impasse...
--Oui, mon cher, voilà le cachet de la misère... j’ai été ainsi, mais maintenant je ne déteins pas à côté de toi.
--Allons, c’est la première impression. Je crois bien que cela ne paraît pas chez toi... ta peau et la sienne...
Puis il essaya de parler avec le petit.
--Qu’est-ce qu’il dit, tante? mon oncle ne sait pas parler...
--Voilà encore une chose agréable: un enfant avec qui je ne pourrai pas échanger un mot...
--Mais ce sera une question de quelques mois, il parlera très vite le français.
Je confiai l’enfant à la servante et sortis avec André. Quand il me quitta, j’allai acheter pour Willem du linge, des bas et des tabliers, ainsi que de la serge bleue pour lui faire un costume, et une belle étoffe brune moelleuse pour un paletot.
J’achetai chez le boulanger des couques aux corinthes, à prendre avec le thé. En passant par le bazar, je choisis un cheval blanc, une charrette et une bêche, puis une poupée, et je me hâtai vers la maison. Dès que j’eus mis la clé dans la serrure, il accourut, Suzette, la chatte, gambadant à côté de lui, et cria:
--Tante, tante, c’est toi!...
Nous prîmes le thé dans ma chambre de travail. Je commençai à tailler une culotte et un blouson dans la serge bleue. Lui jouait, assis sur le tapis, tour à tour avec le cheval et la poupée, mais surtout avec la poupée qu’il appelait «Catootje». Suzette, la chatte, était assise en face de lui, le considérant tranquillement... Non, mais fait-il délicieux ici, en ai-je un home à moi... Et je taillais et faufilais, enivrée de bien-être moral et physique, et quand je lui essayai sa culotte, qui bouffait autour de son petit derrière, j’aurais bien mordu dedans...
Le surlendemain, je l’habillai de son nouveau costume, de son beau paletot, d’un joli béret qu’il se planta lui-même de côté, et j’allai le présenter à la mère d’André.
--C’est une lourde charge que vous vous êtes attirée là, et vous n’allez plus aimer que cet enfant, et vous n’en serez pas récompensée. Si vous comptez sur la reconnaissance des gens, vous serez déçus.
--Mais non, je ne songe pas à de la reconnaissance, ni à être récompensée. J’ai pensé à l’enfant: si je puis en faire un homme... Je crois que je le pourrai, le fond est très bon.
--Est-ce qu’il est intelligent? il ne sait que le flamand.
--Non, le hollandais, le flamand est un patois et le hollandais une langue...
--S’il est intelligent, il saura le français en quelques semaines. Mais les Flamands ne sont pas pour apprendre...
--Mais, madame, il n’est pas un Flamand: entre un Flamand et même un Belge, et un Hollandais, il y a de la marge. Les Hollandais, depuis la Réforme, s’instruisent dans toutes les classes de la société; ils commentent journellement la Bible et, que ce soit la Bible ou l’_Iliade_, c’est toujours commenter un beau livre, c’est se cultiver, et ici l’on ne commente rien du tout.
--Mais vous n’étiez pas instruite cependant... André m’a dit qu’il vous a donné des professeurs.
--Justement, ma mère n’était pas Hollandaise, et on l’avait assise, dès l’âge de huit ans, sur un petit banc, avec un carreau à faire des dentelles sur les genoux; et, comme culture intellectuelle, on lui faisait réciter le rosaire et chanter des litanies.
--Mais, ma mère, fit André, savoir le français en quelques semaines... vous savez bien que, moi, je n’ai pas pu, en combien d’années, apprendre l’allemand...
--Oh! l’allemand! fit-elle...
Quand nous fûmes dans la rue avec André...
--Tu ne vas pas te laisser monter la tête, et croire que Willem est bête, s’il ne sait pas le français en quelques semaines; puis tu ne vas pas croire aussi que je ne t’aimerai plus parce que j’aimerai cet enfant.
--Mais non!... ma mère a des idées à elle... Nous nous aimerons tous les trois.
Sa figure, en ce moment, exprimait une telle bonté, il me regardait avec tant d’amour que je sentais comme une allégresse me pénétrer.
--André, si nous allions au Bois tous les trois... Wimpie n’a jamais vu la campagne, nous lui ferons boire du lait chaud à la Laiterie.
Et nous prîmes le tramway pour le bois de la Cambre.
* * * * *
Ma vie se trouvait totalement modifiée. Quand je sonnais, le matin, Wimpie et Suzette se précipitaient dans l’escalier. La chatte bondissait sur le lit, prenait ma tête entre ses deux pattes, et me léchait la figure comme elle faisait avec ses petits. Willem gambadait autour du lit. Il avait souvent les menottes noires de suie.
--J’ai déjà travaillé aux tuyaux de poêle, pour les faire s’emboîter: c’est très difficile... tu vois, je suis noir, mais je ne peux pas travailler et être propre.
Et il frottait ses petites pattes noircies, l’une dans l’autre.
--On devra recommencer à te donner un bain.
--Mais non, tante, mais non, me laver les mains suffit, j’ai mis exprès un vieux tablier.
Il n’était plus question que je lise, car je voulais m’occuper seule de l’enfant.
* * * * *
Au bout de huit jours, je reçus une lettre de la mère disant qu’un de ses enfants avait tout et les autres rien, que cette comparaison lui était pénible. Elle demandait si je ne pouvais pas leur envoyer des vêtements et de l’argent. J’envoyai vingt francs.
Huit jours après, autre lettre pour le loyer: j’envoyai encore vingt francs.
Huit jours plus tard, nouvelle lettre: ils devaient déménager et donner un acompte sur le loyer; j’envoyai dix francs. La semaine suivante, encore une lettre pour de l’argent!
Alors j’écrivis que je les avais soulagés d’un enfant qui serait à l’abri de la misère pendant toute sa vie, mais qu’il m’était impossible de faire plus, que moi-même je dépendais de quelqu’un. Par retour du courrier on me dit que j’avais à ramener le petit. Je répondis que je ne le ramènerais pas, qu’ils me l’avaient donné: que j’avais commencé à me dévouer à lui; qu’il changeait et devenait très beau, qu’il était heureux, et chantait et dansait toute la journée, de joie de vivre; qu’il était impossible qu’eux, ses parents, voulussent de sang-froid, parce qu’ils ne pouvaient m’exploiter à leur gré, le précipiter à nouveau dans la misère, dont un miracle l’avait tiré; qu’ils devaient réfléchir; que non seulement, lui, Willem, en était sorti pour la vie, mais encore sa postérité; que c’était le seul Oldéma qui pourrait normalement développer ses facultés, que mon compagnon avait déjà fait un testament qui le mettait à l’abri, et que certainement il le traiterait toute sa vie comme son enfant à lui.
Ils répondirent qu’eux n’avaient rien de tout cela, et qu’il ne fallait pas qu’un frère eût tout et les autres rien; que je devais rendre l’enfant.
Réponse: «Vous êtes des brutes, et je ne le rends pas.»
Je ne vivais plus, je m’attendais à chaque instant à les voir surgir. Ils n’avaient pas d’argent pour payer le train: mais, deux mois après, mon frère arriva à Bruxelles, et accompagné de Naatje, vint chez moi. Dès la porte je l’empoignai par les épaules et le secouai, ne pouvant articuler un mot, la gorge serrée comme dans un étau. Je pris l’enfant sur mes genoux, en l’entourant de mes bras. Je bégayais, en des sons rauques:
--Tu oses venir me l’enlever pour le replonger dans cette ignominie qu’est la misère. Vous avez osé vous servir de cet enfant comme appât, pour m’exploiter, et, parce que je ne peux pas me laisser faire, vous le reprenez, sans pitié. Regarde donc... ce qu’il est maintenant, et ce qu’il était...
--Mais il a maigri.
--Oui, il n’est plus lymphatique, il devient musclé, il est nerveux.
En un tour de main, je l’avais mis nu.
--Vois quelle peau, et ses cheveux et ses dents... Regarde quel adorable petit bonhomme, et vous allez en refaire le petit monstre d’avant.
Wimpie pleurait.
--Je ne veux pas partir, tante.
--Ma femme ne me laisse plus dormir, elle dépérit, elle pleure nuit et jour.
--C’est une comédie! si elle pouvait me tondre, elle serait contente de me le laisser.
--Alors, évidemment, il y aurait une compensation...
--Mais la compensation est de le savoir heureux.
--Je ne peux plus vivre avec ma femme... Du reste, j’ai bien dû me passer de tout ce qu’il a ici, il le pourra également... Et voilà... Puis, c’est notre enfant... N’est-ce pas, Wimpie, tu veux bien venir avec ton père?
Wimpie s’accrocha à moi.
Pendant trois jours, André et moi, nous fîmes tant et tant que Hein partit sans lui.
Je n’eus d’abord aucune nouvelle, mais bientôt je reçus une lettre de ma belle-sœur, disant qu’elle prendrait l’argent de son loyer pour venir chercher elle-même son enfant. Je lui envoyai cent francs, en la suppliant de me le laisser jusqu’après l’été: «Je lui ferai passer plusieurs mois à la mer: alors il aura pris des forces, et pourra mieux résister à l’existence qui l’attend». Je n’eus point de réponse, mais elle ne vint pas.
* * * * *
Me voilà encore une fois dans des transes et des cauchemars... Cependant une vague espérance me fit prendre soin de l’éducation du petit, comme si son avenir en dépendait. Nous faisions de longues promenades, où j’attirais son attention sur tout ce que je croyais intéressant.
J’étais chaudement antimilitariste, et le petit, comme tous les enfants, était très attiré vers les soldats. Alors, en lui montrant les troupiers, je disais:
--Regarde, Wimpie, ce sont des hommes qu’on a tirés de leurs foyers pour les dresser à tuer leurs semblables.
Au bout d’un mois, il les eut en horreur.
Je n’avais pas l’amour de la patrie, je me disais que le prolétaire est exploité dans tous les pays. Mais, depuis, j’ai senti ce que la différence de race peut engendrer de heurts, qu’on ne peut être heureux que parmi les siens. Si j’avais donc aujourd’hui un enfant à élever, je lui dirais:
--Quand tu auras vingt ans, tu endosseras un costume semblable, et tu t’appliqueras à empêcher l’étranger de venir s’asseoir dans le fauteuil de ton grand-père et abâtardir ta race.
* * * * *
Nous nous arrêtions toujours devant une impasse du voisinage: il appelait les enfants dépenaillés «Catootje» et «Jan», comme ses frères et sœurs.
--Tante, vois donc, cette Catootje n’a pas de mouchoir: quel nez, mon Dieu!
--Donne-lui ton mouchoir, avec ces dix centimes.
Et il courait, baragouinant le français pour se faire comprendre de la petite.
Quand je revenais le soir avec lui de chez André, je lui montrais les étoiles, en disant que celles qui scintillaient étaient des soleils et les autres des terres, mais que les soleils n’étaient pas tous de la même couleur: qu’il y en avait des bleus, des orange, des jaunes, et encore d’autres couleurs que j’ignorais. Souvent il m’arrêtait, et, sa petite tête levée, il me montrait une étoile qui scintillait:
--Tante, c’est un soleil.
--Oui, il est bleu.
--Bleu, c’est comme ta robe?
--Oui, ma robe est bleue, mais ce soleil est plutôt comme le ruban, sur le chapeau de dimanche de Mieke: bleu électrique.
--Et si nous avions deux soleils, ou trois soleils, comment ferait-il?
--Si la terre avait plusieurs soleils, chacun l’attirerait vers lui, et, au lieu de tourner autour, elle pivoterait sur elle-même au milieu d’eux. Quand nous serions devant le soleil bleu, tout aurait un reflet bleu, même notre figure et nos mains; puis, en approchant du soleil jaune, les deux couleurs se mêleraient, et je crois que nous serions, en ce moment-là, verts.
--Verts, tante?
--Je pense que oui. J’ai, un jour, mis une cravate bleue dans l’eau avec du safran, et elle est devenue verte: alors je crois que, nous aussi, nous deviendrions verts... mais, en tournant encore, nous nous approcherions de plus en plus du soleil jaune, et nous aurions un reflet jaune: tu sais, comme le matin, quand tu dis que mes cheveux sont d’or...
--Tante! tante! comme je voudrais avoir tous ces soleils... je ne me coucherais plus, pour les regarder nuit et jour.
--Voilà où serait le danger: deux soleils seraient trop pour notre terre, il ferait clair nuit et jour, il n’y aurait plus de rosée, et nous ne trouverions pas assez de repos. Car, en dormant, tu grandis, et ton intelligence se rafraîchit: alors il faut dormir, beaucoup dormir... Viens, il est temps de te coucher.
--Oh! tante, laisse-moi encore regarder... Comment sont les bêtes sur une terre avec un soleil bleu?
--Comment veux-tu que je le sache? on ne peut pas aller voir.
--Est-ce que les Wimpie y sont des tantes comme toi, et doit-on y apprendre le français?
--Je te dis qu’on ne peut pas y aller voir, alors!...
Il restait grave, grave, à contempler le ciel. Je ne connais rien d’émouvant comme un petit enfant grave, qui cherche à comprendre.
* * * * *
Je n’avais pas baissés les stores, ni allumé la lampe. J’étais assise dans mon fauteuil, avec Wimpie sur mes genoux; la lune était très claire, et de gros nuages chevauchaient devant elle. Je ne disais rien au petit, mais je regardais ce défilé fantastique. Il suivit mon regard.
--Voilà, tante, on la voit de nouveau, le nuage est parti, mais un autre tout noir avance. Qu’est-ce que c’est que la lune, tante?
--C’est un anneau tombé de la terre, qui est resté suspendu entre la terre et le soleil... Non, ce n’est pas tout à fait ça, enfin elle roule avec nous autour du soleil, mais elle tourne toujours le même côté vers lui. Alors, cela chauffe et éclaire horriblement d’un côté; mais, de l’autre côté, il fait toujours noir et très froid, plus froid que quand il gèle et qu’il y a deux pieds de neige; et puis, on y étouffe.
--On ne peut pas y aller non plus, tante?
--Non, impossible.
--Même pas avec le tramway à vapeur?
--Non, avec rien.
--Elle est bien jolie, tante; quel dommage qu’on ne peut pas y aller...
--Mais puisque tu étoufferais, et que tu serais rôti en allant dans une moitié, et gelé à te casser en petits morceaux dans l’autre moitié...
--Mais comment sais-tu tout cela, si tu n’y as jamais été?
--Par les livres... tu verras, quand tu sauras lire, quelles belles choses tu apprendras.
--Je veux lire, tante.
--Le docteur trouve que tu es trop petit, que tu dois attendre.
--Alors, quand je serai plus grand, j’aurai des livres?
--Oui, autant que tu voudras: ton oncle a, à la campagne, tous les livres, avec des images, dans lesquels il a appris, et il a promis qu’ils seraient tous pour toi.
--Je dois dormir pour grandir: alors, je vais me coucher.
--Nous devons encore souper.
Il se mit à genou sur mes genoux, prit ma tête entre ses petites menottes, et m’embrassa toute la figure.
--Tante, tu es mon Wimpie, et mon oncle est aussi mon Wimpie.
* * * * *
Comme Willem dormait plus longtemps que d’habitude, j’allai dans sa chambre. Il dormait avec une expression d’extase sur tout le visage. Bientôt il se réveilla. Il regarda autour de lui, un peu déçu.
--Tante, pourquoi as-tu enlevé toutes les fleurs? Tantôt la chambre était remplie de fleurs.
--Je n’ai rien enlevé, tu as rêvé.
--Rêver, qu’est-ce que c’est?
--C’est... je ne sais pas... Rêver, c’est voir ou faire des choses, pendant qu’on dort.
--Moi, je vois toujours des fleurs, toujours des fleurs, tante...
--Viens vite pour ton bain.
* * * * *
--Tante, raconte-moi quelque chose.
--Eh bien, écoute... Tu crois sans doute qu’il y a toujours eu des maisons, des gens et des bêtes sur la terre?
--Mais oui, tante.
--Eh bien, non. La terre, qui est dure maintenant et où il pousse des fleurs, des arbres, des navets et des pommes de terre, et où l’homme construit des maisons et des boulevards, est une partie détachée du soleil, qui s’est mise à tournoyer dans le ciel sur elle-même et autour du soleil. C’était d’abord une bulle de gaz, comme qui dirait une bulle de savon, mais grande, grande comme le monde entier... Elle a brillé comme un soleil, puis comme une étoile, et elle a passé par plusieurs couleurs. Elle bouillonnait, crachait, et dégageait une noire vapeur autour d’elle. Mais, comme elle tourbillonnait follement, dans un grand vide, où il faisait effroyablement froid, une croûte s’est formée sur la masse poisseuse qu’elle était devenue et qui continue encore à brûler en dedans.
»Et au bout de très longtemps, quand toute la vapeur eut disparu et fut retombée pour former les mers, qui étaient alors tièdes,--tu verras la mer, cet été,--de grands morceaux de cette croûte se sont soulevés hors de l’eau; ce sont les terres. Et encore très longtemps après, des plantes qui croissaient dans les mers out commencé à remuer doucement, sans bouger de place, et sont peu à peu devenues des bêtes; et, quand les eaux se retiraient, car elles vont et viennent, ces plantes-bêtes ont dû s’habituer à vivre à sec. Beaucoup sont mortes sans doute, mais d’autres se sont acclimatées et se sont mises à ramper. Celles qui ne parvenaient pas à bouger sont devenues des arbres. Des herbes et des plantes ont aussi poussé sur les terres.
»Et, encore longtemps après, en place d’une grosse peau, ces bêtes se sont couvertes de poils et de plumes; au lieu de ramper, elles ont soulevé leur ventre, et les voilà à quatre pattes... Elles ont marché, puis grimpé, et je crois que, pour voler comme les oiseaux, il a fallu très longtemps...
»Alors, les bêtes étaient énormes, plus grandes qu’une maison: en volant, elles jetaient de grandes ombres sur la terre et obscurcissaient le jour, comme un gros nuage noir; et, en marchant, elles défonçaient la terre. Elles se dévoraient affreusement entre elles. Les arbres aussi étaient gigantesques: ceux du Bois de la Cambre sont des brindilles à côté.
»Il s’est créé à la longue des bêtes, les singes, plus malins que les autres, peut-être parce qu’ils étaient moins forts, et que, pour ne pas être mangés toujours, ils devaient inventer continuellement des moyens de se défendre et de se garer. Peu à peu ils se sont mis debout, et ils sont montés sur les arbres où ils ont vécu.
--Tante, je voudrais habiter dans un arbre. Le marronnier du jardin est assez grand: si nous bâtissions une maison sur ses branches... Ce serait bien amusant; on y monterait avec l’échelle.
--Une maison, c’est impossible, chéri; une cage, cela irait encore... Puis maintenant il nous faut des lits, des chaises, nous devons faire la cuisine. Comment nous y prendrions-nous, perchés sur les branches?
--Et eux, tante, est-ce qu’ils ne mangeaient pas?