Part 12
Dès le matin, j’avais une angoisse et une vibration interne qui me faisaient à chaque instant m’étreindre la poitrine en un gros soupir. Je m’habillai comme d’habitude d’une robe de coton bleu très sobre, d’une petite capote de paille bleue garnie de choux de velours, et de gants de Suède. Je pris le tramway et, juste devant la rue d’André, un jeune homme, en sautant avant l’arrêt, fut lancé contre le réverbère et rejeté sous la voiture. Les chevaux arrêtés, on le retira et on l’emporta, couvert de boue et de sang. Je montai la rue en chancelant et sonnai chez André, à moitié évanouie. En entrant au salon, je me mis à trembler et à pleurer.
--Un jeune homme est tombé sous le tramway, haletais-je, un jeune homme comme André.
--Calmez-vous... Vous connaissiez ce jeune homme?
--Non... On l’a emporté, plein de boue et de sang.
--Je croyais que vous le connaissiez, pour être aussi émotionnée... Il ne faut pas vous mettre dans des états semblables pour des inconnus.
André entra.
--Qu’y a-t-il?
--Mademoiselle est dans cet état d’avoir vu un jeune homme tomber sous le tramway. Il ne faut pas être aussi impressionnable, voyons... Allons déjeuner, cela vous remettra...
Mon Dieu! cette voix claire et froide... et cet accent ne la quitte donc jamais... Et André qui a la voix la plus prenante, la plus chaude et aristocratique que je connaisse... de qui la tient-il?... car son plus grand charme est sa voix et ce qu’il y met.
--C’est à la fortune du pot. Mettez-vous, vous n’aimez pas les cérémonies, n’est-ce pas?
Comme je ne répondais point, elle répéta:
--Vous n’aimez pas les cérémonies, n’est-ce pas?
--C’est comme vous voulez, fis-je.
La fortune du pot était: de grosses crevettes qu’on mangeait avec de délicieuses petites tartines fortement beurrées; du saumon sauce hollandaise et des pommes de terre nouvelles; une croûte aux champignons et un poulet avec de la salade; un fromage à la crème, puis un monceau de petits gâteaux. Trois vins, du Marco Bruner, du Pontet-Canet, et un Bourgogne presque orange, tant il était vieux. Le café était servi dans des tasses premier empire, blanches à fleurs d’or. Les nappes et les serviettes, ainsi que la vaisselle, étaient très communes: je ne comprenais pas... Nous ne causâmes guère, nous étions tous guindés. Sa mère et moi, nous nous méfiions l’une de l’autre.
En me reconduisant, André me dit que lui avait acheté, dans une vente, ce vieux service et les quelques meubles anciens qui garnissaient leur maison.
--Ma mère n’est pas sensible aux belles choses.
--Mais bien aux bonnes... quel exquis déjeuner, et quel cordon bleu vous devez avoir... nous n’avons jamais dîné comme cela au restaurant. Pourquoi dit-elle «à la fortune du pot»?
--Ma mère aime la table: nous mangeons tous les jours ainsi, c’est une habitude de notre pays wallon.
--Fichtre, je comprends que tu ne veuilles jamais déjeuner chez moi; moi, qui ne suis guère sortie de mes choux et d’un morceau de viande...
André me dit le soir:
--Ma mère ne veut pas croire que tu es toujours aussi simplement mise, elle est persuadée que tu as fait une toilette de circonstance: puis elle a la sensation que tu ne l’aimes pas.
--Enfin, elle a déjà pensé que j’ai joué la comédie de la simplicité, pour faire croire que je ne te ruinerais pas.
--Elle croit cependant que tu attaches une grande importance à la beauté, et tes ongles en amande l’ont étonnée. Je lui ai dit que le tub jouait un grand rôle dans ta vie.
--Et elle ne t’a pas répondu par la réflexion des de Goncourt?
--Si... Comment sais-tu cela?
--Parce qu’elle est de la même époque, et cette génération ne s’est jamais habituée aux grandes eaux. Il est bien dommage que je n’aie pas de chambre de bain: ce serait, je t’assure, la chambre que j’occuperais le plus. Quelle mentalité étrange avait la génération de nos parents... croire que l’habitude du tub a pu donner aux femmes une tendance à se dévêtir trop facilement!
--Ma mère raconte qu’en pension elle se baignait en chemise.
--Mais, pour s’essuyer, il fallait cependant bien qu’elle l’ôtât... Enfin, ta mère a cité cette réflexion des de Goncourt quand il s’agissait de moi.--Elle est bien tombée: je ne connais pas le corps de Naatje ni elle le mien... Je n’aime pas les impudeurs, mais que dirais-tu si je restais toujours couverte d’une manière quelconque?
--Ah! zut! non! j’aime trop ta charpente flexible.
--Tu ne dis pas: ta chair... le fait est que je ne dois pas en avoir dix kilos sur tout le corps. Je mange de la soupe pour engraisser, mais ça ne prend pas.
--Engraisser... ce serait dommage. Du reste, il n’y a pas de danger, un paquet de nerfs comme toi! Enfin, ma mère et toi, vous ne vous emboîterez jamais, je le sens.
Et c’était vrai, nous ne nous sommes jamais emboîtées. Les parents d’André ne tapaient ainsi sur les femmes que pour garder leur fils pour eux ou lui donner une femme de leur choix. Sa mère recevait des jeunes filles d’une laideur accomplie et incolores à souhait.
A présent que je n’avais plus l’attrait et le travail du Conservatoire, je passais de longs après-midi dans mon fauteuil, à songer. J’étais devenue quasi étrangère à ma famille: nos chemins avaient été si différents...
Naatje n’avait jamais compris pourquoi, maintenant que j’avais de l’argent, ma vie n’était pas une longue fête, et pourquoi je ne «m’amusais pas». S’amuser, c’était, pour elle, des sorties en bande, les promenades en ville, additionnées d’un succulent goûter, les petits théâtres, et les bals de petites sociétés. Comme André ne voulait plus qu’elle vécût pour ainsi dire chez moi, j’avais dû le lui dire, et, quand je lui parlai d’un métier, elle m’avait déclaré net que je n’avais pas à m’occuper de son avenir, qu’elle se débrouillerait très bien sans moi...
Je ne pouvais plus, les jours d’angoisse et de nostalgie, me retremper près d’eux, les manier, les gourmander et les aimer tout plein. J’avais André: notre amour était resté, après des années, debout et entier; nous nous désirions comme dans les premiers jours, et nos âmes s’accordaient mieux: mes études m’avaient rapprochée de lui. Mais il n’avait pas souffert des choses qui m’avaient torturée. Il prétendait, n’ayant jamais eu de douleurs physiques, qu’elles étaient question de volonté. Quand j’avais le ventre tenaillé par d’indicibles souffrances, il venait me lire du Victor Hugo pour me les faire oublier. Comme ces lectures me donnaient presque des crises de nerfs, il disait que je n’avais pas de cervelle, que les intellectuels vainquaient la douleur par la pensée, que je ne savais que geindre. «On a mal, mais on n’embête pas les autres...» Et il partait, furieux.
Je l’adorais à genoux et ne savais qu’aggraver mon état en m’agitant. J’envoyais la bonne chez lui, porter une lettre éplorée où je jurais que, dorénavant, je vaincrais mon mal et ne l’ennuierais plus de mes misères. Alors il accourait en se traitant de brute; mais c’était plus fort que lui, la femme souffrante l’horripilait.
Puis qu’avait-il, André? ses idées ne se renouvelaient plus; il répétait souvent, avec les mêmes paroles, ce que nous avions discuté des centaines de fois; j’avais la sensation encore très fugitive d’un arrêt dans son intelligence. Et quelle marche étrange... On eût dit que ses jambes devenaient raides. Puis des colères sans raison, et, l’instant d’après, il parlait comme si de rien n’était.
Tout cela, je le remâchais dans mes longues solitudes, car je ne voyais littéralement personne que lui. Marthe habitait Paris et ne m’écrivait plus: depuis qu’elle était de la «grande ville», j’étais devenue trop «pompier» pour elle...
Marthe était une camarade du Conservatoire, la seule avec qui je me fusse liée. La première fois que je la vis, je fus littéralement saisie de sa beauté attirante: moi qui étais toujours allée vers la fraîcheur du corps et d’âme, je me trouvais sous le charme de cette créature un peu faisandée. Grande et mince, la démarche ondulée, comme un palmier qui se balance; des yeux noirs énormes, la bouche naïve, les narines qui vibraient quand elle parlait, le teint brouillé et une expression enthousiaste qui faisait s’épanouir tout son être; les pieds et les mains fins et impeccables de forme, la voix un peu voilée. Je n’osais presque pas la présenter à André, tant sa beauté troublante m’inquiétait, mais j’étais aussi fière de la montrer. Elle m’avait remplacé Naatje.
Elle sortait du couvent et avait une éducation parfaite; étant excellente musicienne, elle vivait de donner des leçons de piano. Je l’avais entrevue au chant, un peu avant de demander un congé de santé; quand je revins six mois après, elle était toute changée. Une grande douleur, me semblait-il, avait modifié surtout la physionomie. Je demandai aux élèves si elle avait été malade, bien que sa figure exprimât autre chose. Au chant, je m’assis à côté d’elle; je l’entendis dire: «J’ai des ennuis domestiques odieux...»
La voix, l’accent n’étaient pas comme ceux des filles de la petite bourgeoisie bruxelloise qui fréquentent le Conservatoire. Chaque fois, je me mettais à côté d’elle, et un jour je lui demandai carrément si elle avait eu un chagrin. Etonnée, les larmes dans le regard, elle fit oui de la tête. Nous sortîmes bras dessus bras dessous, mais je ne lui en demandai pas plus long cette fois. Nous nous cherchions à tous les cours. Un jour, elle tomba dans mes bras et, la voix étouffée, elle me raconta que j’avais vu juste, qu’un grand malheur leur était arrivé.
--Maman est veuve, elle ne pouvait plus payer notre pension, alors elle nous a fait revenir. Moi et la plus jeune devions nous perfectionner au piano pour le professorat; mais je préfère le théâtre, je suis entrée au chant. Les autres aidaient maman dans le commerce.
Puis sa voix s’étrangla.
--Voyons, ne me dis rien, mais soulage-toi, pleure.
Et je l’embrassai.
--Rose, la plus jolie de nous, s’est laissé séduire par un monsieur de la noblesse et est partie avec lui. Toute la famille est sur pied, mais on ne parvient pas à les découvrir. Je suis allée chez le père du jeune homme: le vieux misérable m’a offert de m’entretenir... Il n’y a plus moyen de vivre avec maman, elle est devenue soupçonneuse et nous rend la vie intolérable.
Je l’emmenai déjeuner chez moi.
--Alors vous voudriez devenir chanteuse?
--Ah! oui, le plus vite possible... les courses à travers la ville pour les leçons de piano sont tuantes et ne rapportent presque rien. Il y a une dame qui m’a offert soixante-quinze centimes et le goûter, par leçon, elle habite à une bonne heure de chez moi. Puis je vais chez une cocotte qui s’est fait passer pour la femme d’un capitaine de navire toujours en voyage. Mon Dieu, si maman savait... Par celle-là, j’ai eu encore une leçon chez une autre femme galante; là, je ne suis plus retournée. Un jour, j’arrive chez elle, elle achevait de déjeuner avec un monsieur; elle me demanda de leur faire de la musique, je n’ai pas voulu et suis partie.
--Pourquoi donnez-vous des leçons dans ces milieux, s’ils vous répugnent tant?
--Mais nous sommes dans une purée noire; maman ne fait plus rien depuis notre malheur.
--Alors vous croyez pouvoir gagner votre vie au théâtre avec votre voix?
--Ma voix?
--Ecoutez, vous voyez bien que je vous aime: ce que je vais vous dire n’est pas pour vous faire de la peine, mais votre voix n’est pas assez belle pour le théâtre. Pourquoi n’entrez-vous pas à la déclamation?
--La déclamation! qu’est-ce que c’est? Est-ce que cela existe, peut-on s’en faire une position? car je n’ai pas de temps à perdre, je dois gagner de l’argent: j’ai encore une petite sœur et maman n’est plus bonne à rien.
--Mais certainement, les actrices de comédie, de drame et de tragédie sortent de la déclamation. Travaillez quelques années: avec votre allure et votre physionomie vous n’aurez alors qu’à partir pour Paris, et, sans que vous ayez ouvert la bouche, on vous y engagera... On y aime beaucoup les types de serre chaude comme le vôtre.
Quand elle en parla chez elle, j’eus toute la famille contre moi. Je voulais la crouler, j’étais jalouse de sa voix... Marthe avait beau dire que ma voix était incomparablement plus belle que la sienne, que, depuis que je lui avais parlé, elle avait comparé sa voix à d’autres et constaté qu’elle n’était pas douée d’un organe pour le théâtre... Personne ne voulait en démordre: c’était l’envie qui me poussait.
Mais elle tint bon et entra à la déclamation. Entre temps, j’avais eu mon explication avec le secrétaire; je ne pouvais donc plus la suivre au Conservatoire, mais je la fis venir pour m’accompagner au piano, heureuse de pouvoir la soulager de cette façon. Et ce nous furent des après-midi exquis. Je chantais d’abord: tout Grieg y passa, et Brahm et Schumann.
--Quelle voix délicieuse! s’exclamait-elle à chaque instant.
Ce m’étaient autant de chocs au cœur.
Après, je la faisais répéter. Son tempérament était encore renfermé, et elle ne savait pas donner ce qu’il fallait; mais, un jour que je lui eus dit _Andromaque_ comme je le comprenais, un rideau s’écarta de devant elle. Depuis elle vit clair.
Un après-midi de mars, nous regardions d’énormes bourgeons sur l’unique marronnier de mon jardin.
--Marthe, ils me font songer à la musique de _Lohengrin_.
--Hein... Quoi?
--Mais, oui, _Lohengrin_... Son amour avec Elsa est tellement gros de désir, tellement tendu, qu’il est comme ces bourgeons que la sève fait palpiter et qui sont prêts à éclater...
--Grand Dieu! pour quelqu’un qui sait aussi peu de musique, tu en as des sensations!
--Mais est-elle juste?
--Je ne sais, je dois faire attention quand j’entendrai encore _Lohengrin_...
Et elle partait donner ses leçons, ses bottines prenant l’eau, le patelot trop mince, préoccupée, mais souriant quand même au soleil, à la vie, exhalant, elle aussi, un parfum de bourgeon, suivie des hommes qui lui soufflaient des propositions dans le cou... Ereintée, mais pleine de courage, elle revenait dîner chez moi, son foyer lui étant rendu impossible par sa mère.
J’aurais voulu qu’elle travaillât encore une année, mais elle n’en pouvait plus. Elle partit pour Paris avec son second prix. Elle se présenta chez un directeur de théâtre, qui l’engagea sans l’avoir entendue, sur son physique et son second prix. Puis il lui demanda si elle avait de quoi subsister: sur sa réponse qu’elle avait emprunté cent francs pour venir à Paris, il lui dit:
--Le théâtre pensera à vous.
Et il lui remit une somme d’argent au nom du théâtre.
Depuis qu’elle m’a raconté ce trait, j’ai voué un culte à cet homme: il a sauvé d’une perte certaine une femme qui est devenue une grande actrice.
--Qu’aurais-je fait? me disait-elle. J’étais arrivée l’après-midi; je vois qu’on donne _Andromaque_ aux Français, je prends un balcon. Pendant les entr’actes, je me promenais au foyer; des jeunes et des vieux tournaient autour de moi, un vieux s’était enhardi jusqu’à me parler. Ce soir-là, la frousse m’a fait me sauver, mais le lendemain, si ce directeur ne m’avait pas remis de quoi vivre, j’aurais bien dû accepter les propositions d’un de ses mâles.
Elle avait tout de même eu de la chance: d’abord de m’avoir rencontrée, moi qui l’ai poussée envers et contre tout dans sa vraie voie, puis ce directeur clairvoyant et bon... Et maintenant je n’entends plus parler d’elle que par les journaux... Je suis seule, seule... Comment faire des confidences à un homme, même quand on l’adore? qu’est-ce que les hommes comprennent de la femme, en dehors de ce qui les attire directement?...
Alors je dévore mes obsessions. Le passé me hante, des visions me font sursauter et courir dans la chambre pour les fuir.
C’est Kees, bébé, criant de faim et de froid, se fourrant obstinément les deux mains dans la bouche. Ma mère court les bureaux et les maisons de bienfaisance. Moi, je dois garder nos enfants. Hein est assis, silencieux et boudeur, sur un siège, presque aveugle d’anémie. Dirk joue tranquillement à terre, avec sa poupée sans tête; il est comme devenu insensible à la faim et au froid. Naatje est têtue et bleue... Mais Kees, que je veux amadouer en le hochant dans mes bras, et en le retournant une fois sur le dos et une fois sur le ventre, Kees est intraitable et s’enfouit, en des cris rageurs, les menottes dans la bouche. Elles sont littéralement macérées d’être sucées et mordillées jour et nuit.
Ne sachant plus que faire, je m’assieds, Kees couché sur le dos dans mon giron. Il continue de pleurer et sucer; ses larmes font deux sillons sur ses joues bouffies par les cris, et quelles larmes... alors déjà, elles me frappaient par leur grosseur et leur limpidité... Il continue de pleurer, il devient de plus en plus pâle, ses cris sont moins volontaires et finissent en un gémissement, mais ses mâchoires et ses lèvres sucent férocement quatre doigts, deux de chaque main.
Kees n’était pas un déchet de l’humanité: c’était un beau petit bougre, qui criait comme il riait, de toute son âme goulue.
Va-t’en! va-t’en! vision immonde! Parce que j’ai passé par ces tortures, je ne peux plus jouir de la nature et de l’art, sans que vous vous interposiez entre moi et l’image enchanteresse. Toute mon enfance, toute ma prime jeunesse, ma santé, n’est-ce pas assez? ou cela m’a-t-il ôté le droit de jouir de la vie?
Dans les rues, je scrute les visages et les allures, pour découvrir la calamité qui a pu engendrer telle ou telle expression. Je sais quelle douleur ou quelle sensation provoque cette allure voûtée, la tête dans les épaules. Je sais que les souliers rétrécis par l’humidité donnent cette démarche, comme sur des œufs, et que la brise glacée, à travers les vêtements trop minces, raidit les jambes et fait rentrer le derrière. Je sais que cet homme a un clou qui lui entre dans la plante des pieds, celui-là se secoue parce que la vermine le harcèle, et cet autre parce que la saleté l’ankylose. Je sais que la figure jaune et émaciée de cette femme lui est venue d’être nourrie seulement de mauvais pain et d’eau de chicorée...
Quelle malédiction! Aucun pauvre ne m’échappe, et je revis continuellement leur misère et leurs transes. Et la haine et l’amour s’entrechoquent dans ma tête, comme des inséparables... Tel vieux libidineux me donne envie de le pousser sous les roues du tramway, et je souhaite un empoisonnement du sang à telle obèse dame étouffant d’excès de table...
Quelle trépidation continuelle! Je porte un mal en moi, et ce ne peut être que la misère et ses suites qui me l’ont donné...
«Ma meilleure Keetje, voilà des années que je ne t’ai vue. Naatje dit que tu es devenue une dame: elle m’a dit aussi que tu voudrais élever un enfant. J’en ai dix, et, si tu veux un de mes garçons, je t’offre mon petit Willem. Il a cinq ans, il est très solide, très bon et gai. Si cela te convient, tu n’as qu’à venir le chercher.
«Ton frère
«HEIN.»
Cette lettre me bouleversa. Avoir un enfant! J’en avais désiré ardemment, tout en ayant peur. Dans ma position, comment oser prendre sur soi cette responsabilité de mettre un être au monde?... Je voulais courir chez André, mais je craignais les réflexions de sa mère qui nous aurait empêchés d’agir. Le soir, quand il vint, je lui traduisis la lettre.
--Mais c’est très grave d’élever un enfant... puis comment est-il?
--Ah! tu peux être tranquille, il doit être bien. Naatje m’a dit qu’il ressemble à Hein... Ma vie est ratée, je pourrais me dévouer à ce petit.
--Evidemment, c’est le but le plus admirable. Laisse-moi réfléchir jusqu’à demain.
Le lendemain, déjà tôt, il arriva chez moi.
--Va le chercher, nous ne pouvons nous dérober à un acte dont l’avenir d’un être peut dépendre... Si nous échouons, nous aurons toujours fait de notre mieux, et entre une vie de misère morale et physique et ce que nous sommes à même de lui donner, nous n’avons pas le droit d’hésiter.
Nous portâmes à deux le télégramme annonçant à mon frère mon arrivée à Amsterdam.
Je m’étais chargée d’un gros sac de bonbons, et d’un châle pour entourer le petit. Il gelait très fort; la neige, dans les rues d’Amsterdam, s’était recouverte d’une couche de glace; devant la cave de mon frère, la rue en était exhaussée. Quand j’ouvris la porte, dix gosses, dont l’aîné avait douze ans, s’interrompirent de se battre. Ils étaient à moitié nus, les cheveux en broussailles, les alentours du nez et de la bouche enflammés de saleté, des brûlures partout de s’être approchés trop près du feu et de jouer avec des tisonniers rougis. Ils grouillaient là tous, par terre, sur le plancher humide, sous lequel l’eau faisait «cloc cloc», quand on marchait. Une odeur d’urine et de moisissure, l’air surchauffé et confiné, me suffoquèrent.
--Je suis votre tante... Il faut que j’ouvre la porte ou j’étouffe...
Je l’ouvris. Le vent, cinglant comme des coups de fouet, envoya une grande motte de neige dans la cave.
--Voyez-vous, glapit l’aîné, en prenant la boule à bras le corps et la jetant sur le perron, voyez-vous, il ne faut pas ouvrir la porte, car, quand ces tourbes seront brûlées, il n’y en aura plus, et la nuit on gèle.
--Où sont vos parents? Je suis votre tante, je viens chercher Willem. Qui est Willem?
--C’est lui, firent-ils en chœur, en désignant un petit bonhomme assis par terre, n’ayant sur son petit corps bleu de froid qu’un haillon de chemise innommable.
Il me regardait, la bouche ouverte. Son nez épaté était tuméfié; de très beaux yeux bleus clairs, un front énorme bombé, et un rayonnement frais et interrogateur sur toute la face. Etait-ce les yeux ou le front qui éclairaient ainsi cette figure bouffie et terreuse?... Il avait des cheveux jaunes de pauvre, raides, remplis de vermine; un corps court, des pieds et des menottes épais, et de solides petits membres en faisaient un curieux petit bougre.
--Alors c’est toi, Willem, fis-je; où sont ton père et ta mère?
--Mère est allée laver, et père chercher de l’ouvrage.
Ah! quelle voix! un vrai tintement de bronze et d’argent. Il doit avoir un beau rire... Je le levai de terre.
--Dieu, quel poids!
Il ne pouvait se tenir sur ses jambes.
--C’est l’humidité du plancher, expliqua la fillette. Quand il a marché un peu, cela s’en va.
Il marcha en se dandinant comme une oie.
--Ah! mais j’oublie de vous donner des bonbons.
Ils les engloutirent presque sans les mâcher.
--Encore, madame.
--Je suis votre tante, tante Kee. Je ne vous en donne plus, si vous ne les mâchez pas.
Mon frère rentra.
--Te voilà...
--Garçon, garçon, quelle dame tu es, tu vas intimider ma femme qui n’est à l’aise qu’avec la racaille...
--Naatje m’a dit cela; vous autres garçons, vous en avez tous fait un choix, comme femmes...
--Que veux-tu? nous étions mal habillés, pas d’argent en poche... Alors, nous n’osions pas nous adresser à d’autres filles: elles n’auraient pas voulu de nous.
--Ah! c’est pour ça...
--Evidemment! c’est pour ça... Tu as cru que c’était par goût? J’ai quitté Bruxelles, écœuré de n’avoir jamais un repas chaud, jamais de boutons à ma chemise. Je tombe ici à Amsterdam; je n’y connaissais plus personne. La servante de mon patron me souriait; elle était laide, mais, le soir, je pouvais aller dans sa cuisine, elle m’avait gardé de son dîner des éperlans frits et des pommes de terre qu’elle faisait sauter dans l’huile; la nuit, elle ravaudait mes chaussettes et lavait mon linge. Je croyais avoir trouvé une perle et je l’épousai... Elle m’apporta en dot cette fille.
Il me montra l’aînée des enfants.
--Ah c’est celle-là, fis-je, elle a l’air d’une bonne petite sœur.
--Oui, c’est mon enfant comme les autres... Mais le peu de bonheur que nous aurions pu avoir a sombré sous cette avalanche d’enfants. Comment faire vivre tout cela? Ma femme va laver toute la semaine. Quand je travaille, cela marche, mais, ici comme ailleurs, il y a le chômage, et alors...
Un haussement d’épaules acheva sa pensée.
--Enfin, j’ai de beaux enfants... Comment trouves-tu le petit?
--Ma foi, il n’est pas à son avantage en ce moment.