Part 11
Mais voici une fenêtre d’où se dégage comme une buée orange... Deux femmes sont un peu penchées hors de la guillotine soulevée. Derrière elles, la chambre est enveloppée dans une lumière tamisée un des abat-jour orange et rouge et des rideaux unis et diaphanes. Le dos et la croupe d’une des femmes reçoivent un reflet cuivré. Sa figure juive, à la haute coiffure, est hors de la fenêtre, à l’ombre. L’autre est très jeune, très blonde, à chair molle, tout en blanc; le menton appuyé sur les deux mains, elle invite de ses yeux clairs les passants. Comme nous repassons une seconde fois, en notre curiosité éveillée, la femme blonde me toise avec défi. L’autre ne se soucie pas de moi, mais invite André d’un geste imperceptible du doigt.
Trois ou quatre maisons sont éclairées ainsi, de cette lumière jaune, rouge et orange, sur le canal clair-obscur.
Nous continuâmes à flâner. Nous prîmes un pont, puis une rue, et nous longeâmes le quai le plus ancien et le plus honnêtement intime d’Amsterdam.
Tout d’un coup, je restai sur place. De l’autre côté du canal, au coin d’une ruelle, des gens portant des paquets entraient et sortaient d’un vaste bâtiment éclairé: le grand Mont-de-Piété de la ville, fondé en 1614.
--André, regarde; c’est le premier établissement dont ma mère a appris à connaître le chemin, en le demandant aux passants, le lendemain de notre arrivée à Amsterdam. Elle m’avait prise avec elle, pour pouvoir m’y envoyer seule dans la suite, et j’y ai été souvent. Ah! le Mont-de-Piété a été notre grand refuge... les voisins nous prêtaient même des objets pour les engager; tout y est accepté; des fers à repasser, des bottes, des glaces, des cadres, tout enfin... Et voilà, cela continue... Regarde cette porte à poids qui retombe sur ceux qui entrent et sortent avec leurs pauvres paquets: elle était trop lourde pour moi, et un passant m’aidait toujours à la pousser... Elle retombe et retombe... Les hommes glissent dans la poche de leur pantalon l’argent du gage et tiennent la main dessus; les femmes lèvent leur jupe et le mettent dans une poche de bonne femme.
»Voilà un homme qui attend, il n’a sans doute pas de travail. Son allure est soignée. C’est samedi soir, le jour où l’homme, la paye en poche sort avec sa femme pour faire les emplettes de la semaine. Il a l’habitude de lui offrir une tasse de chocolat dans un salon de lait, et, pendant que lui ira prendre une goutte, elle attendra à la porte: les femmes de cette classe n’entrent pas dans les cabarets. Comme il n’a pas sa paye, ils ont porté quelque chose au clou pour pouvoir faire les emplettes quand même. Les enfants, que l’aînée garde à la maison, attendent pour avoir leur part des harengs saurs ou des anguilles fumées qu’on achète ce jour-là.
»Je n’ai qu’à voir leur silhouette pour connaître leurs mœurs: ici, les mœurs des prolétaires changent avec le quartier, car ils sont la plupart du temps, de père en fils, d’un quartier, et cela leur donne un caractère spécial.
Nous rentrâmes nous coucher. Nous avions deux lits; mais André, bouleversé par tout ce que je lui avais raconté, vint dans le mien et me tint une bonne partie de la nuit dans ses bras. Mais je ne pus dormir, le Mont de Piété me hantait... Je revoyais ma mère... ses ors, son manteau, son châle...
* * * * *
Tous les ans, au printemps, ma mère devenait triste et inquiète. C’était alors qu’il fallait renouveler, au Mont-de-Piété, les reconnaissances de «ses ors», de son manteau et de son châle, engagés dans sa ville natale depuis les premières années de son mariage.
Quand elle n’avait pas l’argent, elle l’empruntait, ou nous faisait jeûner, ou portait nos vêtements au clou; mais l’argent pour ces renouvellements, il le lui fallait, et, tout enfiévrée, elle nous décrivait pour la centième fois ses boucles d’oreilles et sa broche.
--Aux crochets, il y a un petit cœur; les pendants, sur un fond de filigrane, ont d’abord trois petits serpentins en or brillant, puis une feuille de trèfle avec trois têtes de clou autour, et, pour finir, cinq rayons formant demi-étoile. La broche est en zigzags de filigrane, avec une grande feuille au milieu, entourée de têtes de clou et de rayons qui s’étalent, et trois petits cœurs comme pendants. Quand j’étais jeune fille, j’ai épargné durant des années pour les avoir, et, comme je n’arrivais pas à compléter la somme, je suis allée chez le bijoutier, et je lui ai proposé d’ajouter un col et un mouchoir en dentelle; il accepta...
»Mon manteau en gros drap brun est à trois collets, et le châle en cachemire blanc a des arabesques roses et vertes: c’est un demi-châle, mais cela ne se voit pas quand on le porte.
»Voilà vingt ans qu’ils sont au Mont-de-Piété: Dieu sait si je les reverrai jamais!»
Et de grosses larmes coulaient sur son joli visage.
--Enfin j’ai renouvelé encore une fois: on ne pourra les vendre d’ici un an.
Depuis que nous, les enfants, étions au monde, nous avions entendu ces plaintes à chaque printemps. Pour ma part, quand je me rêvais Fleur-de-Marie, reconnue par le prince Rodolphe, c’était toujours parée des bijoux et du châle de ma mère...
* * * * *
Mina, qui avait mal tourné, rentra un soir la tête en feu, les yeux brillants, et toute la figure épanouie de joie et de surprise. En s’approchant de la table, elle vit le dessin des ors, qu’une fois de plus ma mère nous avait tracé.
--Vous avez encore passé la soirée à vous griser de cela?...
Et regardant ma mère, sa figure prit une expression de pitié, comme je la croyais incapable d’en avoir. Elle alla vers elle, lui murmura quelque chose à l’oreille, et lui remit un papier qu’elle tenait serré dans sa main. Ma mère couvrit Mina de baisers.
Nous passâmes trois jours dans une attente fébrile. Alors les paquets arrivèrent.
Ma mère ne parvenait pas à défaire la ficelle; nous la coupâmes, et, dans la ouate jaunie, les ors apparurent... Ma mère les prit du bout des doigts, les palpa, les retourna; ses yeux clignotèrent précipitamment; puis, levant les ors, elle nous les montra.
Ah! les horreurs!... d’affreux pendants de dix centimètres de long; la broche, grande comme la paume de la main; en filigrane tout noirci, d’où se détachaient les dessins en or rouge, minces comme une pelure. Seules, les femmes des forains portaient ces monstruosités...
--Mais que c’est laid! m’exclamai-je; et le manteau, voyons!
Nous défîmes le paquet.
Un lourd vêtement d’étoffe grossière, à trois pèlerines superposées, en sortit... Il passa de main en main et nous tous, les jeunes, ne trouvâmes pas assez de termes pour le dénigrer.
Et le châle!... une pauvre loque, comme la mendiante de l’église en avait un, noué autour de sa taille.
Mon père, en manches de chemise, les bras croisés, laissait errer ses regards de nous à notre mère: elle était toute confuse et maniait ses objets avec déférence.
--Cato, laisse-les dire, tes ors sont très beaux; ils sont aussi beaux qu’à l’époque où tu les achetas et où tu les portais le dimanche pour nous promener... Il n’y en avait pas deux comme toi dans toute la ville, Cato, quand tu portais ta robe bleu ciel sur ta crinoline, ton châle blanc à dessins perses, et ton bonnet brabançon en dentelle et à fleurs blanches sur tes bandeaux bruns ondulés... On ne voyait que le bout de tes oreilles avec les pendants qui te frôlaient les épaules... Tu étais si jolie, Cato, que, lorsque tu sortais, aucune femme de gendarme n’était visible, elles s’étaient toutes cachées, de jalousie... Mets tes pendants, Cato, et ton châle, que je te revoie...
--Non, non, fit-elle, timide: demain je serai habillée.
--Non, Cato, mets-les: je veux te revoir jolie, comme tu l’étais alors.
Elle accrocha, de ses doigts agités, les boucles, s’entoura du châle, y attacha la broche et se posa devant mon père.
Il la regarda: sa figure se contracta dans une affreuse grimace, pour ne pas rire; mais c’était plus fort que lui, il éclata d’un rire crispé... puis il prit ma mère à bras le corps, l’assit sur ses genoux et, à eux deux, ils pleurèrent.
Etaient-ils assez grotesques, ces deux vieux!... C’était ça, les belles choses de leur jeune temps, dont on avait entretenu nos soirées sans pain et sans lumière. Ces objets ridicules, c’était ça qui faisait leur joie et leur orgueil! Attifés ainsi, ils avaient pu se croire beaux et s’aimer! Ah! non! Comme notre temps était plus chic, plus commode, et comme tout était mieux!... il n’y avait même pas de lampe à pétrole, ni de planches à frotter le linge; il fallait s’éclairer d’une lampe morveuse, qui avait donné à ma mère ses clignotements d’yeux, et s’écorcher les doigts à lessiver à la main... Et c’est parce que ce temps-là n’existe plus qu’ils pleurent...
Puis ces gens à cheveux blancs et à rides, avaient-ils seulement été jeunes?... On dit que je ressemble à ma mère: il n’est cependant pas possible qu’elle ait eu une tête comme moi et qu’il m’en viendrait une comme la sienne...
Mina et moi, nous nous regardions; nos haussements d’épaules s’accordaient à les trouver grotesques: «du reste, est-ce que des vieux devraient pleurer et s’embrasser ainsi?...»
Les regards de Mina étaient durs, les miens devaient l’être aussi; mais tous les petits pleuraient autour des parents.
Le lendemain, en nous habillant, André me dit:
--Keetje, maintenant que tu t’es dégorgée, allons au Musée: j’ai hâte de voir les Rembrandt et les Pieter de Hoogh.
Nous passâmes la journée au Musée. Les Pieter de Hoogh surtout m’attiraient. Nul autant que lui n’a rendu la dignité calme, consciente et sûre de soi, des figures et des choses; ses couleurs chaudes et dorées nous mirent littéralement l’eau à la bouche. Les Terburg encore me rappelaient certaines dames aimables et distantes chez qui, petite fille, j’allais chercher l’aumône de la semaine. Mais la femme en bleu de Vermeer de Delft... André y revenait à chaque instant et tournait autour, comme un chat autour d’un bol de lait. Rembrandt m’échappa ce jour-là, mais le lendemain, au Musée Van der Hoop, je vis par une porte entrebâillée un tableau posé à terre contre le mur.
--André, viens, il y a là, je crois, quelque chose de très beau.
Nous regardâmes par l’entre-bâillement.
--Oh! oui... si nous osions...
Je poussai la porte juste assez pour nous y glisser, et nous voilà devant la merveille... Je ne me trompais pas; j’avais ce frémissement que me donne le summum de l’art, où tout mon être bondit, où mon instinct est aux prises avec l’absolu et ne me trompe plus. C’était le fragment de la _Leçon d’Anatomie du Dr Deymann_, de Rembrandt: le cadavre vidé peint en raccourci.
André ne put que dire:
--Ces pieds... ces pieds...
Nous étions comme jaloux de notre découverte, et, après nous en être rassasiés longuement, nous nous glissâmes aussi furtivement par la porte, que je fermai sur nous comme sur un sanctuaire qu’il ne fallait pas laisser profaner. Ce n’est que longtemps après que ce tableau restauré a été exposé dans les salles publiques du Musée.
Maintenant l’emballement artistique s’était emparé de nous, et nous ne fîmes plus que beauté: les rues, les maisons, les canaux, tout fut matière à sensation d’art: les grands canaux surtout qui encerclent la ville...
Nous prîmes le Canal des Seigneurs, par l’Amstel, du côté de l’ombre. Ah! le repos, l’apaisement qui me pénétraient... Les arbres au feuillage sombre et frais, se penchant et se répétant dans l’eau épaisse; les grandes maisons calmes, sans moulure ni relief, couleur sang de bœuf coagulé, les encadrements des hautes fenêtres peintes en jaune, les carreaux mauves voilés de sobres rideaux unis; les vieilles portes sculptées, luisantes, d’une peinture grasse et glacée comme un miroir; les hauts et les bas perrons de granit, aux grillages et aux chaînes forgés; et la «Naatje», en cornette et tablier blanc, nous donnaient la sensation d’une vie pleine, mais à pas mesurés.
Deux taches cependant sur ces merveilleuses maisons: deux fenêtres d’un rez-de-chaussée, garnies de bacs remplis de géraniums roses!
--Ce doit être une chipie, s’exclama André, qui a voulu «égayer ce vieux bazar...» Ici, madame, bougonnait-il, les fleurs mêmes déparent: peut-être des pensées, ou des pourpres crêtes de coq, mais rien vaut mieux...
Nous continuâmes notre flânerie sur le pavé de briques, où le pas est amorti: pas de voitures, de temps en temps un vieil équipage, conduit par des laquais raides, la cocarde au chapeau.
De l’autre côté du canal, le soleil ocrait les façades et les arbres, et dans l’eau encore tout se réfléchissait, estompé, en un léger frissonnement.
--Dis, si nous avions des amis à Amsterdam, sur le Canal des Seigneurs, qui nous inviteraient à passer un mois de l’été chez eux, et aussi l’hiver quand il neige et qu’on patine devant leur porte...
Nos flâneries nous conduisirent vers le _Oude Waal_ et le _Binnenkant_. D’un pont, l’on y embrasse les canaux en quart de cercle, avec l’ancienne tour que jadis baignait la mer, les vieux ponts en dos d’âne. Les maisons moins grandioses mais aussi mystérieuses, penchées en avant, en arrière ou de côté, ont un charme intime. Des bancs flanquent les perrons: la vie de famille s’y prolonge. Des hommes en manches de chemise observent avec amour le serin qui s’égosille dans sa cage, pendue au soleil à côté de la fenêtre. Un immense fuchsia en bac, à clochettes rouges et pourpres, envahit tout un petit perron en contre-bas de la rue: une très vieille femme, au teint blême, en caraco lilas et bonnet blanc tuyauté, le soigne avec une tendresse soucieuse.
--Ici, fit André, comme sur les grands canaux, la vie coule dans un sillon: comme c’est loin de nous...
--C’est vrai, ce fuchsia est soigné à jour fixe, le dimanche après-midi; l’hiver dans l’arrière-cave, l’été sur le petit perron.
--La vieille l’a émondé en cône, et pas une fleur ne dépasse l’autre. A voir le tronc court et gros comme le bras, il doit être aussi âgé que la femme...
* * * * *
Le dimanche matin, je conduisis André dans le quartier juif.
Des marchands de bric-à-brac, des marchands de vieux habits, des marchands de cigares, des colporteurs qui crient à tue-tête: «Achetez donc... un dubbeltje seulement... c’est tout de la marchandise volée!...» Ils grouillent entassés, comprimés, dépensant une intelligence et une faconde incroyables pour gagner quelques sous.
Le marchand de cornichons et de concombres salés ou vinaigrés chante une mélopée, en plongeant ses bras jusqu’aux coudes dans un tonneau de saumure. Il en retire les concombres jaunes et blets, qu’il débite coupés en morceaux. Il se mouche dans les doigts, mais, bah!... ta gale doit ressembler à ma gale...
Un autre vend des harengs par petites tranches, à deux centimes la tranche, puis encore des morceaux de rôti de cheval. Le consommateur les pique sur une fourchette rouillée, les trempe dans un pot de moutarde poivrée et vinaigrée, les met en bouche, et passe la fourchette à un autre. Là-dessus, quelques oignons et des quartiers de concombre mangés à même les mains, pendant que la saumure dégouline par terre. Et pour dix «cents», l’on s’est offert une collation de haut goût...
Sur les perrons, au bas des escaliers raides, où pend comme rampe un câble laissant des mains qui s’y sont agrippées, des vieilles juives sont assises sur les marches ou à même les pierres du perron. Elles ont la chair bouffie, les yeux suintants, les interstices de la peau encrassés, les cheveux cachés par une bande d’étoffe noire avec un fil blanc au milieu simulant la raie. Le bonnet blanc par-dessus enserre leurs figures à la bouche édentée, lippue, découvrant des gencives scorbuteuses. Le regard terne erre, insensible.
André était très remué:
--Vois donc leurs mains flasques... comme elles sont lourdement abandonnées dans le giron... On devine de pauvres êtres ayant vécu une longue existence dans ces taudis sans air, sans lumière, au-dessus de ces canaux-cloaques, nourris de pitances les plus viles, les plus malsaines... Elles sont stigmatisées par une vie harassante de gagne-petit... Elles sont sans doute mises au rancart par les jeunes! alors elles descendent le dimanche matin leur escalier raide, et s’asseyent pour jouir d’un rayon de soleil et voir la vie trépidante de leur race se démener autour d’elles.
--C’est tout à fait comme tu dis, sauf pour la mise au rancart: le juif est très respectueux de ses vieux parents.
Les enfants jouent sur les perrons ou dans les caves, au milieu des immondices. Des petites filles aux grands yeux noirs, aux boucles brunes ou aux épaisses nattes, le nez busqué, le teint jaune blafard, en des tabliers roses ou des petites robes rouges délavées; les plus grandes, à l’expression de petites femmes, portent ou traînent les marmots. Les garçonnets, les cheveux frisés, les sourcils se rejoignant, battent des tambours ou font claquer des fouets. Tous crient, piaillent en un jargon inintelligible pour les non initiés;--mais, moi, je comprends, et pour cause... je vendais mes casseroles exactement comme eux, ma charrette rangée là le long de la rue;--ils mangent des couques de corinthes, sucent des sucres d’orge, ou se régalent de «vinaigrés».
--Le soleil se fait maigre ici, continua André. Il se glisse dans une cage d’escalier, dans une cave, effleure la fenêtre d’un second étage, mais ne tombe pas franchement pour les chauffer une bonne fois, et il ne dore pas ces types Orientaux: les couleurs restent crayeuses et délavées. Rien de chaud ne se dégage de cet Orient à pustules, à l’haleine fétide, aux exhalaisons de plaies et de latrines... Cela vous serre le cœur... Qu’ils ont dû souffrir pour en être venus à cette dégénérescence pâle, bleutée, tuméfiée et écrouelleuse, et quel ressort devait avoir cette race pour être restée ainsi laborieuse et vivante à l’excès...
* * * * *
Le lendemain nous retournâmes à Bruxelles. Quand notre fiacre monta le long du Jardin Botanique, je me sentis si contente que je m’écriai:
--André, je ne voudrais plus vivre là-bas. Bruxelles est plus gai, et ces grosses trognes brabançonnes ont quelque chose de bon enfant, de plus généreux qui me donne confiance...
Le soir, nous allâmes nous promener autour de la Grand’Place, pour reprendre possession de la ville. Ah! que j’étais heureuse...
André m’avait toujours parlé de sa mère comme d’une femme de haute culture et d’une grande charité. Un après-midi d’hiver, que nous nous étions attardés à la campagne, il voulut dîner avec moi au restaurant.
--Mais je dois rentrer à la maison pour prévenir ma mère et causer un instant avec elle: elle se plaint que je la laisse trop seule... Attends-moi dans l’aubette du tramway, il y fait chaud.
Au bout d’une demi-heure, André n’était pas revenu, et des hommes commençaient à tourner autour de moi. Je m’en allai et longeai lentement le trottoir de sa rue, quand je vis un homme, qui marchait devant moi, battre l’air de ses bras et tomber tout de son long dans la neige. Je courus vers lui et me penchai pour l’aider, mais je n’avais pas assez de force et j’étais seule dans la rue en pente raide. Deux domestiques sortirent d’une maison, je les appelai. Ils soulevèrent l’homme.
--Qu’allons-nous faire? Il n’y a pas de pharmacie dans le voisinage.
--Sonnez à cette porte, dis-je, en désignant la maison d’André; on vous aidera.
Ils sonnèrent. La femme de chambre ouvrit. L’homme revenait à lui.
--Qu’avez-vous? demandai-je.
--Faim.
La femme de chambre courut à la salle à manger. Une grosse dame, rouge de figure et à cheveux gris, en sortit posément, alla vers l’escalier des sous-sols, et cria d’une voix perçante et tranquille, avec un fort accent wallon:
--Philomène, montez donc une assiette de soupe: un homme est tombé de faim dans la rue, et on le porte ici. En voilà une idée... grommela-t-elle.
Puis elle rentra aussi posément dans la chambre.
La servante accourut avec une assiette de soupe, elle était affolée:
--Pauv’ homme, va. Pauv’ homme!...
André vint. Il tâta le pouls de l’homme, lui donna quelque argent et demanda son adresse. L’homme s’en alla, le cou rentré dans les épaules. La porte se referma, et je me remis à arpenter la rue en attendant qu’André pût se libérer.
Je m’étais figuré sa mère, grande et mince, habillée de noir et de violet, parlant d’une voix grave, et l’accent aussi pur que son fils... «Ça, une dame de haute culture! et charitable!... On n’a pas une voix aussi insipide quand on a une haute culture, ni un dos aussi antipathique quand on est charitable, et l’on marche plus vite, et l’on vient voir, et, si l’on a peur de s’enrhumer, on laisse au moins la porte de la chambre ouverte pour avoir des nouvelles... rien de tout cela...» Elle avait l’air peu soigné, et les talons de ses souliers étaient trop étroits pour une vieille dame. «Je ne pourrais pas l’aimer. Je suis bien contente de ne pas la connaître, car je ne pourrais cacher l’antipathie qu’elle m’inspire, et André qui ne la voit pas ainsi... ce serait le blesser et lui faire une grande peine.»
André me rejoignit.
--Va donc voir demain pour cet homme.
--J’irai... Il faut m’excuser d’avoir fait sonner chez toi, je ne savais où m’adresser.
--Mais tu as bien fait.
--C’était ta mère, cette vieille dame fraîche et grise?
--Oui.
--Elle n’est pas venue jusqu’à la porte pour ce malheureux.
Il ne répondit pas.
Notre dîner ne fut pas rempli de causeries, comme d’habitude. Je pensais continuellement à l’allure de cette vieille dame repue, et me demandais comment cette volaille de basse-cour avait pu mettre au monde la créature de race qu’était son fils.
* * * * *
Le père d’André, qui était ingénieur, voyageait beaucoup. Je sentais toujours au langage d’André quand son père était à la maison: alors il tapait sur les femmes à tour de bras.
--Il est évident, lui dis-je un jour, que tes parents me minent.
--Ils ne connaissent pas notre liaison, mais ils s’en doutent.
--Eh bien, dis-leur qu’ils peuvent être tranquilles, que je ne te ferai jamais faire des bêtises, même pas celle de m’épouser. Je suis bien trop heureuse, maintenant que tu penses ne rien me devoir et que tu te crois libre...
--Me crois libre... mais je le suis, libre...
--Oui, même de me torturer... Quand je suis gaie, je ne pense pas qu’il y a des gens qui souffrent; si je suis triste, je suis un être mécontent et ingrat envers le sort; tu oublies que le sort a été bien plus aimable pour toi... Pour ce qui est d’aimer, j’aime certes plus que toi, mais tu me gênes dans mes expansions, avec tes théories.
--Allons, tu as raison, je suis absurde... Je vais parler à ma mère.
Le soir même, il vint me dire que sa mère m’invitait à déjeuner pour le lendemain.
--Je lui ai dit que, puisqu’ils n’admettaient pas le mariage, j’avais contracté une union libre depuis quelques années; que, si je ne lui en avais pas parlé, c’est que je connaissais leurs préventions contre la femme, mais qu’il n’y avait rien à faire, que tu étais ma compagne pour la vie, que je pensais qu’elle nous devait de ne pas te méconnaître. Elle m’a répondu que, puisqu’il n’y avait rien à faire, elle s’inclinait, mais qu’il valait mieux ne pas encore en parler à mon père.
--Mon Dieu, André, avec leurs préjugés... puis, si j’allais ne pas lui plaire... maintenant personne ne s’occupe de nous.
--Voilà, jamais contente... mon père a raison, vous êtes toutes impossibles.
--Mais je ne t’ai rien demandé.
Je n’étais pas pressée du tout de faire la connaissance de sa mère. Sa silhouette de bourgeoise bornée et sèche m’était restée dans les yeux, et je craignais qu’elle n’eût consenti à me recevoir que pour chercher mes tares et les indiquer à André... et elle devait surtout croire me faire un grand honneur... «Elle va me regarder comme une personne qui a l’habitude de marcher sur la tête... elle attendra avec impatience la gaffe, mais elle sera indulgente...»