Keetje

Part 10

Chapter 103,958 wordsPublic domain

J’avais huit jours devant moi... Quand ma mère m’envoyait faire des commissions et qu’il y avait une pièce d’un centime dans la monnaie qu’on me rendait, je le distrayais; ou, si j’en voyais traîner une sur la table ou l’armoire, je la prenais. Je les cachais sur une planchette à l’intérieur du large manteau de cheminée en bois.

Il m’en fallait quatre: deux pour la crécelle, et deux pour la poupée. J’eus bientôt les deux centimes pour la poupée. Je l’habillai d’une robe à traîne faite d’une loque et d’un toquet en carton recouvert de tulle, provenant d’un bonnet de ma mère, avec une plume de poulet piquée de côté: on appelait ces toquets des «Tudors». Je fis des papillotes à Naatje, je défis mes boucles naturelles avec de l’eau, et tressai mes cheveux en de multiples petites nattes, pour les avoir frisées «à l’anglaise».

Le lundi, avec ma chevelure en vague sur le dos, mon tablier blanc que je n’avais pas sali le dimanche, Naatje ses cheveux bruns en boucles, nous fîmes semblant d’aller à l’école; mais, une fois passé l’écluse, je sortis ma poupée de dessous mes jupes, et nous entrâmes dans la cave à joujoux acheter la crécelle. Et nous voilà parties pour la Bourse...

Ah! la joie, l’orgueil, le frémissement interne qui nous remuaient en entrant dans le Hall, où cette fois nous étions comme les autres: moi, tenant de deux doigts et du pouce ma poupée sous la jupe, sa traîne étalée le long de ma main; Naatje tournant sa crécelle. On ne nous regardait plus avec méfiance, les enfants nous laissaient prendre leurs joujoux en échange des nôtres. Puis une femme nous donna un demi petit pain de corinthes, parce que nous jouions avec son moutard. Quelle sensation exquise de ne pas inspirer le dégoût, de se trouver sur un pied d’égalité, et même d’être admirés, car on admirait nos cheveux auxquels j’avais apporté tout mon art.

Nous restâmes jusqu’à la fermeture de la Bourse; puis nous retournâmes par le Nieuwendyck en tenant le petit garçon chacune par une main, tandis que la mère marchait derrière nous. Au pont de Haarlem, elle nous quitta en disant que nous étions de bien gentilles enfants.

Depuis cette époque, j’avais toujours des pièces d’un centime sur ma planchette; mais ce n’était pas pour des joujoux seulement: c’était aussi pour renouveler les couvertures de mes livres d’école qu’il fallait souvent changer. Ma mère ne pouvait pas toujours me donner le centime que coûtaient ces feuilles de papier, et, alors, le maître me pinçait les oreilles et me frappait de sa règle sur le bout des doigts que je devais lui présenter levés.

Le lendemain, de bonne heure, nous commencions nos randonnées dans la ville. André s’extasiait sur cette immense cité, entièrement bâtie au dix-septième siècle.

--Je ne pourrais te narrer l’histoire de ses rues et de ses maisons, mais je puis te raconter comment des générations d’enfants se sont étiolés dans ses caves inondées et ses impasses empuanties, comment des générations d’adultes s’y sont rhumatisés, ont vu leurs dents tomber et leur cou se couturer, comment des générations de vieillards y sont morts impotents et hydropiques. J’ai habité presque tous les quartiers de la ville, et je connais l’odeur de ses canaux et de ses égouts.

--Voyons, Keetje, tant de beauté doit aussi donner du bonheur. Ces gens qui passent ont l’air contents et heureux.

--Oh! certes, qu’on doit pouvoir y trouver le bonheur, mais, moi, je ne l’ai pas connu. Depuis le matin où nous sommes entrés dans la ville par l’Amstel, jusqu’au soir où nous en sommes sortis, encore par l’Amstel, notre vie a été une calamité presque incroyable... Du reste, à mesure que nous marcherons, je te montrerai mes anciennes demeures et te dirai comment nous y vivions: ce sera triste, André... A Bruxelles, j’ai constamment la nostalgie d’Amsterdam; je n’aurais pas cependant dû y revenir.

Je le conduisis à la Utrechtschedwarsstraat et lui montrai une cave, notre première demeure. Les enfants de tout âge jouaient sur le petit perron en contrebas de la rue; il me semblait que c’était nous et je me rappelai comment une nuit, vingt ans auparavant, l’eau avait envahi notre cave.

* * * * *

Hein et moi, nous étions couchés sur notre paillasse, à terre, avec deux des autres enfants. Nous nous étions mis sur le ventre, la figure enfouie dans l’oreiller.

--Je vois les cercles, disait Hein. Ils avancent et reculent; ils deviennent plus grands, puis plus petits; ils sont jaunes, verts et violets; on dirait qu’il y a une lampe derrière, tant c’est clair...

--Les miens, fis-je, sont rouges, bleus et orange. Ils deviennent plus larges et prennent toute la chambre; ils tournent très vite... Oh! voilà qu’ils changent: ils sont maintenant beaucoup, petits et de toute couleur; il y a des tas de petites lumières qui tournent avec eux. Ah! que c’est beau! que c’est beau!... Que vois-tu maintenant?

Hein ne répondait plus, il dormait.

Je me tins encore un instant la figure dans l’oreiller; mais, avec la chaleur des corps et du lit, les puces commencèrent à me harceler. Je me mis sur mon séant.

Notre cave était obscure; seuls, la lucarne du poêle et le couvercle un peu relevé projetaient quelques lueurs. Posées debout sur la table, les grandes bottes de mon père semblaient deux épouvantails. Mes frères et sœurs dormaient autour de moi; Hein avait pris le petit chien dans ses bras; le chat était pelotonné contre Dirk. Les battants de l’alcôve, où dormaient mes parents avec le bébé, étaient ouverts; les reflets du poêle glissaient sur la figure de ma mère, encadrée de son bonnet de nuit; elle me parut si émaciée que j’eus peur; mais les ronflements bruyants de mon père me donnèrent confiance.

Je me couchai. Cependant je m’agitais, je grelottais: il me sembla que la paillasse se mouillait.

--Mère! mère!

--Qu’y a-t-il?

--Je crois que Dirk a fait pipi, la paillasse est mouillée; cela me brûle.

--Que veux-tu que j’y fasse? recule-toi et laisse-moi tranquille.

Je me recouchai: j’essayai de revoir les cercles lumineux, qui me distrayaient durant mes nuits de fièvre et d’insomnie, mais je n’y parvenais plus. Un grand malaise s’emparait de moi. Je n’osais plus ouvrir les yeux, j’entendais des frôlements et des bruissements sous les meubles. Je me recroquevillais d’épouvante.

Soudain le chat bondit sur la table; lui et les bottes me semblèrent si démesurément grands que j’eus la sensation de trois bêtes malfaisantes...

La paillasse se mouillait de plus en plus. Effrayée, je frappai autour de moi: ma main, qui touchait le plancher, fit rejaillir de l’eau.

--Mère! mère! c’est l’eau qui monte.

--Quoi, l’eau?

--Oui, nous sommes dans l’eau!

Tous les enfants s’étaient mis à crier; l’eau, qui jusqu’à présent n’avait fait que suinter, nous envahit tout d’un coup. Mon père se leva, et jura affreusement parce qu’il avait posé ses pieds dans l’eau. Il nous porta tous dans l’alcôve où nous nous tassâmes comme nous pûmes: Dirk aux pieds de ma mère, moi à ceux de mon père; je pris un de ses pieds dans mes bras pour me sentir en sûreté, et nous nous endormîmes.

Je fus réveillée par le bruit que fit au matin mon père: le dos plié pour ne pas se cogner la tête aux poutres du plafond, il s’occupait de placer des blocs de bois et d’y poser des planches pour pouvoir circuler dans notre cave, où l’eau était montée jusqu’au-dessus de la plinthe.

A notre lever, la rue était en effervescence, l’inondation avait envahi tous les sous-sols, et, bien qu’on y fût habitué, c’était partout un va-et-vient continuel, pour voir la hauteur de l’eau et comment l’on s’était garé.

Ma mère, très excitée, lâcha tout: elle ne nous envoya pas à l’école et ne fit pas à dîner. Mina et moi la suivîmes dans les caves, mais bientôt elle me renvoya à la maison pour surveiller les enfants.

Nous jouâmes à patauger dans l’eau. Puis Hein noua une ficelle à un bâton, y attacha un crochet fait d’une épingle à cheveux, et, installé sur une chaise, il pêcha dans l’eau bourbeuse. Dirk se traînait sur son derrière le long des planches et tenait, dans ses mains bleuies de froid, un nid avec des souris mortes que l’eau avait chassées de dessous l’armoire. Naatje hurlait dans sa chaise.

Dirk trouva encore un rat à moitié mort, et, se traînant toujours le long des planches, il nous montra avec joie la bête qui respirait encore. Mais il glissa dans l’eau; je ne pus l’en retirer, il était trop lourd... Alors je partis à la recherche de ma mère, qui se dandinait de cave en cave, buvant du café partout, et ne rentra qu’à regret pour tirer Dirk de sa position.

Lui et Hein commençaient à grelotter. Ma mère les mit au lit; ils se roulèrent en boule, bleus de la fièvre qui les envahissait. Je me mis à pleurer: la fièvre me tourmentait également. Ma mère me coucha à côté d’eux, nous couvrit de hardes, et, tous les trois, serrés l’un contre l’autre, nos dents s’entrechoquant, de grands frissons nous secouaient, accompagnés de grouillements, comme si des fourmis parcouraient nos veines. Ainsi nous attendîmes l’accès chaud, qui se déclara seulement l’après-midi.

Nous passâmes alors lentement du bleu au rose, puis au rouge feu; nous rejetions nos couvertures; nous battions des bras autour de nous; nous nous reculions l’un de l’autre et écartions les jambes, cherchant de la fraîcheur, pendant qu’une soif intense nous desséchait... Ma mère, une chandelle dans une main pour éclairer l’alcôve obscure, de l’autre main nous donnait de l’eau à boire, afin de nous soulager.

Vers le soir, la fièvre nous quitta. Nous n’étions plus que trois loques, et ma mère n’eut qu’une petite tartine de pain noir à nous donner pour refaire nos forces.

Depuis lors, la fièvre intermittente nous tortura pendant des années.

Notre petit chien avait disparu; nous supposions qu’il s’était sauvé... Une odeur de pourriture, de jour en jour plus intense, envahissait la cave; mes parents croyaient que des rats morts devaient se trouver dans l’un ou l’autre coin. Quand l’eau eut disparu, ils se mirent à chercher et découvrirent, noyé sous l’alcôve, le petit chien en putréfaction.

--Tu évoques ces scènes, Keetje, comme si tu y étais encore.

--Je ne suis pas pour rien une détraquée: j’ai revécu tout cela chaque jour de ma vie. Tous nos jolis enfants se sont étiolés dans ce repaire, pendant les trois années que nous y avons vécu, comme s’y étiolent encore ceux-là.

Nous allâmes déjeuner au Rokin, dans un des plus grands restaurants.

Grand Dieu, quelle monstruosité dans ces antithèses!... J’étais honteuse de manger ces mets raffinés et de boire ces vins de choix, car André savait choisir; moi, je suis restée toujours inhabile à composer un menu.

Il me fit comprendre l’ineptie de ce sentiment.

--Mon père a travaillé cinquante ans pour gagner quelques centaines de mille francs; d’une modeste fortune acquise ainsi, on peut jouir. La vie n’est pas faite que d’une croûte de pain, et ce n’est pas parce que j’achète de temps en temps une petite étude de tableau ou que je mange un homard,--il est excellent, ce crustacé, on le mangerait rien que pour la couleur, c’est comme si on absorbait de la joie et de la lumière,--que la plus grande partie de l’humanité n’en a pas. Non, ces questions sont plus complexes que cela... C’est en luttant, en faisant toucher du doigt les iniquités qu’on aboutira. Avec quelques camarades et plusieurs sociologues amis, nous allons fonder un groupe d’avant-garde, qui s’occupera des questions sociales, de l’éducation du peuple. Nous fonderons un journal... j’y donnerai une large place à l’art. Ma mère dit que cela me tiendra lieu de danseuse, mais je ne l’envisage pas ainsi; elle n’y voit qu’un moyen de m’éloigner de la femme.

--Mais alors, si elle sait jamais, elle va me saper...

--Eh bien, je lui dirai que tu fais partie de ma vie.

Et son adorable regard fouillait le mien, pour bien y incruster la confiance que je devais avoir: Je me sentais prête à payer des regards semblables de n’importe quelle torture, car je pressentais que, lorsque sa mère saurait, notre bonheur serait entamé.

Avant de rentrer à l’hôtel, nous reposer, j’entraînai encore André dans une ruelle de Nieuwendyck et je lui montrai une impasse d’où sortait une odeur infecte. Une femme à l’entrée racolait; elle nous regardait ébahie, mais dut me prendre pour une dame de charité, comme il m’était encore arrivé à cause sans doute de ma mise sobre et de mes bandeaux sous la petite capote. Je montrai du doigt tendu à André la première maisonnette à droite: la femme s’effaça, croyant que nous allions entrer... Oh! cette puanteur!... Quelle réminiscence!

* * * * *

J’avais alors douze ans. La fièvre intermittente m’avait tellement ravagée que le docteur, à bout de quinine, déclara que le changement d’air seul pouvait me sauver. Mes parents décidèrent que j’irais passer quelques jours à Haarlem, chez une de mes tantes; l’on jugea que j’étais assez grande pour voyager seule.

Nous choisîmes, pour le départ, le jour où je ne devais pas avoir la fièvre. Ma mère lava mes vêtements, elle me donna quelques «dubbeltjes», et je m’en allai prendre le coche d’eau, hors de la porte de Haarlem.

La barque était halée par deux hommes. Il faisait encore très froid, bien que les vaches fussent déjà dans les prairies et que les moutons, avec leurs brebis, y jouassent en gambadant. Je descendis dans la cabine et m’amusai fort à voir, par les fenêtres, l’eau clapoter à la hauteur de ma figure.

A Haarlem, mon grand cousin, qui bégayait un peu, m’attendait et m’annonça tout de suite une bonne nouvelle; il m’emmènerait le soir même à Hillegom, où il était embauché pour la cueillette des fleurs.

--Tu ne vois jamais de fleurs, n’est-ce pas?... Eh bien, tu vas pouvoir te rassasier.

--Oh! si, je vois des fleurs sur la Haute-Digue, dans l’herbe.

--Ah! ces fleurs-là ne ressemblent pas à celles que je vais te montrer...

La tante me reçut très bien. Nous dînâmes de pommes de terre et de riz bouillis ensemble, auxquels elle avait mêlé une assiettée de graillons; c’était chaud et bon. Du reste, ma tante avait, dans la famille, la réputation «d’être sur son bec» et de faire coûte que coûte bonne chère. Je trouvais, moi, que c’était sa manière de préparer qui était bonne: les mêmes pommes de terre, bouillies par ma tante, étaient comme des jaunes d’œuf, et, chez nous, comme du savon.

Vers le soir, une charrette attelée de deux chiens, que conduisait un paysan, vint nous prendre. Mon cousin m’assit au milieu des paniers vides, m’entoura de sacs, et nous partîmes.

Le temps s’était attiédi. Il fit bientôt nuit, le chemin me parut long dans l’obscurité, mais, de temps à autre, m’arrivaient des bouffées de parfums si délicieux, que je sortais la tête de dessous les sacs, et, ouvrant la bouche toute large, j’aspirais goulûment cet air qui me remplissait d’aise et de bien-être. Bientôt je me mis à chanter des psaumes et les lieder de l’école.

--Hé! hé! la petite cousine, tu te réveilles, tu n’es plus malade.

--Chante encore, sœurette, disait l’homme, chante encore...

Je m’égosillais, débordante d’allégresse.

Au village, la charrette prit des sentiers, traversa des petits ponts, alla à droite, à gauche, puis encore à gauche, et s’arrêta devant une petite maison. Mon cousin me fit sauter à terre et nous entrâmes.

La chambre où il m’introduisit était peinte en bleu Delft; des nattes couvraient le plancher; au milieu, une grande toile à voile jaune, à bord orange. Sur la table, contre la fenêtre, le souper était servi: des tartines au fromage d’Edam et du café. Une paysanne, à bonnet de tulle blanc aux ailes relevées, et à multiples jupons, chaussée de mules, nous reçut.

--Ah! c’est la sœurette malade... Eh bien, elle peut être vue: on ne dirait pas qu’elle a les fièvres...

--Le parfum l’a galvanisée: elle a chanté, le long de la route, comme un rossignol.

--Allons, sœurette, mange et bois, et puis le dodo...

Je fus très agréablement surprise d’être traitée avec cette bonté.

--Et où vas-tu faire coucher la sœurette? demanda l’homme.

--Elle dormira bien avec moi, répondit mon cousin, il ne faut pas vous déranger: je sais que vous n’avez pas de lit.

Le cousin et moi nous grimpâmes par l’échelle au grenier, où de la paille fraîche était étendue, et, après m’avoir fait ôter mes souliers et mes vêtements de dessus, il me couvrit bien de l’unique couverture. Alors il souffla la chandelle, enleva sa veste et ses chaussures, et se coucha.

Jamais je n’avais été aussi heureuse que depuis ce matin. Je voyais la lune et les étoiles par la lucarne du toit; le parfum entrait par les fissures; j’éprouvais une telle sensation de gratitude que j’aurais voulu faire une bonne action, et moi, qui ne priais jamais, je me mis à genoux et je récitai d’une voix fervente: «Notre Père qui êtes aux cieux» et «Je vous salue, Marie, pleine de grâces»; puis, j’inhalai le parfum qui me fit presque divaguer.

Alors je réfléchis que Keesje et Klaasje étaient dans notre impasse, près de l’égout et à côté du tonneau qui servait de chaise percée... puis que j’aurais la fièvre demain et que je ne pourrais pas aller voir les fleurs... et je commençai à pleurer. Mon cousin se réveilla et me demanda:

--Qu’as-tu, sœurette?

Je le lui dis.

--Oh! sœurette, bégaya-t-il, tu les verras les fleurs: je te porterai, entourée de la couverture, le long des champs.

Il me prit dans ses bras, et nous nous endormîmes.

Quand je me réveillai le lendemain, mon cousin était parti. Il y avait de l’eau dans un petit bassin, un essuie-main et un peigne à côté; je me lavai aussi soigneusement que je pus, et je descendis.

La paysanne était seule: elle me fit déjeuner. Mon cousin entra pour son second petit déjeuner, puis il m’emmena.

En contournant la maison, ce fut un éblouissement. Je me mis à courir en criant:

--Des pissenlits! des pissenlits!...

Mon cousin et le paysan se tordaient. Arrivée près des fleurs, je vis que ce n’étaient pas des pissenlits.

--Ce sont des narcisses, sœurette.

--Mais il y en a tant! tant! m’écriai-je; tout un champ et encore et encore..., fis-je en me retournant.

Mais je m’arrêtai, comme prise de vertige.

--Et là! Et là!

Devant moi s’étendait un champ de fleurs bleu-violet, dont se dégageait le parfum qui me grisait depuis la veille; à côté, un autre carré énorme avec les mêmes fleurs, mais roses, puis encore un lilas, puis d’autres blanches et encore des champs couleur chair et couleur pourpre...

Je courus par les rigoles, éperdue d’admiration.

Soudain je m’arrêtai: un champ de tulipes rouge fauve se déployait devant moi à perte de vue, un deuxième de tulipes panachées rouge et jaune, là des blanches bordées de rouge groseille, et, à droite et à gauche, et devant et derrière, partout des champs de tulipes, de jacinthes et de narcisses...

Le paysan m’avait suivie, tout amusé de ma joie; je me jetai dans ses bras en sanglotant.

--Je ne veux pas la fièvre, car alors je ne pourrais plus voir les fleurs.

--La, la, sœurette, tu n’auras pas la fièvre.

Il était déjà dix heures, et la fièvre ne montait pas.

Mon cousin et l’homme s’occupèrent de nettoyer les carrés de jacinthes: ils enlevèrent beaucoup de fleurettes des cônes, parce qu’elles s’étouffaient l’une l’autre, et les jetèrent en tas.

Ah! que c’était donc beau! tout un grand tas de fleurettes bleues, presque noires, puis un monceau de rouges, et d’autres tas mauves, et d’autres tas et encore d’autres...

Ma mère nous avait raconté que, dans son pays de Liège, on effeuillait des fleurs sur le chemin de la procession, pour faire honneur à la Vierge. «S’ils avaient quelques brouettes de ces fleurs détachées de leurs tiges, quel admirable chemin parfumé ils pourraient faire à la mère de Dieu»...

Je voulais aider mon cousin, mais la senteur était si pénétrante que j’en devins toute pâle.

--Laisse cela, sœurette, n’en prends que le bon.

La fièvre ne venait pas: en rentrant à midi, la paysanne se récria sur ma jolie mine.

L’enchantement dura quatre jours. Un grand matin, le paysan chargea sa charrette à chiens de paniers de tulipes, de jacinthes et de narcisses pour le marché de la ville. Il m’assit sur des sacs entre les paniers, et nous partîmes pour Haarlem.

A l’arrivée, il retira d’un des paniers un bouquet de quelques tulipes, que j’avais spécialement admirées.

--Voilà, sœurette, pour toi...

C’étaient trois énormes fleurs doubles, panachées violet pourpre et blanc: elles m’en avaient imposé, je les trouvais sévères; on les nommait le «Vainqueur»; puis trois blanc ivoire, veinées de rose mauve, qu’on appelait «Voile de mariée».

Ma tante me conduisit directement au coche d’eau et j’arrivai à Amsterdam avant midi. En débarquant, j’eus la sensation de laisser derrière moi un trésor, qui m’avait un moment appartenu et qu’on me ravissait à jamais. Qu’était le château de la Belle au bois dormant, qu’était l’équipage de Cendrillon auprès de ces champs pourpres, rouges, lilas, or et vermeil!... On ne parlait pas de parfum dans ces contes. Existait-il un bonheur sans parfum? Depuis que j’avais été imprégnée de cet arome, que nuit et jour j’en avais été escortée dans tous mes faits et gestes, je le voulais ardemment, je haletais après lui, et je me disais que, sans lui, je n’allais plus rien aimer... Ah! j’allais cependant revoir Keesje et Klaasje et pouvoir mettre des papillotes à Naatje, et leur raconter la fantasmagorie dont j’avais vécu quatre jours.

«Le Vainqueur! le Vainqueur!... Et Dirk aurait-il encore sa dent qui ballotte... Voile de mariée... tu vois, Naatje, c’est le Voile de mariée... Je porterai mon bouquet devant moi, pour qu’ils le voient tout de suite... Demain c’est dimanche, il faudra payer le loyer...»

Je hâtai le pas sur le Haarlemmerdyck, pour être plus vite auprès d’eux. Quand je pénétrai dans notre impasse, portant mon bouquet à bras tendu devant moi, la puanteur de l’égout me coupa la respiration; en entrant chez nous, l’odeur du petit tonneau me suffoqua presque... Les petits coururent vers moi, mais je les écartai, disant:

--Mère, cette puanteur!...

Je ressortis dans l’impasse, puis revins comme traquée.

--Mère! mère! cette puanteur...

--Mais tu es folle, c’est comme toujours.

Les petits s’étaient jetés sur mes fleurs; ils les déchiquetaient, hurlant et se battant pour leur possession.

Je sentis bientôt la chair de poule me couvrir; des fourmillements, précurseurs de la fièvre, me parcouraient. Bientôt, j’étais couchée, roulée en boule dans l’alcôve, le menton contre les genoux, mes mâchoires s’entrechoquant de la fièvre qui m’avait ressaisie.

Nous nous étions fait monter du café dans notre chambre. André fumait, en marchant de long en large.

--On se demande comment des êtres humains, en pleine croissance, résistent à des traitements pareils. On dirait que la société s’applique à faire des dégénérés et des gredins.

Sans rien nous dire, nous allâmes souper dans un salon de lait; puis nous errâmes sur les canaux du centre.

Le soir, le Oudezydsachterburgwal, canal étroit aux quais exigus, est envahi d’une nuit épaisse. Les hautes maisons branlantes et rétrécies ne sont pas éclairées: on les devine cependant astiquées comme les palais. Des ponts de bois on aperçoit les arbres tordus, qui se rejoignent presque, au-dessus de l’eau poisseuse sur laquelle les immondices flottent mollement. Une odeur de pourriture stagnante fait retenir l’haleine.

Aux abords des ponts, des femmes isolées, tête nue, en large tablier clair, dévisagent les hommes d’un regard affairé. Sur un pont, des gamins et une fillette pubère se poursuivent et se tâtent goulûment. Au delà, au coin d’une ruelle, un des gamins entre en bombe dans la petite boutique de sucreries, en faisant tinter bruyamment la sonnette de la porte; il achète des crottes de sucre et, rejoignant la fille, il la fait choisir dans le cornet.

Sur les quais, les réverbères espacés, enfouis dans les branches, projettent leur lueur plutôt sur l’eau, où tout miroite en des banderoles tremblotantes.