Keetje

Part 1

Chapter 14,022 wordsPublic domain

NEEL DOFF

KEETJE

PARIS Société d’Éditions Littéraires et Artistiques LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF 50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50

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Ce livre fait suite à

JOURS DE FAMINE ET DE DÉTRESSE

--Keetje, mon Dieu, les petits n’ont pu aller à l’école depuis deux jours: comment voudrais-tu... sans manger?

--Hein, faisais-je.

Et je me levais de mon vieux canapé, et prenais au portemanteau tout un attirail de prostituée, qu’une fille morte de tuberculose avait laissé chez nous. Je mettais les bottines à talons démesurés, la robe à trois volants et à traîne, un trait de noir sous les yeux, deux plaques rouges sur les joues et du rouge gras sur les lèvres. Je levais tous mes cheveux sur le sommet de la tête pour me donner l’air plus âgée, car dans les maisons de rendez-vous les patronnes, par crainte de la police, me chassaient quand elles voyaient ma frimousse de seize ans. Un chapeau, un châle, je n’en avais pas.

En m’attifant, j’épiais ma mère... Va-t-elle venir avec moi? Je ne vais pas seule; non, pour rien au monde...

Au moment de sortir, je la regardais. Alors seulement elle mettait hâtivement son bonnet et son châle.

Dans la rue, je l’observais de côté. Voilà, elle vient avec moi... Quelle honte qu’une mère semblable... En ville, elle marchera derrière moi, elle regardera aux mêmes vitrines; si l’on m’accoste, elle fera semblant de ne pas me connaître; quand je suivrai un homme, elle m’emboîtera le pas de si près que l’on remarquera qu’elle m’accompagne; puis elle attendra que je sorte... Ah! c’est infect... Et j’allongeais le pas de façon qu’elle haletait.

--Oh! Keetje...

--Ah! que fais-tu là? va-t’en, tu me dégoûtes.

Et je la devançais.

Bientôt je me retournais. Oh, si elle était rentrée et me laissait aller seule... Je la cherchais du regard le long des boutiques du faubourg, et la voyais éperdue, essayant de me rattraper... Quelle abomination... Elle ne sent donc pas l’abjection de ce qu’elle fait? Oh, que je la hais, que je la méprise... Et je l’attendais.

--Ah! Keetje, haletait-elle. Et elle essuyait de la main son front en sueur.

--Que fais-tu à côté de moi, quand je sors faire la putain?... Est-ce que tu devrais me suivre, es-tu une mère? Ah! pouah!

Elle me regardait en clignotant précipitamment des paupières, se faisait toute petite, évitait de me frôler.

Au centre de la ville, je la devançais encore, mais lui soufflais de ne pas s’éloigner trop, et, terrifiée de la corvée qui m’attendait, je lui secouais la main.

--Tu m’entends, ne t’éloigne pas trop!

Et la pérégrination du racolage commençait.

Au retour, toute ma morgue était tombée. Elle me soutenait, et me conduisait comme une aveugle le long des boutiques fermées.

--Oh! mère, je ne peux plus avancer sur ces bottines... ces talons... Oh! que j’ai mal aux doigts de pied! et mes reins... chaque pas, ainsi sur la pointe des pieds, me donne un choc dans les reins... Si je les ôtais...

--Non, ma petite fille, tu attraperais du verre dans les pieds. Asseyons-nous un peu sur ces marches.

--Ah! quelle fatigue... cinq heures, nous avons marché cinq heures...

--Oui, tu dormiras demain toute la matinée... Marchons encore un peu; là-bas, il y a une boutique ouverte; j’achèterai des vivres, et tu auras aussi du café chaud.

Je laissais traîner ma robe dans la poussière, je m’essuyais mon rouge, et geignais en m’appuyant sur elle et me tenant de l’autre main aux devantures. Je ne disais rien du dégoût des mâles inconnus, du désir de les insulter chaque fois qu’il fallait m’y livrer, de la rage même de les mordre qui me prenait quand ils s’emparaient de mon corps. Quelle étrange pudeur entre nous deux, de ne jamais toucher à cette question...

Au bas de l’escalier, elle murmurait:

--Montons doucement, pour ne pas éveiller les enfants.

Je tombais sur mon canapé. Elle allumait le feu, mettait de l’eau bouillir, puis m’ôtait mes bottines et me tirait un peu le bout des bas.

--Ah! que j’ai mal, que j’ai mal...

Elle me déshabillait, me couchait et me couvrait.

--Tout de suite, tu auras du café.

Et elle arrivait avec la tasse pleine, un œuf et des tartines et me faisait manger sans penser à elle-même.

--Là, ma douce, maintenant tu vas dormir.

Elle me recouvrait et étendait encore son châle sur mes pieds.

Dormir!... il était bien question de cela pour moi. Toute la nausée des heures passées m’abreuvait: je m’agitais et me contorsionnais, de révolte.

--Dors, ma douce, demain tu auras encore du café; puis je te ferai les cartes. Dors, ma douce.

Et je m’endormais; mais j’étais si pâle et contractée, me disait-elle le lendemain, qu’elle avait passé la nuit à aller de son lit à mon canapé. Quand je me réveillais, elle était penchée sur moi.

--Ah!

Et elle apportait le café chaud avec les tartines et l’œuf; et elle me tenait ma tasse, et ajustait un coussin dans mon dos.

--Je vais te faire les cartes.

Elle étalait les cartes sur mes genoux.

--Sept, une lettre... sept, avec de bonnes nouvelles... sept, il est un jeune homme brun qui...

--Mais je n’aime pas les bruns. Hou, je n’aime aucun... Hou...

Et d’un coup des genoux, je faisais voler les cartes à terre.

--Avec tes bêtises... une lettre, ce sera un exploit du propriétaire; et l’homme brun, une brute d’huissier... Et toi, tu négliges tout pour ces balivernes, tu crois à cela... Pouah, est-ce possible! quelle mère! Allons, soignons pour le dîner des petits: cela vaudra mieux.

Je sautais du lit, et ses yeux clignotaient, et son regard me suppliait, mais rien à faire: J’étais reprise de tout mon dégoût, de toute ma rancune, dont je lui lançais le venin à jet continu.

KEETJE

C’était le soir de la Sainte-Catherine. J’errais, avec ma mère à dix pas derrière moi, dans le bas de la ville. Quand je croyais qu’un homme me regardait, je tournais dans une rue adjacente, espérant qu’il m’aurait suivie.

De temps en temps, devant les vitrines des pâtissiers, ma mère me rejoignait, et nous regardions les gâteaux de Sainte-Catherine étalés. Ils étaient en forme de cœur, ou carrés, ou ronds, avec des glacis de sucre blanc ou rose; l’inscription y serpentait en lettres dorées.

--J’ai beau m’appeler Catherine, fit ma mère, je n’aurai rien de tout cela... Keetje, que diraient les petits si nous rentrions chargées toutes deux de gâteaux?

--Cette neige qui me pénètre partout m’horripile, j’ai l’air d’un épouvantail... Comment voulez vous que je trouve un homme? répliquai-je.

Et je repris ma flânerie excédante.

Rue des Bouchers, un monsieur m’accosta: c’était un Wallon que je comprenais à peine.

--Viens passer la nuit avec moi, petite.

--La nuit... Si vous voulez me donner dix francs...

--C’est bon, viens.

Je le suivis dans une rue de la vieille ville. J’aurais voulu prévenir ma mère que c’était pour la nuit, mais je ne le pus.

Dans l’obscurité, il me fit monter à l’annexe. Il alluma une lampe, et nous nous trouvâmes dans une petite chambre à coucher avec un très grand lit. Il me donna deux pièces de cent sous que je nouai dans mon mouchoir.

Il me prit sans préambule, machinalement, ayant l’air d’être à la corvée autant que moi. Après, il enfouit sa figure dans l’oreiller. Nous ne disions rien. Il se mit sur le dos. Ses yeux s’arrêtèrent sur une photographie de femme pendue au pied du lit: c’était le type d’une grosse bourgeoise flamande du bas de la ville, qui nous regardait en souriant.

Comme l’homme voyait que je suivais son regard:

--Ma femme, dit-il.

Il ajouta en «marollien»:

--«Duud»... morte.

Et il se remit la figure dans l’oreiller.

Il se leva, enfila son pantalon, et me fit signe de me lever aussi; il ajouta le geste de manger. J’endossai mon ulster trempé et chaussai mes bottines. Il me guida sur l’escalier obscur jusque dans la cave, puis il me dit d’attendre. Il frotta une allumette et alluma une petite lampe à pétrole.

Nous étions dans une cuisine de cave. Il me montra une chaise, prit une terrine avec de la viande figée dans une sauce brune, coupa du pain, déboucha une bouteille de bière, et nous soupâmes. C’était excellent. Il me coupait tranche de pain sur tranche de pain, et remettait de la viande sur mon assiette aussitôt que mon morceau était mangé. Il me regardait curieusement engloutir, mais ne faisait aucune réflexion. Il prit la petite lampe, et nous remontâmes. Il mit un doigt sur la bouche et souffla:

--Chut... pour la «fille»...[1] elle dort.

[1] Servante.

Et il montra le haut de la maison.

Il me conduisit au premier dans une grande chambre, dont les murs étaient garnis de tiroirs, et des meubles à tiroirs se trouvaient au milieu.

Il alla vers les meubles et ouvrit les tiroirs. J’eus une exclamation de joie et de surprise: ils étaient remplis de fleurs artificielles.

--Fabricant..., dit-il, en mettant un doigt sur sa poitrine.

Il en ouvrit encore, et apparurent des guirlandes de roses, des piquets d’œillets, des camélias,--j’ai su les noms plus tard en rôdant au marché de fleurs de la Grand’Place,--puis des fleurs avec une goutte de rosée en verre dans le cœur et sur les pétales, et des feuillages embués de gris.

L’homme tristement ouvrait les tiroirs, et moi, en extase, je touchais du bout des doigts les fleurs. Il en tira encore un, et je ne pus retenir un cri d’admiration. Des guirlandes de fleurs, en calices de satin blanc aux bouts roses, mauves ou rouges, s’étalaient sur du papier de soie: c’étaient, à mon goût, les plus jolies de toutes.

--Une pour vous, choisissez.

Je pris celle aux bouts mauves.

--Des belles-de-jour, fit-il, en les enveloppant dans un papier de soie.

Nous nous remîmes au lit; il me dit de dormir et en fit autant.

Il était encore nuit, quand il me réveilla et me fit signe de m’habiller.

--Les employés vont venir, murmurait-il, en me conduisant à la porte de la rue, qu’il referma très doucement sur moi.

Je ne savais pas bien où je me trouvais; la rue était en pente raide, le verglas me faisait glisser en arrière, le brouillard se gelait en route et me faisait avaler des grains de glace. J’aboutis cependant à la Grand’Place: de là, je savais m’orienter vers chez nous. J’achetai des vivres dans la première boutique que je vis ouverte. Quand j’arrivai à la maison, il n’était que six heures.

--C’est toi, s’exclama ma mère, Dieu merci!... J’ai attendu jusqu’à deux heures devant cette maison; si je t’avais entendue crier, j’aurais ameuté le quartier... As-tu de l’argent?

Je lui donnai huit francs, j’avais dépensé deux francs pour les victuailles.

--J’ai aussi reçu une fleur.

Et je la leur montrai.

--Tu vois comme c’est facile, dit mon père. Nous avons tous à manger, et tu peux dormir toute la journée, si tu en as envie, et sortir ce soir avec la belle fleur sur ton chapeau...

Je me sentais me décolorer; il le vit et se tut.

Les petits, sur leur paillasse, mangeaient goulûment. Ma mère avait coupé les tartines de Hein qui devait aller à son travail; elle lui versa une tasse de café brûlant qu’il but debout, en la déversant dans sa soucoupe. Elle m’en donna également une tasse, et je me mis à coudre ma guirlande de belles-de-jour sur mon chapeau sordide.

--Je te ferai poser, une séance, si tu peux rester debout, pendant trois heures au moins, pour une draperie, sans prendre de repos.

--Certes je le puis: je le veux et le ferai.

--Alors déshabille-toi, nous commencerons tout de suite.

Le peintre épingla la draperie sur moi, en m’emmitouflant la tête dans un coin de l’étoffe, formant capuchon. Je pris la pose, debout, le bras gauche sur le dossier d’un fauteuil, le bras droit ramené devant la poitrine avec la main sur le poignet gauche, la tête fortement tournée au-dessus de l’épaule droite. Il prit sa palette, tourna quelques instants autour de moi, et se mit à peindre fiévreusement.

--Surtout ne bouge pas la tête, l’étoffe fait un pli superbe sur la nuque.

J’eus bientôt un torticolis, qui me causait des tiraillements dans toute la tête. Au bout d’une heure, il me dit:

--Mais tu poses admirablement, petite... Il n’y a que les femmes nerveuses pour avoir de l’énergie; plusieurs modèles m’ont mis dans l’embarras avec cette étude, et j’en ai besoin pour mon grand tableau.

--Vous avez remarqué que je suis nerveuse?

--C’est pas long à voir: tes yeux, malgré leur couleur claire, sont inquiets, et tes mains doivent se fermer comme des étaux, quand tu ne veux pas les ouvrir.

J’étais debout depuis deux heures et demie, et j’avais la sensation d’être enfoncée en terre, quand la servante vint dire quelque chose à l’oreille du peintre.

--Saperlotte, quel ennui! je dois achever cette draperie. Si je m’interromps, je ne pourrai retrouver les plis.

--Est-ce pour moi que vous craignez? je ne bougerai pas avant midi, je vous l’ai promis.

--C’est une dame qui veut faire peindre le portrait de sa fille, avant son mariage: elles sont là avec le fiancé. Saperlotte! ma draperie...

--Je ne bougerai pas.

--Alors, faites entrer.

Une dame mûre entra, suivie d’une jeune fille boulotte. Je ne pouvais voir le jeune homme, à cause de ma tête figée de côté. Elles avancèrent et, sans me saluer, me regardèrent de haut en bas. Mon bras et ma jambe nus, sortant de la draperie, attiraient spécialement leur attention. Les dames s’étant reculées un peu, le fiancé s’avança: je pus le voir d’un œil, et je reconnus Albert: c’était le fils d’un général, je l’avais aimé et l’aimais encore. Mon œil se riva sur sa figure épouvantée, mais je ne bougeai.

* * * * *

Un soir, j’avais rencontré un tout jeune étudiant qui m’avait invitée à aller à la campagne avec lui le lendemain. En descendant du train un autre jeune homme nous attendait: blond, long et mince, avec une figure exquise aux cils dorés recourbés, et une peau très fraîche; ses manières étaient déférentes avec moi, sa voix claire et douce: il parlait le flamand littéraire, nous pûmes donc causer: celui qui m’avait amenée ne parlait que le français, que je commençais à peine à baragouiner. A mesure que nous causions, le jeune homme blond s’étonnait de tout ce que j’avais lu; il l’expliquait à l’autre qui se renfrognait de plus en plus.

Après, il m’avait écrit, et c’est avec lui que désormais je faisais des excursions à la campagne. C’était en hiver: j’étais ordinairement à jeun, le dos et les pieds trempés, l’eau déferlant de mon chapeau et de mes jupes, sentant piteusement le chien mouillé quand j’arrivais après une bonne heure de marche, essoufflée, à la gare.

Je le voyais toujours de loin, le cou tendu vers la rue d’où je devais venir. Nous montions en seconde et descendions dans la forêt de Soignes. Alors nous nous enfoncions dans les fourrés.

Je ne lui demandais jamais d’argent, quoique l’autre lui eût dit que je cherchais des hommes dans la rue; mais après, il me conduisait dans une guinguette, où il me régalait de deux petits pains au jambon et d’un verre de bière. Ah! ce verre de bière à jeun!... il me torturait pour le restant du jour.

Je voyais qu’il devinait que c’était mon premier repas; il sentait aussi que je l’aimais; mais les regards qu’il coulait vers moi au travers de ses longs cils me restaient énigmatiques.

En rentrant en ville, il s’esquivait toujours très vite.

Brusquement il ne m’invita plus. Je rencontrai un soir l’étudiant qui m’avait emmenée la première fois.

--Vous avez donné une chaude-pisse à Albert.

Et il se mit à rire.

J’ignorais ce que c’était, mais depuis un temps je me sentais malade... Et voilà qu’il était près de moi avec sa fiancée, et moi à moitié nue, exposée à leur inquisition, en une pose ankylosée, et ne le voyant que d’un œil.

--Regarde donc, Bebert, disait la jeune fille à son fiancé, en montrant la peau de mes bras.

La mère murmura:

--Ce sont des peaux mal lavées qui ont ces grains...

Maintenant, je pouvais le voir de mes deux yeux. Son regard ombré me suppliait. Ils s’éloignèrent pour regarder des tableaux.

Je me sentais ridicule, vile, piteuse, et lui que devait-il penser en me revoyant? Quelle haine et quel dégoût il devait ressentir pour moi qui l’avais rendu malade, qui étais là dans une attitude grotesque que je ne pouvais quitter!... Mes larmes coulèrent, sans que je pusse les cacher, et roulèrent de mes joues sur mon épaule en rebondissant sur la draperie.

«... Il doit cependant me savoir gré de faire semblant de rien...»

La mère vit mes larmes.

--Elle a peut-être entendu ce que tu as dit de sa peau...

--Crois-tu qu’elle sente cela?

Ils étaient maintenant derrière moi: je les entendais, mais ne pouvais les voir. Ah! si je voulais cependant lui abattre son bonheur, et lui hurler que ma peau ne l’avait pas dégoûté, que dans les fourrés il s’était vautré sur moi, que je l’avais contaminé, et qu’elle en connaîtrait peut-être les suites... Mais je ne bronchai pas, les yeux obscurcis de pleurs.

Ils quittèrent l’atelier sans me regarder.

--Brave petite fille, disait le peintre, ils t’ont suppliciée, ces bourgeois, en parlant de ta peau... Si tu pouvais prendre des bains et te bichonner comme elles, ta peau de blonde serait du satin...

Il reprit sa palette et brossa pendant une demi-heure.

--Voilà, mon enfant, tes cent sous... Attends, je vais t’aider à mettre ta tête droite, et dégourdis un peu tes petites quilles... Tu as merveilleusement posé: veux-tu poser pour le portrait de cette petite bourgeoise?... Ils ont beau te mépriser, ce seront cependant tes épaules, tes bras et tes mains, que son mari admirera jusqu’à la fin de sa vie dans le portrait de sa fiancée: si je lui collais sa charcuterie à elle, il en aurait honte...

Avec tous mes tracas, je n’avais pas eu le temps de m’occuper de mon malaise. Aussitôt que je le pus, j’allais à l’hôpital demander de quel mal j’étais atteint. Un interne me visita; il déclara que je n’avais aucune maladie, que je n’étais qu’anémique et que ce jeune homme ne connaissait pas son affaire.

Je décidai cependant de ne plus me prostituer, dussions-nous tous mourir de faim. Le pire était mes parents: ils avaient pris une telle habitude de la chose qu’ils la trouvaient toute simple...

Un matin, j’annonçai que je ne sortirais plus. Mon père leva la tête.

--Et pourquoi pas?

--Parce que je ne veux pas, ma vie durant, être une putain... Si vous saviez ce que les hommes, qui ramassent des femmes, exigent d’elles... Ils me donneraient beaucoup plus d’argent si je voulais m’y soumettre.

--Tu mens, canaille, hurla-t-il, tu inventes tout cela pour nous laisser crever de faim.

Et, marchant vers moi, qui me trouvais près de la fenêtre ouverte:

--Qu’est-ce qui m’empêche de te flanquer par la fenêtre?

Je me dressai devant lui.

--Eh bien, flanquez-moi par la fenêtre, cela vaudra mieux que de me faire continuer cet vie abjecte... Faites-le donc, ce serait fini du coup!

Nous étions les yeux dans les yeux; lui, dans la pose du lutteur qui va empoigner son adversaire; moi, mes maigres bras et mes mains crispées levées vers lui.

Tout d’un coup, il pâlit affreusement et partit... C’était fini, j’avais gagné.

Toute tremblante, je m’habillai et sortis battre les ateliers pour trouver à poser. Puis, j’avais raccommodé pour un peintre des tapisseries anciennes... Peut-être pourrais-je me procurer, chez des antiquaires, un travail de ce genre...

Montagne-de-la-Cour, j’entrai dans un magasin d’antiquités. Quand j’eus expliqué ce que je savais faire, l’antiquaire me répondit:

--Certes, je peux vous donner de l’ouvrage, mais pas tout de suite... si vous voulez repasser...

En sortant, une jeune fille m’accosta.

--Vous avez été vendre quelque chose chez ce vieux?

--Non, je suis allée demander de l’ouvrage.

--Il faut prendre garde: c’est un vieux cochon... il voudra coucher avec vous, mais ne rien vous donner...

Entendant que j’étais Hollandaise, elle me dit que sa mère l’était aussi. Nous pouvions nous comprendre, et elle m’emmena chez elle prendre le café. Elle me présenta à sa mère, comme une amie: je fus très bien reçue. La saleté était repoussante chez eux. En buvant du café et mangeant des tartines, la femme me demanda ce que je faisais.

--Je pose chez les peintres.

--Je suis couturière; j’ai dû, seule, élever mes deux enfants, mon mari s’en est désintéressé. Maintenant Stéphanie a seize ans, mais elle ne veut pas apprendre de métier, elle s’est habituée à ne rien faire... Comme je devais être à huit heures à l’atelier, j’étais obligée de laisser les enfants seuls; l’école commençait à huit heures et demie, mais ils n’y allaient pas. Je ne pouvais revenir à midi, mon atelier se trouvant à l’autre bout de la ville: leur repas était cependant préparé, ils n’avaient qu’à le chauffer sur le réchaud.

Ses yeux étaient hagards, ses mains brûlantes. Pour le moment, elle n’avait pas d’atelier.

Je me sentais très à l’aise avec elles, et je compris qu’elles ne seraient pas très difficiles à m’admettre dans leur intimité.

Je sortis me balader avec ma nouvelle amie; le soir, elle me ramena encore chez elle, et, comme il se faisait tard, m’offrit de rester coucher. J’acceptai avec joie, j’avais horreur de rentrer chez nous, et je dormis avec les deux femmes: la mère sur le bord du lit, Stéphanie au milieu et moi contre la ruelle.

Avant de nous coucher, la mère se plaignit qu’encore une fois Adolphe ne rentrait pas.

A huit heures du matin, on tapa rudement sur la porte: deux commissionnaires entrèrent avec la propriétaire, une femme fardée qui tenait une «boîte» au rez-de-chaussée.

Elle commanda de mettre les meubles dehors. Mon amie et moi, nous nous étions cachées, en chemise, derrière le lit.

--Regardez donc ces deux gamines, elles ont des chemises noires comme le poêle! dit la femme fardée, avec mépris.

Les commissionnaires enlevèrent les meubles et les portèrent sur le palier.

--C’est une bonté de ma part de ne pas les déposer sur le trottoir, fit-elle encore.

La mère de mon amie, sa figure de cire enluminée de deux taches rouges aux pommettes, les yeux flamboyants, la bouche crispée de haine, sifflait:

--Parce que mon fils, que vous avez pris à quinze ans, ne veut plus de vous, hein? vous vous vengez... Vous n’osez pas mettre les meubles sur le trottoir, de peur d’attirer l’attention sur votre bouge... Si je trouve une habitation, c’est bien, nous partirons; sans cela nous resterons encore ici cette nuit.

Quand tout fut dehors, la propriétaire ferma la porte et emporta la clef. La mère de mon amie mit son chapeau et son châle, et sortit.

Je demeurai avec Stéphanie sur le palier, près des meubles; elle avait du pain, une voisine nous donna du café.

La mère revint le soir; elle ne pouvait emménager que le lendemain dans sa nouvelle demeure.

Nous portâmes le matelas au grenier. Elle me remercia de ne pas les quitter dans des moments si durs. Elle s’agitait sur le matelas: Stéphanie et moi avions le fou rire, en nous rappelant les cinq verrues à poils que nous avions comptées sur le nez d’une vieille femme. Et nous nous endormîmes toutes les trois.

Le lendemain un homme, avec une charrette à bras, vint chercher les meubles, et j’aidai à aménager la petite mansarde obscure que la mère avait louée.

Puis je rentrai chez nous, contente d’avoir trouvé des amis dans la ville étrangère.

J’achevai, comme dans une fièvre, la bande de vieille tapisserie, dont il avait fallu rebroder presque tous les «fruits», et me hâtai d’aller livrer mon travail, espérant être payée; mais l’antiquaire était absent et je dus m’en retourner sans argent.

A la maison, on m’attendait: il avait été convenu que je rapporterais des vivres. En rentrant, ma mère vit à ma figure décomposée ce qu’il en était, et ne m’interrogea même pas.

Je ressortis bientôt pour aller voir Jeannette, du vacher, qui devait, avec d’autres jeunes filles du voisinage, porter un petit enfant au cimetière. Jeannette était délicieuse, dans son étroite robe noire et avec son bonnet blanc à la Charlotte Corday, garni de choux de gaze noire. C’était moi qui, pour la circonstance, lui avais chiffonné ce bonnet.

--Tu es pâle, Keetje, et tu marches comme si tu avais les pieds mouillés.

Comme je ne répondais pas: