Part 8
—Alors que faisiez-vous? Vous n'avez pas ouvert la bouche.
—C'est que je réfléchissais.
Elle éclata de rire, assez méchamment.
—Oh! qu'est-ce que vous réfléchissiez? L'azur du ciel?
Chambertier ne dit rien; mais, presque aussitôt, Simone crut sentir qu'il approchait une jambe de la sienne et que la bottine de cet homme cherchait à effleurer son pied. N'était-ce qu'un cahot de la voiture? Voulait-il ainsi la prendre à témoin des dédains que Gisèle lui infligeait à tout propos? Ou bien risquait-il une marque d'intelligence plus tendre, que rien n'autorisait? Elle se recula, et n'eut pas à subir une seconde tentative—si toutefois c'en était une,—car on descendit de voiture sur la petite place du village de Giens, entre l'église et l'unique auberge. Mais, dans la disposition d'esprit où se trouvait Mme Mervil, ce fait accrut l'amertume de sa rêverie. Elle pensa: «Comme c'est écœurant, l'existence! Que de vilaines complications dans un milieu pourtant restreint! Ces gens ne se doutent guère que mon amant vient me poursuivre jusque chez eux. Mon mari m'a trompée; j'ai trompé mon mari; Gisèle trompera le sien; et le sien, tout à l'heure, dans cette voiture, osait... quel dégoût! Et pourtant, nous passons pour honnêtes; nous le sommes peut-être... Car je suis la plus coupable d'eux tous, et je me sens si peu faite pour le vice!... Est-ce donc une fatalité?»
Sur le seuil de l'auberge, un pêcheur déposait, avec le geste las mais content d'un homme qui vient de finir sa tâche, un grand panier rempli d'oursins. Une odeur saline, âpre et fraîche, montait de ces coques noires et hérissées, encore toutes luisantes d'eau de mer, et dont quelques-unes gardaient entre leurs piquants un enchevêtrement de fines algues et de mousses marines.
—Tiens! dit Gisèle, nous allons en manger pour notre goûter.
Elle se fit ouvrir plusieurs coquilles, et elle restait debout, rieuse, d'une si fine élégance dans ce décor de vie pauvre et de sauvage nature, humant la pulpe rouge de ces bêtes qui ont un goût de fleur et de marée. Simone, malgré sa propre détresse d'âme, subit le charme de cette femme et de ce lieu. Plus tard—plus tard!...—en pensant à Gisèle, c'est ainsi que souvent elle devait la revoir: mangeant des oursins dans le pan d'ombre d'une maison simple, aux lignes sèches découpées sur le bleu violent d'un ciel méridional, avec un arôme de mer dans l'air tranquille, et, tout autour, une sensation de chaleur et d'espace.
—Tu n'en veux pas?
—Merci, je les déteste.
—Vous avez bien raison, madame Mervil, c'est comme moi, dit Chambertier, qui tirait du coffre de la voiture des gâteaux, des fruits confits, des oranges et du vin de Brégançon.
Mais Simone ne toucha pas plus à ces provisions qu'aux oursins. Elle s'écarta de ses amis, les devança sur les ruines de l'ancien fort, d'où la vue est si merveilleusement belle. Toutefois, à cette heure, le soleil dévorait tout; un poudroiement de lumière embrumait d'or toute la côte, depuis le cap Sicié jusqu'aux plus lointaines montagnes des Maures; tout près seulement, le dessin des îles d'Hyères apparaissait, net et sombre; et il y avait une couleur, une seule, que toute cette clarté n'absorbait pas: c'était le bleu de la Méditerranée, ce bleu profond et pur, qui, loin de s'atténuer et de pâlir, s'avivait sous les rayons.
Tout à coup, Simone, en se retournant, vit Gisèle à son côté.
Mme Chambertier ne regardait pas vers la terre. Ses yeux—ses beaux yeux de langueur et de caresse—se perdaient dans le mystère du large. Ses narines de faunesse eurent un battement de sensualité.
—Oh! dis, murmura-t-elle, comme ce serait bon de s'en aller tout là-bas, au hasard, dans l'inconnu, avec quelqu'un que l'on aimerait follement!
—Bah! répliqua Simone, tout n'est beau que de loin... l'amour comme le reste. Cela ne vaut pas le voyage.
—Toi, reprit Gisèle, si tu n'étais pas mariée, tu finirais dans un couvent.
—Ah! s'écria Mme Mervil avec un accent de telle tristesse que son amie en fut troublée, ce n'est pas d'amour et de départ que cette mer me donne envie.
—De quoi donc?
—De repos... Je voudrais avoir le courage de m'enfoncer sous ces vagues bleues, de m'y étendre et d'y dormir... toujours.
—Ça te passera, dit Gisèle. J'ai éprouvé cette maladie-là, mais je suis bien résolue à en guérir, par exemple!
—Tu y connais un remède?
—Je crois sincèrement qu'il n'y en a qu'un.
—Et lequel?
—Un bel et bon amour, dans lequel on se lance à plein cœur. Quelque folle toquade qui vous fasse marcher sans les voir sur toutes les conventions, les ennuis et les hontes de cette bête d'existence. Un être qui vous ensorcelle, qui vous tourmente et qui vous intéresse... Un _flirt_, comme disent nos hypocrites amies de là-bas... Dieu! que je trouve ce mot lâche et laid! Pourquoi ne pas dire: un amant?
Simone n'essaya point de répondre. Un doute lui venait. Ce bonheur que vantait Gisèle, ce bonheur coupable et caché, avait peut-être, en effet, un prix incomparable. N'y avait-elle pas trouvé des joies, des émotions, que la vie ne lui offrirait plus? N'était-ce pas seulement un absurde scrupule qui le lui avait empoisonné? Elle était près d'envier l'audace et la passion de son amie. Ne regretterait-elle jamais ce qu'elle allait perdre? Elle pouvait encore étendre la main et ressaisir ce rêve de félicité,—ce rêve qui, près de s'évanouir, prenait une singulière puissance de charme et de séduction... L'image de Jean passa devant ses yeux... Une intolérable convulsion d'angoisse lui fit défaillir le cœur.
—Qu'as-tu? dit Gisèle en lui mettant un bras autour de la taille. Tu es toute pâle... Mais tu as les larmes aux yeux, petite Simone! Oh! ce n'est pas bien d'avoir un chagrin et de ne pas me le dire.
—Non, ce n'est rien, répondit Mme Mervil. Je t'assure que je n'ai rien... C'est trop bête!
Les deux jeunes femmes s'étaient éloignées du village, et venaient de s'engager dans un petit sentier surplombant la mer.
—Ta belle-mère et ton mari doivent nous attendre. Viens, retournons, reprit Simone.
Car elle avait peur—dans son trouble—de se laisser amollir par cette amicale tendresse, par cette complicité câline de femme qui pressent et absout l'amour; elle avait peur de trahir, par une parole ou par un sanglot, son torturant secret. Et, d'autre part, ce secret, une invincible pudeur d'âme le scellait au bord de ses lèvres; elle sentait que les plus fines nuances de ses sentiments resteraient inexprimées, insaisissables; elle savait que les subtilités de sa conscience, ses doutes, les bizarres dédoublements de sa sensibilité, ne seraient pas compris... Donc elle se raidissait contre l'instinctif besoin de faire toucher les plaies de son cœur à une main légère, caressante...
Gisèle maintenant l'embrassait, l'attirait contre elle, tout impressionnée par ce silence au fond duquel tremblait une douleur.
—Alors, tu ne veux rien me dire? Tu n'as donc pas confiance en moi? Tu ne m'aimes donc pas?
—Ah! si, mignonne, je t'aime bien, toi, va! murmura Simone, en appuyant sa tête sur l'épaule de son amie.
—Mon Dieu! que tu es jolie! s'écria Gisèle, qui l'écarta pour tâcher de lire dans les yeux clairs aux cils mouillés. Peut-on avoir des idées noires quand on est jolie comme ça? Dis donc... ajouta-t-elle tout bas avec un clignement de paupières, il n'est pas à plaindre, celui pour qui tu pleures.
—Je ne pleure pour personne.
—Allons donc! Est-ce qu'à notre âge il y a d'autres peines que les peines de cœur? Ah! si j'étais un homme, je saurais comment m'y prendre pour sécher ces beaux yeux-là.
Leur pensée ne dépassa point le badinage de cette câlinerie. Mais, inconsciemment, l'amour dont elles avaient parlé, dont elles frissonnaient sourdement, dont elles étaient pétries, mettait une suavité sur leurs lèvres, une trouble douceur au fond de leurs yeux. Et la secrète alliance contre l'homme—contre l'homme dont elles avaient souffert, dont elles souffriraient encore puisqu'elles aimeraient—les faisait se serrer plus étroitement l'une contre l'autre.
—Enfin, vous voilà! dit la voix de Chambertier. Et vous êtes là, installées, à vous faire des confidences!... Les femmes sont extraordinaires, ma parole! Dans la voiture, vous n'aviez pas un mot à dire; et maintenant, quand nous vous attendons... Mais c'est tout à l'heure qu'il fallait vous dire tout cela: ça nous aurait amusés en route.
—Ah! oui, je ne dis pas. Ç'aurait pu vous amuser, dit tranquillement Gisèle avec une froideur d'ironie qui fit un peu de mal à Simone.
—Dépêchons-nous, reprit Chambertier. Nous passerons à la Tour-Fondue. Il faut absolument montrer cela à Mme Mervil.
On remonta dans la voiture; les chevaux, qui somnolaient, secouèrent leurs sonnailles; le cocher fit claquer son fouet, et l'on redescendit au grand trot la route gravie au pas il y avait une heure. Mais bientôt on prit un chemin de traverse qui pénétrait sous un bois de pins-parasols; la mer disparut, les yeux se reposèrent en des profondeurs d'un vert obscur; une fraîcheur descendit des dômes opaques et arrondis que ces arbres étalent avec une régularité de monstrueux champignons aux pieds élancés et très minces; des parfums de romarin et de lavande se dégageaient du fouillis des plantes où s'enfonçaient leurs troncs.
Un tournant de la route fit découvrir un cavalier qui suivait en avant la même direction, et qui s'en allait au petit galop. Il disparut derrière les arbres. Un peu plus loin, on le revit; il avait mis sa bête au pas.
Simone, qui avait changé de place avec Gisèle pour ne plus se trouver en face de Chambertier, tournait maintenant le dos aux chevaux. Elle n'aperçut donc pas le promeneur. Aussi reçut-elle un choc à la faire presque s'évanouir, lorsque son amie s'écria:
—Par exemple, voilà qui est trop fort! Mais c'est M. d'Espayrac!
On se trouvait maintenant si près, que Jean put entendre l'exclamation. Il s'arrêtait, saluait. La voiture lancée le dépassa; mais, sur un ordre de M. Chambertier, le cocher retint son attelage. D'Espayrac s'approcha de la portière.
Il montait un cheval de louage qui faisait mal valoir ses grâces de cavalier parfait. C'était, paraissait-il, sa plus vive préoccupation de beau sportsman vaniteux, car il commença par dire du mal de sa monture, et par jurer que, sans un vif désir de rattraper ces dames, il n'eût pas consenti à se montrer sur un carcan pareil.
—Laissez donc, dit Gisèle. Nous vous avons vu gagner des flots de rubans au Concours hippique, sur votre _Saturne_. Votre amour-propre est sauf. N'injuriez plus cette pauvre bête.
—On vous a donc dit, prononça Chambertier, que nous étions partis pour la presqu'île de Giens?
—Mais non, il l'a deviné, dit Gisèle avec le haussement d'épaules dont elle accueillait généralement les remarques de son mari.
Jean expliqua qu'il était arrivé pour leur rendre visite juste au moment où ils venaient de partir. Le temps de prendre cette rosse chez un loueur et il les avait suivis.
—Mais pourquoi ne pas aller d'abord au village de Giens?
C'est qu'il connaissait l'itinéraire suivi de temps immémorial par les cochers du pays: le village, puis la Tour-Fondue. Comme ses amis avaient de l'avance, le plus sûr était de les attendre à la seconde étape.
—Eh bien, marchons, reprit Gisèle. Et ne vous faites pas emballer, noble poète. Votre Pégase m'a l'air bien fougueux.
D'Espayrac, piqué, serra les jambes, toucha de l'éperon et rapprocha les doigts, si bien que le cheval tomba en main et mâcha son mors, chose oubliée depuis longtemps sans doute par ce quadrupède suranné.
On repartit. Les yeux de Simone et de Jean ne s'étaient pas une seule fois rencontrés. Le jeune homme, tout en parlant de «ces dames», n'avait adressé qu'à Gisèle toutes ses coquettes politesses. Maintenant il trottait près de la voiture, et, de temps à autre, il ripostait gaiement à quelque malice lancée par Mme Chambertier. Simone était d'autant plus mal à l'aise que, pour ne pas exciter les soupçons par une inexplicable bouderie, elle devait s'efforcer de rire, prendre sa part de la joie qu'éveillait brusquement la présence de cet homme,—de cet homme qui l'avait possédée, et qui, partout, maintenant, traînerait un lambeau saignant de sa vie.
«Comme il rit de bon cœur!» pensait-elle. «Ah! il n'a donc pas souffert! Il n'éprouve rien du trouble qui m'écrase. Il ne m'a même pas aimée, ce n'était qu'un caprice. Et je me suis donnée à lui!...»
Elle n'imaginait pas qu'il pût dissimuler, grâce à cette verve apparente, une émotion qui, en réalité, crispait ce cœur masculin, sous le veston de voyage, en dépit du rire qu'affectaient la bouche et les yeux. Encore moins eût-elle soupçonné un plan arrêté d'avance, une tactique, cependant tout indiquée soit par la rancune d'un orgueil blessé au vif, soit par la stratégie amoureuse d'un cœur qui, pour en reprendre un autre, joue la comédie de l'indifférence ou de la guérison. Ce sont pourtant là des stratagèmes plus familiers à son sexe qu'à celui de M. d'Espayrac. Mais, à ce moment, Simone était moins femme que Jean, parce qu'elle se trouvait aux prises avec des sentiments plus violents et plus sincères que ceux dont il était capable.
Si M. d'Espayrac, après l'avoir ainsi déroutée pas son insouciance, lui eût, à l'improviste, adressé quelque regard de souffrance et de passion, les yeux de Mme Mervil eussent probablement répondu pour la perte matérielle et morale de cette malheureuse jeune femme. Elle eût trahi son propre cœur, et livré son secret à ses amis. A tout risque eût-elle voulu s'assurer qu'il avait pris au sérieux sa tendresse, et qu'il prenait au sérieux son abandon; que le drame de sa propre existence n'était pas un simple vaudeville dans la pensée de son amant. Elle ne considérait même plus que la présence de M. d'Espayrac à Hyères montrait assez que le souci de sa personne obsédait et entraînait le poète. Avec la simplicité de son âme dépourvue de rouerie, elle se laissait prendre au piège que Jean—bien plus maître de soi, bien plus félin qu'elle-même—était venu lui tendre.
L'impression fut la même durant tout le reste de la promenade. Car M. d'Espayrac, tout en témoignant à Simone les égards pleins de banalité qu'il ne pouvait omettre sans affectation, s'occupa de Gisèle avec la séduisante galanterie dont il savait envelopper les femmes auxquelles il voulait plaire. Or, il tombait au moment le plus favorable pour ne perdre aucun de ses effets sur l'imagination de Mme Chambertier. Les nostalgiques et confus désirs qui la hantaient de plus en plus, l'impatience de vivre la vie de passion qui d'avance consumait sa sensuelle beauté, l'ennui des derniers jours dans une retraite pleine de mélancolie, joints à la langueur de cet air trop doux, de cette mer trop molle, préparaient Gisèle à devenir la proie de quelque foudroyante ivresse. Déjà, la présence, l'entrain de M. d'Espayrac, le mouvement autour d'elle de cette mâle jeunesse, excitaient ses nerfs, secouaient sa nonchalance, éclairaient d'étincelles fugaces ses yeux de velours et d'ombre. Quelque chose de troublant émanait d'elle. Simone, qui fut sensible à cette transformation, se sentit tout à coup le cœur labouré de jalousie.
On arrivait à la Tour-Fondue. Ils quittèrent la voiture; M. d'Espayrac descendit de cheval. Et tous se dirigèrent vers le petit fortin qui remplace aujourd'hui l'ancienne tour féodale, disparue jusqu'au dernier vestige. Ce petit poste stratégique, diminutif minuscule des forts du Coudon et du Faron,—les formidables gardiens de la côte, qu'on aperçoit de là, bien haut dans le ciel bleu de Provence, attentifs et silencieux,—est bâti sur un îlot qu'une sorte de passerelle relie à la presqu'île. Un sous-officier, détaché de la garnison de Toulon, garde ces quelques pieds carrés de fortifications, dans lesquelles on ne laisse même pas, en ce temps de paix, les pièces d'artillerie nécessaires pour garnir cinq ou six meurtrières qui s'ouvrent dans la muraille trapue.
—Comment! s'écria Chambertier. Il n'y a que cela à voir ici! Mais où donc est la tour?
—Elle est fondue, dit gravement d'Espayrac.
Gisèle, curieuse, courait sur la passerelle, pour grimper dans le petit fort, dont elle voyait la porte ouverte. Les mots: _Défense absolue d'entrer_, l'arrêtèrent un instant. Puis, n'apercevant personne, elle se hasarda sur la pointe des pieds. Rien ne bougea dans cette bizarre petite place de guerre; le gardien était absent. Alors elle se mit à considérer l'île de Porquerolles, à travers une des meurtrières, dont le cadre de pierre donnait, trouvait-elle, du recul au paysage.
Une voix intentionnellement grossie la fit tressaillir.
—Vous voulez donc être arrêtée comme espionne et passée par les armes?
—Ah! Dieu! que vous m'avez fait peur! dit-elle à Jean dans un éclat de rire.
Simone Mervil s'était arrêtée sur le léger pont de bois. Elle regardait. Le décor extérieur lui entrait dans les yeux comme l'image précise de sa souffrance. Il y avait, dans la couleur de l'eau, dans le dessin des îles, dans l'adoucissement de la lumière, toutes les nuances de sa détresse; et, vers le large, l'étendue sans fin de la mer lui peignait bien l'immensité de son incertitude. Au-dessous d'elle, des petites vagues sautillantes couvraient et découvraient sans cesse l'isthme rocheux que les cinquante centimètres de marée haute propres à la Méditerranée suffisent à transformer en détroit. Simone tâchait d'engourdir sa pensée à suivre ce ruissellement sur les pierres noires. Puis, levant les yeux, elle remarquait autour de l'îlot une saillie circulaire à peine assez large pour y poser le pied; alors elle se demandait si elle aurait le courage d'y marcher; elle la suivait en imagination, jusqu'à ce qu'une tentation violente lui vînt de s'y aventurer. Mais cette distraction machinale n'atténuait pas la sensation d'endolorissement qui lui meurtrissait toute l'âme.
Au retour, Jean d'Espayrac ne se tint pas auprès de la voiture. Son cheval ne pouvait suivre, sans «traquenarder» horriblement, l'allure de l'attelage. Le jeune homme allait donc au pas ou au petit trot, rattrapant de temps à autre ses amis par un temps de galop. Se doutait-il du désordre affreux dans lequel se débattait Simone? Et que parfois elle souhaitait qu'il fût mort, et que parfois elle fondait de tendresse et du désir de son étreinte?
«Ah!» se disait-elle, «c'est ainsi que j'ai cru guérir de la trahison de Roger! Comme il me mépriserait s'il sondait mon humiliation! Non, la partie n'est pas égale: pour les hommes, l'amour est un plaisir sans conséquence, un sentier fleuri que l'on parcourt tout en pensant à autre chose; mais, pour nous, c'est un chemin d'épines où nous nous déchirons le cœur.»
XI
Deux ou trois jours se passèrent. Des parties furent organisées. On alla manger de la bouillabaisse à Carqueiranne, sous une tonnelle, en face de la mer. On se rendit au village des Bormettes, où se trouve une mine d'étain, d'antimoine et d'argent, récemment découverte, en exploitation depuis fort peu de temps. Gisèle se fit montrer les bennes à l'ouverture des puits, et elle voulait absolument y descendre. Ensuite elle oublia cette fantaisie pour jeter des pièces d'argent et de cuivre aux trieuses du minerai. Du haut de la galerie, elle lançait la monnaie parmi les pierres vomies avec un tapage sinistre par la mâchoire en acier du «broyeur», et qu'emportait ensuite lentement une étroite voie mouvante entre deux rangs de travailleuses. Les femmes ne devaient rien laisser échapper qui méritât d'être recueilli; leurs yeux, attentifs à l'éclat du minerai, découvraient aussitôt le métal monnayé, que leurs doigts saisissaient d'un même geste prompt, avec, parfois, un mouvement de tête et un sourire de remerciement aux belles dames de là-haut. Simone, pendant un instant, s'arrêta pour regarder, sur de vastes meules tournantes en caoutchouc durci, des filets d'eau laver puis entraîner le métal, transformé en une précieuse poussière impalpable. Mais Chambertier n'eut qu'un étonnement respectueux: ce fut devant de gros tas de boue, destinés jadis à être jetés dans la mer, et dont un ingénieur, par des procédés nouveaux, s'engageait à extraire encore pour soixante mille francs de métal.
M. d'Espayrac ne manquait pas de prendre part à ces excursions. Il dînait ensuite au château. Le café était servi sur la terrasse, au-dessus de la vieille ville qui s'endormait dans l'ombre. Les heures tintant au clocher de Saint-Paul vibraient dans l'espace avec un son grêle et fêlé qui tremblait longtemps avant de mourir. Au loin, la mer pâlissait sous un ciel criblé d'étoiles. Et, dans ce décor, les racontars parisiens, qui semblaient drôles à table, perdaient le pétillement dont ils avaient moussé sous la lampe et les bougies. La conversation languissait. Ces messieurs fumaient lentement; à chaque bouffée, on voyait braisiller l'étincelle de leurs cigares sur le fond noir des buissons de troënes et de camélias. A la fin, Jean se levait, et M. Chambertier renouvelait le reproche qu'il lui adressait quotidiennement de ne pas accepter dans cette maison une hospitalité complète.
—Au moins, lui dit-il un soir, venez demain de bonne heure. Quand je pense que vous n'êtes pas encore monté jusqu'en haut de la propriété!
—C'est la faute du mistral. Vous m'avez dit que c'est à ne pas tenir, quand il souffle, au sommet de votre rocher.
—Oui, mais il ne souffle plus depuis hier. Et le soleil est pire encore si vous attendez seulement dix heures. Venez très tôt. Ces dames vous serviront de guides. Moi je suis forcé de me rendre à Toulon pour une affaire.
* * * * *
Le matin suivant, lorsque Jean d'Espayrac, remontant l'allée de mimosas, parvint devant l'habitation, il vit Simone qui, assise devant une table rustique, écrivait sa correspondance.
—Bonjour, madame, dit-il gravement. Si cette lettre est pour Mervil, veuillez lui faire mes amitiés.
La jeune femme leva sur lui un regard droit et ferme. C'était la première fois, depuis l'arrivée du poète à Hyères, qu'ils se trouvaient ainsi, seuls, en face l'un de l'autre.
—Merci, dit-elle. En effet, j'écris à Roger. Je vais lui faire votre commission.
Elle baissa de nouveau la tête. Les frisures de ses cheveux blonds brillaient doucement dans l'ombre tiède. Mais une rougeur intense envahit son cou, qui s'allongeait en s'inclinant, et que dégageait un grand collet de vieille dentelle tombant tout autour sur sa robe claire.
Jean posa les deux mains sur le bord de la table, et il avança le buste vers elle. Ses regards pesaient sur cette tête blonde qu'il voulait contraindre à se relever. Mme Mervil les sentit peut-être; en tout cas, elle dut voir son geste. Pourtant elle continua d'écrire. Alors Jean rapprocha encore son visage, et il murmura très bas:
—Simone!
Elle eut un sursaut d'inquiétude, un coup d'œil vers la maison:
—Ah! prenez garde!
Car les portes béantes laissaient voir l'intérieur, tandis qu'au-dessus d'elle les fenêtres pouvaient s'ouvrir, quelqu'un pouvait les écouter.
Une femme de chambre, d'ailleurs, parut presque aussitôt: «Madame est un peu souffrante,» venait-elle dire. «Elle est encore au lit. Elle prie Mme Mervil d'accompagner seule M. d'Espayrac jusqu'en haut du rocher.»
Simone, que cette proposition troublait, dit machinalement:
—Mais qu'a-t-elle? Ce n'est rien, j'espère? Je vais aller la voir.
En même temps elle se levait.
—Oh! non, dit la femme de chambre avec un sourire. Madame était seulement fatiguée; elle avait encore sommeil; elle doit s'être rendormie.
—Mais vous connaissez le chemin? demanda d'Espayrac à Mme Mervil.
—Oh! parfaitement, dit-elle, secouée d'un tel battement de cœur qu'elle en crut les chocs perceptibles aux oreilles de la servante et qu'elle se hâta de la congédier.
Mais celle-ci revint sur ses pas.
—Madame prie Mme Mervil de ne pas oublier le point de vue d'où l'on aperçoit les Alpes, au pied des vieilles tours, à droite... de faire remarquer à Monsieur qu'on distingue les Alpes.
—Descendez-moi mon chapeau et mon ombrelle, commanda Simone.