Justice de femme

Part 7

Chapter 73,774 wordsPublic domain

Or il y avait plusieurs jours qu'elle n'avait vu son amant, lorsque Mme Mervil, éclairée tout à coup par la vision de loyauté, de dignité, de tendresse, qu'évoquèrent à ses yeux les paroles de son mari, eut la notion réelle de sa propre démence, de l'abîme où elle s'enfonçait, de l'irrémissible souillure dont elle avait flétri sa vie. Elle se trouvait donc dans une période de force relative, et elle sentait que, si elle ne tranchait pas à l'instant même, si elle ne profitait pas de cette exceptionnelle minute où la figure de son Roger resplendissait presque sublime, si elle attendait que les trivialités journalières eussent émoussé son enthousiasme, surtout si elle revoyait Jean, s'il la tenait sous le charme avec la voix, avec les yeux, avec les lèvres... Ah! son raisonnement s'arrêtait à de si brûlantes images. Elle n'osait même pas y songer.

Mais que faire?... Quel prétexte invoquer pour éloigner M. d'Espayrac, ou pour fuir elle-même?... Quel subterfuge assez violent ou assez fin découragerait pour toujours cet homme très véritablement épris?... A quelle extrémité de dépit ou de douleur ne se jetterait-il pas?... Comment la jugerait-il?... N'allait-il pas la mépriser?... N'allait-il pas la haïr?...

En se posant ces questions insolubles et terrifiantes, Simone se tordait d'angoisse, la nuit, dans le grand lit conjugal; et, pour ne pas éveiller Mervil, elle plongeait sa bouche sanglotante et convulsive dans l'épaisseur des oreillers. Ah! les lentes heures de ces nuits de détresse, ne commençaient-elles pas à payer déjà les courtes heures des nuits artificielles que marquait naguère une petite pendule de voyage apportée par Jean d'Espayrac dans la villa de Meudon? Oui, bien courtes elles avaient été, celles-ci. En les additionnant, à peine en pourrait-on faire un jour. Finies?... Déjà?... Pour jamais?... Il le fallait bien. Ah! le malheureux Jean! Elle le voyait, allant et venant derrière la petite porte verte, ou bien assis dans le réduit d'amour, le front dans ses mains, dévoré par le tourment des vaines attentes. Mais quoi! n'allait-elle pas pleurer sur son amant après avoir pleuré sur son mari?... Étonnantes complications du cœur humain! Mystérieuses fatalités de l'existence humaine!

Pendant plusieurs jours, Simone se dit malade, et, par instants, eut l'espoir de l'être en réalité. Roger, très inquiet de constater l'extrême abattement de sa femme, très attendri encore par leur explication récente, par la frayeur dont l'avaient secoué les allusions à Netty Davidson, par le renouveau de passion que ses regrets avivaient dans son cœur, entoura cette blanche créature souffrante de soins ingénieux et charmants, qui semblaient, à chaque fois,—chose étrange,—la rendre un peu plus pâle, plus douloureusement rêveuse, en même temps que plus humblement reconnaissante.

M. d'Espayrac venait tous les jours prendre des nouvelles. Parfois il déjeunait ou dînait avec Mervil et Paulette. Il osa demander à voir la malade, car il apprit qu'elle n'était pas couchée, mais étendue sur sa chaise longue. On envoya la femme de chambre demander à Madame si elle pouvait le recevoir. Simone fit dire qu'elle souffrait trop de la tête, qu'elle regrettait beaucoup, que c'était impossible.

Un vague malaise commençait à troubler Jean. Sa maîtresse ne lui avait point écrit, ne lui avait rien fait dire. Il se consolait en songeant que Mme Mervil—au contraire de la plupart des femmes—n'abusait pas de la plume et du papier, répugnait plutôt à sentir des morceaux de son cœur traîner sous les doigts des employés de la poste et dans les loges des portiers. Malgré cela, maintenant, d'Espayrac ne rentrait plus dans son joli hôtel gothique de la rue de la Faisanderie, sans se sentir traversé par un éclair d'espoir anxieux.

—Pas de lettres pour moi, Paul? disait-il à son valet de chambre.

—Pardon, monsieur, répondait l'homme, en tendant le petit plateau d'argent.

Ou bien il ajoutait:

—Je les ai montées... Monsieur les trouvera sur son bureau.

Mais, parmi les enveloppes hâtivement déchirées, il n'y avait rien de Simone.

D'Espayrac soupçonnait quelque chose de la vérité. Il avait une trop haute opinion de Mervil, et il devinait trop la nature de Simone, pour croire que ce mari serait jamais définitivement remplacé dans le cœur de cette femme. D'ailleurs, quelque très vive passion qu'il éprouvât pour Mme Mervil, les notions d'absolu et d'éternité ne se mêlaient pas aux songeries amoureuses dans son cœur de Parisien. Mais il croyait pouvoir offrir à cette fine mondaine, en qui s'éveillaient les curiosités et les désirs de la seconde jeunesse, tout ce qu'un intellectuel comme Mervil, oublieux et dédaigneux des sens, était incapable de lui donner. A voir les étonnements extasiés de Simone, à sentir la puissance des liens dont il l'enlaçait, Jean s'était persuadé que l'ivresse était complète, les remords vaincus, et que, de longtemps, la folie de lui-même habiterait le cœur de sa maîtresse. Il n'était pas sans chagrin que ce fût précisément la femme de son cher Mervil. Mais quoi! d'un haussement attristé des épaules il accompagnait cette réflexion mentale: «C'est la faute de la vie... non la mienne.»

Quelles ne furent pas sa surprise, son appréhension, sa rage de souffrance, quand il apprit que, brusquement, Mme Mervil s'était éloignée de Paris!

—Comment! disait-il à Roger,—ne pouvant qu'à peine dissimuler son mécontentement d'homme qui sent la valeur de ses droits.—Comment! sans emmener Paulette! sans attendre que tu puisses l'accompagner!...

—Oh! l'accompagner... Il eût été trop tard. C'est dans le Midi qu'elle va... Et nous voici au milieu de mars. La saison est presque finie. Quant à Paulette, elle a sa gouvernante anglaise, et peut se sacrifier deux ou trois semaines à la santé de sa maman.

—Ce voyage était donc nécessaire? J'y voyais seulement, je l'avoue, le plaisir que doit éprouver ta femme à rejoindre là-bas sa Gisèle Chambertier. Une société que tu tolères beaucoup trop, permets-moi de te le dire.

—Bah! dit Mervil, elle a songé à Gisèle, c'est vrai, et aux invitations réitérées de son amie, mais seulement lorsque le médecin, effrayé de son degré d'anémie, a conseillé le changement d'air.

—Alors, s'écria Jean—tout blanc de fureur concentrée,—c'est chez Mme Chambertier qu'elle demeure là-bas?... dans leur château de Saint-Raphaël?... de Cannes? je ne sais plus.

—C'est-à-dire que c'est chez Mme Chambertier, la mère. Le père Chambertier avait acheté à Hyères, peu avant sa mort, une habitation—très pittoresque, paraît-il,—toute une pointe de rocher, avec des ruines... Ça se vendait pour rien, relativement. Il en a tiré bon parti. On dit que c'est très beau. La vieille maman habite là-bas pendant une grande partie de l'année.

—Mais Gisèle y est en ce moment, avec son mari. Je le sais parbleu bien... Ils sont partis tout de suite après leur bal.

—Non, ils étaient partis pour Nice, pour le carnaval de Nice. Mais, en revenant, ils se sont arrêtés à Hyères. Simone les y retrouvera et fera le voyage de retour avec eux.

—Et vraiment, tu approuves beaucoup cette intimité? Ça m'étonne.

—Je n'approuve ni ne désapprouve. Il fallait de la distraction à Simone, un changement total d'existence durant quelques jours. Ce n'est pas très gai, tu sais, la vie qu'elle mène avec moi, qui suis constamment enfermé, absorbé. Elle a bien sa fille, mais Paulette n'est pas toujours commode. Les Chambertier insistaient pour nous avoir tous... Moi, je ne pouvais pas... Enfin, ça s'est trouvé comme ça. Et puis, on ne dit rien sur Gisèle... Elle n'a contre elle encore que des excentricités de toilette et de paroles. Enfin Simone est une de ces femmes qui peuvent aller partout sans danger. On ne lui tournera pas facilement la tête.

Ce mot extraordinaire, adressé par Mervil à d'Espayrac, ne donna même pas à l'amant la tentation de sourire du mari. Le ridicule n'est sensible que dans les situations où l'on n'est en rien mêlé. Même chez l'homme qu'on trompe, on ne le découvre point, car on a toujours quelque raison de prendre cet homme au sérieux. La dernière phrase de Roger ne souleva chez son ami qu'une sorte de gêne, et la crainte qu'en effet Simone pût encore, si elle y était résolue, se rendre d'une heure à l'autre absolument inaccessible.

X

La propriété de Mme veuve Chambertier, à Hyères, est un domaine tel que l'imagination des romanciers parfois en rêve, mais tel qu'on n'en rencontre guère dans la réalité, même sur cette «côte d'azur» féconde en miracles pour les yeux.

La vieille ville,—l'ancien nid de guerre, d'où les Romains surveillaient cette partie de la _Province_, d'où les Sarrasins s'élançaient comme des vautours en quête de pâture, d'où, plus tard, les seigneurs vassaux des ducs d'Anjou épiaient au loin sur la mer les fines voiles sournoises des pirates algériens,—la vieille ville d'Hyères fait grimper ses ruelles d'ombre, empile ses masures trapues, sa _Commanderie_, son église Saint-Paul au clocher carré, aux rudes contre-forts, sur le flanc d'une colline rocheuse, encore crénelée au sommet par les remparts, les bastions et les tours de son antique forteresse. Sur le bleu vif et profond du ciel, ces témoins des luttes éteintes hérissent de noirs profils aigus, des pans de murailles grisâtres, des contours busqués de mâchicoulis ou d'échauguettes, et, parfois, des écroulements de pierrailles d'où jaillit la hampe d'un agave. A l'âpreté de leurs lignes, la nature ajoute sa fantaisie tragique; le roc schisteux surgit en avant-corps déchiquetés autour de ces fortifications humaines; il les rehausse ou les redouble, et, par endroits, se confond avec elles. D'en bas, l'œil ne distingue pas toujours ce qui est le bloc éruptif ou la muraille tassée par les siècles; sur l'une comme sur l'autre, les lichens ont mis des rouilles dorées, qui étincellent de loin sous l'embrasement du soleil; dans leurs crevasses, on voit également les reflets d'argent des absinthes, et les fines fourrures, vertes et veloutées, des nigelles, que les anciens appelaient «cheveux de Vénus», tant leurs touffes offrent de douceur au regard et au toucher.

Toute cette crête de colline, avec son couronnement héroïque de tours déchirées, constitue à présent une propriété particulière. On y laisse assez complaisamment pénétrer les visiteurs,—ce que ne faisait pas Mme veuve Chambertier lorsqu'elle en était la maîtresse. Sur un large terre-plein ménagé à la partie la plus basse de ce domaine,—c'est-à-dire à mi-hauteur de la colline, et juste au-dessus des dernières terrasses de la vieille ville,—se trouve la maison d'habitation, que feu Chambertier le père avait eu le goût de faire construire dans le style des ruines, en petites pierres grises, avec les étroites ouvertures légèrement cintrées d'une demeure gothique, des créneaux au faîte, et, du haut en bas des murailles, l'échevèlement des verdures. Quand, de la place Massillon, où se tient le marché, on a grimpé les rudes pentes qui contournent l'église Saint-Paul, au bout d'une abrupte rue, on aperçoit un porche envahi de lierre et de jasmin, que surmonte une statuette de sainte en une niche grillée. Une concierge, dont la logette extérieure prend des airs moyen-âge, ouvre la porte garnie d'antiques ferrures; puis, par une allée de mimosas, on arrive tout de suite à l'habitation, devant laquelle on s'arrête involontairement, surpris par la vue merveilleuse qu'offre, de cette hauteur, l'éclatante Méditerranée, bleuissant autour des îles d'Hyères et de la presqu'île de Giens.

* * * * *

Telle était l'incomparable retraite où Simone Mervil était venue chercher un peu d'apaisement pour son cœur, de l'énergie pour sa volonté.

Tout de suite, elle en éprouva quelque bien-être. La transformation radicale du cadre extérieur, cet air léger, suave, caressant, du printemps méridional, ou bien ces âpres souffles de mistral qui lui brutalisaient la chair,—toute cette transplantation hors du morbide milieu où elle avait contracté sa cruelle maladie d'âme,—furent pour Simone l'immédiate occasion d'un soulagement délicieux. Elle respira, elle sourit; l'oubli vint, presque l'espoir. Sa faute, si récente pourtant, subit un recul jusqu'en des lointains où les contours s'effaçaient, et où s'effaçaient aussi la souffrance et le désir. Elle écrivait journellement à Roger de douces lettres mélancoliques, empreintes d'une mûre tendresse, un peu désabusée d'elle-même peut-être, plus nuancée d'indulgence et de résignation que d'enthousiasme, mais tendresse désormais impérissable et pétrie en la substance même de ce douloureux cœur de femme. Son mari lui répondait en courtes phrases, où elle eût souhaité sentir un peu de ce feu si nécessaire pour soutenir l'effort de sa propre imagination. Elle y reconnaissait trop ce sentiment robuste mais paisible que Mervil avait souvent nommé «l'amitié conjugale», et qu'elle ne pourrait plus jamais confondre avec l'amour. Mais, convalescente de sa crise passionnelle, Simone acceptait sans amertume ce régime sentimental, comme les convalescents des crises physiques acceptent les viandes blanches et les aliments légers, que requiert l'affaiblissement de leurs organes.

Mme Mervil trouvait d'ailleurs dans le séjour de ce qu'on appelait «le château d'Hyères» une joie presque inattendue, la joie d'une sympathie plus vive que jamais entre elle-même et Gisèle. Leur intimité les ravissait. Entre les deux jeunes femmes, c'étaient des causeries qui se prolongeaient des heures entières, et dont il fallait les arracher pour une excursion ou pour un repas. La compréhension de toutes les fatalités de l'amour, que Simone venait d'acquérir à ses dépens, lui ouvrait le cœur plus largement qu'autrefois pour cette Gisèle charmante et folle, dévorée de rêves, assoiffée de sensations extraordinaires, et, malgré tout, restée, sous ses excentriques dehors, plus pure qu'elle-même—elle-même, la correcte et inattaquée Simone Mervil! Car Mme Chambertier n'avait pas d'amant. Elle l'eût dit à Simone. Ne lui avouait-elle pas qu'elle attendait d'aimer pour se donner tout entière, sans le moindre remords, sans la moindre considération envers cette institution du mariage qu'elle déclarait ignoble et d'une monstrueuse hypocrisie?

—Vois-tu, vertueuse petite Simone, disait-elle avec une taquinerie gentille, tu me demanderas pourquoi j'ai consenti à épouser Édouard Chambertier. Tu me diras qu'il était plus riche, beaucoup plus riche que moi, que j'aurais dû ne pas accepter les privilèges du mariage du moment que je n'en acceptais pas les inconvénients. Et tu raisonnerais de travers, madame la Sagesse. Car, lorsque mes parents m'ont dit: «Tu l'épouseras», je ne savais pas plus ce que j'allais faire ou ce que j'allais éprouver que si l'on m'avait dit: «Tu vas être changée en autruche». Sais-tu quels seraient tes peines et tes plaisirs si, à un certain âge, les nécessités sociales te changeaient en autruche? Non, n'est-ce pas? On t'assurerait que là seulement sont le bonheur et la vertu pour une femme... Alors tu te dirais: «Soyons autruche». Et ensuite?... Oui, ensuite, il serait trop tard.

—Mais, répliquait Simone en rougissant, sais-tu de façon plus certaine ce que c'est qu'aimer en dehors du mariage? C'est encore l'inconnu, cela, un inconnu plus hasardeux peut-être...

Gisèle se mettait à rire.

—Que veux-tu? Lorsque, avant d'épouser Édouard, je demandais à ma mère, ou même à mes jeunes amies mariées, ce que c'était que le mariage, elles me répondaient par des banalités vagues, ou des blagues énormes. Maintenant je puis encore moins consulter sur l'adultère les femmes qui ont des amants, et j'imagine qu'elles seraient encore moins expansives. Ah! il y a bien toi, Simonette; toi, tu me dirais la vérité. Mais, voilà, tu ne veux pas prendre un amant pour rendre service à ta vieille amie. C'est très mal, tu sais, d'être égoïste comme ça.

—Ah! disait Simone avec un frisson, je me figure que ce doit être humiliant, abominable, ce partage, ces mensonges...

—Qu'en sais-tu, innocente? D'abord, toi, tu adores ton mari. Et je comprends ça, tu sais. Il est très chic, ton Roger. C'est un fameux artiste. Ça vous empoigne, son _Roman de la Princesse_. On est fière d'aimer un homme comme lui. Mais ce pauvre Chambertier! Voyons... Toi, la vertu même, je te défierais d'être fidèle à Chambertier.

Gisèle se taisait une minute, avec, aux lèvres, un sourire terrible de dédain. Puis, secouant la tête et d'une voix lente:

—Avoir l'existence... toute une existence... Être assez belle pour être aimée... Sentir du rêve plein son cœur et tous les bouillonnements de la vie dans ses veines... Puis devenir vieille, et se dire au moment de la mort: «Qu'ai-je fait de tout cela?» Réponse: «J'ai mis des toilettes neuves toutes les saisons, j'ai donné de jolis bals, et j'ai prodigué des joies honnêtes à un Édouard Chambertier.» Ah!...

Gisèle dressait son corps de fine panthère, pâlissait, frappait du pied:

—Ah! non, vois-tu... Si je n'avais pas d'autre espoir, j'aimerais mieux mourir tout de suite.

* * * * *

Un matin, après déjeuner, Chambertier ouvrait le _Petit Var_, pour chercher des noms de connaissance sur les listes d'étrangers que font insérer les hôtels.

—Il y a plus de départs que d'arrivées, remarqua-t-il. On voit bien que la saison va finir.

Mais il eut une exclamation.

—Ah! mesdames, une bonne surprise!...

Et il leur lut bien vite que M. d'Espayrac était descendu la veille à l'hôtel des Iles d'Or.

—M. d'Espayrac! En voilà une chance! cria Gisèle.

Dans sa joie, elle battit des mains, comme une petite fille. Mme Chambertier, la mère, eut le vague sourire de la vieillesse indifférente. Quant à Simone, elle éprouva cette sensation de chute dans le vide qui, parfois, en plein repos, secoue brutalement un dormeur, et le réveille, le cœur convulsé, les tempes mouillées d'une froide sueur. La pâleur qui décolora ses joues lui devint brusquement sensible, comme un souffle glacé qui aurait couru sur son visage. Toutefois, elle eut la force de prononcer quelques mots avec un accent naturel, et l'altération de ses traits ne fut point observée.

—Il viendra peut-être nous voir cette après-midi, fit Gisèle. J'ai envie de décommander la voiture et de rester à la maison.

—Ça serait un peu fort! dit Chambertier. Mais qu'est-ce que c'est que ce caprice? Depuis quand te plaît-il à ce point, ce monsieur d'Espayrac?

—Depuis cinq minutes. Je m'ennuyais... Il survient. C'est assez pour que je le trouve charmant.

—Tu t'ennuyais!... Voilà qui est poli pour nous... Qu'est-ce que vous en dites, madame Mervil?

Personne ne répondit à Chambertier. Mais sa mère intervint:

—Mes enfants, si vous ne profitez pas de la voiture, trouvez bon que je m'en serve. Ne décommandez rien. Édouard, d'ailleurs, m'accompagnera sans doute.

—Oh! Gisèle, je t'en prie! s'écria Simone, faisons cette promenade à la presqu'île de Giens!... Je m'en réjouissais vraiment... Si tu savais comme je serais désappointée!...

Gisèle se mit à rire devant l'ardeur de cette supplication. Si fine qu'elle fût, elle ne pouvait soupçonner quel désir affolant de fuite mettait une prière anxieuse dans les yeux et sur les lèvres de son amie. Elle crut à l'enfantin plaisir espéré de cette excursion.

—Mon Dieu, dit-elle, ne me regarde pas comme si tout ton bonheur futur dépendait de cette promenade. Puisque vous le voulez tous, partons. Au fond, cela m'est égal.

* * * * *

Tant qu'on ne fut pas en voiture, Simone demeura suffoquée d'appréhension; à certains bruits, elle se sentit près de s'évanouir. Jean pouvait paraître d'un instant à l'autre... Le revoir!... grands dieux! Et le revoir ainsi, tout à coup, devant ces étrangers! La dernière fois, c'était à Meudon... Sur le seuil de la petite porte verte, elle lui avait dit adieu... Un adieu de passion haletante et sanglotante, en un baiser qui n'en finissait point. Depuis, elle ne lui avait pas envoyé un seul mot, pas une explication, pas un souvenir. Était-ce donc là rentrer dans le devoir, reprendre le droit chemin, redevenir une honnête femme? Ah! elle ne savait plus! De le sentir si près, de comprendre qu'il accourait pour la braver ou pour la ressaisir; de découvrir, aux défaillances de son cœur, tout ce qu'il possédait encore de sa personne, tout ce qu'il en posséderait peut-être éternellement, jetait Simone dans un trouble tel que, durant un instant, la pensée du suicide lui apparut comme une délivrance.

«Dans cette presqu'île de Giens, où nous allons,» se dit-elle, «il y a des rochers qui surplombent la mer. Je ferai un faux pas, je me laisserai glisser...»

Quand elle sentit éclore en elle-même cette affreuse résolution, le landau suivait l'étroite chaussée carrossable, entre les marais salants et la calme étendue de vastes lagunes hérissées d'une forêt d'herbes rigides et pâles.

C'était tout un paysage d'eau tranquille, que barrait au fond la longue silhouette dentelée de la presqu'île, assombrie par ses antiques pinèdes. A droite, les mulons de sel étincelaient au bord de la route et le long des chaussées rectangulaires qui séparent les bassins. On eût dit de gros tas de neige infusible, défiant le soleil de Provence. Ce soleil, brûlant déjà dans cette après-midi de mars, allumait sur la plane surface des marais salants une réverbération dont les trois dames se préservaient à grand'peine en abaissant leurs ombrelles. Simone, assise au fond du landau, à côté de la vieille Mme Chambertier, avait devant elle le mari de son amie, tandis que Gisèle faisait face à sa belle-mère. On ne parlait point. Les sonnailles des chevaux tintaient en un bruit berceur et monotone, que coupait de temps à autre la criaillerie perçante d'un vol de mouettes.

A un moment donné, comme la voiture tournait, Simone, en se penchant, put distinguer en arrière, à gauche et au-dessus de la ville qu'elle venait de quitter, une lourde bâtisse flanquée d'une grosse tourelle du plus mauvais goût: c'était l'hôtel des Iles d'Or. Elle tressaillit et se recula, comme si Jean avait pu l'apercevoir.

Mais, au bout d'une heure, le landau quitta la chaussée pour pénétrer dans la presqu'île. La route s'élevait entre des vignes, sur le sol grisâtre desquelles on voyait se tordre des souches énormes; la pente devint assez abrupte; les chevaux se mirent au pas.

Et bientôt, suivant les détours du chemin, on aperçut, entre des escarpements de verdure sombre, des petites baies aux contours aigus, dans lesquelles une eau d'un bleu pur, intense, refluait avec douceur, puis blanchissait tout à coup et bouillonnait en écume neigeuse au contact des rochers noirs. Quelquefois un batelet de pêcheur se balançait au fond de ces baies; d'autres étaient désertes comme les rivages d'un monde inexploré. A mesure que l'on montait, elles paraissaient plus profondes, et la mer y prenait des tons plus nets et plus foncés de saphir. Puis la route obliquait un peu; quelque haie de rosiers en fleur cachait l'abîme; et, relevant les yeux, on ne voyait au delà, sous la pluie éblouissante de lumière, que le miroitement du large, les millions de vagues dansant sous le soleil, dansant dans la liberté de l'étendue, jusqu'à la lointaine Afrique.

Gisèle admirait. «C'est vraiment très beau,» fit-elle. «Pourquoi ne dis-tu rien, Simone?»

Simone tourna vers elle ses yeux clairs, où passa tout l'effarement de son âme. Elle avait peur de son idée de mourir, maintenant que son regard plongeait dans les fissures de ces âpres roches. Se briser sur toutes ces pointes cruelles... Oh! jamais elle n'en aurait le courage. Mais que faire? Que devenir? Son amie remarqua sa tristesse, et ne s'en étonna point: être triste sans cause, être joyeuse sans plus de raison, semblait tout à fait simple à cette fantasque Gisèle, dont la nervosité passait des plus folles fièvres aux plus accablantes nostalgies. Mais, pour le moment, lasse de l'humeur contemplative, elle se tourna vers son mari:

—Tiens! vous voilà réveillé, Édouard? Est-ce que vous avez bien dormi?

—Je n'ai pas dormi, protesta-t-il.