Justice de femme

Part 4

Chapter 43,872 wordsPublic domain

Il n'y eut pas d'explication entre Simone et Roger. La jeune femme n'avait plus assez d'amour pour ne point écouter son orgueil, qui lui conseillait le silence. Elle ne fit de confidence à personne, pas même à Gisèle. Rien, apparemment, ne fut changé, ni en elle-même, ni dans sa vie. Pourtant il lui semblait qu'elle n'était plus la même créature, qu'un abîme s'était ouvert, qu'une révolution s'était produite, qu'elle était morte puis ressuscitée à une autre existence, ou bien qu'elle ne s'était jamais connue jusqu'à présent. Parfois elle se demandait comment un fait banal, et très personnel en tout cas, un fait qui ne touchait qu'une catégorie spéciale de ses propres sentiments, avait pu transformer à ses yeux tout l'univers. Elle ne jugeait plus rien, même les très petites choses, sans que ce fait et son influence vinssent modifier le point de vue où, d'instinct naturel, son esprit se fût placé. La faculté de puérile généralisation particulière aux femmes lui faisait maintenant soupçonner dans tous les actes, dans toutes les paroles de son mari quelque principe de trahison, et lui faisait voir dans tous les maris des traîtres de la même espèce. Elle cessa de plaindre M. Chambertier, et elle se mit à jouer la coquette avec cet homme qui ne lui plaisait point, pour pouvoir se dire en elle-même: «Et lui aussi, lui qui a la plus jolie femme que je connaisse, et qui prétend l'aimer à l'adoration, à la souffrance, si je prononçais seulement un mot, il me ferait la plus brûlante déclaration...» Maintenant elle approuvait les excentricités de Gisèle. Quand Mervil lui reprochait de ne plus pouvoir se passer de cette amie un peu compromettante, Simone s'écriait:

—En voilà une qui prend la vie du bon côté, et qui juge les hommes à leur juste valeur! Ah! je voudrais bien avoir aussi peu de préjugés qu'elle!

Paradoxe qui lui attirait une riposte sévère, et parfois brutale, de son mari. Le compositeur n'avait jamais de colères violentes, mais des accès de nervosité froide, qui, dans les querelles de ménage, lui faisaient parfois dépasser la mesure, sans lui laisser l'excuse de l'emportement. Il prononçait alors de blessantes paroles, que Simone, autrefois, lui pardonnait au premier baiser, mais qui, désormais, portaient toutes, et laissaient de cuisantes cicatrices.

C'est ainsi que la fêlure, fine comme celle dont parle le poète, creusait en ce cœur de femme la «trace invisible et sûre» par où sa tendresse, peu à peu, s'écoulerait jusqu'à la dernière goutte. Simone, malgré ses boutades, malgré son scepticisme tout neuf, souffrait profondément de cette meurtrissure cachée. Roger ne s'apercevait de rien; ou, s'il entrevoyait quelque chose, il accablait soit de sévérité, soit de ridicule, ce qu'il appelait, suivant le degré, du «vague à l'âme», de «l'aigreur» ou des «crises de nerfs». Lui-même, le plus nerveux des hommes, il se plaisait à reprocher aux femmes leurs surexcitations ou leurs défaillances, et s'en prétendait à l'abri parce qu'il manifestait les siennes autrement que par un flot de paroles aiguës ou par des larmes.

Petits travers, petites injustices, que la droiture de son cœur et le prestige de son talent effaçaient jadis aux yeux amoureux de Simone, et qui, maintenant, prenaient, pour cette même Simone, d'insupportables proportions. Et cependant, jamais Roger n'avait autant apprécié la douceur profonde de l'union, de l'intimité, de l'amitié conjugales. Jamais il n'avait autant compris que toutes ses chances de bonheur tenaient entre les petites mains de cette pure Simone en qui il croyait de toutes les forces de son âme. L'écœurement de sa courte liaison avec Netty Davidson le ramenait à sa femme avec une plus dévote tendresse. Un infini soulagement lui vint bientôt lorsque cette fille, lasse de ses inutiles efforts pour atteindre à la scène, consentit à suivre en Amérique un Péruvien laid comme un chimpanzé, mais d'une richesse invraisemblable.

«A la bonne heure, m'en voilà débarrassé!» s'écria Mervil intérieurement. «Ah! si jamais l'on m'y repince!...»

Tel était le souvenir que Simone imaginait si plein d'ivresse, et dont elle était jalouse, d'une jalousie sourde, qui ne guérissait pas, qui ne s'effaçait pas, et qui, jour à jour, continuait à lui égratigner le cœur, à lui empoisonner la vie.

Si Mervil ne se doutait pas du secret travail qui changeait pour lui le cœur de sa femme, quelqu'un s'en apercevait: c'était Jean d'Espayrac.

* * * * *

Un soir, tous trois causaient dans le fumoir du compositeur. Ils avaient dîné ensemble, dans l'intimité, et la gouvernante anglaise venait d'emmener Paulette.

—Elle devient ravissante, ta fille, tu sais, Mervil, dit Jean—qui se leva pour lancer dans le feu une cigarette inachevée.

—Tu trouves? répliqua Roger. Pour moi, c'est un gamin. Je ne fais pas plus attention à sa figure qu'à celle d'un garçon. Oui, c'est vrai, je crois qu'elle ne sera pas mal. Elle a de beaux yeux.

—Oh! les yeux... reprit Jean. Et le reste! Elle aura une grâce, un brio!... On en sera fou, de cette petite-là.

—Bah! dit Simone avec un soupir. Cela ne l'empêchera pas de souffrir comme les autres, pauvre mignonne!

—Souffrir? Et pourquoi? fit Mervil d'un ton de surprise bourrue.

M. d'Espayrac ne s'étonna pas de l'exclamation de Simone. Elle révélait un état d'âme qu'il pressentait trop bien depuis quelque temps. Mais il se donna le plaisir de pousser un peu Mme Mervil, pour s'affirmer à lui-même cet état d'âme, qui l'emplissait de vagues sympathies et de précises espérances. Il prétendit que les hommes souffraient beaucoup plus par les femmes que les femmes par les hommes. Sur ce texte, il fit naître un de ces débats sans conclusion, qui amusent l'esprit en irritant le cœur, et durant lesquels, sous la légèreté des phrases, on sent gronder l'éternel conflit des sexes.

—Comment!... dit Simone. Les hommes se réservent la liberté de nous tromper. Ils vont parfois jusqu'à nous le dire. En tout cas ils ne se cachent point d'avoir aimé souvent avant de nous épouser. Et vous prétendez que c'est nous qui les faisons souffrir!

Elle ajouta, non sans aigreur:

—Les coquines qu'ils fréquentent, peut-être... Mais ça, c'est bien fait! Ils n'ont que ce qu'ils méritent. Et puis, nous ne parlons pas de ces créatures-là. Ce ne sont pas des femmes.

—Et qu'est-ce que c'est donc? demanda Roger.

Les yeux clairs de Simone le toisèrent sans qu'elle répondît.

—Si ce ne sont pas des femmes, reprit Mervil, pourquoi vous en montrez-vous toutes si férocement jalouses?

—Jalouses! Ah! non, par exemple. Seulement nous méprisons les hommes qui nous quittent, nous, pour aller se faire bafouer par ces espèces-là.

—Oh! oh! ricana Mervil, ça se gâte. Mon pauvre Jean, nous allons en entendre de dures.

—Toi peut-être, dit Jean. Mais moi, je ne rentre pas dans cette catégorie. Je suis de l'avis de Mme Mervil. Je n'apprécie guère ce que mon épicier peut avoir pour la même somme que moi.

—Bravo, monsieur! dit Simone avec un charmant sourire.

—Voyez-vous le malin! s'écria Mervil. Tu es très fort, tu sais.

—Non, ma parole! Je dis ce que je pense.

Il se pencha vers le compositeur, prononçant à mi-voix, mais assez haut pour être entendu de Mme Mervil:

—Les promiscuités m'écœurent. Je ne voudrais pour rien au monde, par exemple, me mettre dans une baignoire de ces établissements de bains publics...

Mervil eut un ricanement d'incrédulité.

—Eh bien, et en voyage, comment fais-tu?

—Je trouve partout un seau d'eau, et comme j'emporte une grosse éponge...

—Ah! oui, pour le bain... Mais... le reste?

—Je m'en passe. Mais je voyage si peu, ajouta d'Espayrac. Les lits et les tables de hasard n'ont, je l'avoue, aucun charme pour moi.

Simone comprit fort bien ces phrases rapides, énoncées d'un ton à peine assourdi. Les deux hommes, d'ailleurs, en avaient dit parfois de plus fortes en sa présence, et elle ne s'effarouchait pas d'être traitée un peu en camarade. Seulement, quand un sujet devenait scabreux, elle s'abstenait de mettre son mot. Elle se taisait donc et regardait Jean. Un immense plaisir lui venait de l'entendre exprimer des délicatesses tellement rares chez un garçon de vingt-six ans. Elle ne doutait pas qu'il ne fût sincère. Et il l'était en effet, surtout en ce moment. Car on devient, à certaines heures, le personnage que l'on se croit. Et Jean d'Espayrac n'éprouvait, en présence de Simone, que les plus raffinés des sentiments dont il était capable.

Mervil, qui, ce soir, n'avait aucune raison de poser, ni devant lui-même, ni devant sa femme ou son ami, conservait le désavantage d'une candeur légèrement cynique, et, en outre, ne résistait pas au désir de taquiner Simone. Depuis quelques jours, il devenait agressif, parce qu'il la sentait sourdement hostile. Il développa donc la théorie qu'il savait la plus exaspérante pour elle.

—Moi, dit-il, j'affirme que la trahison de l'homme n'est pas à comparer à celle de la femme, ni dans le principe, ni dans les résultats. Un mari peut adorer sa femme et s'oublier un soir dans une bonne fortune de rencontre. Une femme, elle, ne se donne que lorsqu'elle aime, ou, tout au moins, se persuade ensuite qu'elle est irrésistiblement éprise. Pour se créer à elle-même une excuse, elle se crée une passion. Et puis... il y a les conséquences.

—Les conséquences! reprit vivement Simone. Oui... l'enfant. Et encore... Ce ne sont pas les enfants qui compliquent beaucoup de nos jours les situations amoureuses. Nous en avons si peu, des enfants! Mais la trahison du mari n'a-t-elle pas de conséquences? Ne peut-elle pas désillusionner la femme, la désespérer, la pousser aux représailles, devenir pour elle un ferment de douleur, de dépravation peut-être?...

Mervil eut, de nouveau, son petit ricanement ironique.

—Ma chère, quand la femme se venge en se dépravant, comme tu dis, c'est qu'elle n'a pas eu le temps de commencer la première. Les femmes sont des êtres inférieurs, qui suivent leur instinct sans se laisser influencer par les raisonnements ni par les circonstances. Quand l'instinct est bon, elles nous aiment et se résignent à ce qu'elles ne sauraient empêcher. Quand l'instinct est mauvais, elles nous trompent, et nous tromperaient quand même. J'ajoute que, généralement, en ce cas, elles nous trompent d'autant plus qu'elles sont plus sûres de nous. Nous ne gagnerions rien à leur être fidèles.

—Vous l'entendez, monsieur d'Espayrac? dit Simone.

Le ton de la jeune femme eût fait réfléchir un mari moins confiant ou moins maladroit que Roger Mervil. Mais celui-ci, comme tant d'autres,—comme tous les autres,—superposait à la personnalité de sa compagne une créature de sa fabrication, dont il croyait si bien connaître tous les ressorts qu'il en perdait la faculté d'observer les plus fins changements d'intonation dans cette voix ou de nuance sur cette physionomie. Roger ne vit donc pas que Simone était pâle d'indignation, pâle jusqu'aux lèvres, et il ne perçut pas que la frivolité railleuse qu'elle venait de mettre dans sa question sonnait faux.

Jean d'Espayrac—qui, pour être clairvoyant, possédait toutes les raisons que le mari n'avait plus—éprouva jusqu'au fond de son être la commotion de l'état nerveux qu'il découvrit chez Simone. La trépidation contenue de colère secouant cette jolie femme qu'il avait crue, jusqu'ici, plutôt inerte, indifférente, produisit, chez lui, une commotion sensuelle, violente et aiguë comme un coup de fouet. Brusquement il passa de la sentimentale attirance au désir passionné. Cette frêle Parisienne blonde, ce «petit glaçon» des bonnes langues mondaines, pouvait donc s'animer, vibrer ainsi? Parut-elle vraiment différente d'elle-même ou ne fut-ce pas plutôt lui qui se découvrit au cœur quelque chose de très inattendu? «Mais j'en suis fou!» pensa-t-il. Et l'aveu, sans doute, passa dans ses yeux fixés sur elle, car Simone, de blanche qu'elle était, devint toute rose, tandis que M. d'Espayrac répondait simplement:

—Ne croyez donc pas votre mari, madame. Il ne pense pas un mot de ce qu'il dit.

Un moment après, vers dix heures, le domestique apporta, pour M. Mervil, quelques lettres sur un plateau. Roger demanda la permission de les lire, et s'assit à une petite table, sous la lumière d'une lampe minuscule, coiffée de son abat-jour en froufrou.

—Faites faire du thé, dit Mme Mervil au domestique. Vous en prendrez, n'est-ce pas, monsieur? ajouta-t-elle avec un regard vers Jean.

—Oh! moi, madame, je n'ai pas d'objection. Mais si vous en faites prendre à Mervil tous les soirs...

—Il n'y a pas de danger! dit Simone. Nous prenons du tilleul, lui et moi.

—Eh bien, madame, je vous en prie, offrez-moi donc aussi du tilleul. Ce ne sera pas la première fois que j'en prendrai. Le tilleul est à la mode.

—Ah! oui, reprit Simone, c'est la boisson qu'on sert à présent dans nos salons de névrosés.

—Moi, dit Mervil qui se levait, j'en bois pour tenir compagnie à cette jeune dame. Je n'en ai pas besoin, mais elle!... Ah! d'Espayrac, heureux garçon, vous n'êtes pas marié, vous ne savez pas ce que c'est que les crises de nerfs.

Il prononça _nerffes_. Décidément, ce soir, il semblait s'être proposé la gageure de déplaire à Simone aussi parfaitement que possible. Il fut le seul à rire de sa plaisanterie,—une vieille plaisanterie, bien usée, mais qui lui servait toujours, avec quelque demi-douzaine du même calibre, à se figurer, lui, ce rêveur, qu'il avait l'esprit facétieux.

—Vous m'excusez? dit-il en prenant le bouton de la porte. Un mot seulement à répondre tout de suite. Je monte et je redescends.

Jean et Simone restèrent seuls. Certes, ce n'était pas la première fois. Pourtant jamais ils n'avaient constaté entre eux cette gêne singulière. Une minute se passa dans un silence de plus en plus difficile à rompre. Et, peu à peu, ce silence prenait une signification tellement nette qu'ils n'eussent plus osé se regarder. A la fin, M. d'Espayrac, sans trop savoir ce qu'il disait, ni quel était l'à-propos de la phrase qu'il allait prononcer, murmura d'une voix caressante:

—Vous avez en moi le plus dévoué, le plus respectueux des amis. Le croyez-vous, madame?

—Oui, je le crois.

Et, tout de suite, sentant la pente, le danger, avec ce besoin qui harcèle toute femme de se justifier à elle-même ses propres sentiments, elle expliqua:

—J'ai tant de confiance en vous! Votre nature est si loyale, si délicate! Ah! vous ne ressemblez pas aux autres hommes.

—Non, c'est vrai, dit Jean, avec la meilleure foi du monde. Mais vous non plus, vous n'êtes pas comme toutes les femmes. Je vous comprends si bien! Je lis en vous, positivement.

—Croyez-vous?... dit-elle avec un léger rire de coquetterie.

—Oui... Tenez,—il baissa encore la voix,—on vous a fait de la peine tout à l'heure.

Les fines lèvres de Simone se plissèrent dédaigneusement:

—Ne parlons pas de cela. Non... On ne m'en a pas fait. On ne peut plus m'en faire.

—Cependant, reprit d'Espayrac dans un suprême effort de loyauté défaillante, je crois qu'il ne pense pas ce qu'il dit. Ce sont des paradoxes.

—Des paradoxes qu'il met en pratique, s'écria vivement Simone, avec un scintillement dans ses beaux grands yeux clairs.

D'Espayrac s'en doutait un peu. Il avait l'excuse de croire son ami plus coupable envers Simone que Roger ne l'était en réalité. En tout cas, il ne le défendit point.

Le domestique entra presque aussitôt, pour apporter le plateau chargé des trois tasses et de la petite théière d'argent pleine de tilleul. Il les déposa sur un guéridon japonais, puis il sortit.

Jean s'était levé, durant cette interruption. Il avait fait quelques pas, puis, sentant le regard de Simone qui le suivait, il avait tourné le sien vers elle. Leurs yeux s'étaient longuement rencontrés.

Quand le valet eut quitté la chambre, M. d'Espayrac s'assit sur un pouf bas, beaucoup plus près de Simone qu'il n'était tout à l'heure.

—Alors, dit-il, c'est bien vrai que vous avez confiance en moi?

Un de ses genoux toucha le tapis; il allait prendre la main de la jeune femme.

Mais elle le repoussa vivement, et d'un élan souple et prompt fut devant la table à thé.

Le bouton de la porte tournait tout à coup. Roger Mervil rentra dans le petit salon.

VI

Maintenant, chaque jour, à toute heure, Jean d'Espayrac enveloppait Simone Mervil d'une atmosphère de passion. Même lorsqu'il n'était pas là—et c'était rare, tant il trouvait dans sa collaboration avec le musicien de prétextes pour accourir—elle sentait autour de sa personne le magnétisme de ce désir, que nulle déclaration ne précisait encore. Pour elle, tout en trouvant une perverse douceur à se laisser entraîner par le vertige, elle ne pouvait se persuader qu'elle aimait. Le sentiment qui dominait dans son cœur, c'était un regret, très âpre et très vague à la fois. Que regrettait-elle? Peut-être une illusion. Son âme pleurait ce rêve de la vie qu'elle avait conçu à vingt ans: cet unique amour, toujours aussi doux, toujours aussi fort, dans lequel jamais ne se serait glissé ni trahison ni lassitude. Aimer Roger, n'aimer que lui, l'aimer encore, et surtout se sentir adorée par lui! Quelquefois elle se reprenait à ce bonheur jadis si précieux; elle s'y rattachait désespérément; elle voulait croire qu'il ne tenait qu'à elle de le recommencer. Dans ces instants-là, elle prenait en grippe le beau Jean d'Espayrac; elle se disait en le regardant, en l'écoutant: «Pauvre garçon, tu prétends le remplacer dans mon cœur! Mais tu ne sais donc pas que c'est impossible!... Mais tu ne lui vas pas à la cheville à ce grand artiste. Mais tu ne sais pas que je donnerais cent fois ta vie pour une heure de la sienne!...» Et dans ces instants-là, si Roger avait pris la peine de revenir aux enfantillages des premières tendresses, de griser un peu cette imagination avide d'amoureux aliments, s'il avait paré de quelques coquetteries les monotones intimités conjugales, Simone se fût rattachée éperdument à lui, eût oublié ses jalousies, ses plaies d'orgueil, ses tentations, eût oublié même Netty Davidson.

Mais, précisément, Roger Mervil tournait contre lui-même, sans en avoir conscience, les armes qui lui eussent permis de reconquérir sa femme. Dans les heures où il aurait pu être l'amant, il faisait voir tellement qu'il était le mari—par l'identité de ses gestes, la sécurité de ses droits, la complète omission de toute câlinerie superflue—que Simone était plus profondément découragée par ses caresses qu'elle ne l'eût été par son indifférence. Et toujours, en elle, revenait la pensée: «Il n'était pas comme ça auprès de l'autre!» avec tout le cortège des irritantes réflexions, des exaspérantes images. Elle finissait par se dire: «Si je le trompais, je me sentirais tellement coupable envers lui, que je perdrais la cuisante impression de ses propres torts. Oui, vraiment, j'aimerais mieux souffrir de ma trahison que de la sienne!»

* * * * *

Au mois de février, les Chambertier donnèrent un bal. Simone dansa le cotillon avec Jean d'Espayrac. Ce cotillon dura près de deux heures. Le conducteur—qui, naturellement, dansait avec Gisèle—multiplia les figures et en produisit d'inédites. Les accessoires, fort nombreux, étaient tous des objets d'un certain prix. On s'amusait fort. Ni la jeunesse, ni la gaieté, ni la beauté ne manquaient. La richesse du cadre, les vastes perspectives des salons et de la serre, la profusion des lumières et des fleurs, flattaient la vanité des trois à quatre cents personnes qui pourraient dire demain: «Nous y étions.» C'était, comme les journaux mondains l'enregistrèrent, «une soirée tout à fait réussie».

Dans la vie de Simone, elle devait marquer, cette soirée, comme un instant décisif. La jeune femme y goûta l'une de ces rares ivresses durant lesquelles—coupable ou non—l'âme voit resplendir un éclair de bonheur humain. Au milieu de ce bal, dans sa légère et radieuse toilette, où elle se sentait si jolie, assise tout à côté de cet homme frémissant d'amour, qui, de temps à autre, et suivant les caprices des figures, l'étreignait et l'emportait, avec un soupir contenu de passion à bout de force, Mme Mervil subit un entraînement qu'elle n'avait jamais éprouvé, chez elle, seule avec Jean, durant leurs plus intimes, leurs plus dangereuses causeries. Le jeune homme, ici, ne parlait point ou parlait peu. Soucieux de ne pas compromettre sa danseuse, il évitait même de la regarder longtemps de suite, pour rester maître de lui-même et de l'expression de ses yeux. Pourtant jamais sa passion ne fut plus éloquente. Il est vrai qu'elle atteignait son paroxysme à sentir que Simone vibrait jusqu'à défaillir. En ce moment, M. d'Espayrac aimait comme il n'avait pas encore aimé. Nulle hésitation ne faisait plus flotter sa sentimentalité ou son désir de Gisèle à Simone, et de Simone à Gisèle. La grâce énigmatique et voluptueuse de Mme Chambertier ne disait plus rien, même à ses sens. «Celle-là,» pensait-il, «eût été d'une conquête trop facile, et, par cela même, peu souhaitable.» Mais les luttes qu'il avait pressenties chez Mme Mervil, les scrupules délicats de cette petite âme sans hardiesse, lui prenaient le cœur d'une séduction infiniment douce, d'un attendrissement dont il ne se fût point cru capable, et dont il lui savait gré.

Toutefois le matérialisme de ses vingt-six ans ne lui permettait point un plus long stage dans ces régions de platonique tendresse.

«Si je n'obtiens pas un rendez-vous ce soir,» se disait-il encore, «je perdrai la meilleure occasion que j'aurai peut-être jamais.»

Pourtant, même ce soir, il n'osait rien brusquer. Le respect où le maintenaient les clairs yeux de Simone, même quand ces beaux yeux s'embrumaient de langueur, avait encore pour M. d'Espayrac un charme qu'il ne pouvait rompre.

Un hasard le servit. Roger Mervil avait quitté le bal, où il s'ennuyait, promettant à Simone qu'il reviendrait à trois heures du matin, pour le souper, et qu'il la ramènerait à la maison. «Je vais corriger des épreuves pressées,» lui avait-il dit. «Et, en même temps, je verrai comment va Paulette. Elle s'est couchée, tu sais, avec un peu de fièvre.»

Or, comme le cotillon venait de finir, on vit M. Chambertier traverser les salons avec un air inquiet.

—Je cherche Mme Mervil. Où est donc Mme Mervil?

Elle était encore au bras de Jean. Tous deux choisissaient leurs places à l'une des petites tables du souper, riant et faisant signe de loin à leurs partenaires.

—Chère madame... D'abord n'ayez pas peur... Il n'y a rien du tout. Mervil vient de me téléphoner. Votre fillette a seulement un peu plus de fièvre, et il a jugé prudent d'appeler le médecin... Il l'attend et ne veut pas quitter... Je viens de lui dire que je vous ramènerai moi-même...

—Ah! mon Dieu! s'écria Simone.

Elle avait quitté le bras de Jean et s'élançait dans la direction du vestiaire.

Les deux hommes la suivirent. Chambertier la rassurait.

—Mervil dit que ce n'est rien, que vous ne partiez même pas avant le souper.

Mais Simone, toute pâle, secouée d'un tremblement, ne l'écoutait seulement pas. Ses mains agitées ne pouvaient nouer les rubans de sa sortie de bal. M. d'Espayrac, très grave, très tendre, l'habillait comme une enfant, la forçait à s'envelopper la tête dans son grand voile d'Alençon.

—Ne vous faites pas tant de mal, murmura-t-il. Nous allons y être tout de suite.

En même temps, il tendait le bras à un valet, qui lui passa sa pelisse.

—Alors, dit Chambertier, c'est vous, monsieur d'Espayrac, qui reconduisez Mme Mervil?... Moi, je ne peux pas quitter avant le souper... Je suis désolé, chère madame... Ah! quel contretemps! Gisèle va être aux cent coups!...

Déjà Simone courait sur le perron.

—Un fiacre! dit-elle. Ma voiture ne devait venir qu'à quatre heures.

—La mienne est là, fit d'Espayrac. Rue Ampère, dit-il à son cocher. Et vite, n'est-ce pas?

Quand il fut près d'elle, dans le coupé,—tout près d'elle, tout seul avec elle, et pour de si courtes minutes,—il ne put pas se contenir, il la prit tout de suite dans ses bras, mais avec une pitié câline, comme une petite fille affligée.