Justice de femme

Part 16

Chapter 163,890 wordsPublic domain

Ainsi donc, elle n'avait jamais remarqué cela? Non, jamais cette similitude de timbre ne l'avait frappée. Peut-être la petite voix grêle de l'enfant était-elle encore jusque-là trop différente des graves accents de l'homme fait? Peut-être les yeux avaient prolongé l'erreur de l'oreille: car, lorsqu'elle regardait Hugues, jamais elle ne pensait à _l'autre_. Il avait fallu qu'elle l'entendît de loin sans le voir pour découvrir que son fils avait le rire de Jean d'Espayrac!... Et maintenant, plus elle écoutait, moins elle en pouvait douter: c'étaient bien, en une clef plus aiguë, les quelques notes trop familières, la modulation caractéristique que Mervil avait choisie comme un _leit-motiv_ de gaieté dans une de ses œuvres. Hugues avait le rire de Jean! Il avait la nuance de ses yeux!...

Les yeux bleus de Hugues!... Oh! Simone se rappelait maintenant avec quelle angoisse elle les épiait jadis, une angoisse telle que la jeune mère allait réveiller, pour les examiner encore, son petit enfant dans son berceau. Puis elle s'y était accoutumée. Elle n'avait plus vu là qu'une simple coïncidence. Mais le rire, maintenant... le rire!... «Oh! le voilà, le voilà encore! Il rit, cet enfant! Mon Dieu! pourquoi rit-il comme cela toujours? On doit l'entendre jusque sur la plage!»

Simone se pencha sur l'appui de la fenêtre.

—Qu'est-ce que c'est donc, mon mignon? Comme tu es bruyant aujourd'hui! Il faut te tenir tranquille maintenant. Prends un livre.

—Oh! petite mère...

—Tu ris trop haut. Tu me fais mal à la tête.

—Je ne rirai plus.

—Non, je te le défends. Si je t'entends encore, je te forcerai à prendre un livre.

Ah! combien de fois, à partir de ce jour, il devait, le petit Hugues, entendre ces mots: «Ne ris pas!» Tantôt sa maman avait mal à la tête, tantôt elle lui représentait combien était vulgaire cette gaieté si tapageuse, tantôt son père travaillait et il pourrait le déranger. Et toujours, dès que ses lèvres joyeuses s'ouvraient, la même défense revenait bien vite.

* * * * *

Non, ne ris pas, petit Hugues. Car ce que ta mère a entendu dans ton rire, ce qu'elle y a découvert, d'autres pourraient l'entendre et le découvrir aussi. L'homme dont tu portes le nom célèbre est là, tout près, dans son cabinet de travail; et son génie de musicien, qui a fait de l'autre rire un _leit-motiv_ de gaieté, ne s'y tromperait pas toujours, et peut-être ferait-il du tien un _leit-motiv_ de doute, d'épouvante et de désespoir. Ne ris pas, petit Hugues, ne ris pas!...

* * * * *

Depuis cette après-midi dans la villa de Cabourg, tout le bonheur de Simone Mervil ne fut plus qu'une parure extérieure, qu'elle continua de porter pour tromper son mari, ses enfants, le monde. La pauvre femme n'eut plus un instant de repos. Elle ne pouvait plus voir son mari regarder son fils sans s'imaginer que, dans les yeux du musicien, tout à coup allait passer quelque effrayante lueur. Elle ne pouvait plus les voir jouer ensemble et se lutiner avec des éclats de rire, sans trembler que Roger ne tressaillît et ne s'arrêtât tout pâle, comme elle avait tressailli, comme elle s'était arrêtée, si pâle elle-même, dans l'allée du jardin, au bord de la mer.

Et le supplice devint tel, la terreur, en elle, prit une si insupportable intensité, que Simone en arriva à cette chose inouïe pour elle et pour Mervil, d'obtenir qu'on éloignât l'enfant de la maison, qu'on le mît interne dans un lycée, et dans un lycée de province, afin qu'il sortît le plus rarement possible. Comment elle y décida son mari, ce fut par cette ténacité féminine, qui, après avoir insinué le germe d'une pensée, ne le laisse pas mourir, mais l'entretient, le développe par la répétition, y ramène toujours des sujets les plus éloignés, fait que tout devient exemple, raison, précédent, pour l'action en vue; si bien que l'action, ensuite, se fait fatalement, comme d'elle-même et par la force des circonstances. Le grand prétexte, en cette occasion, ce fut la santé de Hugues,—santé morale et physique. Rien ne trempait mieux les garçons que la vie de collège, non pas dans les internats renfermés et malsains de Paris, mais dans un pays de bon air.

Ce fut ainsi qu'à neuf ans, cet enfant qui n'avait jamais quitté sa mère, et que sa mère adorait, fut conduit comme pensionnaire au lycée de Chartres. Ah! dans le train, tandis que la malheureuse, le cœur brisé, s'étouffait pour ne pas faiblir et fondre en larmes devant son fils, elle n'avait plus besoin de lui dire: «Ne ris pas.» Il ne riait plus, le petit Hugues. Il pleurait tellement que ses beaux yeux bleus eux-mêmes, gonflés et comme déteints, n'auraient pu compromettre sa mère, et ne ressemblaient plus du tout aux prunelles saphir de M. d'Espayrac.

Quand elle revint de ce triste voyage, Simone fut tellement malade qu'elle espéra mourir. Elle, si heureuse encore quelques mois auparavant, si bien guérie de ses chagrins et de ses fautes, si fière de la confiance de son mari, de l'estime du monde et du dévouement délicat de M. d'Espayrac, elle retombait au fond d'un abîme pire que tout ce qu'elle avait entrevu lorsqu'elle avait glissé vers la chute. Elle en venait à penser avec obstination aux grands lis blancs de Gisèle. Pourquoi, elle aussi, ne s'endormirait-elle pas au milieu des fleurs? Ce souvenir et ce désir la hantaient. Que pouvait-elle espérer de l'avenir? Hugues ne grandirait, elle en était sûre à présent, que pour devenir le vivant portrait de Jean d'Espayrac. C'était miracle que personne encore n'eût été frappé par cette ressemblance. Mais, qui sait? D'autres qu'elle l'avaient remarquée sans doute, et en souriaient déjà? Grands dieux! quelle serait sa position plus tard, entre son mari et son ancien amant, quand tous deux auraient enfin ouvert les yeux à l'évidence?...

Cependant Mervil, qui s'affligeait de l'espèce de langueur dans laquelle tombait sa femme, voulut distraire Simone, la força de sortir beaucoup, sous prétexte qu'il fallait maintenant mener Paulette dans le monde. Un soir de première représentation au Cirque Moderne, ils se trouvaient tous les trois dans une loge, lorsqu'ils aperçurent M. d'Espayrac qui, d'un fauteuil, les saluait de la main. Roger fit signe à son ami de les rejoindre.

Jean, lorsqu'il entra dans la loge, fut frappé de l'air maladif et douloureux qui transformait le visage de Simone. Il ne l'avait pas rencontrée depuis longtemps, et le désastre de cette physionomie, qu'il avait vue la même durant plus de dix années, lui serra le cœur. Les joues se creusaient maintenant au lieu de dessiner leur fin ovale; le nez aminci paraissait modelé dans de la cire; la bouche gardait, vers les coins abaissés, comme un tremblement de larmes, et, dans la tristesse des yeux, il y avait un peu d'effarement.

A côté de sa mère, Paulette rayonnait, d'une splendeur de santé, de vivante jeunesse, de grâce épanouie, qui fut un autre étonnement pour le poète, habitué à la voir près de sa gouvernante, dans sa petite robe d'écolière.

Et Simone, qui surprit le regard de Jean ramené d'elle-même à sa fille, eut une sensation vague et pénible, qu'elle ne s'expliqua pas tout de suite.

M. d'Espayrac s'informa de sa santé. Mme Mervil déclara qu'elle souffrait seulement d'un peu d'anémie; mais, derrière elle, Roger secouait la tête. Quelque chose de lourd et d'obscur semblait s'être abattu sur eux.

Pour faire diversion, M. d'Espayrac se mit à taquiner Paulette.

—Vous savez, lui dit-il, que le directeur va réclamer à votre père des dommages-intérêts. Toute la représentation est manquée; le public ne regarde que vous, et quant aux acteurs, ils en perdent la tête. Il n'est pas permis d'être jolie comme cela. On parle d'un clown qui s'est déjà retiré dans les écuries pour se faire sauter la cervelle.

—Eh bien, et vous, monsieur? dit tranquillement Paulette en levant ses grands yeux sur lui.

—Moi? fit Jean interloqué.

—Bravo! dit Mervil en riant. Voilà ce que j'appelle mettre un homme au pied du mur. Puisque tout le monde est amoureux d'elle, parbleu, avoue que tu l'es aussi.

—Jamais de la vie! s'écria plaisamment d'Espayrac. Elle m'a fait trop de niches quand elle était petite. D'ailleurs, c'est passé, pour moi, l'âge de faire la cour aux jeunes filles.

Paulette le regarda et sourit d'un sourire de coquetterie et de malice, instinctivement femme déjà, avec le plissement un peu moqueur des paupières sur ses yeux noirs si beaux.

Alors Simone comprit ce qui, tout à l'heure, lui avait fait mal quand elle avait vu Jean s'approcher de sa fille, quand elle avait constaté dans l'admiration involontaire de ce regard d'homme, mieux que dans la réalité, la transformation de cette enfant en une rayonnante créature faite pour inspirer l'amour et pour le ressentir. Si Paulette allait s'éprendre de M. d'Espayrac! Si cette pauvre petite, avec les illusions enchantées de son âge, allait s'égarer dans ce rêve impossible! Si elle allait éprouver pour cet homme, resté si séduisant et si jeune, ce qu'elle, Simone, éprouvait à seize ans pour Roger,—Roger, lui aussi, de beaucoup plus âgé qu'elle-même. Si elle allait l'aimer, l'aimer jusqu'à en souffrir, l'aimer jusqu'à en mourir, cette innocente, qui jamais ne connaîtrait l'obstacle abominable... Ah! faudrait-il que Simone eût commis ce crime-là aussi de faire le malheur de sa fille!

Dans l'état d'ébranlement moral où, depuis quelques mois, se trouvait Mme Mervil, cette nouvelle crainte devait prendre sur-le-champ des proportions démesurées. A peine, en effet, cette idée se fut-elle formulée dans son esprit, que Simone eût voulu saisir Paulette par la main, se lever et s'enfuir. Elle restait l'oreille tendue avec angoisse aux badinages de la jeune fille, qui, évidemment, _flirtait_ avec le beau d'Espayrac. Tous deux, à présent, discutaient les mérites et les défauts d'un travail de haute école, qu'on exécutait sous leurs yeux.

—Moi, disait Paulette, j'adore tant les chevaux que, si j'avais dû gagner ma vie, je me serais faite écuyère. Est-ce vexant de ne pas pouvoir sortir du manège parce que papa ne monte pas, et ne peut pas m'accompagner!

—Attendez que vous soyez mariée, répondait Jean. Vous trouverez bientôt quelque malheureux à réduire en esclavage. Alors vous irez au Bois avec lui.

—Ah! reprit-elle, je n'épouserai certainement pas un homme qui n'aurait pas la passion des chevaux et qui ne serait pas excellent écuyer.

Cette déclaration étourdie vint ajouter au trouble de la pauvre mère, car M. d'Espayrac était connu comme l'un des plus élégants cavaliers civils de l'avenue des Poteaux.

Cependant la représentation continuait. Après le travail en haute école, on disposa sur la piste une table longue, portant des petites barres fixes, des petites échelles, des petites balançoires. Et une personne qui, malgré le maquillage, ne paraissait plus de la première jeunesse, mais dont les formes un peu lourdes se dessinaient sous un maillot mauve à rubans maïs, vint exhiber des rats blancs qu'elle avait dressés.

Cette vue n'offrant rien de bien attrayant, on s'était mis à bavarder dans la loge des Mervil. Le public, d'ailleurs, restait froid. Et les rats se balançaient, se suspendaient aux barres fixes, montaient aux échelles, sans exciter beaucoup d'enthousiasme. Mais Jean qui, par hasard, regarda du côté de la femme au maillot mauve, eut une exclamation:

—Tiens! c'est trop fort!

—Quoi donc? demanda Paulette.

Comme ce qui provoquait l'étonnement de M. d'Espayrac ne pouvait être dit à la jeune fille, ce fut vers Mervil que le poète se tourna. Il lui chuchota quelques mots à l'oreille. Le compositeur, à son tour, regarda la montreuse de rats. Il l'examina un instant, puis il dit:

—Mais non, tu dois te tromper.

—Ah! je suis bien sûr que si, par exemple, se récria d'Espayrac.

Mervil regarda encore, et secoua la tête.

—Sont-ils malhonnêtes, maman, de se parler comme ça tout bas! s'écria Paulette exaspérée de curiosité.

—Qu'est-ce donc? demanda nonchalamment Simone. Est-ce que, moi non plus, je ne dois pas savoir?...

—Oh! mon Dieu si, madame, dit d'Espayrac.

Mais il eut un mouvement d'hésitation, et se tourna vers son ami:

—N'est-ce pas, Roger?... Je peux dire à ta femme?...

—Ah! grands dieux, oui! Quelle importance est-ce que cela peut avoir?

Alors d'Espayrac, se penchant vers Simone, murmura:

—Cette femme, avec ses rats... Eh bien, vous ne savez pas ce que c'est?... C'est Netty Davidson, un ancien _flirt_ à notre ami Roger.

Netty Davidson!... A dix ans de distance, ce nom produisit encore chez Simone une secousse douloureuse. Cette femme, cette grosse femme si vulgaire, quoi! elle avait eu l'humiliation d'en être jalouse! C'était cette créature qui avait eu le pouvoir de troubler toute sa vie, à elle, la belle et respectée Mme Mervil, car c'était à cause de cette créature qu'elle avait accepté l'idée de la trahison par désir de vengeance.

Simone regarda son mari. Qu'éprouvait-il en retrouvant cette femme, pour laquelle il avait si maladroitement risqué la paix de son ménage, et leur bonheur, leur honneur à tous deux? Cette femme qui avait été sienne, et que, peut-être, il avait aimée?...

Roger, visiblement, n'éprouvait rien du tout. Le nom de Netty Davidson, pas plus que l'aspect de la dame au maillot mauve, n'avait rien fait vibrer sous son plastron blanc. Ce lointain souvenir, à peine distinct, ne pouvait plus reprendre corps, malgré les détails que Jean lui chuchotait de nouveau pour lui rafraîchir la mémoire. Non, vraiment, il ne se rappelait plus. Son œil restait vague, ses épaules se haussaient d'un geste de doute... Après tout, c'était possible. Et puis, quoi? Ce maillot mauve ne valait pas la peine qu'on établît son identité.

Ainsi voilà donc tout ce qui restait dans la vie de Roger de sa faute, à lui? Rien, pas une trace, pas une ombre, pas un tressaillement! Et de la sienne, à elle, Simone? O Dieu! de la sienne, elle traînait, elle traînerait jusqu'au bout le douloureux fardeau. Elle en avait souffert, pleuré, saigné, il y avait dix ans; elle en souffrirait, elle en pleurerait, elle en saignerait sans doute encore dans dix ans à venir! Qu'avait-elle fait de plus que Roger pourtant? Il avait eu une maîtresse pendant quelques semaines; et elle, Simone, elle avait eu un amant pendant quelques jours. C'était tout. Encore son mari avait-il commencé; elle, du moins, elle avait l'excuse de la blessure reçue et de la jalousie. Cependant, comme elle expiait!... Et lui? Lui, il soulevait les épaules et ne savait même plus ce que l'on voulait dire.

Alors Simone vit, ce soir-là,—ce soir de cirque, tandis que la monotone musique et le monotone spectacle tournoyaient dans sa tête,—ce que jamais encore elle n'avait vu, depuis cet autre soir, si lointain déjà, où, par la vitre de son coupé neuf, elle avait aperçu son mari qui montait en voiture avec une autre femme. Elle vit que parfois la vengeance est moins équitable que le pardon. Et elle vit aussi que, d'un sexe à l'autre, en matière d'amour, il n'y a pas de justice possible. La nature et la société ont créé trop d'abîmes entre l'homme et la femme; trop divers sont leurs droits, leurs devoirs, leurs responsabilités, pour que leurs actes puissent être pesés à la même balance. Égales dans la douleur qu'elles infligent, leurs infidélités sont radicalement inégales au point de vue des conséquences. Or la douleur s'efface, mais les conséquences demeurent.

Voilà ce qu'elle comprit, Simone, tandis que les cuivres éclataient et bruissaient, que les chevaux tournaient, et que papillotait un envolement de jupes roses dans des ronds de papier crevés. Elle avait guéri, dès longtemps, de la trahison de Roger, mais guérirait-elle jamais de la justice qu'elle s'était faite?

XIX

C'est étonnant, disait Mervil d'un air soucieux,—un jour que, sa femme étant trop souffrante, il avait reconduit Hugues au lycée de Chartres,—c'est étonnant que cet enfant ne s'habitue pas à la vie de collège! Ne crois-tu pas, ma chère amie, qu'il faudra nous décider à le retirer... à essayer d'autre chose... L'externat à Paris, par exemple, avec un précepteur à la maison?

—Il s'habituera, dit Simone, je t'assure qu'il s'habituera.

—Ah! reprit Mervil, pour moi, c'est bien la dernière fois que je l'y ramène. Je ne comprends pas comment tu en as le courage.

—Il a encore pleuré? demanda la mère d'une voix tremblante.

—Mais oui, bien sûr, il a pleuré. Il m'a tellement supplié de ne pas le laisser là-bas, que, si je n'avais pas eu quelque scrupule à agir sans toi, sans nous être entendus, ma foi! je le faisais remonter dans le train.

—Ce ne serait pas raisonnable, dit Simone.

—Sans doute. Enfin... Puisque c'est pour son bien.

Il y eut un silence. Puis le père reprit:

—Si ce n'était que le jour de la rentrée! Mais il m'inquiète, ce petiot. Je trouve qu'il change.

—Mon Dieu! Comment cela?

—Oui, tu n'es pas de mon avis, qu'il a mauvaise mine? Puis il perd son entrain, sa gaieté. Même les jours de vacance, à la maison, il pense tellement au retour en classe, qu'il en est tout triste... Il ne rit plus.

IL NE RIT PLUS!!!... La mère eut un grand tressaillement de remords. Il ne riait plus, son enfant, son cher petit Hugues. Et c'était à cause d'elle! C'est elle qui l'avait voulu ainsi!

Quand le père eut quitté la chambre, elle pleura, elle pleura longtemps. Puis elle eut une révolte contre cette barbarie à laquelle elle se forçait. Non, ce n'était plus possible! Puisque l'enfant ne s'habituait pas, elle ne le laisserait pas dépérir ainsi loin d'elle. On allait le faire revenir, voilà tout. On n'attendrait même pas la fin du semestre. Quant à ce qui arriverait dans la suite?... Eh bien, à la grâce du ciel! Qu'elle souffre encore davantage, s'il le fallait... Mais que le petit soit heureux!

Aussitôt qu'elle parla de reprendre Hugues, Mervil fut tout content. Mais, comme il se méfiait de sa faiblesse et se reprochait d'aller peut-être—tant il avait été influencé dans l'autre sens—contre le véritable intérêt de son fils, ce fut lui qui, le plus chaudement, conseilla d'attendre jusqu'à la fin du semestre. Il s'en fallait seulement d'une dizaine de semaines.

* * * * *

—Maman, dit le petit Hugues,—un jour d'adieux trempés de larmes dans le parloir du lycée,—ne me laisse pas, vois-tu... Il y a encore deux mois! Je n'irai jamais jusqu'au bout. Deux mois, c'est trop long pour un petit garçon comme moi.

Elle se moqua de lui, tendrement. Mais elle fut secouée d'une terreur presque superstitieuse lorsque, deux jours après, elle reçut une lettre du proviseur lui annonçant que son fils était malade. Puis elle se remit un peu, sur une seconde lecture, quand elle s'assura que c'était seulement une légère attaque de rougeole. Et tout de suite, avec une valise, elle se mit en route pour Chartres. «Je descendrai à l'hôtel,» dit-elle à Mervil, «mais j'espère bien cependant qu'on me laissera le soigner jour et nuit.»

—Non, non, disait le musicien, ne te fatigue pas. Ne t'inquiète pas, surtout... Une petite rougeole d'enfant, ce n'est rien. Et télégraphie-moi plusieurs fois par jour. Au premier signe de toi, je te rejoins.

Quand il vit sa mère, Hugues pensa qu'elle allait le ramener à la maison. Mais on lui expliqua que, dans sa maladie, la seule chose à craindre, c'était un refroidissement. On ne pouvait donc pas le transporter en chemin de fer. Dès qu'il irait mieux, il partirait.

—Et, tu sais, lui disait Simone à l'oreille, cette fois-ci, ce sera pour de bon, nous n'attendrons pas les vacances de Pâques.

Il eut un sourire joyeux. Mais, le soir, quand on vint expliquer à Mme Mervil que le règlement interdisait qu'elle passât la nuit, que vraiment d'ailleurs la maladie était trop légère pour autoriser une exception, que le proviseur la suppliait d'aller prendre elle-même du repos, l'enfant eut une crise de larmes.

—Oh! dit-il, je suis sûr que tu pars pour tout à fait, que tu ne reviendras pas!

Sa mère eut de la peine à le rassurer. Mais le petit malade s'excitait, devenait nerveux:

—J'ai peur ici, dans cette infirmerie! criait-il. Elle est affreuse, cette infirmerie! Je veux être malade chez nous, dans ma jolie chambre.

—Tu y seras bientôt, mon amour.

—Mais, reprit le petit—saisi d'une de ces idées baroques comme il en passe dans la tête des enfants,—si je prenais froid, tu as dit, mère?... je serais très malade?

—Oh! très malade, mon pauvre chéri!

—Et alors, si j'étais très, très malade, tu me ramènerais chez nous?...

—Ne parle pas comme cela, mon fils adoré. Maman aurait trop de chagrin si son petit garçon devenait très malade.

Cependant Hugues paraissait calmé, alourdi même, prêt à dormir. Et sa mère, enfin, se retira sur la pointe des pieds, avec l'assurance que l'infirmière veillerait, ne s'absenterait pas une seule minute.

La nuit fut très bonne. Hugues sommeilla presque tout le temps, d'une respiration égale, son joli visage déjà moins empourpré, son front moins brûlant sous les boucles de ses cheveux tout humides de sueur. L'infirmière le couvrit beaucoup, parce que cette transpiration devait être salutaire, et, le voyant si tranquille, vers cinq heures du matin, elle s'étendit sur la couchette voisine, se laissa gagner par le sommeil.

Elle ne reposait pas depuis une demi-heure lorsqu'un bruit la réveilla. Vivement dressée sur son séant, elle ne vit plus le petit Mervil. Le lit de l'enfant était découvert et vide. En même temps, elle sentit une fraîcheur; et, dans sa surprise et son émotion, elle ne prit pas tout de suite conscience de ce qui se passait. Mais quelques secondes plus tard, elle distinguait une croisée ouverte, puis, dans l'embrasure où pâlissait l'aube, une grêle forme blanche...

* * * * *

Quelques heures plus tard, lorsque Simone, d'un pas vif, entra dans l'infirmerie et courut au lit de son fils, elle fut arrêtée, à mi-chemin, par un spectacle qui lui glaça le cœur. L'enfant, dressé à demi, malgré les efforts de l'infirmière et du médecin, s'agitait, délirait, les joues en flamme, ses beaux yeux grands ouverts et fous.

—Oh! mère, mère, te voilà!... Nous allons partir... Vite, qu'on m'habille!... Nous allons à Paris. Nous allons voir papa et Paulette... ma Lélette qui jouera au tennis avec moi. Et tu sais... on m'avait dit des blagues... Un refroidissement, ça ne rend pas plus malade... Ça guérit. Je me suis refroidi... j'ai ouvert la fenêtre... pour que je sois très mal et qu'on m'emporte chez nous. Et voilà, au contraire, je suis guéri... je suis guéri...

Il répétait, d'un air joyeux et malin:

—J'ai ouvert la fenêtre!... j'ai ouvert la fenêtre!...

—Comment, la fenêtre?... demanda Simone, dont les jambes tremblaient.

—Taisez-vous, monsieur Mervil... murmurait l'infirmière.

—Oui, reprenait Hugues, la fenêtre... Et il faisait frais... C'était bon! Et maintenant, je suis guéri, je suis guéri!...

Il éclata de rire, ce beau rire dont la mélodie prenait l'âme, comme un _leit-motiv_ d'éternelle gaieté. La fièvre en faisait tinter les notes avec plus de sérénité, de plénitude. Oh! comme c'était bien le rire de Jean!... Même en la torture de son inquiétude, la mère en eut l'impression, le frisson. Cependant elle ne songeait plus à lui imposer silence.

Une longue journée d'angoisse commença. Après la fièvre qui, toute la matinée, secoua, tordit, consuma ce pauvre petit corps, une prostration survint, qui le laissa tout anéanti, sans couleur, sans souffle, ainsi qu'une frêle chose brisée, contre l'oreiller blanc. Et, vers le soir, il avait tellement l'aspect d'un petit être à l'agonie, avec le geste incessant de ses menottes pour remonter le drap, que Simone, folle d'épouvante, expédia vers son mari un télégramme désespéré.

Quand Mervil arriva, un peu avant minuit, c'était la fin. Hugues semblait ne plus voir, ne plus entendre. Mais, toujours, le va-et-vient très lent, très affaibli, de ses menottes sur le drap, montrait qu'il vivait encore. Roger se pencha sur lui, la gorge tellement crispée de douleur qu'il ne pouvait d'abord parler. Enfin, il l'appela: