Part 15
—Pardon... je voulais dire: chère madame... Si je l'aime?... Entre nous, voyons, nous n'en sommes plus à nous faire des questions de cette naïveté, à mêler des choses si différentes.
—Enfin, l'aimez-vous?
—Vous le savez bien. Je l'adore. Pourquoi me demandez-vous cela?
—Parce que vous dites que vous m'aimez.
—Cela n'a pas de rapport... Ne faites donc pas l'enfant.
«Grands dieux!» pensa Simone, «voilà donc jusqu'où peut aller la grossièreté de ce qu'on appelle un bourgeois _comme il faut!_ Voilà ce que je suis réduite à entendre! Et, pour sauver sa femme, je me suis ôté le droit de lui dire combien je le méprise!»
Elle reprit tout haut, en se levant:
—Monsieur Chambertier, c'est assez, n'est-ce pas? Faites-moi le plaisir de sortir. Et ne vous dérangez plus pour venir nous voir. Nous partons cette semaine pour la campagne, où nous resterons six mois, comme l'année dernière.
Le gros homme devint blême.
—Mon Dieu! dit-il, madame!...
Il allait peut-être proférer une lâcheté, comme: «Vous ne montrez pas toujours autant de dignité.»
Mais elle vit trembler sa lèvre. Elle sonna. Un domestique parut.
—La voiture est-elle là? demanda-t-elle; et elle ajouta pour garder entre eux le valet:—Attendez, relevez ce store... On ne voit pas clair ici.
Puis, se dirigeant elle-même vers la porte, si bien que Chambertier dut la suivre:
—Ainsi donc, cher monsieur, au revoir, à l'hiver prochain. Mes amitiés à Gisèle quand vous lui écrirez, n'est-ce pas?
* * * * *
Dans la maison de campagne de Conflans-Sainte-Honorine, l'été de songeuse paresse, d'intimité attendrie, de calme vie profonde, recommença pour Simone Mervil. Sa fille Paulette, moins gamine qu'autrefois, ne montait plus à cru sur le poney, mais, au contraire, prenait les langueurs, les rêveries, les airs de gravité des précoces fillettes de dix ans. Elle en devenait plus inquiétante, en même temps que plus charmante, cette petite, par le mystère de ses beaux yeux, déjà presque féminins, et par les poses fléchies de son corps si fin, trop vite allongé, aux formes graciles et indécises. Le petit Hugues, lui, déjà se traînait à quatre pattes sur un tapis dont on couvrait l'herbe trop fraîche d'un coin de pelouse, et d'où il s'évadait constamment pour cueillir des pâquerettes. Et, presque toujours, par quelque fenêtre ouverte, les mélodies de Mervil s'échappaient, s'envolaient avec une douceur lointaine, puis s'effaçaient dans l'espace, au-dessus des parterres ensoleillés, au-dessus des marronniers lourds, dans le bleu délicat du ciel.
Un jour, vers la fin du mois d'août, le compositeur reçut un télégramme qui lui causa une surprise et une émotion violentes. Quand il le lut, sa femme n'était pas auprès de lui, de sorte qu'elle ne le vit point sursauter et pâlir. Il dut craindre qu'elle ne pût connaître le contenu exact de cette dépêche, car il brûla le petit papier bleu avant de descendre en parler à Simone. La jeune femme se tenait dans le parc, avec les enfants. Roger l'emmena à quelque distance, loin de l'oreille curieuse, aiguisée, de Paulette, puis il lui dit:
—D'Espayrac m'appelle au Havre. Il est arrivé un accident à Mme Chambertier.
—A Gisèle!... Un accident?...
—Oui, assez grave.
—Mais quoi donc?
—La dépêche ne dit pas au juste. C'était en mer.
—Mais qu'y peux-tu? Pourquoi d'Espayrac t'appelle-t-il?
—Je n'en sais rien. Je suppose que le pauvre garçon doit être dans une situation très ennuyeuse. L'accident est peut-être arrivé avec son yacht, et le mari n'y étant pas...
—Qu'y peux-tu? répéta Simone—irritée de voir qu'elle n'en finirait pas avec cette triste histoire, et qu'après elle c'était Roger qu'on y mêlait.
—Dame, tu sais, Jean n'a pas d'ami plus sûr ni plus intime que moi. J'ignore en quoi je pourrai lui être utile. Mais il me demande au plus tôt. Cela suffit, j'irai. Fais préparer ma valise, ma petite Simone. Je vais consulter l'indicateur, voir à quelle heure je dois être à Paris pour prendre l'express de ce soir.
Mervil resta absent deux jours, pendant lesquels il ne fit parvenir à sa femme que des télégrammes et des lettres vagues, d'où celle-ci conclut cependant que la vie de Gisèle devait être sérieusement en danger. Le compositeur employait les plus fortes recommandations pour empêcher Simone de venir au Havre: car, ne se doutant point du refroidissement qu'avait subi cette amitié féminine, il craignait que l'inquiétude n'amenât tout à coup sa femme au beau milieu de circonstances où il ne lui convenait point qu'elle se trouvât. Il la croyait même encore tellement aveugle et folle de tendresse pour sa Gisèle, qu'il n'osait lui écrire la vérité. Cette vérité, il ne la lui apprit qu'à son retour, et encore avec les plus grandes précautions. Toutefois, quelques circonlocutions qu'il mît en usage, il fallut bien en arriver à la phrase catégorique, à la brutalité du fait,—de ce fait qu'il avait appris tout de suite par le télégramme de Jean d'Espayrac. Il fallut bien, à un moment donné, dire à Simone:
—Gisèle est morte.
Morte!... Comment cela se pouvait-il? Cette créature si jeune, si ardemment vivante, si belle!... Morte!... Jamais Simone n'aurait pu croire qu'elle en éprouverait un tel choc de douleur. Morte, sa Gisèle! Ah! maintenant elle lui pardonnait tout... Et sa propre humiliation, à elle-même, et les vilaines intrigues.—Mon Dieu! ses folies avaient bien leur excuse: son mari, ce pauvre Chambertier, était d'une si navrante bêtise, d'une si exaspérante platitude!—Morte!... Simone la revoyait comme la dernière, la toute dernière fois, dans le corridor de cette maison de Meudon, affolée, échevelée, lui criant: «Sauve-moi!...» avec les longues mèches de ses cheveux superbes s'accrochant aux broderies métalliques et à la ceinture pailletée de son peignoir oriental. Puis, le souvenir bondissant par-dessus les jours, elle la revoyait encore sur la petite place du village de Giens, choisissant des oursins dans le panier du pêcheur, et les mangeant ensuite, rieuse et debout dans le pan d'ombre de la petite maison aux lignes sèches, découpées sur le bleu violent du ciel, avec un arôme de mer dans l'air tranquille, et, tout autour, une sensation de chaleur et d'espace.
Simone pleurait. Mais, tandis qu'elle croyait pleurer seulement sur Gisèle, quelque chose en elle, au plus profond de son être, pleurait sur elle-même—et elle ne s'en doutait pas.
Enfin, elle dit à Roger:
—Oh! que je sache comment elle est morte. Dis-moi tout... tout... Je serai très calme, j'aurai de la force.
—Tu veux tout savoir?
—Oui, tout.
—C'est bien triste, ma Simone. Tu regretteras peut-être d'avoir exigé cela. Je serai obligé de te dire sur ton amie des choses que tu aimerais mieux ne pas connaître...—Il baissa la voix.—... Des choses que tu aimerais mieux ne pas m'entendre te dire.
Simone fit un geste d'insistance pour qu'il parlât. Mervil reprit, se défendant encore:
—Tu sais bien que tu t'es fâchée contre moi, le jour de la naissance de Hugues, parce que je disais que Gisèle... Enfin tu ne voulais pas croire...
—Oh! s'écria Simone, tu l'accusais avec tant de légèreté, d'ironie! Mais va, maintenant... Je sais que tu n'ajouteras pas de commentaires cruels. Quoi qu'on dise des morts, on ne peut le dire qu'avec respect.
Alors Mervil raconta tout—tout ce que Jean d'Espayrac, dans la tristesse et presque dans le remords de cette fin subite, lui avait révélé. D'abord, il avouait à son ami, le pauvre Jean, qu'il avait aimé Gisèle, mais que, depuis quelque temps, non seulement il ne l'aimait plus, mais encore il l'avait presque prise en grippe, et que cette liaison lui était devenue intolérable.
—Prise en grippe?... répéta Simone avec surprise.
—Oui. Elle lui avait causé des ennuis sans nombre... Ce duel ridicule avec le mari... Et pire que cela: j'ai cru comprendre qu'elle avait attiré quelque chagrin, quelque grosse humiliation à une personne que Jean respecte, adore... d'une adoration peut-être sans espoir.
—M. d'Espayrac t'a dit cela?
—A peu près. Tu comprends que je n'ai pas insisté.
—Continue... dit Simone après un court silence.
Et Mervil continua. Jean allait au Havre pour se séparer de Gisèle. Elle l'y suivait. Il faisait construire un yacht pour visiter cet hiver les côtes de la Méditerranée. Elle prétendait s'embarquer avec lui. Quand il lui représentait le scandale, elle déclarait s'en moquer. Elle ne pouvait plus vivre avec son mari; elle interdisait à Chambertier de la rejoindre au Havre; jamais elle ne reprendrait l'existence commune: plutôt mourir. Elle avait, paraît-il, fait tout au monde pour convaincre cet aveugle mari de son malheur conjugal; il n'y voulait pas croire. Puisqu'elle ne pourrait obtenir un divorce convenable qui lui permît d'épouser Jean, eh bien, elle vivrait avec lui sans l'épouser, voilà tout.
—L'épouser?... interrompit Simone. Est-ce que, vraiment, M. d'Espayrac l'aurait épousée, si elle se fût rendue libre?
Roger Mervil hocha la tête et leva les yeux au ciel avec une expression de physionomie qui peignait le comble de la misère terrestre,—d'où Simone conclut que tel était le jour peu favorable sous lequel d'Espayrac envisageait la perspective d'un mariage avec Gisèle.
—Oh! Roger, dit-elle, comment peux-tu faire des grimaces en parlant de ma pauvre amie!...
Mervil qui, au fond, n'avait jamais eu pour Gisèle qu'une antipathie profonde, rappela aussitôt sur son maigre et expressif visage un air de circonstance, et continua son récit.
—Entre d'Espayrac et Mme Chambertier, reprit-il, les rapports étaient devenus fort peu tendres. Elle l'excédait; et comme, en dépit des politesses de Jean, elle commençait à s'en apercevoir, elle s'en prenait à lui. Elle lui faisait des scènes violentes. D'ailleurs, c'est dans l'ordre des choses. Un bandit de grand chemin a plus de chances d'être bien traité par une femme qu'un amant qui fait mine de se refroidir.
—Roger, pas de réflexions sceptiques, je t'en prie.
—Le bateau de Jean était construit, fini, depuis quelque temps. Il voulait le mettre à l'essai par un petit voyage en Angleterre et en Écosse. Mais pas moyen de partir. Emmener Gisèle,—il ne le voulait à aucun prix. Laisser Gisèle,—il ne s'y déciderait pas sans tâcher de la décider elle-même à rester. Or la pauvre femme le menaçait de toutes les violences. Jean n'avait pas peur qu'elle les exécutât, mais il est bon. Il ne saurait mal agir avec une femme, surtout une femme dont le plus grand tort est de l'aimer. Il devenait donc une façon d'_Adolphe_, tout aussi malheureux et tout aussi embarrassé que l'autre. Mais un beau soir, après une discussion plus décisive et plus pénible que toutes les autres, voilà Gisèle qui se soumet. Puisqu'il veut qu'elle le quitte, elle le quittera. Ne voit-elle pas que tout est fini? Jean proteste que non, qu'il l'aime toujours, d'autant plus sincèrement qu'il la voyait s'assouplir avec une grâce très soudaine et très touchante. Elle secouait la tête: «Non, non... J'ai lutté tant que j'ai pu... Mais c'est fini... Tout est fini.» D'Espayrac pensa que c'était peut-être une feinte ou une boutade... Mais pas du tout. Le lendemain, le surlendemain, ce fut la même chose. Elle ne montrait plus que de la résignation, un peu de tristesse et beaucoup de fierté. Jamais il ne l'avait vue plus femme, plus séduisante, plus mélancoliquement jolie. Mais comme il ne voulait pas se laisser reconquérir par tout cela, il profitait de sa liberté recouvrée; il hâtait ses préparatifs de départ. Le jour vint où il fallut se dire adieu; ils dînèrent ensemble, à bord du yacht. C'était une dernière fantaisie de Gisèle, si doucement demandée que Jean n'avait pas eu la force de dire non. «Comme cela,» répétait-elle en regardant vers le large, «je me figure que nous sommes partis ensemble, que nous sommes loin de la terre, loin du monde, tous deux seuls, pour toujours...» D'Espayrac avait le cœur un peu serré. Il la ramena chez elle, à Frascati, dans l'appartement qu'elle y avait.—«Vous allez coucher à bord?» demanda-t-elle. Il lui répondit que non, qu'il rentrait chez lui, dans la ville, mais qu'il embarquait le lendemain à la première heure. Elle lui dit adieu avec beaucoup de calme. «Plus de calme,» m'a dit Jean, «que je n'en avais moi-même.» Le lendemain matin, d'Espayrac arrive à son bateau en même temps que son capitaine, qui, également, avait dormi à terre. Ils trouvèrent le maître d'équipage fort embarrassé. L'homme avait quelque chose à dire, et ne pouvait s'y décider. Enfin il avoua que la jeune dame qui avait dîné hier lui avait offert, pour lui et ses matelots, une très forte somme s'il la laissait seulement passer la nuit à bord. Elle reviendrait vers onze heures du soir, et jurait d'être repartie le matin avant que ces messieurs arrivassent. Dame! on le payait si bien, et pour si peu de chose... Il n'avait pas su dire non. On avait fait le lit de la dame dans la cabine d'honneur... Mais voilà... Elle n'était pas partie comme elle l'avait si formellement promis. Et, sans doute, elle dormait encore, car, tout à l'heure, on avait frappé à plusieurs reprises, et elle n'avait pas répondu. «Allons,» pensa Jean, «l'obstination des femmes est véritablement invincible. Il va falloir que je l'emmène.»—«Elle a sans doute fait apporter des bagages?» demanda-t-il au marin.—«Non, monsieur, rien qu'une très légère valise, contenant sans doute ses effets de nuit.» D'Espayrac alla frapper à son tour à la porte de la cabine. Pas de réponse. Il essaya d'ouvrir. Elle était fermée à clef. Une telle inquiétude le prit alors qu'il fit forcer la serrure. Il entra... Et que vit-il dans la jolie cabine si pimpante avec ses vernis miroitants, ses tentures fraîches?... Gisèle étendue tout habillée sur le lit, morte, asphyxiée par le parfum d'une profusion de grands lis blancs, dont elle avait jonché l'étroite pièce, dont elle s'était presque recouverte elle-même. Voilà ce que renfermait cette valise dont la légèreté avait surpris le maître d'équipage... Une cargaison de fleurs. Et ces fleurs, dans le tout petit réduit de la cabine, si soigneusement calfeutré, fermé, n'avaient que trop bien accompli leur meurtrière mission: elles avaient endormi la pauvre femme... Elles l'avaient endormie pour toujours.
Plusieurs fois, pendant ce long récit, les questions ou les exclamations de Simone avaient interrompu Mervil. Maintenant, elle ne disait plus rien; elle pleurait de nouveau, amèrement, abondamment. Elle pleurait sur son amie—et, dans le secret de son être, il y avait aussi des larmes inconscientes qui coulaient sur elle-même. Car tel est le fond le plus amer de tous les deuils humains: c'est ce qui est vulnérable et mortel en nous qui se trouble des blessures et de la mort des autres.
Pour le moment, Simone n'en voulut pas savoir davantage. Plus tard elle apprit comment d'Espayrac, éperdu, avait télégraphié à Mervil: «Elle est morte chez moi, pour moi. Accours, au nom du ciel.» Lorsque Roger était arrivé au Havre, Mme Chambertier, par les soins de Jean, avait été déjà transportée dans sa chambre, à Frascati; et là, dans cet appartement d'hôtel, on avait—pour ne pas dire au mari toute la vérité—simulé le drame de sa fin volontaire, le meurtre silencieux des fleurs. Pour Chambertier, appelé aussi par télégramme, c'était dans cette pièce banale et sur ce lit indifférent qu'elle avait dormi son mortel sommeil embaumé. Le pauvre homme, tout à fait abasourdi et inconsolable, traversait en ce moment toute la France, pour porter le corps de sa femme dans leur propriété d'Hyères: car, au sommet du sauvage rocher, quelques tombes se dressent. Et là, bien haut sous l'éternel ciel bleu, dans l'incessant murmure des mers, parmi le frisson des plantes aériennes, devait reposer pour jamais cette Gisèle aux yeux et aux lèvres de sphinx, aux yeux et aux lèvres de mystère et de volupté.
XVIII
Des mois, des saisons, des années, passèrent, de ces années, d'abord si lentes et si pleines, puis dont le cours se rétrécit et se précipite à mesure que l'on avance dans la vie. Simone Mervil constatait avec étonnement et mélancolie combien—la trentaine passée—s'accélère la fuite de ce mince filet de jours. En voyant si vite grandir sa fille, et en se rappelant quelles proportions illimitées l'avenir prend à cet âge, elle n'en revenait pas! N'était-ce pas hier qu'elle avait, elle aussi, quinze ans? Et déjà elle ne pouvait plus regarder en avant, comme autrefois: car, en avant, c'était l'âge mûr, puis la vieillesse... c'est-à-dire à peine encore la vie,—la période de graduel effacement où la jolie Simone Mervil ne se retrouverait plus elle-même que dans son seul souvenir.
Ces réflexions qui commençaient à l'effleurer—mais avec une douceur à peine triste, comme la première brise où l'on sent un air d'automne—lui rendaient plus profondément, plus âprement délicieuses les jouissances de son présent. Le nom de Mervil avait grandi encore; une large fortune leur était venue. Le petit hôtel de la rue Ampère ne représentait plus qu'une aile infime dans la vaste maison de style Renaissance qu'ils avaient fait construire. Leurs deux enfants animaient cette demeure d'un mouvement perpétuel de jeunesse, de tendresse, de grâce intellectuelle et physique: car c'étaient des natures très diverses, mais très charmantes et merveilleusement douées, celles de Paulette et de Hugues.
Eux-mêmes, Simone et Roger, plus enfoncés chaque jour dans une intimité pleine de confiance et d'adoration, goûtaient ce bonheur si rare du dédoublement de l'être dans un autre être dont on se sent parfaitement compris et parfaitement aimé. Elle s'enivrait plus que lui de ses triomphes d'artiste; et lui se grisait plus qu'elle-même de ses succès de femme. Car Simone, malgré ses trente-cinq ans, gardait sa fraîcheur blonde d'extrême jeunesse, son charme de madone du moyen âge, frivolement vêtue en Parisienne; et elle promenait dans le monde, autour de son joli front pur, l'auréole d'une réputation tout à part, d'un universel respect, que rien, dans ce Paris pourtant si sceptique, n'avait un seul instant ternie.
Puis, pour rendre plus douce encore la fête de son cœur, et plus triomphante sa victoire définitive sur elle-même et sur la vie, il y avait au loin—oh! très loin, comme un parfum vague et rarement respiré—le sentiment bizarre et profond que lui avait gardé M. d'Espayrac, l'espèce de culte qu'à distance, respectueusement et dévotement, il élevait vers elle, et qui semblait avoir imprégné cette insouciante nature masculine d'une ferveur singulière. Simone le voyait aussi peu que possible, malgré les rapports de travail et d'amitié qui subsistaient toujours entre Mervil et Jean. Mais quand elle n'avait pu faire autrement que de se trouver en face de lui, il fallait bien qu'elle remarquât la soumission attendrie de ces yeux d'homme, de ces yeux jadis tout étincelants d'amoureuse arrogance. C'était un si discret hommage, qu'elle y recueillait sans remords une satisfaction d'orgueil. Et il y avait eu d'ailleurs, depuis quelques années, dans l'existence de M. d'Espayrac, des changements dont elle se sentait bien un peu la cause. Elle n'eût pas été femme si elle n'y avait pas reconnu le désir de se réhabiliter, pour ainsi dire, auprès d'elle. Sans doute, ce qui avait mis une ombre grave sur le front de ce joyeux viveur, c'était la mort de Gisèle. Pourtant on ne transforme pas ses goûts, ses façons de penser, ses habitudes, parce qu'une femme est morte d'amour, quand soi-même on ne l'aimait plus. Simone savait bien que si M. d'Espayrac avait un moment délaissé le libretto d'opérette pour publier un volume de vers pleins de regrets imprécis et délicats, ce n'était pas qu'il se repentît d'avoir désespéré la maîtresse qui n'était plus, mais c'était qu'il ne pouvait se pardonner d'avoir méconnu, offensé l'autre, et de n'avoir pas su retenir le seul amour auquel jamais il eût attaché quelque prix. Elle savait encore qu'il travaillait beaucoup, qu'il était devenu ambitieux, et qu'on ne lui connaissait aucune liaison féminine sérieuse.
Et ces circonstances, qui ne pouvaient plus toucher le cœur si bien guéri de Simone, ne déplaisaient point à sa fierté. Toutefois, ce dont elle gardait le plus de gré peut-être à M. d'Espayrac, c'était que jamais il ne lui imposait sa présence, quand il n'y était point absolument forcé par ses relations avec Mervil. C'est ainsi qu'en été, elle ne le voyait guère, car il suffisait que la famille du compositeur allât en Suisse pour que Jean restât dans les environs de Paris; ou, si ses amis s'établissaient sur quelque plage, lui-même partait immédiatement pour les montagnes.
Simone eut donc lieu d'être étonnée lorsqu'une après-midi, en rentrant chez elle, dans une villa louée pour la saison près de Cabourg, elle entendit dans le jardin monter le rire musical de Jean. Avant de pousser la grille de bois qui, du côté de la mer, fermait leur petit domaine, elle s'arrêta pour écouter. Et elle entendit, sans distinguer les paroles, la voix qu'elle connaissait si bien. «C'est la première fois qu'il arrive ainsi à l'improviste,» pensa-t-elle, contrariée. «Et justement Roger ne revient de Paris que demain.»
Elle ouvrit vivement la grille; la sonnette retentit, et, à ce tintement, ses deux enfants accoururent au-devant d'elle.
Paulette était devenue une admirable jeune fille, plus grande que sa mère, avec une taille fine et des épaules larges, la poitrine haute et les hanches gracieuses, le corps souple et robuste d'une nymphe chasseresse, surmontée d'une tête encore très enfantine, aux traits un peu trop accusés peut-être, mais aux yeux splendides,—des yeux noirs, fondus et veloutés entre de longs cils d'ombre, des yeux où la hardiesse et la volonté se noyaient par instants en une timidité presque farouche.
Quant à Hugues, c'était un beau petit garçon de huit ans, dont les franches prunelles bleu foncé contrastaient avec celles de sa sœur. Il bondissait maintenant, pour embrasser sa mère le premier. Le jeu avait rendu son charmant visage tout rouge, malgré la légèreté de son costume de flanelle blanche; et il gardait encore à la main une raquette de tennis.
—Bonjour, mes chéris. Où est M. d'Espayrac?
Ils eurent un même geste d'étonnement.
—M. d'Espayrac? Mais il n'est pas ici.
—Allons donc! fit Simone en riant. Vous voulez me faire une farce, à vous trois. C'est trop tard. Je l'ai entendu avant d'ouvrir la porte.
—Maman, dit Paulette, à quoi penses-tu? Je t'assure que nous n'avons pas vu M. d'Espayrac.
Et Hugues répétait:
—Nous ne l'avons pas vu.
—Oh! les entêtés! dit Simone. Attendez un peu... Où se cache-t-il?
Elle se mit à parcourir le jardin, un rectangle dénudé, à peine verdoyant, tout desséché par le vent de mer, et où les cachettes étaient rares entre les grêles tamaris. Au milieu, sur la pelouse, était tendu le grand filet blanc, par-dessus lequel les enfants, déjà, recommençaient à se renvoyer les balles.
—Cherche, tu ne trouveras personne, cria Paulette. Quelle drôle d'idée t'est venue là, maman!
—Tiens... le voilà, M. d'Espayrac, dit le petit Hugues.
Et, par espièglerie, il lança de toute sa force une des balles du tennis contre l'ombrelle ouverte de sa mère. En même temps, il éclatait de rire.
Simone se retourna vivement; le gamin, fort amusé, se jeta sur l'herbe, se roula de joie. Paulette elle-même, assez grave d'habitude, souriait, trouvait cela drôle.
Cependant leur mère demeurait debout dans l'allée, pétrifiée, d'une pâleur soudaine, et les yeux fixés sur son fils avec une sorte d'effroi. Si bien que le petit, remarquant aussitôt qu'elle ne s'égayait pas avec eux, vint lui demander pardon, croyant lui avoir causé une frayeur par le choc brusque sur l'ombrelle.
Elle l'écarta, rentra. Puis, une fois dans sa chambre, elle vint se mettre à la fenêtre. Et elle suivait leur jeu, mais d'un air d'épouvante. Ses yeux se fermaient, ses mains se crispaient d'angoisse chaque fois que, jusqu'à elle, montait le rire de son fils.