Part 14
Une porte de vestibule ayant cédé aussi facilement que celle du sentier, Simone pénétra dans l'intérieur. «Si la maison est habitée,» pensait-elle, «je trouverai bien un prétexte; je dirai que je me suis trompée.» Puis, saisie par le silence, elle eut un accès de terreur folle. Sans doute, le mari était venu déjà, et deux cadavres gisaient derrière ces cloisons!... Elle chancela, s'appuya contre un mur. Mais, de l'autre côté de ce mur, un éclat de rire, une roulade de chanson, partirent. Et elle reconnut la voix de son amie.
Alors elle frappa, elle appela d'un accent d'angoisse:
—Gisèle!... Gisèle!... C'est moi... Ouvre... Viens! Au nom du ciel, viens vite!...
La même voix rieuse dit à quelqu'un—à Jean sans doute:—«J'y vais... laisse... Je te défends d'y aller... Je sais ce que c'est.»
Gisèle parut; et, quand elle vit Simone, un fou rire la secoua convulsivement, la rabattit, fléchissante, contre le chambranle de la porte. «Toi ici!... O ma pauvre petite!... Est-ce que tu viens pour me protéger? Ça serait le comble!...»
—Ne ris pas! dit Simone haletante. Ton mari accourt... Il a juré de te tuer.
—Ça m'étonne, répondit Gisèle, qui s'égayait de plus en plus à chaque mot. Tu auras mal compris.
—Tu es donc folle!... s'écria Simone. Sauve-toi!... Fais sauver M. d'Espayrac!... Je te dis qu'il veut vous tuer tous les deux. Laisse-moi t'emmener, j'ai ma voiture à deux pas d'ici. Mais rhabille-toi; tu ne peux pas t'en aller comme ça.
Gisèle, en effet, se trouvait à demi vêtue par un peignoir oriental en gaze et en soie brochée, d'une somptuosité étrange, qui rehaussait sa beauté barbare, et sur lequel coulaient, débordées, les ondes de ses grands cheveux noirs, aux artificiels reflets de cuivre.
—Viens, répondit Gisèle en éloignant Simone de la porte—qu'elle avait, dès le premier instant, refermée derrière elle.—Viens... Tu n'es qu'une petite bête, et tu ne comprends rien de rien.
Elle fit entrer son amie dans une pièce de devant,—une pièce où Mme Mervil n'avait jamais pénétré. C'était un salon, aux meubles couverts de housses, dépourvu de bibelots, l'air à l'abandon des chambres que l'on n'habite pas. Les volets d'une seule croisée étaient ouverts; et, par cette croisée qui descendait jusqu'au sol, les yeux inquiets de Simone aperçurent un balcon de vérandah garni de vases poussiéreux, puis, au delà, un jardin mal tenu, dont la grande pelouse découverte qui en occupait le milieu permettait de voir sans obstacle jusqu'à la grille d'entrée.
—M. d'Espayrac est sûr de ses concierges, n'est-ce pas? demanda Simone. Et, Dieu merci, j'ai pu refermer à clef la petite porte du potager. Quelle imprudence d'avoir laissé cette porte ouverte!
—Tu as refermé la petite porte du potager! s'écria Gisèle d'un ton brusque. De quoi te mêles-tu?... Quel ennui! Et je ne puis pas aller la rouvrir maintenant!... Jean me verrait... C'est du côté de la chambre. Il ne faut pas qu'il sache...
—Mais?... fit Simone, abasourdie, gagnée par la gêne horrible de se trouver là, maintenant que l'insouciance de Gisèle lui ôtait presque la certitude du danger.
—Ma pauvre mignonne, tu es gentille comme tout, interrompit son amie en l'embrassant, mais tu n'as donc pas compris, quand Chambertier est allé te montrer ses lettres anonymes?...
—Ce n'est pas lui, c'est ta belle-mère... Elle ne m'a pas montré de lettres, mais elle en avait vu dans les mains de Chambertier... Il était hors de lui, criant qu'il serait vengé avant ce soir... Et elle est accourue chez moi folle de peur.
—Encore elle!... En voilà une qui m'aura fait haïr son fils... Tandis que, sans elle, je le mépriserais seulement, dit Gisèle avec une soudaine lividité de fureur sur son mince visage aux yeux longs.
—Tais-toi!... reprit Simone. Pars, et fais partir M. d'Espayrac... Comment ne vois-tu pas qu'il arrivera quelque chose de terrible, si ton mari et lui se trouvent face à face?
—Eh! dit Gisèle, il arrivera ce que je veux qu'il arrive.
—Comment?
—Est-ce que je ne connais pas mon Chambertier! Il ne tuera rien du tout... Il tempêtera, menacera, jurera... Puis, devant le dédain de Jean et le mien, la sueur lui viendra aux tempes et les larmes aux yeux; il ne songera plus qu'à s'éponger. Ce sera tout. Ensuite, je le forcerai à plaider en divorce, pour cause d'INCOMPATIBILITÉ D'HUMEUR!... Et comme Jean m'aura fait perdre un nom et une fortune, et qu'il est galant homme... Conclus... Rester Mme Chambertier quand on peut devenir Mme d'Espayrac... Ce ne serait pas la peine d'être «une sirène» et «une beauté fatale», comme mes nigauds d'adorateurs ont l'habitude de m'appeler.
—Mais, dit encore Simone—dont un écœurant soupçon pâlissait la lèvre,—alors, tout à l'heure, quand tu as dit à M. d'Espayrac: «Je sais ce que c'est?...»
Les épaules de Gisèle se soulevèrent, et elle recommença de rire.
—... Et cette porte laissée ouverte exprès?...
Encore le rire... un rire, cette fois, immobile et muet, tendant les lèvres rouges sur les dents aiguës, avec, véritablement, quelque chose du mystère et de la cruauté des sphinx.
Simone, trop sûre maintenant d'avoir compris, murmura:
—... Et ces lettres anonymes?...
—Ah! enfin, nous y sommes!... Ça ne te crevait donc pas les yeux?... Certainement, c'est moi qui les ai fabriquées. Et, bonté divine!... il en a fallu des points sur les _i_ pour qu'il se décide!... Alors, bien vrai, tu crois qu'aujourd'hui ça mord? Tu es sûre qu'il viendra?
—Gisèle, dit Simone, c'est épouvantable ce que tu as fait. Laisse-moi m'en aller. Je ne peux pas me voir ici... C'est trop horrible!... Laisse-moi m'en aller!...
Mme Chambertier s'égayait de nouveau très franchement, comme d'une indignation qui ne pouvait être sérieuse. Et elle retenait les mains de son amie. Simone se dégagea, courut vers la porte. Mais, tout à coup, elle revint.
—Ah! Gisèle, tiens, j'ai pitié de toi!... Je te dis, je te dis, malheureuse, que ton mari vient pour vous tuer tous les deux!... Sauve-toi!... Sauve M. d'Espayrac!
Ceci fut dit d'un tel accent, que le rire se brisa puis s'éteignit sur les lèvres de sphinx. Au même instant, un violent coup de sonnette à la grille jeta les deux jeunes femmes aux bras l'une de l'autre, dans une étreinte de saisissement et d'effroi.
Gisèle se remit d'ailleurs aussitôt, et courut à la fenêtre, dont les rideaux de mousseline, transparents de l'intérieur, la cachaient aux regards du dehors. Ce qu'elle vit dut lui causer une exaspération bien extraordinaire, car elle frappa du pied, et Simone eut la stupéfaction de l'entendre jurer comme un homme.
—Oh! dit Mme Mervil, c'est lui, n'est-ce pas? Mais enfin, il ne va pas entrer tout de suite... Les concierges vont lui dire que c'est une maison inhabitée, que le propriétaire est en voyage.
Dans son trouble, Simone trahissait sa connaissance de la consigne—qui devait être restée la même. Gisèle, emportée par une fureur inouïe, ne remarqua pas ce détail.
—Ah! le lâche!... le lâche!... criait-elle, en serrant les poings, en grinçant des dents... Non, je ne l'aurais jamais cru!... Le lâche!...
Ce ne fut pas la seule injure qui monta aux lèvres de sphinx: elles en prononcèrent d'autres, et des plus basses, que cette jolie Parisienne, à visage de princesse barbare, hurlait dans un incroyable débordement de rage, de haine et d'insulte.
—Mon Dieu! qu'y a-t-il? Laisse-moi voir, dit Simone terrifiée.
Car Gisèle, se rabattant vers le milieu de la pièce, l'entraînait sans lui avoir donné le temps de s'approcher de la fenêtre.
—Non, non!... Viens!... Sauve-moi!... Oh! sauve-moi, Simone!...—Et la voix cassée de fureur devenait sanglotante et plaintive.—Je suis perdue!... Perdue!... Ma chérie... Invente quelque chose!... Ah! sauve-moi!...
Il était bien tard à présent... Car un rapide coup d'œil de Mme Mervil vers la fenêtre lui permit d'entrevoir le concierge ouvrant toute grande la grille, derrière laquelle elle distingua la stature corpulente et le visage de Chambertier. Alors elle crut deviner d'où venait l'indignation folle de Gisèle: sans doute le mari avait payé ou menacé ce portier de façon telle que le misérable homme consentait à l'introduire. Et quelque menaçante évidence avait dû montrer à la femme coupable que c'était bien son châtiment qui, maintenant, entrait par cette grille.
—Je te dis que je suis perdue!... Sauve-moi!...
Toutes deux se trouvaient maintenant dans le corridor. Et là, comme un éclair, la même pensée les frappa. Simone pouvait se substituer à Gisèle!...
Mme Chambertier, d'un geste à la fois de violence et de supplication, poussa son amie vers la chambre où se trouvait Jean. Déjà même, elle lui enlevait son chapeau, elle cherchait à lui dénouer les cheveux. Simone eut une révolte. «Oh!...» Elle donnerait bien sa vie, si l'on voulait. Son honneur, non!... Oh! pas cela, pas cette honte!
Mais on entendit des pas d'homme sur les dalles de la vérandah, puis le bruit des clefs que le concierge essayait dans la porte extérieure, tâtonnant, voulant gagner du temps. Et une si mortelle frayeur se peignit dans les yeux de Gisèle, que Simone, songeant à la scène sanglante, jeta son amie vers l'escalier, et se précipita elle-même dans la chambre, où, jadis, elle s'était donnée à Jean.
Elle n'eut pas même à en ouvrir la porte. M. d'Espayrac, averti par la femme du concierge,—qui avait tourné la maison,—s'élançait dans le corridor, éperdu d'inquiétude pour Gisèle. Il reçut Simone presque dans ses bras, et, comme elle le repoussait dans la chambre, il la lâcha, puis recula, stupéfait.
Tout à l'heure, il n'avait pas reconnu, dans les chuchotements, la voix de Mme Mervil, et, ne s'étonnant plus des idées baroques de Gisèle, il s'était mis à lire sans impatience, croyant qu'elle s'était fait apporter, qu'elle essayait peut-être, un déshabillé nouveau, et qu'elle se réservait de lui en donner la surprise.
Maintenant il regardait Simone arracher ses gants, défaire ses cheveux, dont la fine soie blonde glissa et moussa jusqu'à la taille. En même temps elle murmurait, sans le regarder, le visage brûlé d'une rougeur: «C'est moi... n'est-ce pas?... Voilà son mari... Donc c'est moi...»
Les pas maintenant retentissaient dans le corridor vide. Et le concierge, toujours les égarant,—car il espérait que les amants se sauveraient par la petite porte,—les conduisit pendant un instant de chambre en chambre.
Et M. d'Espayrac était tellement bouleversé d'admiration, de respect troublé, tellement honteux que Simone retrouvât leur petit sanctuaire avec les mêmes meubles, les mêmes bibelots, et—elle l'aurait pu croire—les mêmes fleurs disposées partout dans les mêmes vases, qu'il ne pouvait que la regarder avec des yeux de repentir et de confusion, sans songer à faire un mouvement.
—Ah! dit-elle, ouvrez-lui donc... puisqu'il faut qu'il entre. Il serait capable de monter... Et Gisèle est en haut.
D'Espayrac sortit dans le corridor. Mais, tout de suite, elle entendit éclater sa voix en paroles d'une violence qui la surprirent. C'était la même insultante indignation de Gisèle tout à l'heure. Et Simone commença de trouver excessif ce mépris qu'on croyait devoir ajouter aux outrages secrets et aux mensonges dont on bernait ce malheureux mari. Cela l'étonnait de d'Espayrac. Mais un mot allait lui faire tout comprendre,—un mot qui lui ternirait son dévouement, qui lui en ôterait la nécessité tragique, n'y laissant que la grotesque trivialité d'une scène de vaudeville, et lui donnant à savourer sans compensation toute l'amertume et tout le dégoût de l'ignoble aventure.
—Un goujat!... Oui, monsieur, un pur et simple goujat, disait d'Espayrac. Et vous allez être forcé d'en convenir vous-même devant M. le commissaire de police, en lui affirmant, comme vous devrez le faire, que ce n'est pas votre femme qui se trouve ici avec moi.
«Le commissaire de police!...» pensa Simone, «Il est venu avec le commissaire de police! Voilà donc comment se venge un Chambertier!...»
Alors, elle comprit la rage et l'effroi de Gisèle. Ce commissaire de police, que celle-ci avait vu, sans doute, montrant le bout de son écharpe au concierge, avec le: «Au nom de la loi» qui avait fait ouvrir la grille, c'était la constatation de son adultère, le ridicule et la honte, le divorce prononcé contre elle, l'impossibilité légale d'épouser son complice, sa déchéance comme mondaine, et, pour l'avenir, la pauvreté avec l'oubli, ou le luxe avec le scandale. C'était, pour la fière Gisèle, le vrai châtiment,—Chambertier s'en doutait peut-être,—le châtiment pire que la mort, et qui l'avait affolée bien plus que si elle avait vu son mari pénétrer de force dans la maison, la furie du meurtre aux yeux et le revolver au poing.
Quand Simone entendit rouvrir la porte de la chambre, elle se cacha le visage dans ses mains, pensant que ses cheveux et sa taille suffiraient à justifier Gisèle sans qu'elle eût besoin de se laisser reconnaître. Et, de fait, le commissaire de police de Meudon resta parfaitement ignorant de ses traits. Mais, à l'exclamation de Chambertier, elle ne put garder l'illusion que celui-ci eût hésité seulement sur sa personnalité. D'ailleurs, le gros homme ne la regarda pas deux fois et s'enfuit au plus vite. Il était plus convaincu de l'innocence de sa femme, ayant trouvé là Mme Mervil, que s'il avait tenu Gisèle sous clef dans leur chambre nuptiale depuis le jour de leur mariage. Une liaison entre Simone et M. d'Espayrac, le collaborateur de Mervil, voilà qui était vraisemblable, naturel, il pouvait même dire fatal! Comment n'avait-il pas deviné cela plus tôt! Ah! c'est que cette délicieuse petite Mme Mervil, avec son visage de suave et immatérielle madone échappée aux pinceaux des Primitifs, trompait divinement bien son monde. Désormais, Chambertier ferait attention que sa chère Gisèle la fréquentât de moins en moins.
—Monsieur, criait d'Espayrac dans le corridor, si vous croyez que vous aurez pu venir surprendre une femme chez moi et que vous ne m'en rendrez pas raison, vous vous trompez. Je vous y forcerai parbleu bien! Un monsieur si respectueux de la loi ne doit pas se permettre un duel pour peu de chose, mais prenez seulement la peine de m'indiquer le nombre de coups de pied au derrière qu'il faudra que je vous applique pour vous y décider.
—Monsieur, disait le commissaire, tout en filant, les épaules arrondies, excusez... Je regrette... C'est un malentendu.
D'Espayrac les laissa, rentra comme on se sauve; il avait trop peur de lui-même, tant il se sentait emporté par l'envie d'assommer Chambertier. Ah! ce n'était pas pour Gisèle qu'il tremblait ainsi de souffrance et de colère! Il n'y pensait plus, à Gisèle! Il avait oublié qu'elle existait là-haut, blottie dans quelque armoire. Mais une telle humiliation pour Simone!... Quand il l'avait vue, là, tout à l'heure, dans cette chambre où il l'avait tant aimée, dans cette chambre où il l'avait trahie, prendre sur elle, si simplement, la honte de l'autre, et défaire ses cheveux blonds pour mieux avoir l'air de la pécheresse,—elle!... elle, la petite sainte, la petite âme à peine vêtue de chair des vieux maîtres flamands, et, mieux encore, la Parisienne affinée, aux fiertés si délicates,—ah! il avait compris tout ce que, dans son cœur à lui, elle avait laissé de passion nostalgique et d'inexprimés regrets.
Il vint la retrouver, ne sachant toutefois que lui dire.
Simone avait de nouveau tordu sur sa nuque l'écheveau de soie pâle de ses cheveux; elle avait piqué par-dessus sa mignonne capote; elle mettait ses gants.
Jean tomba à genoux devant elle, prit le bas de sa robe, en baisa le bord.
Elle retira l'étoffe avec irritation, et fit un mouvement pour sortir. Il voulut l'en empêcher, il balbutia quelque chose.
—Et l'autre, là-haut?... dit-elle, avec un petit coup de tête d'un indicible mépris. Vous l'oubliez?... Voyons, monsieur, laissez-moi partir... La comédie est finie, je pense; vous n'avez pas d'autre rôle à m'y donner.
Le cinglement des mots et de la voix fut tel que les yeux de Jean battirent et se mouillèrent. Il sentit cette femme outrée, écœurée, au delà de tout apaisement, de toute guérison, de tout pardon. Il s'écarta, s'inclina d'un geste d'infini respect.
Simone passa devant lui comme devant une chose inerte, les prunelles mortes, sans un salut.
Puis elle sortit de la maison, traversa le potager, franchit la porte... la petite porte verte qu'elle connaissait si bien.
XVII
Paris s'amusa fort, quelques jours plus tard, du duel d'Espayrac-Chambertier, surtout à cause des puériles et invraisemblables prétextes qui furent mis en avant, alors que Gisèle affichait presque sa liaison. Vraiment le mari jouait trop bien son rôle en feignant d'ignorer qu'il se battait pour sa femme. On trouva qu'il dépassait même les limites du ridicule permis à l'époux trompé, lorsqu'il voulut donner à entendre, d'un air fin, «qu'il y avait une femme là-dessous», une femme que M. d'Espayrac et lui étaient trop bons gentilshommes pour compromettre en avouant la vraie cause du duel.
Du reste, les discours à double entente du brave Chambertier ne se produisirent que lorsque, rassuré sur sa propre existence après l'échange de deux balles sans résultat, il s'avisa de vouloir savourer toute la gloire d'un combat singulier avec un adversaire tel que d'Espayrac,—un gaillard cité parmi les jeunes gens les plus élégants et les meilleurs tireurs de Paris; dont les ancêtres figuraient dans l'histoire et dont les cartons étaient exposés chez Gastinne-Renette! Chambertier ne pouvait plus parler que de cela. Au cercle, dans les salons, au théâtre, partout, il trouvait moyen de ramener la conversation là-dessus, de raconter qu'au commandement des témoins, il n'avait rien éprouvé, «rien, mon cher, qu'un petit picotement sous les cheveux, vers le haut du front»; et qu'ensuite M. d'Espayrac et lui s'étaient donné la main sur le terrain,—ce qu'il trouvait tout à fait Pré-aux-Clercs, mousquetaire et raffiné.
Jean d'Espayrac s'était, après coup, senti fort ridicule d'avoir provoqué le mari de Gisèle, qu'il ne pouvait tuer sans assumer un assez vilain rôle. Il avait donc eu soin de tirer trop haut, pour l'épargner. Son exaspération fut extrême de voir que, malgré l'inoffensif résultat, cette sotte affaire ne serait pas étouffée, mais donnerait longtemps encore à rire à la galerie. Parfaitement résolu désormais à rompre avec Mme Chambertier, il quitta Paris, s'en alla au Havre, étala un goût nouveau pour le yachting, se fit construire un bateau, s'occupa d'une façon très active de l'armement de ce petit vapeur.
Mais il avait compté sans la passion de sa maîtresse,—passion très réelle, que sa retraite surexcita. Gisèle n'était pas de ces femmes qui se laissent quitter sans lutte, et qui se contentent de pleurer dans la solitude. Elle, qui ne s'inquiétait guère de l'opinion, la brava tout à fait quand elle se vit menacée de perdre son amant. Elle suivit M. d'Espayrac. S'étant fait donner par son médecin une ordonnance qui prescrivait l'air de la mer, elle vint s'établir à Frascati, après avoir interdit à son mari de la suivre, sous prétexte que l'énervement qu'il lui causait par sa présence contrarierait l'effet de la cure.
Chambertier, qui, tout en croyant à l'innocence de Gisèle, ne pouvait plus croire à sa tendresse, ne s'affligea pas outre mesure de cette nouvelle rigueur. Une idée triomphante lui était venue: celle de faire la cour à Mme Mervil. Puisque cette petite femme était facile,—car, pour un homme, est facile toute femme qui se donne à un autre que lui,—pourquoi n'essaierait-il pas sa chance et ne réussirait-il pas aussi bien que d'Espayrac? Elle l'avait toujours tenté, cette blonde aux lèvres et au cœur si doux, aux pudeurs si fines. Et maintenant que, sous cette suavité d'apparence, il la supposait perverse, elle le tentait davantage.
Simone, qui, depuis la scène de Meudon, ne pensait plus à Gisèle que comme à une amie du passé, morte à jamais dans son cœur, et qu'elle voulait oublier pour ne pas en arriver envers elle à la répugnance et au mépris, s'était refusée à la voir quand elle était venue, le lendemain, rue Ampère. Alors Mme Chambertier lui avait écrit, pour l'assurer—mais avec des termes prudemment ambigus, pouvant aussi bien faire croire qu'elle remerciait Mme Mervil pour un patron de corsage ou une adresse de manicure—de son éternelle reconnaissance. Simone n'en voulait pas, de sa reconnaissance. Et maintenant c'était le mari qui venait; deux fois éconduit, il revenait encore!... Que voulait-il?
Elle pensa le faire recevoir par Mervil, quoique ce fût elle seule que Chambertier demandât. Mais non... Impossible!... Oh! son Roger, son cher, son cher grand artiste, dont maintenant cet imbécile pouvait sourire! C'était cela qui restait si cuisant au cœur de Simone, plus que sa propre humiliation à elle-même. Penser que ce noble créateur, ce pensif et harmonieux génie, pouvait être pris en ironique pitié par ce bourgeois épais, par ce remueur de gros sous!
Oh! comme Simone l'aimait à présent, son Roger! Plus encore que jadis, dans le rêve et l'enthousiasme de ses seize ans. Non, ce n'était peut-être pas cet amour qu'elle avait regretté dans sa loge, à l'Opéra-Comique, le soir de _La Douleur d'Éros_: la misérable et fragile étincelle, éternel enchantement, éternel égarement du cœur. Mais c'était un sentiment plus élevé, plus vrai, plus fort. Car c'était un sentiment auquel toutes les expériences, toutes les tristesses, toutes les fautes, toutes les secrètes hontes même, avaient apporté chacune leur grain de sable pour en faire un bloc de marbre. La Vie, qui, de ses dures mains, détruit, brise et souille tant de choses, en édifie et en cimente quelques-unes; et celles-ci, justement parce que ses mains sont dures, n'en sont que mieux pétries et plus solides. L'affection de Simone pour Roger était devenue une de ces choses travaillées de cet âpre et profond travail, qui donne la résistance, la valeur et la durée. Oh! comme elle se réfugiait, comme elle se purifiait, comme elle se consolait et se relevait dans cet amour! Elle n'en voulait plus à Roger lorsqu'il parlait «d'amitié conjugale». Elle comprenait ce qu'il voulait dire. Lui l'aimait ainsi depuis bien des années. Mais voilà, il était homme; il avait subi la vie bien avant elle. Aurait-il dépendu de Simone d'arriver à cet unisson sans avoir traversé de son côté ses coupables épreuves? Certaines âmes n'acquièrent-elles toute leur valeur qu'après avoir failli?... Quelqu'un, dans l'univers, pourrait-il répondre? Est-il quelque part un être qui connaisse l'homme?—cet être qui s'en va dans l'infini en ne se connaissant pas.
* * * * *
Édouard Chambertier, qui ne s'interrogeait pas beaucoup, lui, sur ce qu'il éprouvait, suivait sans l'analyser le désir qui le ramenait rue Ampère. Il s'y présenta si obstinément que Simone, pour ne pas éveiller l'étonnement de son mari et des domestiques, finit par le recevoir. Il ne crut pas devoir amener sa déclaration par de longs préambules.
—Vous savez bien, dit-il à Mme Mervil, que je vous ai toujours aimée. Je vous disais: «Ah! si nous nous étions rencontrés plus tôt!...» Et là-bas, dans le Midi... Vous rappelez-vous cette promenade à la presqu'île de Giens? Dieu! que vous étiez jolie ce jour-là! Je touchais votre petit pied dans la voiture...
Simone le laissait aller,—pour voir,—prise de la curiosité mêlée de dégoût avec laquelle on épie, à distance, les mouvements de quelque animal répulsif.
—Ah! continua-t-il, si vous m'aviez fait l'honneur de me choisir, vous auriez eu en moi un ami discret et sûr; plus discret, plus sûr que ces jeunes gens...
—Mais, monsieur Chambertier, interrompit Simone—et ses yeux clairs de blonde avaient leur limpidité la plus froide,—Gisèle?... Je croyais que vous aimiez Gisèle?...
—Si je l'aime? s'écria le gros homme. Mais voyons... Allons donc! ma petite Simone...
Elle eut un tel soubresaut qu'il se reprit: