Part 13
Toutefois d'autres semaines, puis d'autres mois passèrent, et, à la longue, cette crise atroce de doute et de crainte s'apaisa pour Simone, comme s'étaient apaisés son coupable amour et ses remords. L'habitude vint à tous de voir les yeux bleus de Hugues. Nul ne les remarqua plus. Aucune comparaison nouvelle ne fut établie entre ces yeux d'enfant et ceux de M. d'Espayrac. Et, une fois de plus, l'accoutumance et l'illusion—ces baumes éternels du cœur—engourdirent, puis dissipèrent chez Simone le poison des cuisantes pensées.
Comme elle n'alla pas beaucoup dans le monde, cet hiver, et qu'elle ne reçut point, elle ne rencontra que rarement Gisèle et M. d'Espayrac. Déjà, du reste, elle pouvait les apercevoir, l'un ou l'autre, même à l'improviste, sans cet élancement de douleur qui naguère, à leur premier aspect, lui cassait les jambes et lui pâlissait le visage. Le poète écrivait un libretto pour Mervil. Mais ce travail avançait avec lenteur, et M. d'Espayrac—volontairement sans doute—oubliait de plus en plus le chemin de la rue Ampère. Quant à Mme Chambertier, plus lancée que jamais, perdue dans un tourbillon d'occupations folles, comment eût-elle trouvé le temps de venir voir son amie? Tous les matins elle conduisait au Bois; même elle se remettait à l'équitation, annonçant le projet de se montrer prochainement dans l'allée des Poteaux, seule et suivie d'un groom, ce que se permettent à peine quelques très grandes dames, en dehors des écuyères et des cocottes: c'était d'un «chic» hardi et exceptionnel qui la tentait. L'après-midi elle avait, avec les couturiers en vogue, des conférences d'où sortaient des chefs-d'œuvre de toilette, reproduits par les journaux d'illustration artistique et mondaine. Puis, à cinq heures, il lui fallait être de retour dans son immense hôtel du boulevard Haussmann, pour présider son _five o'clock_. Et, le soir, c'étaient les dîners, les premières représentations, les bals. Si bien qu'avec les heures réservées à ses rendez-vous d'amour, c'est à peine si elle pouvait suffire aux visites officielles, indispensables. Une furie de mouvement, d'éclat, de vie à outrance, l'avait prise depuis que la langueur inquiète de ses sens et de son esprit se trouvait secouée, dissipée par les réalités de la passion. D'ailleurs elle s'affichait. Sa liaison avec M. d'Espayrac n'était plus guère inconnue que de l'aveugle Chambertier. Même, comme la chronique scandaleuse avait épuisé ce thème, on lui prêtait d'autres amants.
Jean, qui, fort ombrageux au sujet de ses maîtresses, prenait grand souci de leur réputation, avait d'abord entouré celle-ci d'égards et de mystère. Quand il s'aperçut des inconséquences qu'elle commettait, sa délicatesse en fut froissée. Il lui en fit des reproches, et même lui montra un certain mépris, lui parla durement. Elle s'emporta, lui répondit par des bravades. Mais elle avait des colères si pleines de séduction, avec l'ombre noyée de ses longs yeux, le dédain de sa bouche, les ondulations de couleuvre tordant et redressant son buste souple, que d'Espayrac, aussitôt, perdait le fil de son discours. Alors Gisèle triomphait, le croyait vaincu. Il n'était qu'enivré. Aux heures de réflexion froide, un fugace dégoût lui montait aux lèvres. Peu à peu, il en vint à la considérer, à la traiter même comme une courtisane. Dans son inexpérience, Gisèle en fut ravie; elle crut, parce qu'il la respectait moins, qu'il l'aimait davantage. Mais M. d'Espayrac avait trop d'élégance dans l'âme pour goûter des sentiments et des façons de fille chez une femme du monde, une femme dont il voulait se croire le premier, le seul amant. Elle le heurta, l'énerva par ses manques de tact, de mesure, de pudeur. Devant lui, comme jadis devant Simone, elle parlait de ses droits à l'adultère, se moquait du mariage, ridiculisait Chambertier. D'Espayrac trouva cela d'un ton détestable. Un tel défaut de tenue morale lui répugnait comme des défauts de tenue physique: il se sentait aussi choqué que si sa maîtresse se fût montrée à lui les mains mal soignées, ou vêtue, sous la merveille de ses toilettes, d'une lingerie grossière. D'ailleurs, la satiété accomplissait chez lui cette œuvre d'enlisement où, peu à peu, les plus vifs désirs humains s'anéantissent, disparaissent. Si bien que, malgré la beauté de cette créature de passion, moins d'un an après sa conquête il commençait à se détacher d'elle.
* * * * *
Un matin, comme Simone était à sa toilette, sa femme de chambre vint lui dire qu'une dame demandait instamment à lui parler. Quelle dame? La domestique, nouvelle dans la maison, ne la connaissait pas. C'était quelque solliciteuse, et Mme Mervil, obligée de se défendre sans cesse contre les importunités de ces sortes de personnes, allait la faire congédier, lorsque la femme de chambre expliqua qu'elle était fort bien mise et qu'elle avait l'air bien comme il faut; que, d'ailleurs, elle avait une voiture à la porte.
—Alors, dit Simone intriguée, donnez-moi ma robe de chambre.
En bas, dans le petit salon, elle poussa un cri de surprise en reconnaissant Mme Chambertier, la mère, la vieille dame qu'on ne voyait guère à Paris, car elle passait l'hiver dans son château de Provence et l'été en Suisse.
—Vous, chère madame!... Je vous croyais encore à Hyères. Et pourquoi ne pas dire votre nom? J'ai failli ne pas vous recevoir.
—Je l'aurais dit au dernier moment, s'il avait fallu, répondit Mme Chambertier. J'aime mieux qu'on ne sache pas que je suis venue ici, le matin, pour vous parler de choses graves.
—Des choses graves!...
Une appréhension serra la gorge de Simone. En même temps elle vit sur le visage de la vieille dame un air de tristesse et de rigidité qu'elle n'avait pas remarqué tout d'abord.
—Ma chère petite, commença Mme Chambertier, je viens au nom de l'amitié qui vous lie à ma belle-fille... Je viens faire appel à votre loyauté, à votre bon cœur...
Tout en parlant, elle sortait un petit portefeuille, l'ouvrait, en tirait un papier plié, qu'elle tendit à Mme Mervil.
—Connaissez-vous cette écriture?
La stupeur élargit les yeux de Simone. Dès le premier coup d'œil, elle distingua l'écriture de Jean. Et toutes ses idées se confondirent, toute sa raison chavira dans la folle peur qui la saisit. Rien de logique ne lui vint à la tête. Évidemment Mme Chambertier lui rapportait un des billets d'amour de M. d'Espayrac, écrit à elle, Simone, et retrouvé Dieu savait où. Elle ne réfléchit pas qu'elle les avait détruits tous, elle ne pensa pas à Gisèle... Elle n'eut dans le cœur et dans l'esprit que la convulsion de son épouvante... l'épouvante atroce du criminel qui sent la main du gendarme s'abattre sur son épaule. Oh! les fruits d'angoisse et de honte qu'engendrait sa misérable faute!... Cependant, comme Mme Chambertier répétait sa question d'une voix sévère, Simone, malgré la rougeur violente dont elle sentait le feu sur son visage, tâcha de feindre l'étonnement, voulut nier:
—Cette écriture?... Non... Non, je ne connais pas.
—Pourtant, dit la vieille dame avec un sourire d'incrédulité, vous avez dû la voir bien souvent.
Cette ironie acheva d'écraser la malheureuse Mme Mervil. Aussi fut-elle un moment à se remettre, ne saisissant pas tout de suite d'où lui venait la délivrance, lorsque Mme Chambertier ajouta:
—Oui, vous avez dû la voir souvent, dans les mains de votre mari, puisque M. d'Espayrac a été son collaborateur, et que c'est l'écriture de M. d'Espayrac.
Simone se taisait, incapable de trouver une pensée, de formuler un mot.
—Ma chère enfant, reprit la vieille dame en posant une main sur la sienne, votre rougeur me montre que vous êtes au courant de tout...
Ici Mme Chambertier hésita, baissa la voix:
—Vous devez savoir que Gisèle est la maîtresse de ce jeune homme.
Alors ce fut un coup de lumière. «Mais, mon Dieu!» pensa Simone, «ma lâche frayeur pour moi-même m'a fait trahir ma pauvre amie. C'est à ses dépens que mon embarras s'explique. Oh! comme je m'en veux! Comme je m'en veux!»
Elle essaya de défendre Gisèle. «Savoir une chose pareille! Non, elle ne le savait pas, car cela n'existait pas, elle ne le croirait jamais!» Et Simone mentit avec abondance, avec éloquence, et—à mesure qu'elle parlait—presque avec sincérité.
—Nous perdons notre temps, dit avec douceur la vieille Mme Chambertier. Si vous ne le saviez pas, je vais vous l'apprendre. Lisez cette lettre.
—Je ne veux pas lire... Je ne veux pas savoir.
—C'est dans l'intérêt de Gisèle. Je suis venue à vous, ma chère Simone, comme à sa meilleure—je veux dire, à sa seule—amie (car je n'appelle pas «ses amies» les envieuses poupées qu'elle fréquente). Vous avez de l'influence sur elle. Et vous possédez tant de sagesse, tant de raison! Je n'avertirai pas mon fils... Mais il faut qu'à nous deux nous fassions cesser ce scandale, nous empêchions un malheur. Ce n'est pas moi, vous le comprenez bien, qui puis parler de _cela_ avec ma belle-fille.
Simone donc prit la lettre, la lut. Et elle y reconnut les expressions de Jean, les phrases amoureuses de Jean, ses mots câlins comme des caresses, avec quelque chose de plus ardemment sensuel qui lui fit mal. Il fallait donc que le destin lui mît ceci sous les yeux! Quand aurait-elle fini de monter son calvaire?—Hélas! elle n'était pas au bout.—Ce fut avec un gémissement de douleur qu'elle rendit la lettre à Mme Chambertier.
—N'est-ce pas que c'est ignoble... monstrueux? dit la vieille dame. Elle a de la chance, la misérable, que cette lettre soit tombée dans mes mains et non dans celles de son mari! Mon fils aurait tout massacré.
Cette transformation du bon Chambertier en un justicier sanglant parut tellement inadmissible à Simone qu'elle eut un geste de surprise et de protestation.
—Je vous dis que mon fils les tuerait, reprit la vieille dame. Et voulez-vous savoir pourquoi? Ce ne serait pas par férocité, ni pour faire le héros de roman, ni peut-être par jalousie seule—bien qu'il soit très épris et très jaloux de son monstre de femme.—Non, ce serait, dans le coup foudroyant de la surprise, quelque chose—comment vous dirai-je?—quelque chose en lui qui le pousserait à tuer, parce que c'est comme ça, dans l'air, dans le sang, parce qu'on doit tuer la femme qui vous trompe, ou son amant, ou les deux; qu'on l'a fait autour de nous, dans notre pays, dans notre milieu. Et justement, comme Édouard est doux, un peu routinier, n'est-ce pas? sans idées très personnelles, il suivrait, au premier moment, les notions qu'il a en lui, toutes formées, faute d'initiative pour leur substituer autre chose.
—Mon Dieu!... dit Simone impressionnée. Mais que pensez-vous donc que je puisse faire, madame?
La vieille Mme Chambertier supposait qu'elle pourrait avertir, effrayer Gisèle, et aussi lui faire de la morale, la rappeler au sentiment de ses devoirs.—«J'essaierai,» murmura Simone, que remuaient ce chagrin maternel si sincère et les révoltes, l'indignation de cette antique honnêteté. Au fond, sachant bien qu'on ne détourne pas avec des paroles le cours d'une passion chez une femme comme son amie, elle se promettait de lui conseiller surtout la plus extrême prudence.
Gisèle, qu'elle vit le jour même, prit fort légèrement l'anecdote, et plus légèrement encore les avis que Simone crut devoir y ajouter. Elle se moqua de sa belle-mère, puis fut prise d'un accès de fou rire à l'idée de Chambertier surgissant le revolver à la main pour la mettre à mort ainsi que son amant.
—Pauvre Édouard!... Lui, me tuer! Mais je lui dirais que je ne donne des rendez-vous à Jean que pour l'aider à trouver ses rimes... Il serait trop content de me croire. Il m'aime comme un imbécile. C'est ce qui est exaspérant.
—Oh! dit Simone, je ne peux pas t'entendre parler comme cela de ce pauvre homme. Tu le trompes... N'est-ce pas assez?
—C'est qu'il me gêne avec son aveuglement. Ah! elle est loin de compte, ma charmante belle-mère, si elle croit que je me cache de lui. Mais je laisse traîner mes lettres exprès!... C'est stupéfiant qu'il ne s'aperçoive de rien!
—Comment? fit Simone. Tu veux que ton mari sache!... Pourquoi?... Je ne te comprends pas.
Gisèle haussa les épaules, comme dédaignant de s'expliquer. Puis, tout à coup, elle éclata. Certainement, elle voulait que Chambertier vît clair; et, s'il n'ouvrait pas les yeux, elle finirait par tout lui dire. Elle en avait assez de remorquer ce gros homme ridicule. Et maintenant surtout que la belle-mère se mêlait de faire de la morale. Ah! mon Dieu, quelle existence!
—Qu'est-ce que tu espères donc? demanda son amie. Le divorce?
—Tout juste. Jean est libre.
Simone eut une exclamation troublée:
—Tu crois qu'il t'épouserait?
—Lui? Mais il se traînerait à genoux pour me le demander.
—En es-tu sûre? M. d'Espayrac, avec ses traditions de race, épouser une femme divorcée!...
—Oui, si cette femme c'est moi, certifia Gisèle avec la plus insolente assurance.
—Alors, raison de plus pour cacher ta liaison. La loi ne te permettrait pas d'épouser ton complice.
—Bah! Chambertier est si bonasse! Je lui persuaderai que c'est chevaleresque et distingué de faire prononcer le divorce contre lui.
Simone regarda son amie, cherchant sur ce visage—aux yeux et aux lèvres de mystère, tels que les yeux et les lèvres des sphinx—une rougeur, une trace d'embarras, après un pareil aveu. Elle n'y vit qu'un sourire de malice amusée, la confiance de Gisèle en sa beauté de magicienne, et, pour le reste, la plus parfaite inconscience. «Est-ce donc vrai,» pensa Mme Mervil, «ce que j'ai entendu dire je ne sais où, que les femmes sont absolument dépourvues de tout sens moral? Mais moi cependant qui ai voulu faire mon devoir?... Hélas! j'ai peut-être suivi tout bonnement quelque instinct secret, une répugnance de ma nature pour la trahison et le mensonge. Au nom de quel principe absolu me trouverais-je meilleure que Gisèle?»
Ainsi, malgré l'écœurement dont la soulevaient les intrigues de son amie, malgré l'irritation que lui causait la seule idée de voir Gisèle devenir Mme d'Espayrac, Simone continuait à subir vers la personne et vers les amours de cette femme une sorte d'attirance perverse. Curiosité?... Involontaire préoccupation de Jean? Peut-être espérance inavouée de voir une autre trouver à son tour dans la faute les fruits d'amertume qu'elle-même y avait recueillis. Par moments même, il lui semblait que les âpres sentiments avec lesquels, depuis quelques mois, elle songeait à Gisèle, augmentaient sa tendresse pour cette créature de charme et de folie. Parfois, tout à coup, elle était prise du désir de la voir, et elle sautait en voiture, elle pressait son cocher, pour embrasser Gisèle deux minutes plus tôt, pour l'entendre lui chuchoter près de l'oreille quelque extravagante confidence. Et ensuite, elle se sentait troublée d'un vague remords, se demandant si, près de son amie, elle ne venait pas alimenter un reste d'amour pour M. d'Espayrac, ou du moins nourrir l'anxieux intérêt que lui inspiraient encore les sentiments et les actions de cet homme.
XVI
Cependant, quoique le mois de juin commençât dans une splendeur ininterrompue de jours ensoleillés, et malgré la haine pour Paris que professait la belle-mère de Gisèle, cette vieille dame ne se décidait pas à partir pour la Suisse. Elle restait dans l'hôtel du boulevard Haussmann, croyant sauvegarder par sa présence l'honneur et peut-être la vie de son fils; car maintenant, ce qu'elle redoutait parfois, c'était le suicide de son cher Édouard. Cette digne personne vivait dans des transes accrues par l'âge et par l'ignorance ou l'oubli des passions. C'était merveille que son affolement ne lui fît pas commettre de trop insignes maladresses, lui permît de rester courtoise avec la violente Gisèle. Celle-ci n'attendait qu'un mot pour la braver en face.
Enfin il arriva que la pauvre mère crut imminente la catastrophe qu'elle redoutait. Ce jour-là, tout éperdue, elle accourut de nouveau chez Mme Mervil. Il était deux heures. Le musicien venait de sortir. Simone s'apprêtait à conduire au Bois ses enfants, leur nourrice et leur gouvernante. La pâleur et l'émotion de Mme Chambertier l'épouvantèrent.
La vieille dame ne put parler distinctement tout de suite. Elle prononçait des phrases incohérentes, dans lesquelles revenaient les mots: «Lettre anonyme... rendez-vous... y courir tout de suite... un affreux malheur!...» Mais un nom frappa Simone; Mme Chambertier avait dit: «Meudon.»
—C'est à Meudon qu'ils ont un rendez-vous? demanda Mme Mervil.
—Oui, à Meudon, ma pauvre enfant!... Mais c'est tout ce que je sais. Comment les trouver?... Comment les avertir?... Meudon... c'est grand.
Simone se taisait, toute blanche. Elle n'aurait pas cru cela de Jean, qu'il conduirait Gisèle dans cette même maison... dans cette même chambre, sans doute!... Eh bien, que le mari les y trouve!... Ils n'auraient que ce qu'ils méritaient.
Mais comme, devant son silence, Mme Chambertier se désespérait, sanglotant, lui serrant les mains d'une étreinte de noyé qui se cramponne, la jeune femme se sentit le cœur envahi d'une grande miséricorde et d'une grande pitié.
—Je crois, murmura-t-elle, que je connais l'endroit.
—Vous le connaissez!... Ah! mais vous êtes un ange... Dites-le-moi, que j'y coure... Car c'est aujourd'hui... tout à l'heure... Il n'y a pas une minute à perdre!...
—Oh! s'écria Simone, vous ne ferez pas cela!... Vous ne pouvez pas y aller... Vous!... Et dans l'état où vous êtes...
—Si, si!... répétait la vieille dame. Il le faut. Je vous dis qu'il va se passer quelque chose d'effrayant!...
Sans rien ajouter tout de suite, Simone alla vers la porte qui donnait sur le vestibule, l'ouvrit:
—Miss! appela-t-elle, Nounou!
Des voix, des pas, répondirent aussitôt. Paulette cria:
—Petite mère, est-ce qu'on ne va pas partir pour la promenade?
—Oui, allez, dit Mme Mervil. Allez sans moi. Mais prenez un fiacre jusqu'au Pré-Catelan. J'ai besoin de la voiture.
Puis, revenant vers Mme Chambertier, la porte close de nouveau.
—Voyons, chère madame, courage! Dites-moi vite les renseignements que vous avez. Puis, s'il faut aller à Meudon... eh bien... j'irai. Vous, c'est impossible! D'ailleurs, je ne connais la maison que de vue... Je ne saurais pas vous indiquer l'adresse... Troublée comme vous êtes, vous ne trouveriez jamais.
Dans sa folie de terreur et de reconnaissance, Mme Chambertier voulait se mettre à genoux devant elle. Mais comme, aussitôt, le sang-froid de Simone la calma, la ramena aux nécessités de la situation, elle put dire assez nettement:
—Depuis quelque temps, j'en suis sûre, Édouard avait des doutes... Il recevait des lettres anonymes... Il était triste... Mais il ne voulait pas voir clair. Tout à l'heure, après le déjeuner, comme j'avais remarqué qu'il ne mangeait pas, qu'il quittait la table avant la fin, je suis entrée dans son cabinet. Il ne m'a pas vue tout de suite... Il avait la tête dans ses mains, comme un homme accablé. Une lettre était ouverte devant lui... une lettre sans signature... écrite très gros... que j'ai parcourue d'un seul coup d'œil, avant qu'il eût relevé le front... J'ai vu leurs deux noms, à EUX!... puis le mot «Meudon», suivi d'explications que je n'ai pas eu le temps de saisir; puis les deux mots: «aujourd'hui même», soulignés d'un trait de plume. A ce moment, Édouard a levé la tête... Oh! quelle figure! Un cadavre... Mon malheureux enfant!...
—Mais, madame, fit Simone, il ne vous a rien dit?
—Il ne m'aurait rien dit, si je n'avais pas parlé moi-même. Mais je n'ai pas pu y tenir. J'ai voulu le consoler... J'ai pleuré... J'ai imploré sa générosité. Alors il m'a regardée d'un air terrible et il a dit: «Ah! vous, ma mère, vous le saviez donc aussi?» Puis il m'a repoussée, et il est rentré dans sa chambre en ajoutant: «Cette fois la mesure est comble, et, dès ce soir, vous saurez comment un Chambertier peut venger son honneur.»
—Et Gisèle? demanda encore Simone, vous ne l'avez pas avertie?
—Gisèle?... la malheureuse!... Elle avait déjà quitté la maison.
—Eh bien, madame, rentrez boulevard Haussmann. Je ne puis pas vous ôter votre affreuse inquiétude. Mais je vous jure une chose. C'est que je vais faire tout ce qu'il est possible pour empêcher un malheur. Je cours à Meudon; j'ai un bon cheval, et, comme je connais bien l'endroit, j'ai des chances pour arriver avant M. Chambertier, malgré l'avance qu'il a sur moi.
—Oh! dit la vieille dame, il n'avait pas fait atteler quand je suis partie. Le rendez-vous n'est sans doute que pour la fin de l'après-midi, puisque, à cette saison, Gisèle n'a plus son _five o'clock_. Maintenant, Édouard n'aura peut-être pas voulu se servir de sa propre voiture. D'un autre côté, s'il prend le train ou un fiacre...
L'abondance des explications revenait, chez l'excellente personne, avec le premier sentiment de sécurité relative. Mais Simone ne l'écoutait plus. Elle sautait déjà dans sa victoria, disant à son cocher:
—A Meudon... Très vite. Filez par le plus court jusqu'à la gare, et là, je vous indiquerai.
Chemin faisant, elle reconnut avec une sorte de honte que ce qui dominait en elle, c'était une excitation presque amusée, le plaisir mêlé d'angoisse—mais un plaisir tout de même—de s'activer en plein drame, d'apparaître comme le salut à ces gens condamnés à mort. La conscience de sa grandeur d'âme à jouer ce rôle près de sa rivale et de son ancien amant l'exaltait plus agréablement encore. Maintenant, elle souhaitait que Chambertier eût les plus meurtrières intentions, pourvu toutefois qu'elle arrivât la première. Elle aurait ainsi cette rare satisfaction d'avoir sauvé deux existences. Quelques aiguillons de jalousie qui la piquaient encore lui donnaient l'orgueil d'un peu de lutte intérieure et d'une victoire disputée. Trop faibles désormais pour lui causer beaucoup de mal, ils avaient juste l'acuité nécessaire pour lui faire savourer plus complètement la beauté de ses propres sentiments.
* * * * *
Lorsque Simone arriva près de la gare de Meudon, elle fit remonter son cocher vers le bois, jusqu'à ce qu'elle aperçût les dragons japonais, en faïence bleue, surmontant les pilastres de la maison bien connue. Alors elle arrêta la voiture pour continuer à pied. Mais quand elle sentit le sol sous ses petits souliers en cuir de Russie, des doutes, des défaillances, des souvenirs aussi, l'assaillirent. Elle trouvait la chose plus difficile qu'elle n'aurait cru. Une envie de retourner, de se sauver, la fit hésiter une seconde. Et les promeneurs, assez nombreux dans la coquetterie de cette campagne, dans toute cette verdure et tout ce soleil, qui la voyaient passer—d'une si délicate fraîcheur blonde sous la soie pâle de son ombrelle, avec tant de candide bonté dans ses yeux clairs—ne se doutaient guère de l'émotion qui secouait la fragilité nerveuse de cette jolie femme, que l'on prenait pour une jeune fille.
Machinalement, Simone tourna dans le sentier qui conduisait à la petite porte où Jean l'attendait autrefois. Qu'espérait-elle? Cette porte devait être fermée avec soin. Mais elle comptait vaguement sur quelque hasard qui lui permettrait d'éviter les deux concierges de la grille, un homme et une femme qu'elle n'avait jamais vus, mais qu'elle connaissait comme des gardiens rébarbatifs, avec lesquels il serait difficile de parlementer.
La voilà cette petite porte... O Dieu! comme elle la reconnaissait bien! Elle souleva le loquet, s'attendant à rencontrer la résistance de la serrure. A sa stupéfaction, le battant de bois s'écarta tout de suite. «Ils n'y sont pas encore,» pensa-t-elle. Mais une autre idée la glaça. «Ce n'est pas dans cette maison!... C'était impossible aussi. Ah! folle que j'étais...»
Elle entra cependant, traversa le potager, hésita en se trouvant sous une charmille. Les choses du dedans lui semblaient moins familières que celles du dehors. Peut-être était-ce la verdure de l'été sur ces branches qu'elle avait connues dans la nudité de l'hiver. Peut-être aussi parce qu'autrefois, le seuil franchi, elle ne voyait plus rien que Jean.